Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand
Part 21
Le rétablissement des cultes chrétiens dans toute l'étendue de la République française date du 15 septembre 1801, jour où le Concordat fut promulgué. Cet événement sans exemple était issu d'un fait également inouï: la proscription de toute espèce de culte par une société politique, et l'athéisme élevé au rang de religion d'État. Le seul pays au sein duquel, de nos jours encore, on puisse voir un temple sans Dieu, ou, ce qui revient au même, un temple à tous les dieux, avait, dans un moment d'effroyable délire, mais d'un délire plus logique qu'on ne le pense, érigé insolemment en crime ce que les rois avaient, non moins insolemment, érigé en devoir. Cette apostasie solennelle, décrétée par quelques-uns, n'en était pas moins imputable à tous, selon le sens profond de cette parole de l'Écriture: «L'Éternel châtia le peuple pour avoir fait le veau d'or qu'Aaron leur avait fait[324].» Dans le même sens, il faut lui imputer la réparation offerte plus tard à Dieu et au genre humain par le chef de la République. L'acclamation fut universelle, et dans la joie unanime de tous les hommes religieux on vit disparaître, pour un moment, toutes les différences de secte. Ce n'était point de telle ou telle religion, c'était de la religion qu'on saluait le rétablissement, et de très bons protestants se réjouissaient de voir célébrer de nouveau la messe dans les temples qu'avaient profanés les fêtes de la Terreur et le culte de la Raison[325].
On peut supposer, sans faire injure à Bonaparte, que ses intentions n'étaient pas celles d'un apôtre. Le Concordat, que le pouvoir lui-même, dans ses proclamations, présentait comme un complément du 18 brumaire, était sans doute une oeuvre politique. Les autels relevés remettaient la France dans la communion des peuples, où la seule promulgation de la liberté des cultes eût d'ailleurs suffi pour la replacer. Les croyances religieuses se recommandaient, de l'aveu même des orateurs du pouvoir, comme une police des consciences, et l'on peut juger quelle petite part on y faisait au principe, si religieux pourtant, de la spontanéité, lorsqu'on entend Portalis s'écrier: «La multitude est plus frappée de ce qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve[326].» Le même orateur, en montrant le christianisme uni à toutes les destinées de l'Empire français, entrait dans la pensée du nouveau pouvoir, qui cherchait, en quelque sorte, à se vieillir en se rattachant au passé, et qui n'ignorait pas que l'association des idées et des souvenirs est la vraie logique de la multitude. Toutes choses qui s'en sont allées ensemble peuvent revenir ensemble; il n'y avait pas loin de _Domine salvos fac consules_ au _Domine salvum fac regem_. Le Concordat célébrait les fiançailles d'un mariage de raison entre la Révolution, dont la jeunesse commençait à se passer, et l'antique France représentée par son antique religion.
Plus pure que l'intention du Premier Consul, l'intention de M. de Chateaubriand n'était pas parfaitement simple. Il entendait bien aussi (car il l'a dit lui-même) ramener la France vers la monarchie par la porte du sanctuaire; mais loin de moi de supposer qu'il n'ait vu alors dans la restauration religieuse que le moyen d'une restauration politique. Il avait certainement de plus nobles pensées. Le triomphe du sentiment religieux était le vrai but de ses efforts. Il jugea que les circonstances étaient favorables à une apologie du christianisme, et sans doute il ne se trompait pas. Entre deux générations successives, la persécution avait jeté des siècles; Louis XVI, Madame Élisabeth, une légion de martyrs, séparaient l'époque consulaire de l'époque des abbés de cour; les derniers souvenirs du christianisme étaient héroïques. Sous la protection de ces souvenirs, on pouvait être écouté. Le moment, il est vrai, n'était pas encore venu de réclamer la foi; mais ne pouvait-on pas du moins réclamer la justice, la sympathie et l'admiration? ne pouvait-on pas parler de la beauté du christianisme à ceux qui ne voulaient point encore entendre parler de sa vérité?
