Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand
Part 19
Ces seuls morceaux auraient dû, ce me semble, faire remarquer l'_Essai historique_. Après Rousseau, même après Bernardin de Saint-Pierre, cela était nouveau, inattendu. Tous trois, ils étaient du nombre de ces mécontents sublimes qui semblent dire à la foule de ceux qui sont contents, ou qui prennent le monde comme il est, sans s'embarrasser de ce qu'il pourrait être: Ah! si vous saviez d'où je viens! si vous saviez ce que j'ai vu! Ils viennent, hélas! d'où nous venons tous, ils n'ont rien vu que ce que nous voyons; et toutefois, un immense regret, comme d'une richesse perdue, bien qu'ils aient toujours été pauvres, enivre leur âme de douleur et de poésie. Des deux premiers de ces écrivains, je puis l'affirmer sans preuve. Faut-il le prouver au sujet de M. de Chateaubriand? Il n'est pas de carrière plus brillante à la fois et plus mélancolique. L'auteur de l'_Essai_ est né désabusé. Ce qu'il se montre dans ce premier ouvrage, il l'a toujours été; et le mot qu'il a laissé tomber dans la préface de ses _Études historiques_: «Je méprise aujourd'hui la vie que je dédaignais dans ma jeunesse[282],» est aussi vrai qu'il est sincère. Quoique M. de Chateaubriand ait beaucoup parlé de mélancolie, c'est réellement un génie mélancolique, de cette mélancolie qui intéresse et qui touche parce qu'elle est virile, et qu'elle n'affaiblit en rien le ressort de l'activité. Ce trait, chez le grand poète que nous étudions, est plus profond, plus primitif que tous les autres. Parmi les poètes, ce sont ceux-là surtout qui aiment et qui sentent la nature, comme ce sont aussi les époques fatiguées et sceptiques qui se retournent vers elle avec amour et se rejettent en pleurant sur son sein maternel. Mais Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre se consolent en lui contant leurs peines et en recevant d'elle comme une réponse de paix et de l'assurance. M. de Chateaubriand n'en aime pas plus la magnificence et la mélancolie; il l'aime parce qu'au milieu de ses enchantements, elle a de mystérieuses tristesses et d'ineffables soupirs. D'autres ont aimé la campagne, il aime le désert: Ce qui lui plaît de la nature, c'est la solitude, l'immensité, les aspects sauvages. Par la raison, je veux dire par une certaine force d'abstraction, il est capable de juger le passé, de croire à l'avenir; mais les ruines le touchent plus que les fondations nouvelles, et il est l'homme des souvenirs bien plus que des espérances. Des opinions nouvelles, une position prise ont dû donner à tout cela une teinte particulière, et M. de Chateaubriand a bien pu, à certains égards, prendre son imagination pour son coeur: à combien d'autres cela n'est-il pas arrivé? Mais au-dessous des opinions un peu factices, au-dessous, dirai-je, de cette _représentation_, si vous cherchez l'homme, vous le trouverez tel que j'ai dit: désabusé en tout temps, triste au fond, amer quelquefois, poète plutôt qu'enthousiaste, mais généreux, courtois, chevaleresque, par nature et sans nul effort. Si la chevalerie n'eût pas existé, il l'aurait inventée; et véritablement, elle s'est surpassée en lui.
Tout cela se laisse pour le moins entrevoir dans l'_Essai_. M. de Chateaubriand voudrait bien qu'on y entrevît aussi le catholique; mais cela lui paraît impossible, et il en fait son deuil. Pour moi, s'il n'était pas bizarre de prétendre mieux voir que l'auteur dans son oeuvre, je dirais qu'il n'y a pas si loin de l'incrédule de l'_Essai_ au croyant du _Génie du Christianisme_; car cet incrédule a des paroles de sympathie pour la foi sincère, et ce croyant a l'imagination plus religieuse que l'esprit. Quoi qu'il en soit, il y a entre l'_Essai_ et le _Génie du Christianisme_, un fait qu'on appelle communément conversion.
CHAPITRE DEUXIÈME
Atala.
