Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand
Part 2
Des trois lettres de Chateaubriand dont il est ici question deux seulement nous sont parvenues.
Voici la première, qui fut écrite aussitôt après la publication du second article sur Rancé[39]:
Paris 28 mai 1844.
«Je ne suis point étonné, Monsieur, des opinions qui séparent un catholique d'un protestant. Je ne vous en dois pas moins des remerciements pour la politesse avec laquelle vous avez bien voulu parler de moi dans vos beaux articles insérés dans le _Semeur_. Je ne suis rien qu'un vieillard qui s'en va rendre compte à Dieu de sa vie. Je ne compte plus et je n'ai jamais mérité d'être compté.
»Agréez, Monsieur, de nouveau, avec mes remerciements empressés, l'assurance de ma considération très distinguée,
CHATEAUBRIAND.»
Voici maintenant la seconde (celle que Vinet appelle la troisième, mais qui est pour nous la seconde, puisque la véritable seconde a disparu). Cette lettre est une réponse. Vinet avait remercié Chateaubriand de ses deux épîtres. Il avait joint à ses remerciements une profession de foi qu'il est bon de rappeler:
«Je suis protestant, lui avait-il dit, mais dans un sens si abstrait, si peu historique, que je ne me sens étranger dans aucune enceinte lorsque j'y trouve cette foi en la divine charité... et cette bonne volonté, cette candeur du repentir, qui sont la consolation, la couronne et l'humble triomphe de notre existence foudroyée...
»... Mais veuillez, Monsieur, ne pas voir en moi le protestant seulement, c'est-à-dire peut-être l'adversaire, mais le chrétien, c'est-à-dire le frère. Ce mot seul peut exprimer tout ce qui se mêle d'affectueux à notre admiration[40]...»
À quoi Chateaubriand:
Paris 24 juin 1844.
«Oui, Monsieur, nous sommes frères: Voilà le grand mot chrétien; il dit tout; il va surtout à un homme qui, comme moi, touche à sa fin et qui ne demande aux hommes qu'un souvenir à travers Dieu, le père commun de tous les hommes. Vous verrez, Monsieur, ma simplicité dans l'étonnement où je me suis trouvé lorsque j'ai vu que _Rancé_ faisait tant de bruit, quand j'avais cru que cet ouvrage passerait inaperçu[41]. Il contenait des erreurs qui vont disparaître dans la première (deuxième?) édition que l'on va en donner. Mais qui est-ce qui s'apercevra de mes corrections? qui est-ce qui se soucie de la conscience historique? Il suffit qu'il se trouve un homme comme vous, pour me consoler d'un travail auquel on n'attachera aucun prix.
»Agréez, Monsieur, je vous prie, mes remerciements les plus sincères et l'assurance d'une considération qui n'aura bientôt d'autre intérêt pour vous que l'intérêt qu'un souvenir prend dans la mort. Vous voyez, Monsieur, où j'en suis; je puis à peine signer[42].»
Vinet ne répondit pas à cette dernière lettre; il n'avait pas à répondre: il y aurait eu de sa part quelque indiscrétion à prolonger l'entretien. Toutefois il donna dans le _Semeur_ du 28 août 1844 un court article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_ qui est bien une réponse, et celle, sans aucun doute, que Chateaubriand désirait. Vinet dans ses deux articles sur _Rancé_ avait été assez dur pour Chateaubriand. Il faut ajouter que ses sévérités étaient justifiées. Chateaubriand d'ailleurs--on vient de le voir--avait fait des corrections à son oeuvre en vue d'une seconde édition. Il avait tenu compte des avertissements de Vinet. Et si l'on veut bien lire entre les lignes de la lettre que nous venons de citer, on verra qu'il souhaitait que Vinet rendît publiquement justice à ses efforts. Vinet comprit; au surplus Vinet de son côté ne désirait qu'une chose, c'est qu'un auteur qu'il avait dû maltraiter lui fournît l'occasion d'un jugement plus doux. Dès que parut la deuxième édition de _Rancé_ il s'empressa de la comparer à la première, et cette comparaison faite, d'envoyer au _Semeur_ un article que M. de Chateaubriand dut lire avec plaisir.
