Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand

Part 22

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Il faut, quand on lit le _Génie du Christianisme_, faire abstraction du plan et de l'ensemble, et prendre chaque partie, et même chaque chapitre séparément. Étudié de la sorte, l'ouvrage ne donne encore que trop de prise à la critique; mais qu'elles sont belles, qu'elles sont pures bien souvent, les perles que réunit comme en un collier, un fil si mince et si fragile!

Les premières de ces perles ne sont pas les plus brillantes ni les plus pures. Le livre (sur les mystères et les sacrements) par lequel l'auteur entre en matière, n'a guère d'autre valeur que celle que peut lui donner le talent de l'écrivain. Le livre suivant, qui traite de la morale du christianisme, est le plus faible de tout l'ouvrage: il en devait être le plus fort. Les deux ou trois chapitres dont il se compose sont absolument au-dessous du sujet.

On ne trouvera pas plus dignes du leur les livres où l'auteur cherche à établir la vérité de la cosmogonie de Moïse et du récit qu'il nous a conservé de la première transgression. Le vrai sujet, le dessein avoué de l'auteur, disparaît sous les ornements; on dirait qu'il cherche à le faire oublier. Ces disgressions, au reste, sont charmantes. Si l'histoire du serpent canadien, vaincu par la douceur de la musique, ne prouve absolument rien, si même elle est frivole en un lieu pareil, elle donne tant de plaisir qu'on la tient quitte du reste. Il en est de même du morceau sur le globe, jeune à la fois et vieux à sa naissance.

Il se peut qu'on ne le trouve point assez sérieux; mais que ne pardonne-t-on pas à des beautés comme celles que je vais reproduire:

«Il est vraisemblable que l'auteur de la nature planta d'abord de vieilles forêts et de jeunes taillis; que les animaux naquirent, les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l'enfance. Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postérité des colombes. Ver, chrysalide et papillon, l'insecte rampa sur l'herbe, suspendit son oeuf d'or aux forêts, ou trembla dans le vague des airs. L'abeille, qui pourtant n'avait vécu qu'un matin, comptait déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la brebis n'était pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits; que les buissons cachaient des rossignols étonnés de chanter leurs premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs premières voluptés.

»Si le monde n'eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le sérieux, le moral disparaissaient de la nature, car ces sentiments tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses merveilles. Le rocher en ruine n'eût plus pendu sur l'abîme avec ses longues graminées; les bois, dépouillés de leurs accidents, n'auraient point montré ce touchant désordre d'arbres inclinés sur leurs tiges, de troncs penchés sur le cours des fleuves. Les pensées inspirées, les bruits vénérables, les voix magiques, la sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes qui leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel seraient demeurées nues et désenchantées, en perdant ces colonnes de chênes qui les unissent. Le jour même où l'Océan épandit ses premières vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons point, des écueils déjà rongés par les flots, des grèves semées de débris de coquillages, et des caps décharnés qui soutenaient, contre les eaux, les rivages croulants de la terre.

»Sans cette vieillesse originaire, il n'y aurait eu ni pompe, ni majesté dans l'ouvrage de l'Éternel; et, ce qui ne saurait être, la nature, dans son innocence, eût été moins belle qu'elle ne l'est aujourd'hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes, d'animaux, d'éléments eût couronné une terre sans poésie. Mais Dieu ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d'Éden, que les incrédules le prétendent. L'homme-roi naquit lui-même à trente années, afin de s'accorder par sa majesté avec les antiques grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compagne compta sans doute seize printemps, qu'elle n'avait pourtant point vécus, pour être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l'innocence, les amours, et toute la jeune partie de l'univers[335].»

Si l'auteur, dans le cinquième livre (sur l'existence de Dieu) sort évidemment de son sujet, il faut avouer qu'il entre dans le vrai domaine de son talent. Si ces tableaux de la nature ne forment pas un ensemble, pas même une suite, chacun d'eux est la perfection du genre. L'auteur se souvient utilement de Bernardin de Saint-Pierre; mais jamais imitation, s'il y a imitation, ne fut plus originale. Ce sont deux talents dont chacun ne peut être comparé qu'à lui-même. Chacun d'eux a prouvé à sa manière tout ce que peuvent ajouter d'intérêt à la peinture des beautés de la création, l'observation exacte des détails et la présence de l'idée religieuse.