Je ne raconte pas la vie de M. de Chateaubriand; je n'en rappelle que ce qui est nécessaire à mon dessein. Sa mère, femme pieuse, était morte avec le regret d'avoir vu son fils, par la publication de l'_Essai historique_, donner des gages aux ennemis du catholicisme. Il sut, par une soeur également pieuse, et qu'il devait perdre bientôt après, quelles avaient été les dernières angoisses et les prières suprêmes d'une mère qu'il vénérait profondément. Quelque idée que je me fasse de la dogmatique de M. de Chateaubriand, je déclare que je ne suis pas de la force de ceux qui ont pu trouver ridicule le changement soudain de ses opinions à la nouvelle de cette mort, précédée, si on peut s'exprimer ainsi, d'une double agonie; je crois pieusement à ce qu'il nous raconte, oui, pieusement, parce que ce serait être non seulement injuste envers lui, mais impie envers l'humanité, que de ne pas le croire; et non seulement je ne suis pas étonné, mais je suis profondément touché lorsque, dans la préface du _Génie du Christianisme_, je l'entends dire, avec ce ton simple qui est celui de la vérité:
«Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime mieux me condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs.
»Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume: elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda le dernier voeu de ma mère: quand la lettre me parvint au delà des mers, ma soeur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du coeur: j'ai pleuré, et j'ai cru[283].»
C'était en 1798, un an après la publication de l'_Essai_. Il est impossible de ne pas croire que, dès ce moment, M. de Chateaubriand conçut le dessein de son grand ouvrage et mit la main à l'oeuvre. J'ose dire que cela est touchant, et d'autant plus que rien ne présageait que l'apparition de cet ouvrage dût coïncider avec le rétablissement des cultes chrétiens en France. Le christianisme, en 1798, était encore proscrit, et, selon les apparences, avait encore pour longtemps à l'être. Le dessein de M. de Chateaubriand était donc, il faut le dire, un dessein généreux, et son oeuvre, qu'on a appelée une oeuvre de circonstance, l'était en effet, mais dans le plus noble sens de ce mot. Lorsque les promesses du 18 brumaire et les sollicitations d'anciens amis, au nombre desquels était La Harpe, rappelèrent en France M. de Chateaubriand, son travail était déjà avancé; mais l'épisode d'_Atala_ était seul en état de paraître. Or, cet épisode d'_Atala_, si l'on considère l'époque où il parut, et les idées dont il est plein, était le _Génie du Christianisme_ en raccourci; le culte n'était pas encore rétabli, puisque dans la première édition de ce petit ouvrage, l'auteur rend hommage à un gouvernement, «qui ne proscrit, dit-il, aucune opinion paisible, et sous lequel il est permis de prendre la défense du christianisme[284].» Je ne dirai pas qu'il y avait du courage à défendre la cause de la religion (je crois qu'il y en avait); je ne tiens qu'à établir une chose, c'est qu'aucune espérance personnelle, aucun calcul intéressé, ne pouvaient se rattacher à la publication d'_Atala_ et du _Génie du Christianisme_. On ne le nie pas, je crois, mais on n'y pense pas assez; et tout le monde doit être bien aise que M. de Chateaubriand ait fait à la fois un beau livre et une action honorable.
Toutefois, l'événement se préparait et se laissait pressentir. Ce peuple, à qui la soif de l'ordre et du repos venait de faire accepter avec enthousiasme tous les préliminaires de la monarchie, et qui, quoi qu'on en dise, ne s'y trompait pas, associait par habitude à l'idée de l'ordre rétabli celle des autels relevés. Le pouvoir et le culte, l'autorité politique et l'autorité religieuse, formaient un tout dans son esprit; et comme pour confirmer la justesse de cette association d'idées, ces deux autorités formaient aussi un tout dans la pensée des révolutionnaires obstinés, qui ne voulaient pas plus de concordat que de 18 brumaire. Ils avaient cru faire la Révolution contre ce culte précisément qu'il s'agissait de restaurer, et l'on sait la réponse du général Dumas à Bonaparte, qui lui demandait, lors des fêtes du Concordat, comment il trouvait tout cela: «Admirable; il n'y manque que trois cent mille hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous relevez.» On peut croire que cette objection toucha peu le Premier Consul, déjà empereur dans l'âme, et qui songeait d'avance à se rendre ancien en s'entourant de tout ce qui l'était. Il n'avait garde d'oublier le principal, et la religion ne fut pas seulement rendue à la liberté, mais livrée aux périls d'une position officielle. Cromwell eut, en apparence, cet embarras de moins; mais le culte épiscopal, dont les souvenirs étaient des prétentions, contribua sans doute à renverser la dynastie nouvelle, et fut pour beaucoup dans la restauration des Stuart. Au reste Cromwell, quand il eût voulu choisir entre les deux cultes, n'en était pas le maître; je ne sais si, à la longue, Bonaparte l'eût été davantage; mais il me semble qu'il calcula bien en rétablissant l'ancien culte et en se donnant, dans cette affaire, le mérite de l'initiative.