Agenda:
19 août.--Collationné les deux éditions de la _Vie de Rancé_.
20 août.--Écrit un article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_.
23 août.--Envoyé au Semeur l'article sur la deuxième édition de la _Vie de Rancé_.
Cet article n'a pas été publié intégralement dans les précédentes éditions de l'oeuvre de Vinet. On n'en a recueilli que les premières lignes qu'on a mises en note au bas d'une des pages de la première étude sur _Rancé_. Nous le donnons dans son entier à la fin du présent volume.
J'en aurais fini avec les articles de Vinet sur Chateaubriand s'il ne me restait encore un point à signaler.
Le _Semeur_ du 18 août 1832 contient un article de philosophie religieuse sur «le christianisme de M. de Chateaubriand dans ses _Études historiques_.»
Je m'étais demandé si cet article était de Vinet bien qu'il ne figurât ni dans les éditions antérieures, ni--ce qui est plus notable--dans une liste que M. Lutteroth a dressée de tous les écrits de Vinet que ses collaborateurs et lui avaient dû négliger.
J'avais quelques raisons d'attribuer cet article à Vinet: il est tout à fait dans sa manière; on y trouve le tour habituel de son style, ses images et surtout sa pensée.
L'auteur en effet y oppose deux conceptions différentes du relèvement de l'homme par le christianisme, l'une qui fait consister ce relèvement dans l'amélioration de son état moral et social, l'autre qui le met «dans le changement du coeur.» Or il est certain que bien souvent Vinet a reproché à Chateaubriand que son christianisme visât plutôt à transformer l'homme social qu'à faire renaître l'homme individuel. Voyez par exemple les dernières lignes de l'article sur la _Littérature anglaise_.
Voyez surtout un passage de l'Agenda qui est très significatif à cet égard. Il fait suite à celui que j'ai cité plus haut, et où Vinet raconte qu'il a conversé en rêve avec M. de Chateaubriand.
«Je l'interroge sur le christianisme des _Études historiques_: «Le christianisme, me dit-il, et le progrès social sont une même chose.»--Ce que j'ai contredit et rectifié.»
N'y a-t-il pas une analogie frappante, me disais-je, entre cette conversation rêvée sur le christianisme des _Études historiques_ et l'article que j'ai sous les yeux et qui n'est point une rêverie?
J'inclinais donc très fortement à croire que l'article de 1832 était l'oeuvre du rêveur de 1835.
Or il n'en est pas. Une lettre de M. Lutteroth à M. Samuel Chappuis (8 déc. 1848) l'attribue formellement à M. Bost[43]. M. Chappuis avait eu la même impression que moi: il s'était trompé; nous nous étions trompés. L'article est néanmoins à retenir, sinon dans son entier du moins dans les vingt ou trente lignes qui pourraient le mieux être de Vinet. Les voici:
«Quelquefois M. de Chateaubriand pose en fait que le Christianisme est l'oeuvre de Dieu pour le relèvement de l'homme; mais explique-t-il bien ce que c'est que ce relèvement? Il me semble qu'il entend par là simplement l'amélioration de son état moral et social, de sa condition sur la terre, et non point sa réhabilitation dans un état primitif de conformité avec Dieu, de vie spirituelle et de sainteté. Ce qu'il appelle les bienfaits du Christianisme s'étend à l'humanité en général et se borne à la vie présente, c'est-à-dire à un ordre de choses temporaire et de courte durée pour chacun de ceux qui en font partie. À ses yeux le Christianisme opère en grand: c'est un levier pour les masses, un résultat pour les masses; les biens qu'il produit sont ses généralités comme l'abolition de l'esclavage, l'égalité morale et sociale de la femme, l'adoucissement des moeurs, etc. Choses qui ne sont que des conséquences éloignées de la conséquence immédiate de la foi chrétienne, le changement du coeur. Remarquons bien, car c'est là le trait saillant du Christianisme des _Études_, qu'en fournissant aux hommes des motifs et des moyens nombreux d'être bons pour ce monde et heureux dans ce monde, il les laisse étrangers à cette autre vie qui, de toutes manières, est la portion importante de leur existence, et qu'en excitant leur sympathie pour ce qui est beau et élevé, il les laisse complètement indifférents et froids à l'égard de Dieu en qui est la perfection de toute beauté et de toute grandeur.»