Je ne sais pourtant si l'éloquence de Bernardin de Saint-Pierre n'est pas, dans ces sujets-là, encore plus vraie et plus pénétrante, si des combinaisons plus simples ne sont pas aussi plus puissantes, s'il n'y a pas dans cette simplicité plus grande un plus grand savoir. Dans un parallèle entre ces deux talents descriptifs, Bernardin n'aurait, je le crois, rien à craindre du premier coup d'oeil, et tout à espérer du second.

Le livre sur l'immortalité de l'âme renferme de belles idées, des arguments ingénieux, solides même, avec d'autres qui sont d'une logique très relâchée. Je ne sais ni quelles considérations avaient dicté à l'auteur, ni quelles considérations, un peu plus tard, lui firent supprimer la page au moins singulière où il fait honneur des exploits des armées républicaines au sentiment religieux[336]. Quoique ce morceau ait disparu, on ne peut s'empêcher d'en réveiller le souvenir, comme d'une des preuves les plus sensibles du caractère trop peu sérieux de l'ouvrage. Croira-t-on que M. de Chateaubriand ait pu méconnaître que l'enthousiasme politique est une religion, et en tient lieu momentanément à des individus et à des peuples entiers? A-t-il pu se méprendre sur l'état religieux et sur l'inspiration des soldats de la République? Et n'a-t-il pas craint de porter un défi trop rude à la conviction morale de ses lecteurs en leur demandant à plusieurs reprises: Étaient-ils des athées, ces héros, etc.? La question était bien mal posée; car il ne s'agissait point de savoir si ces hommes croyaient ou ne croyaient pas en Dieu; mais surtout elle était bien imprudente, et l'auteur, pour s'en convaincre, n'avait rien de mieux à faire que de se l'adresser à lui-même. Une rhétorique de cette espèce touche la multitude des hommes à la fois cultivés et irréfléchis, et l'on est forcé d'avouer que le _Génie du Christianisme_ paraît trop souvent avoir été écrit pour cette multitude.

Dans ce même chapitre, intitulé: _Danger et inutilité de l'Athéisme_, on a fort admiré _la mort de la femme athée_:

«Le jour vengeur approche; le Temps arrive, menant la Vieillesse par la main. Le spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées, aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme incrédule; elle l'aperçoit et pousse un cri. Mais qui peut entendre sa voix? Est-ce un époux? il n'y en a plus pour elle: depuis longtemps il s'est éloigné du théâtre de son déshonneur. Sont-ce des enfants? perdus par une éducation impie et par l'exemple maternel, se soucient-ils de leur mère? Si elle regarde dans le passé, elle n'aperçoit qu'un désert où ses vertus n'ont point laissé de traces. Pour la première fois, sa triste pensée se tourne vers le ciel; elle commence à croire qu'il eût été plus doux d'avoir une religion. Regret inutile! la dernière punition de l'athéisme dans ce monde est de désirer la foi sans pouvoir l'obtenir. Quand, au bout de sa carrière, on reconnaît les mensonges d'une fausse philosophie; quand le néant, comme un astre funeste, commence à se lever sur l'horizon de la mort, on voudrait revenir à Dieu, et il n'est plus temps: l'esprit abruti par l'incrédulité rejette toute conviction. Oh! qu'alors la solitude est profonde, lorsque la Divinité et les hommes se retirent à la fois! Elle meurt cette femme, elle expire entre les bras d'une garde payée, ou d'un homme dégoûté par ses souffrances, qui trouve quelle a résisté au mal bien des jours. Un chétif cercueil renferme toute l'infortunée: on ne voit à ses funérailles ni une fille échevelée, ni des gendres et des petits-fils en pleurs; digne cortège qui, avec la bénédiction du peuple et le chant des prêtres, accompagne au tombeau la mère de famille. Peut-être seulement un fils inconnu, qui ignore le honteux secret de sa naissance, rencontre par hasard le convoi; il s'étonne de l'abandon de cette bière, et demande le nom du mort à ceux qui vont jeter aux vers le cadavre qui leur fut promis par la femme athée[337].»