M. de Chateaubriand a dit souvent, depuis lors, qu'une apologétique comme le _Génie du Christianisme_ était celle que demandait l'époque et la seule qu'elle pût accepter.
Je pense qu'on ne peut pas plus le dire de cette époque que de toute autre où le besoin d'une apologétique a pu se faire sentir. Il n'en est aucune où l'on n'ait pu trouver de bonnes raisons pour se réduire, en fait d'apologétique, à un taux inférieur, et en conséquence pour commencer par les accessoires. En tout temps l'homme demande quelque chose de moins que la vérité, en reste volontiers aux préliminaires, et s'amuse, comme on dit, aux bagatelles de la porte.
Toutes les époques se valent quant à leur répugnance pour certaines doctrines, et toutes, par là même, sont également propres à les entendre et à les recevoir. Entre le paganisme et la religion de Jésus-Christ il y avait un abîme, et l'on peut dire aussi qu'il y avait un abîme entre Léon X et Luther. Ni les apôtres, ni les réformateurs ne se sont amusés à combler avec des fleurs un abîme que rien ne comble: ils l'ont franchi d'un élan; c'était la seule manière de le franchir.
S'il y avait une différence entre les époques, elle serait toute en faveur de celle qui vient à la suite d'une interruption absolue de tout culte religieux, lorsque d'ailleurs cette interruption n'a pas été assez longue pour ensevelir toute la génération qui fut élevée dans le culte aboli. Et supposé que cette génération ait disparu, supposé même, ce qui est impossible, qu'elle ait emporté avec elle tous les souvenirs et le sens de tous les monuments, le besoin religieux, qui n'a rien pour se satisfaire et auquel rien ne peut donner complètement le change, promet alors, humainement, un heureux succès à ceux qui se présenteront pour le satisfaire: la timidité et les réticences leur siéraient plus mal que jamais.
On ne saurait songer à se prévaloir de ces mots de saint Paul: «Je vous ai donné du lait au lieu de viande, que vous n'étiez pas en état de supporter[327];» car le lait dont parle saint Paul contenait déjà tous les éléments essentiels de la doctrine chrétienne, et l'apôtre n'eût jamais désigné sous ce nom un traité d'esthétique religieuse ou un essai de christianisme littéraire.
Mais, pour n'être pas la seule chose à faire, ce qu'a fait M. de Chateaubriand ne pouvait-il pas se faire? Les philosophes et les dévots, Voltaire et les juges de Calas s'étaient donné le mot pour affubler la religion d'un costume ridicule et d'un masque odieux. On en était venu à croire la religion barbare, ennemie des lettres, de la culture et des lumières. N'était-il pas à propos de montrer le contraire? de le montrer par un fait, je veux dire en tirant du sein de ce culte méconnu les éléments d'une belle oeuvre d'art ou de littérature? Faire ce que fit M. de Chateaubriand, n'était-ce pas, en quelque sorte, aérer, parfumer une enceinte infectée? n'était-ce pas, pour le moins, répondre à ce noble voeu que Madame de Staël faisait entendre à la même époque: «Rendez-nous le plaisir de l'admiration[328]?» Oui, je crois qu'on le pouvait; mais à condition de ne pas mêler et confondre deux buts différents, à condition de ne pas ériger l'accessoire en principal, de n'attribuer au christianisme que ce qui lui appartient, de n'en pas dénaturer, de n'en pas dissimuler l'idée; car il ne saurait en être de la vérité comme de ces métaux précieux que l'alliage seul, espèce de mésalliance, rend propres aux usages des arts. Il fallait au bon but joindre les bons moyens; une bonne cause risque moins peut-être à manquer de défenseurs qu'à se voir mal défendue. À défaut des hommes, en effet, les choses viennent en aide à la vérité; à la longue, tout s'arme pour elle, et elle a moins à redouter, ce me semble, ce qui la nie que ce qui la compromet.