Il me paraît que les historiens de la pensée de Vinet devront tenir compte de ce «précurseur[44]».
III
J'en viens aux quatre ou cinq mots et aux deux ou trois membres de phrase du cours sur Madame de Staël qui ont une histoire. Cette histoire mérite d'être contée. Elle fera voir à quelles difficultés inattendues se sont heurtés les premiers éditeurs et comment ils s'en sont tirés.
Je recueille les éléments de mon récit dans un paquet de vieilles lettres qui ont été récemment données à la Faculté de théologie de l'Église libre du canton de Vaud: c'est la correspondance du comité d'Edition Vinet de 1848. Un de ses membres, M. Lutteroth, résidait à Paris où il préparait et surveillait l'impression des volumes. M. Lutteroth se tenait en rapports constants avec ses collègues de Lausanne, MM. Scholl, Chappuis, Forel et Ch. Secrétan.
Le 15 janvier 1848 M. Lutteroth, qui allait mettre sous presse le volume sur Madame de Staël et Chateaubriand, écrivait à M. Samuel Chappuis:
«Je crains--ceci bien entre nous--que la publication de certains passages relatifs à Madame de Staël n'afflige beaucoup sa famille: on me l'a fait comprendre; comme c'étaient des meilleurs amis de M. Vinet, je suis bien sûr qu'il y aurait eu égard, mais c'est plus malaisé pour d'autres que pour lui. Cette circonstance me donne quelque inquiétude.»
M. Samuel Chappuis répondit au nom des membres du comité de Lausanne que «l'observation méritait toute considération, qu'il importait d'examiner si la difficulté était sérieuse et comment on pourrait la lever.»
On chargea M. Scholl de voir la famille de Madame de Staël et de chercher avec elle les moyens de concilier les intérêts en présence. On ne voulait ni blesser la famille de Madame de Staël ni dénaturer le texte de Vinet, ni, surtout, laisser croire que Vinet avait pu dans son cours manquer à la bienséance et à la discrétion, ce que les lecteurs peu avertis n'auraient pas hésité à penser si l'on avait fait des coupures trop évidentes et des «raccords» trop pénibles. Ce qui rendait la tâche du négociateur particulièrement difficile, c'est la part financière que la belle-fille de Madame de Staël avait prise dans l'édition de l'oeuvre de Vinet: elle la soutenait largement. On devait aussi songer à ne pas faire de la peine à Mme Vinet qui suivait avec sollicitude les travaux du comité et qu'un débat de cette nature aurait certainement chagrinée.
Le comité de Lausanne pensait que la difficulté n'était pas sérieuse et que M. Scholl triompherait aisément des scrupules de la famille. Il se trompait du tout au tout, et c'était M. Lutteroth qui avait raison d'éprouver quelque inquiétude. «Le terrain est extrêmement délicat», écrivait M. Scholl à M. Lutteroth après avoir vu Mme Auguste de Staël. M. Scholl comprit que les négociations seraient longues et laborieuses. Elles durèrent huit mois. Disons tout de suite que le comité défendit ligne par ligne les passages incriminés et qu'il n'accorda que de très légères corrections.