Cela est éloquent, cela est grand et terrible. On pourrait demander toutefois si ce n'est pas là l'histoire de la femme sans pudeur et sans moeurs plutôt que celle de la femme athée. Toutes les femmes de cette espèce sont athées, je le veux, mais dans le même sens que tous les hommes vicieux, Dieu, pour les uns et pour les autres, étant comme s'il n'était pas; mais l'auteur assurément ne l'a point entendu ainsi; il parle de la femme qui a réussi à se persuader qu'il n'y a point de Dieu, et qui arrange sa vie en conséquence; mais cette femme n'est qu'une exception infiniment rare, une monstruosité, et il n'y avait que peu d'intérêt, peu d'utilité, dans le sujet que traitait l'auteur, à s'arrêter à cette exception. Si ce morceau a de l'effet, c'est qu'on oublie la femme athée pour ne penser qu'à la femme libertine. Mais la femme athée sonnait mieux au titre et dans le cours de ce morceau; c'était une alliance de mots effroyable; l'auteur l'a donc préféré; là comme ailleurs il a cherché l'éclat aux dépens du vrai. J'en citerai un autre exemple: c'est celui de la mort du juste, peinture de fantaisie, ou plutôt peinture de convention, qui fait trop bien voir que l'auteur parlait de ce qu'il ne connaissait pas. C'est encore et toujours de la mythologie:

«Enfin le moment suprême est arrivé; un sacrement a ouvert à ce juste les portes du monde, un sacrement va les clore; la religion le balança dans le berceau de la vie; ses beaux chants et sa main maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle prépare le baptême de cette seconde naissance; mais ce n'est plus l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblème de l'incorruptibilité céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du fidèle; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque visible sur son visage. Déjà il entend les concerts des séraphins; déjà il est prêt à s'envoler vers les régions où l'invite cette Espérance divine, fille de la Vertu et de la Mort. Cependant l'Ange de la paix, descendant vers ce juste, touche de son sceptre d'or ses yeux, fatigués, et les ferme délicieusement à la lumière. Il meurt, et l'on n'a point entendu son dernier soupir; il meurt, et longtemps après qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore: tant ce chrétien a passé avec douceur[338]!»

Il est curieux de comparer ce tableau d'une sainte mort, tracé par un artiste, au même tableau tracé par un homme du métier, si je puis dire, ainsi, par un homme accoutumé à voir mourir. C'est Massillon que je vais citer. Massillon lui-même, sur ce sujet, eût pu être plus sobre, plus vrai; mais enfin combien, en le lisant, l'expérience du prêtre ne vous paraîtra-t-elle pas au-dessus de l'imagination du poète!

«Ah! aussi quand les ministres de l'Église viennent enfin annoncer à cette âme que son heure est venue, et que l'éternité approche; quand ils viennent lui dire au nom de l'Église qui les envoie: _Partez, âme chrétienne; Proficiscere, anima christiana_: sortez enfin de cette terre où vous avez été si longtemps étrangère et captive: le temps des épreuves et des tribulations est fini: voici enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalité: retournez dans le sein de Dieu, d'où vous étiez sortie; quittez enfin un monde qui n'était pas digne de vous!... Quel bonheur pour vous d'être enfin quitte de toutes les misères qui nous affligent encore; de n'être plus exposée, comme vos frères, à perdre le Dieu que vous allez posséder; de fermer enfin les yeux à tous les scandales qui nous contristent, à la vanité qui nous séduit, aux exemples qui nous entraînent, aux attachements qui nous partagent, aux agitations qui nous dissipent! Quel bonheur de sortir enfin d'un lieu où tout nous lasse et tout nous souille, où nous nous sommes à charge à nous-mêmes, où nous ne vivons que pour nous rendre malheureux; et d'aller dans un séjour de paix, de joie, de sérénité, où l'on n'a plus d'autre occupation que de jouir du Dieu que l'on aime! _Proficiscere, anima christiana_.

»Quelle nouvelle de joie et d'immortalité alors pour cette âme juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix, quelle confiance, quelle action de grâces l'accepte-t-elle? Elle lève au ciel, comme le vieillard Siméon, ses yeux mourants, et regardant son Seigneur qui vient à elle: Brisez, ô mon Dieu, quand il vous plaira, lui dit-elle en secret, ces restes de mortalité, ces faibles liens qui me retiennent encore: j'attends dans la paix et dans l'espérance l'effet de vos promesses éternelles. Ainsi purifiée par les expiations d'une vie sainte et chrétienne, fortifiée par les derniers remèdes de l'Église, lavée dans le sang de l'Agneau, soutenue de l'espérance des promesses, consolée par l'onction secrète de l'Esprit qui habite en elle, mûre pour l'éternité, elle ferme les yeux avec une joie sainte à toutes les créatures; elle s'endort tranquillement dans le Seigneur, et s'en retourne dans le sein de Dieu d'où elle était sortie[339].»