_Atala_, cependant, précéda d'une année environ, la restauration de l'ancien culte.--M. de Chateaubriand avait des amis chauds; on annonçait le nouvel écrivain; on l'élevait sur le pavois, avant même qu'il fût connu; on solennisa son avènement; vous savez tous, Messieurs, avec quel empressement M. de Fontanes faisait les honneurs du monde littéraire à ce néophyte de la gloire. Toutefois le petit livre eût pu se suffire à lui-même, et de fait,
Il ne dut qu'à lui seul toute sa renommée.
L'acclamation fut immense, les réclamations vives à proportion. Le parti philosophique, classique en littérature, incrédule en religion, révolutionnaire en politique, se sentait menacé dans tous ses intérêts à la fois, et les applaudissements qui accueillaient _Atala_ lui disaient assez l'imminence d'un danger qui, assurément, n'était pas tout entier dans les pages de cette nouvelle. Mais le nombre des critiques et la violence de quelques-unes ne firent guère que constater l'immensité du succès.
Ce succès ne peut nous prévenir ni pour ni contre _Atala_. Nous ne sommes plus sous le charme. Essayons de juger ces prémices d'une nouvelle littérature, ce ballon d'essai au moyen duquel l'auteur du _Génie du Christianisme_ interrogeait en quelque sorte l'état de l'atmosphère et la direction des vents.
Il serait facile encore aujourd'hui de faire la satire d'_Atala_, quoique l'auteur en ait fait disparaître les plus fortes taches. Ce petit poème était déjà à peu près dans l'état où nous le voyons, lorsque Chénier le critiqua. Chénier qui, dans son rapport, garde le plus inconcevable silence sur le _Génie du Christianisme_, se fait de loisir pour parler d'_Atala_, et sort, pour en parler, de la gravité officielle de son rôle de rapporteur dans l'affaire des prix décennaux. Il y a, dans cette étude malveillante d'un ouvrage d'imagination, beaucoup trop de cette critique verbale ou extérieure dont la facile et déloyale industrie aurait bon marché du sublime, et même surtout du sublime, puisqu'elle n'est qu'un appel à cet instinct de moquerie cynique dont nous portons tous peut-être le principe au dedans de nous[285]. On est à peu près sûr d'avoir pour soi les rieurs lorsqu'on a dit que le «Père Aubry est _le chef de la Prière_, qu'il est aussi _l'homme des anciens jours_, qu'il est de plus _le vieux génie de la montagne_, qu'il est encore _le serviteur du grand Esprit_, et qu'il n'en est pas moins _l'homme du rocher_[286].» On a fait rire, mais qu'a-t-on prouvé? Ce n'est pas que l'analyse de Chénier n'ait des parties judicieuses que nous adoptons; mais ce que nous n'adoptons pas, c'est l'esprit de cette analyse; nous nous rangeons plutôt, en matière de critique, du côté de M. de Chateaubriand, qui nous paraît avoir professé les bons principes dans une page charmante que voici:
«Il était utile, sans doute, au sortir du siècle de la fausse philosophie, de traiter rigoureusement des livres et des hommes qui nous ont fait tant de mal, de réduire à leur juste valeur tant de réputations usurpées, de faire descendre de leur piédestal tant d'idoles qui reçurent notre encens en attendant nos pleurs. Mais ne serait-il pas à craindre que cette sévérité continuelle de nos jugements ne nous fît contracter une habitude d'humeur dont il deviendrait malaisé de nous dépouiller ensuite? Le seul moyen d'empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire, serait peut-être d'abandonner la petite et facile critique des _défauts_, pour la grande et difficile critique des _beautés_. Les anciens, nos maîtres, nous offrent, en cela comme en tout, leur exemple à suivre. Aristote a consacré le XXIVe chapitre de sa _Poétique_ à chercher comment on peut excuser certaines fautes d'Homère, et il trouve douze réponses, ni plus ni moins, à faire aux censeurs; naïveté charmante dans un aussi grand homme. Horace, dont le goût était si délicat, ne veut pas s'offenser de quelques taches: _Non ego paucis offendar maculis_. Quintilien trouve à louer jusque dans les écrivains qu'il condamne; et s'il blâme dans Lucain l'art du poète, il lui reconnaît le mérite de l'orateur: _Magis oratoribus quam poetis annumerandus_[287].»