Il ne pouvait faire autrement. Même avec le grand désir d'entente dont il était animé, il ne lui était pas possible de souscrire aux voeux de la famille de Staël. L'essentiel des leçons de Vinet sur l'auteur de _Corinne_ eût été sacrifié. Vinet avait parfaitement vu--ce que tout le monde voit aujourd'hui, et en partie grâce à lui--que l'oeuvre de Madame de Staël s'explique tout entière «par le besoin d'affection dont la nature avait fait le plus vif de ses penchants», par l'éducation tendre et indulgente qu'elle reçut de son père et qui «exalta ce penchant», par la déception enfin que lui causa «un mariage malheureux». Supprimez ces trois points il ne reste plus rien des leçons de Vinet sur Madame de Staël. Elles s'écroulent par la base. Ce sont trois points d'appui. Or ce sont précisément ces trois points que la famille voulait supprimer.
Le comité refusa. Il refusa nonobstant les lettres pressantes de M. Lutteroth et de M. Scholl. M. Lutteroth écrivait le 17 août 1848, faisant allusion aux passages où il est question du mariage de Madame de Staël:
«Ces mots me paraissent justifier la peine qu'on en ressent, et si le comité n'y tient pas, je verrais avec plaisir qu'on accorde quelques retranchements.»
M. Scholl communiquait au comité la copie d'un billet de Mme Auguste de Staël à une de ses amies:
«Je suis au fond désolée de cette publication et gênée de me trouver complice. Rien ne pouvait m'être plus pénible que de voir paraître un volume de M. Vinet que je ne pourrai ni louer ni prêter, et dont le succès sera, à un certain degré, une souffrance. Notre chère Mme Vinet, à qui je n'ai pas dit--à beaucoup près--toute ma pensée, en souffre aussi.»
M. Scholl ajoutait:
«Ce billet vous prouvera qu'on a jugé trop favorablement des impressions de Madame de Staël sur la publication qui nous donne tant de mal. Vous y verrez qu'elles sont beaucoup plus pénibles que vous ne le pensiez, vous et ces Messieurs.» (À M. Chappuis, 6 octobre 1848.)
MM. Scholl et Lutteroth étaient assurément fondés à présenter les objections de Mme Aug. de Staël, et, dans une certaine mesure, à les appuyer. Ces objections étaient inspirées par un sentiment respectable. Mais ils allaient un peu loin sans doute quand ils concluaient que «ces retranchements seraient conformes à l'esprit de M. Vinet[45].» Vinet eût peut-être adouci quelques-unes de ses expressions, d'ailleurs fort douces--et cela n'eût point suffi,--mais il n'aurait pu faire les amputations demandées sans détruire son oeuvre. Mieux eût valu ne rien publier. Il est infiniment vraisemblable que c'est à ce dernier parti qu'il se serait arrêté. Ses éditeurs n'avaient pas le choix. Ils ont fait exactement ce qu'ils devaient faire.
Je donne ici en deux colonnes la liste des suppressions demandées et les réponses du comité.
Suppressions demandées. Réponses du Comité.
Qu'une âme vive, qu'une raison Le Comité consent à active comme celles de Mme de supprimer cette phrase. Staël en aient moins aimé la morale du devoir et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner.
Il (M. Necker) attendrit de bonne Le Comité supprime: heure cette jeune âme, l'accoutuma _lui en donna au bonheur du coeur, lui en donna l'insatiable besoin._ l'insatiable besoin, et dans l'extrême félicité de sa jeunesse prépara peut-être le malheur de sa vie entière.
La tendresse indulgente et expansive Le Comité maintient ce de M. Necker, des relations passage. délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait dominant exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Mme de Staël le besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de tous ses penchants.
Le mariage de pure convenance, Le Comité supprime: c'est-à-dire de vanité, auquel, _c'est-à-dire selon toute apparence, elle se soumit de vanité_. par déférence était bien peu dans son caractère.
Nous n'avons d'autres Le Comité supprime: renseignements sur cette union _profond_ que le profond silence qu'elle Le Comité supprime: _et a gardé sur ce sujet dans ses introduit volontiers les écrits où elle répand toute son personnages qui âme et introduit volontiers les l'intéressent_. personnages qui l'intéressent.