De fait, l'ouvrage de M. de Chateaubriand a-t-il été utile au sentiment religieux? A-t-il excité, développé les sentiments religieux? Il serait injuste de n'accepter, sur une telle question, que la réponse des faits; il pourrait y en avoir un grand nombre sans que leur rapport avec la cause qui les a produits fût assez manifeste pour permettre de les alléguer. Il suffit de pouvoir répondre à cette autre question: l'ouvrage a-t-il dû ou n'a-t-il pas dû produire les effets dont on parle? car il est mille occasions où il faut dire: Cette chose a été utile parce qu'elle était bonne, et non pas: Elle était bonne, car elle a été utile. Si cette réponse ne suffisait jamais, l'ordre moral, l'unité de la création, seraient de pures chimères.
Or, la question étant ainsi posée, on peut répondre, je crois, que ce qui, dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, se rapporte à la religion naturelle, et particulièrement à la téléologie (doctrine des causes finales), l'exposition des bienfaits sociaux du christianisme, et une partie de ce que l'auteur lui-même appelle _la poétique chrétienne_, a pu être utile en éclaircissant le double nuage de l'ignorance et du préjugé. Reste à savoir si les défauts du livre n'ont pas de nouveau épaissi ce nuage. Ce livre de religion eût bien mieux valu s'il eût renfermé un peu plus de religion et beaucoup moins de théologie.
Toujours est-il que la méthode préférée par l'auteur du _Génie du Christianisme_ n'était ni la seule ni la meilleure. Dans un sens, quoi qu'en ait dit Fontenelle, c'est par le gros bout que la vérité entre le mieux, ou plutôt qu'elle entre. Cela ne nous empêchera pas de rendre justice à la pensée de M. de Chateaubriand; et si nous trouvons, à l'examen, qu'il en a trop fait pour une simple poétique, et trop peu pour une apologétique, nous devons plutôt lui savoir bon gré d'avoir dépassé son véritable dessein, que mauvais gré d'avoir manqué l'autre.
Je l'avouerai pourtant: il eût mieux valu s'en tenir au premier, ne le point dépasser, _résonner comme une lyre_, et ne point mêler aux sons de l'instrument divin le bruit de la lime et du marteau. Un poème, ainsi qu'une action, ainsi qu'une vie, ne se réfute pas. Chacun peut, en fermant les yeux, éviter la lumière; mais on ne saurait courber un rayon du soleil. _Virtutem videant_, s'écrie un poète: la vérité, la beauté, cette autre vérité, ne forment pas un voeu différent. Sans doute, M. de Chateaubriand a suivi ce conseil; l'exemple, dans son livre, est à côté et tout autour de la leçon; mais la leçon a gâté l'exemple; l'apologétique proprement dite a nui trop souvent à la poétique. Elles se seraient entr'aidées, si l'auteur eût pénétré, comme Milton, jusqu'au coeur de cette religion qu'il voulait faire aimer.
Un défaut principal du _Génie du Christianisme_, c'est l'oscillation perpétuelle de l'auteur entre deux desseins, dont il n'avoue qu'un seul. Le théologien et le peintre s'embarrassent mutuellement; ils échangent et confondent leurs arguments; on ne sait jamais très bien, et l'auteur lui-même a l'air de ne pas bien savoir s'il s'agit de la vérité du christianisme ou seulement de sa beauté: on dirait, quand la preuve fait défaut, que l'image est là pour faire le compte. Trop souvent, en se prolongeant, la ligne fléchit et dévie, et ce qui fut commencé dans une intention s'achève dans une autre. C'est ainsi qu'ayant didactiquement exposé le plus sublime à la fois et le plus touchant des mystères, l'auteur s'écrie:
«Si ce parfait modèle du bon fils, cet exemple des amis fidèles, si cette retraite au mont des Oliviers, ce calice amer, cette sueur de sang, cette douceur d'âme, cette sublimité d'esprit, cette croix, ce voile déchiré, ce rocher fendu, ces ténèbres de la nature, si ce Dieu enfin expirant pour les hommes, ne peut ni ravir notre coeur, ni enflammer nos pensées, il est à craindre qu'on ne trouve jamais dans nos ouvrages, comme dans ceux du Poète, des _miracles éclatants, speciosa miracula_[329].»