La seconde partie nous introduit dans le vrai sujet du livre et dans ce qu'on peut appeler le système de l'auteur.

Il était intéressant autant que légitime de montrer que le christianisme n'a pas abruti l'espèce humaine, que même, en tant que le beau moral est un des éléments de la beauté d'une oeuvre d'art, la religion chrétienne a enrichi la littérature et les arts de beautés nouvelles, qui lui sont exclusivement propres.

M. de Chateaubriand a tenté davantage; il ne s'en est pas tenu aux beautés morales; tous les genres de supériorité lui ont paru devoir être propres à la littérature chrétienne, et il a fait de cette supériorité générale une marque, un témoignage de la vérité de la religion.

Ce parallèle réclamait quelques précautions, quelques distinctions; car, d'une part, si l'on peut dire de tous les écrivains, de tous les artistes qui ont vécu avant Jésus-Christ, ou qui ne l'ont pas connu, qu'ils n'ont pas été chrétiens, on ne peut pas, d'emblée, qualifier de chrétiens tous les grands talents qui, depuis Jésus-Christ et dans le monde chrétien, ont cultivé la littérature et les arts. D'une autre part, il n'est pas très facile de démêler, parmi les éléments de supériorité d'un écrivain ou d'un artiste, ce qu'il doit à ses croyances, aux opinions chrétiennes qui sont l'atmosphère où il est plongé. Enfin, tout ce qui sort du domaine de la beauté morale est sujet à une grande diversité d'appréciations. Plusieurs fois déjà la passion de l'antiquité a jeté les littérateurs dans un système directement opposée celui de M. de Chateaubriand, et la littérature, par un effet de cet enthousiasme, est devenue païenne autant qu'elle pouvait l'être. C'est pourquoi, prise dans son caractère absolu, la thèse de M. de Chateaubriand est plus ou moins à la merci du goût individuel, et ne saurait devenir l'objet d'une conviction générale. Dans ce cas, il est périlleux de faire de la supériorité esthétique ou littéraire du christianisme un argument en faveur de sa vérité, à moins qu'on ne soit parvenu d'abord à faire préférer à toutes les autres les beautés dont il est la source.

La pédanterie de ce travail préliminaire était peu d'accord sans doute avec le véritable but de l'auteur, qui voulait parler surtout à l'imagination et au coeur. Mais l'inconvénient de cette méthode, ou de cette absence de méthode, se fait trop sentir dans les détails. Quel système que celui qui oblige M. de Chateaubriand à faire un historien chrétien de Philippe de Comines[340], plus païen que tous les païens ensemble, d'expliquer par le christianisme l'ordre et la clarté du style de Buffon[341], d'alléguer Versailles dans le chapitre de l'architecture chrétienne[342], et de nous prouver, en nous citant l'_Armide_ du Tasse, que la poésie de la volupté ne nous manque pas plus que toutes les autres[343]? À quelle nécessité ne le réduit pas sa théorie, s'il faut absolument que tout ce qui nous plaît ou nous amuse dans les productions de l'antiquité trouve son pendant ou son équivalent dans nos moeurs, en sorte que nous ayons aussi notre mythologie, plus charmante que celle des Grecs? La droiture de sens et la loyauté de M. de Chateaubriand lui multiplient les embarras. Nul n'aime davantage et ne sent mieux l'antiquité; il y a d'ailleurs des faits trop évidents pour être contestés, ou même seulement dissimulés. Ainsi les publicistes de l'antiquité sont tous religieux; les nôtres ne le sont pas: d'où vient cela? Cela s'explique très bien, et à la décharge du christianisme, hors du système de l'auteur; mais dans son système, c'est un fait cruellement importun.

C'en est un encore assez incommode que la barbarie et le mauvais goût des âges qui ont précédé la Renaissance, et que cette Renaissance elle-même due à l'exhumation des littératures antiques. L'hypothèse de M. de Chateaubriand est trop étroite pour accueillir ce fait et pour absorber la difficulté qui en ressort.