Ce silence parle assez haut Le Comité maintient. quand on se rappelle que l'amour dans le mariage était aux yeux de Mme de Staël l'idéal du bonheur en ce monde.
Sans insister sur ce point Le Comité supprime: délicat, disons seulement que _délicat_. toute la vie, tous les écrits de cette femme illustre trahissent et respirent un désappointement douloureux, une soif trompée...
Nous avons indiqué un premier Maintenu. malheur qui fut pour elle un de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais.
Bonaparte fut petit; Mme de Maintenu. Staël ne mit peut-être pas assez de dignité dans ses regrets.
Elle frappe à coups redoublés Le Comité accorde la sur les passions; l'on serait suppression des mots: tenté de croire qu'elle a ses _l'on serait tenté de propres injures à venger. croire qu'elle a ses propres injures à venger_.
Les amendements du comité de 1848 se réduisent donc à fort peu de chose. Quelques-uns même par leur apparente insignifiance font sourire. Par exemple Vinet avait écrit: «Sans insister sur ce point délicat.» Le comité supprime _délicat_. On est tenté de se demander si cette concession accordée à la partie adverse n'est pas une aimable plaisanterie. Point tant que cela--en y réfléchissant. Le comité conciliait. Il ne voulait rien sacrifier de la pensée de Vinet, mais il ne demandait pas mieux que de rayer tout mot capable d'éveiller chez le lecteur une curiosité fâcheuse. À ce point de vue il avait raison de supprimer _délicat_. Car dire qu'on n'insiste pas sur un point délicat cela revient excellemment à y insister; cela appelle l'attention sur la _délicatesse_ du cas: c'est plein, ou cela paraît plein de sous-entendus. C'est ce qu'on appelle une prétérition et il n'y a rien de plus dangereux que des prétéritions, si ce n'est les parenthèses. J'enlève _délicat_, et mon petit bout de phrase redevient la transition la plus honnête du monde. Le lecteur passe sans s'arrêter. Et le tour est joué. Car précisément il ne fallait pas qu'il s'arrêtât. Le comité de 1848 connaissait le coeur humain.
Il faut ajouter que le comité de 1848 était d'autant plus fondé à se montrer intransigeant que personne avant Vinet, non pas même Sainte-Beuve, n'avait parlé de Madame de Staël avec plus de sympathie, plus de respect que le professeur lausannois. Si c'en était ici le lieu, j'aimerais à faire voir que Vinet aimait et vénérait dans l'auteur de _l'Allemagne_ son premier professeur de littérature, et que c'est dans le fameux chapitre sur _l'enthousiasme_ qu'il avait puisé dès ses débuts quelques-unes de ses idées. Mais en voici assez et même trop pour une simple introduction.
Paul Sirven.
Les notes suivies de la mention: (_Ed._) sont tirées de l'édition de 1848.
I
MADAME DE STAËL ET CHATEAUBRIAND
Cours professé à l'Académie de Lausanne en 1844.
INTRODUCTION
De la Littérature de l'Empire.
Une nuance de ridicule s'attache, dans bien des esprits, à ces mots: _la Littérature de l'Empire_. Cette impression s'explique, si elle ne se justifie pas. Ni l'originalité, ni une fécondité vigoureuse, n'ont caractérisé, dans son ensemble, la littérature de cette époque.