Si le sujet ou le but de l'ouvrage s'étend et se resserre tour à tour, on peut en dire autant de son objet, désigné dans le titre sous le nom de _christianisme_. Ce mot se trouve tantôt plus large, tantôt plus étroit que l'objet auquel on l'applique. Plus étroit, puisque, à la distance de quelques pages, l'auteur nous entretient de _l'Extrême-onction_[330] et des _Migrations des oiseaux_[331]; plus large, puisque, sous le nom de christianisme, il n'est question que du catholicisme, et non pas même du catholicisme officiel, solennellement épuré, mais du catholicisme sous une forme particulière, celle du moyen âge. Et même, en y regardant bien, vous douterez si ce n'est pas du moyen âge plutôt que du catholicisme que l'écrivain expose le génie. Tout ce qui, dans un certain temps, a existé avec le catholicisme, tout ce qui, de près ou de loin, en a subi l'influence, en a reçu les reflets, appartient de droit au sujet de son livre. Preuve en soient les pages charmantes et assez nombreuses qu'il a consacrées aux fêtes et aux cérémonies de la chevalerie:
«L'éducation du chevalier commençait à l'âge de sept ans. Du Guesclin, encore enfant, s'amusait, dans les avenues du château de son père, à représenter des sièges et des combats avec de petits paysans de son âge. On le voyait courir dans les bois, lutter contre les vents, sauter de larges fossés, escalader les ormes et les chênes, et déjà montrer dans les landes de la Bretagne, le héros qui devait sauver la France.
»Bientôt on passait à l'office de page ou de _damoiseau_, dans le château de quelque baron. C'était là qu'on prenait les premières leçons sur la foi gardée à Dieu et aux dames. Souvent le jeune page y commençait, pour la fille du seigneur, une de ces durables tendresses que des miracles de vaillance devaient immortaliser. De vastes architectures gothiques, de vieilles forêts, de grands étangs solitaires, nourrissaient, par leur aspect romanesque, ces passions que rien ne pouvait détruire, et qui devenaient des espèces de sort ou d'enchantement.
»Excité par l'amour au courage, le page poursuivait les mâles exercices qui lui ouvraient la route de l'honneur. Sur un coursier indompté, il lançait, dans l'épaisseur des bois, les bêtes sauvages, ou, rappelant le faucon du haut des cieux, il forçait le tyran des airs à venir, timide et soumis, se poser sur sa main assurée. Tantôt comme Achille enfant, il faisait voler des chevaux sur la plaine, s'élançant de l'un à l'autre, d'un saut franchissant leur croupe, ou s'asseyant sur leur dos; tantôt il montait tout armé jusqu'au haut d'une tremblante échelle, et se croyait déjà sur la brèche, criant: _Montjoye et Saint Denis!_ Dans la cour de son baron, il recevait les instructions et les exemples propres à former sa vie. Là se rendaient sans cesse des chevaliers connus ou inconnus, qui s'étaient voués à des aventures périlleuses, qui revenaient seuls des royaumes du Cathay, des confins de l'Asie, et de tous ces lieux incroyables où ils redressaient les torts et combattaient les Infidèles.
»... À peine le nouveau chevalier jouissait-il de toutes ses armes, qu'il brûlait de se distinguer par quelques faits éclatants. Il allait par _monts_ et par _vaux_, cherchant périls et aventures; il traversait d'antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes solitudes. Vers le soir il s'approchait d'un château dont il apercevait les tours solitaires; il espérait achever dans ce lieu quelque terrible fait d'armes. Déjà il baissait sa visière, et se recommandait à la dame de ses pensées, lorsque le son d'un cor se faisait entendre. Sur les faîtes du château s'élevait un _heaume_, enseigne éclatante de la demeure d'un chevalier hospitalier. Les ponts-levis s'abaissaient, et l'aventureux voyageur entrait dans ce manoir écarté. S'il voulait rester inconnu, il couvrait son écu d'une _housse_, ou d'un _voile vert_, ou d'une _guimpe plus fine que fleur-de-lys_. Les dames et les damoiselles s'empressaient de le désarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins précieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvait son hôte dans la joie: Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de table, étant l'hiver auprès d'un bon feu, dans la salle bien jonchée ou tapissée de nattes, ayant autour de lui ses écuyers, s'entretenait avec eux d'armes et d'amour, car tout dans sa maison, jusqu'aux derniers _varlets_, se mêlait d'aimer.