Cependant je serai sévère et détaillé précisément pour qu'il soit bien prouvé que la perfection négative n'est à peu près de rien dans le succès d'une oeuvre d'imagination, et pour faire connaître jusqu'où va le prestige du talent.
* * * * *
Pour ne pas juger trop sévèrement le sujet d'_Atala_, il est bon d'oublier que ce roman fait partie du _Génie du Christianisme_, et qu'il est destiné à résumer ce grand ouvrage. La fable n'en est point assez grave pour cela, et je serai compris sans m'expliquer davantage. Prenons donc _Atala_ pour un roman comme un autre, et disons que le sujet n'en est pas sans intérêt; mais combien l'est-il moins que celui de _Paul et Virginie_, dont le souvenir a certainement préoccupé l'auteur! _Atala_ est l'exagération, je n'ose pas dire la charge de _Paul et Virginie_. Ici la sainte, l'éternelle loi de la pudeur, là le respect d'un voeu prononcé par un autre; ici la mort préférée à l'ombre du mal, là le suicide, c'est-à-dire un crime réel prévenant un crime imaginaire: j'ai le droit de parler ainsi, puisque c'est au voeu coupable de sa mère, et non au devoir imprescriptible de la chasteté, que la jeune Indienne offre sa vie en sacrifice. À la lettre il est vrai qu'Atala elle-même a fait un voeu, mais ce voeu lui a été arraché par la violence. L'intérêt du dénoûment est préparé dans _Paul et Virginie_ par l'aimable histoire de leur enfance et de leurs amours; on les connaît l'un et l'autre; on a vécu avec eux; chacun d'eux a un caractère, une physionomie morale. Chactas et Atala n'en ont point, non pas même celle de leur patrie; s'ils sont trop sauvages pour des prosélytes de la civilisation, ils sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites et générales des Européens du dix-neuvième siècle. Cette même Atala qui dit, en parlant de sa mère:
«Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit dans la petite cave garnie de peaux d'où l'on ne sort jamais[288],»
elle dira plus tard:
«Sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec _les débris de Dieu et du monde_[289].»
Chactas dit quelque part
«qu'il avait désiré de dire les choses du mystère à celle qu'il aimait déjà comme le soleil[290],» et que «le génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins[291];»
à la bonne heure, quoiqu'il soit étrange que l'homme qui a conversé avec Fénelon et qui reproduit si fidèlement le langage du Père Aubry, puisse encore s'exprimer ainsi: qu'il soit donc sauvage tant qu'il lui plaira; mais qu'après avoir parlé «de la chevelure bleue du génie des airs» il ne vienne pas nous dire, en parlant d'Atala
«qu'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné, dont l'attrait était irrésistible; qu'elle joignait à cela des grâces plus tendres, et qu'une extrême sensibilité, unie à une mélancolie profonde, respirait dans ses regards[292];»
surtout qu'il se garde bien de dire au missionnaire:
«Périsse le Dieu qui contrarie la nature[293]!»
Les hommes de la nature, comme on les appelle, ne parlent guère de la nature; ce mot même n'existe pas pour eux; c'est à peine s'il existait pour les Français du siècle de Louis XIV dans le sens que lui donne Chactas.
Après tout, la situation des deux amants, leur jeunesse, la nouveauté même de leur langage, font regretter un peu moins l'intérêt qui résulterait de caractères bien dessinés. Il est presque dommage que l'auteur ait essayé de combler cette lacune, au moins pour ce qui concerne Atala, dont il a voulu, d'une façon quelconque, marquer l'origine et la nature européennes[294]. Au lieu de peindre ce caractère, il le définit, et rien dans ses récits ne vient à l'appui de cette définition. C'est ainsi qu'il nous parle «de l'élévation de son âme dans les grandes choses, et de sa susceptibilité dans les petites[295];» c'est ainsi qu'Atala mourante s'accuse, bien injustement pour ce que nous en pouvons connaître, «d'avoir beaucoup tourmenté Chactas par son orgueil et par ses caprices[296].» Où donc l'auteur a-t-il pris cela? Je déclare, moi, qu'Atala me paraît la plus douce et la meilleure fille du monde; tout le récit en fait foi; et quand elle serait moins bonne enfant, qu'est-ce que cela nous fait si nous ne le voyons pas? En matière de poésie ou de roman, que les auteurs en soient bien avertis, le lecteur ne croit et ne sait que ce qu'il voit.