L'éloquence, réduite à la harangue officielle et vouée à l'adulation, répétait Pline le jeune après avoir ressuscité Démosthène. L'histoire, qui, pas plus que l'éloquence, ne se passe de liberté, savait trop bien qu'elle ne devait pas tout dire, sans bien savoir ce qu'elle devait taire; car les instincts du despotisme sont plus profonds et plus délicats que ceux de la servilité. Une philosophie illibérale dans ses principes continuait, après plus d'un demi-siècle, à être le symbole et le signe de ralliement des amis de la liberté; car la religion, en France, ayant pris parti pour le despotisme, l'esprit de liberté avait arboré les tristes couleurs du matérialisme, et à l'aurore du nouveau siècle, un despote, en contractant alliance avec la religion, avait resserré l'alliance du libéralisme avec l'incrédulité. Et quoi qu'il en soit, la seule philosophie qui fût debout, devait rallier les caractères indépendants, puisque enfin c'était une philosophie, c'est-à-dire l'esprit humain se professant libre; et c'est ainsi que des instincts généreux et une association arbitraire d'idées prolongeaient, au delà de toutes les bornes, la fortune d'une doctrine sans profondeur comme sans élévation. La poésie avait traversé sans se renouveler toutes les phases de la Révolution; elle vivait, ou plutôt elle se mourait, à l'ombre de la tradition et de l'autorité; elle n'était bientôt plus que l'écho d'un écho: plus d'indépendance dans les formes, plus de nouveauté dans l'inspiration, eût inquiété à bon droit un despotisme ombrageux, qui savait qu'il importe peu sous quelle forme et sur quel terrain la liberté éclate, pourvu qu'elle éclate. Les théories littéraires étaient timides et méticuleuses comme la littérature elle-même; à la religion du beau s'était substituée je ne sais quelle orthodoxie têtue, retranchée derrière quelques axiomes étroits et contestables. On poussait à l'absolu la maxime de Buffon, que «c'est le style qui fait vivre les ouvrages,» comme si le style y pouvait suffire sans les pensées, et comme si un grand style pouvait s'attacher à des pensées médiocres. En exaltant la puissance du style, on en avait abaissé la notion: on confondait le style avec la diction. La littérature s'en tint à des formes pleines d'élégance et de pureté; la sévérité un peu froide introduite dans les arts du dessin avait passé dans tous les autres. On fêtait le siècle de Louis XIV, on eût voulu le renouveler, et l'on ne faisait que prolonger, en poésie aussi bien qu'en philosophie, le dix-huitième siècle. Les génies novateurs étaient admirés avec crainte, suivis de loin, imités avec défiance; la poésie, comme un fleuve épuisé par les chaleurs de l'été, ne roulait plus dans son lit qu'une onde toujours plus mince; d'immenses événements semblaient l'oppresser plutôt que l'inspirer. Ce qui a manqué surtout à cette littérature, c'est la puissance de créer, c'est-à-dire d'individualiser. On cherchait de belles formes, mais quand on les cherche pour elles-mêmes et pour elles seules, on ne leur donne pour support, pour substance, que des généralités ou des abstractions; et comme la forme d'une idée est donnée par l'idée, de même que celle d'un vêtement par le corps qui doit le porter, une idée vague ne peut donner qu'une forme sans vie.
On peut signaler, au nombre des symptômes de langueur et de dépérissement de la poésie, la grande faveur du poème didactique, inventé, à ce qu'il semble, pour enluminer les éléments des sciences, pour enjoliver le lieu commun et pour cultiver la périphrase. L'époque a possédé des écrivains purs, élégants, nobles, ingénieux; elle a eu même, tranchons le mot, des poètes, des poètes plutôt qu'une poésie. La spontanéité, la puissance, l'individualité, ont manqué généralement; mais le sol conservait sa chaleur naturelle sous les neiges de cet hiver: et, qu'est-ce, après tout, que dix ans dans l'histoire d'une littérature? Ces dix ans, d'ailleurs, ont vu le déploiement de deux grandes renommées.
L'attitude de la critique littéraire mérite d'être notée. On ne saurait lui reprocher d'avoir pris absolument le change. Sévère envers Chateaubriand, elle l'était envers Delille. Elle encouragea peu les tentatives hardies, mais elle loua modérément les essais timides. Elle ne croyait pas à la nouvelle école, mais elle ne croyait plus à l'ancienne.