En résumé, la démonstration qu'a tentée M. de Chateaubriand n'est qu'un tour de force ingénieux et pénible, qui donne lieu à l'auteur de développer un esprit fertile, une imagination brillante, mais qui tourne plus à sa gloire qu'à celle du christianisme. Encore est-il permis de croire que le _Génie du Christianisme_ a dû son éclatante réputation à des vérités développées avec talent bien plus qu'à des erreurs défendues avec habileté.

L'entreprise était, en elle-même, peu digne de la religion.

_«Si la divinité de la religion tenait à ses beautés poétiques, a dit M. Daru, ce serait douter de la religion que de nier son affinité avec la poésie. Mais, de bonne foi, pourrait-on se former sérieusement un semblable scrupule? et lorsqu'on élève sa pensée à ces méditations par lesquelles il a été permis à l'homme d'arriver jusqu'aux pieds de son Créateur, peut-on faire dépendre sa foi de quelques circonstances futiles? peut-on, en recevant les lois éternelles, compter pour quelque chose les avantages qu'elles prêtent à un art créé pour notre vanité, pour le plaisir d'un instant et la gloire d'un jour? Je ne sais si ceux à qui leurs lumières permettent de défendre une cause aussi grave avec des armes dignes d'elle, ont pensé que c'était servir la religion avec tout le respect qui lui est dû, que de la présenter sous des rapports purement humains et même frivoles [344].»_

Ainsi pensait M. Daru de l'entreprise en général. Nous aurions à peine osé être aussi sévère. Les hommes religieux de l'époque trouvèrent sûrement que ce langage répondait à leurs impressions. Ils furent blessés surtout de voir prendre sur le pied d'une oeuvre littéraire, et juger comme tel, le livre des révélations chrétiennes. Tous ne se plaignirent pas. Un calcul assez peu juste leur persuada qu'il fallait accepter sans réserves expresses ce défenseur inespéré de l'ancien culte. Un homme qui ne calculait pas, et qui, n'ayant pas craint de souhaiter la bienvenue, quoique protestant, à une apologie conçue au point de vue du catholicisme, ne devait pas craindre non plus de faire des réserves: notre excellent Gonthier réclama, dans le journal qu'il rédigeait alors, contre cet hommage trop peu respectueux:

«Quel que soit, dit-il, le triomphe des Écritures dans cette comparaison profane, elle nous paraît indigne de la religion de vérité; elle nous semblerait l'avilir, si elle pouvait être avilie, et nous croyons que cette doctrine sainte n'est pas descendue des cieux pleine de majesté et de pureté, pour entrer en lice avec les imaginations bizarres et corrompues des hommes[345].»

J'oserai aller plus loin. Le système de l'ouvrage que nous examinons est à contre-sens du dessein même de la religion, qui s'est bien gardée d'affecter cette supériorité, et qui a nettement séparé sa cause de celle de l'art, pour ne pas donner à ses enseignements un attrait mondain. Elle n'a pas affecté le contraire non plus; la vérité n'affecte rien; mais elle n'a pas voulu flatter une faiblesse trop commune, donner le change aux esprits, et distraire du vrai par le beau. Elle a choisi des moyens, des formes, un langage, non pas précisément où le vrai parût seul, puisque sous un certain rapport le vrai entraîne le beau, mais où le beau ne parût que comme entraîné par le vrai. Elle ne pouvait s'empêcher d'être sublime; mais elle ne s'est rien permis au delà, et elle a eu si peu d'égard aux exigences littéraires, qu'on pourrait croire souvent qu'elle les a volontairement bravées. Préoccupée du fond, elle n'a pas voulu se préoccuper de la forme au delà de ce que le fond exigeait impérieusement, et elle semble avoir dit, comme saint Paul: «Je n'ai pas soin de la chair pour satisfaire ses convoitises; je traite durement mon corps et je le tiens assujetti[346].»

Ici, je viens heurter contre la théorie qui suppose solidaires et même consubstantiels le _bon_, qui est la vérité en morale, et le _beau_, qui est la vérité en esthétique. Cette théorie, examinons-la rapidement.

Nous tombons tour à tour en deux erreurs opposées. Nous passons notre temps à séparer ce qui est uni, et puis à unir ce qui est séparé. Ne parlons ici que du second de ces travers. Sous prétexte que l'homme est _un_, nous voulons unir toutes choses en lui, et dans une proportion exacte. Nous disons: «Cela irait si bien» et nous avons raison; mais ce n'est point un argument, et les substances hétérogènes, restant hétérogènes, refusent de s'unir.