»Ces fêtes des châteaux avaient toujours quelque chose d'énigmatique; c'était le festin de _la licorne_, le _voeu du paon_, ou _du faisan_. On y voyait des convives non moins mystérieux, les chevaliers du Cygne, de l'Écu-Blanc, de la Lance-d'Or, du Silence; guerriers qui n'étaient connus que par les devises de leurs boucliers, et par les pénitences auxquelles ils s'étaient soumis.
»... Les entreprises solitaires servaient au chevalier comme d'échelons pour arriver au plus haut degré de gloire. Averti par les ménestriers, des tournois qui se préparaient au gentil pays de France, il se rendait aussitôt au rendez-vous des braves. Déjà les lices sont préparées; déjà les dames, placées sur des échafauds élevés en forme de tours, cherchent des yeux les guerriers parés de leurs couleurs. Des Troubadours vont chantant:
«Servants d'amour, regardez doulcement Aux eschafaux anges de paradis, Lors jousterez fort et joyeusement, Et vous serez honorez et chéris.»
»Tout à coup un cri s'élève: _Honneur aux fils des Preux!_ Les fanfares sonnent, les barrières s'abaissent. Cent chevaliers s'élancent des deux extrémités de la lice, et se rencontrent au milieu. Les lances volent en éclats; front contre front, les chevaux se heurtent, et tombent. Heureux le héros qui, ménageant ses coups, et ne frappant en loyal chevalier que de la ceinture à l'épaule, a renversé, sans le blesser, son adversaire! Tous les coeurs sont à lui, toutes les dames veulent lui envoyer de nouvelles faveurs, pour orner ses armes. Cependant des hérauts crient au chevalier: _Souviens-toi de qui tu es le fils, et ne forligne pas!_ Joutes, castilles, pas-d'armes, combats à la foule, font tour à tour briller la vaillance, la force et l'adresse des combattants. Mille cris, mêlés au fracas des armes, montent jusqu'aux cieux. Chaque dame encourage son chevalier, et lui jette un bracelet, une boucle de cheveux, une écharpe. Un Sargine, jusqu'alors éloigné du champ de la gloire, mais transformé en héros par l'amour, un brave inconnu, qui a combattu sans armes et sans vêtements, et qu'on distingue à _sa camise sanglante_, sont proclamés vainqueurs de la joute; ils reçoivent un baiser de leur dame, et l'on crie: _L'amour des dames, la mort des héraux, louenge et priz aux chevaliers_[332].»
Est-ce que bien sérieusement, en nous faisant contempler avec lui
Aux eschafaux anges du paradis,
l'auteur a cru nous expliquer le vrai génie de la religion à laquelle Paul a donné son sang, Augustin ses veilles, et Pascal son éloquence?
Les exemples ne nous coûteraient que la peine de choisir; mais pour montrer que le christianisme de ce livre embrasse trop indifféremment la religion de la Bible et celle des légendes, il nous suffira de citer le passage suivant:
«Qui ne connaît _Notre-Dame des Bois_, cette habitante du tronc de la vieille épine, ou du creux moussu de la fontaine? Elle est célèbre dans le hameau par ses miracles. Maintes matrones vous diront que leurs douleurs dans l'enfantement ont été moins grandes depuis qu'elles ont invoqué la _bonne Marie des Bois_. Les filles qui ont perdu leurs fiancés, ont souvent, au clair de la lune, aperçu les âmes de ces jeunes hommes dans ce lieu solitaire; elles ont reconnu leur voix dans les soupirs de la fontaine. Les colombes qui boivent de ses eaux, ont toujours des oeufs dans leur nid, et les fleurs qui croissent sur ses bords, toujours des boutons sur leur tige. Il était convenable que la sainte des forêts fît des miracles doux comme les mousses qu'elle habite, charmants comme les eaux qui la voilent[333].»
Est-ce là le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt la mythologie qui a germé sur cette religion divine comme l'agaric sur le tronc décomposé d'un vieux chêne?
Accueillir tant d'éléments hétérogènes ou disparates, embrasser dans un même dessein les dogmes élémentaires du théisme et l'ensemble confus des superstitions catholiques, réunir, en les confondant trop souvent, le point de vue du beau et celui du vrai, c'était un moyen sûr d'enrichir son sujet, mais non pas d'y porter l'ordre et la clarté. Le plan du livre, malgré sa symétrie étudiée, trahit trop bien l'embarras, et l'on n'est pas étonné d'apprendre de l'auteur lui-même, qu'il a trois fois recommencé son ouvrage[334]. Un coup d'oeil sur le plan accuse l'incertitude du dessein et le vice de la conception première.
L'auteur divise son ouvrage en quatre parties, qu'il faut réduire à trois. Dans la première, il expose et cherche à démontrer le dogme chrétien; dans la seconde, il développe le génie poétique et littéraire du christianisme; dans la troisième, il traite du culte, c'est-à-dire, dans le sens qu'il donne à ce mot, de toutes les institutions et de toutes les oeuvres qui sont nées du christianisme.
La première partie porte successivement nos regards sur les mystères et les sacrements, sur la morale, sur les vérités (ou plutôt sur la vérité) des Écritures, sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme. Le principe qui a déterminé cet ordre de matières m'échappe tout à fait, et je ne saisis pas davantage le principe en vertu duquel le livre des _Études de la nature_ se répète, en s'abrégeant, dans un livre sur le _Génie du Christianisme_.
La seconde partie, que l'auteur divise en deux, l'une sous le titre de _Poétique du Christianisme_, l'autre sous celui de _Beaux-Arts et Littérature_, embrasse, comme on le voit, toute l'esthétique de la religion chrétienne. Disputer ici sur les mots, et particulièrement sur l'acception toute nouvelle de celui de _littérature_, serait assez peu utile. Dans la _Poétique du Christianisme_, il est question d'abord des épopées, puis des caractères et des passions, ou de la poésie dans la sphère purement humaine; après quoi, l'auteur, considérant la poésie dans ses rapports avec les êtres surnaturels, entreprend le parallèle du merveilleux chrétien avec le merveilleux mythologique. Un autre parallèle, entre la Bible et Homère, termine cette partie de l'ouvrage.
Dans celle que l'auteur appelle la quatrième, et que j'appelle la troisième, M. de Chateaubriand étudie le culte chrétien, c'est-à-dire selon l'acception également nouvelle qu'il donne à ce mot, tout ce qu'il reste à envisager dans une religion quand on n'a plus à parler de ses doctrines ni de son esthétique. Depuis les _cloches_, par lesquelles il entre en matière, jusqu'à la politique chrétienne, par laquelle il finit, on peut comprendre combien d'objets divers s'offrent successivement à sa pensée. Les rites sacrés et spécialement ceux des funérailles, le clergé séculier et les ordres monastiques, l'oeuvre des missions, et plus généralement toutes les oeuvres de miséricorde chrétienne, enfin l'influence du christianisme sur les lois et les institutions, voilà, en peu de mots, la carrière parcourue par l'auteur dans cette dernière partie.
Tel est le cadre, plutôt que le plan, au moyen duquel M. de Chateaubriand fait, pour ainsi dire, tenir ensemble une multitude d'opuscules assez peu liés entre eux, une collection de tableaux d'un grand prix, tous plus ou moins relatifs à un même sujet.