Il est presque inutile de remarquer que là où les caractères et les passions mêmes font défaut, il ne peut y avoir une véritable action. Ce défaut, dans _Atala_, est habilement dissimulé; mais une exacte analyse du roman, si nous osions nous la permettre ici, le mettrait à nu. L'aventure, outre ce qu'elle a de vulgaire au fond, est par trop sommaire, et peut-être n'y en a-t-il pas de meilleure critique que l'épisode de _Velléda_ dans les _Martyrs_[297]. Je ne l'envisage que sous le rapport de l'art; mais, sous ce rapport, quelle différence, et que _Velléda_ est à la fois plus pathétique et plus raisonnable qu'_Atala_!
Le livre a une prétention dogmatique; on ne lui en faisait pas une loi; mais sitôt qu'il l'annonce, on lui en demande compte. Eh bien! qu'enseigne-t-il par la bouche du Père Aubry, qui représente le vieillard de _Paul et Virginie_? Il nous enseigne d'abord qu'Atala pouvait être relevée de son voeu; elle l'a su trop tard; mais, hélas! dans le cas contraire elle l'aurait su trop tôt; en sorte que si l'ignorance a été funeste, la connaissance, d'une autre manière, l'eût été aussi: seulement, dans le second cas, elle ne serait pas morte. Voilà le premier chapitre de la sagesse du Père Aubry. Le second est un discours de consolation pour Atala qui se meurt. Ce que j'y vois de plus clair, c'est que la vie ne vaut pas la peine qu'on la regrette, que les plus heureux sont à plaindre, «que les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes,» que la déception est au fond de tout et même des affections les plus tendres, attendu «qu'il y a toujours quelques points par où deux coeurs ne se touchent pas, et que ces points suffisent à la longue pour rendre la vie insupportable,» et que si Atala savait ce que c'est que le mariage, elle aimerait mieux, pour peu qu'elle eût de jugement, mourir que de se marier[298]. On lui dit de plus quelques mots de la robe éclatante des vierges qu'elle va revêtir dans le séjour des élus. Ce qu'elle a fait pour cela, ce qui lui donne droit au bonheur céleste, il est difficile de le voir; son suicide apparemment ne sera pas un titre: qu'y a-t-il donc pour elle entre son crime et le ciel? la communion, l'extrême-onction, quelques formalités qu'elle accomplit ou plutôt qu'elle subit; il m'est impossible de voir autre chose. Quant aux idées, aux sentiments, aux actes moraux, dont ces actes extérieurs ne peuvent être que l'emblème, ou du moins qui seuls peuvent communiquer aux emblèmes une grâce, une vertu, on n'en dit mot. Tout cela sans doute est sous-entendu; mais, à l'époque où écrivait M. de Chateaubriand, était-il encore ou était-il déjà temps de sous-entendre? Non, il fallait s'expliquer. Il est vrai qu'alors on aurait eu un catéchisme au bout d'un roman, et l'auteur avait trop de goût pour terminer un roman par un catéchisme. Quelque chose de positif, cependant, ressort de cette histoire, et c'est l'ermite qui prend la peine de nous l'apprendre:
«Vous offrez tous trois, dit-il (la mère d'Atala, Atala elle-même et l'imprudent missionnaire qui dirigeait sa mère), un terrible exemple des dangers de l'enthousiasme et du défaut de lumière en matière de religion[299].»
La leçon sur l'enthousiasme sera dans tous les temps bien reçue; mais était-ce bien de celle-là que l'époque avait le plus pressant besoin?
On ne s'étonne guère que Chactas, ainsi catéchisé, ait différé pendant plus de cinquante ans la promesse qu'il a faite à son amante et au Père Aubry, de devenir chrétien; mais on s'étonne pourtant qu'il ne soit pas chrétien, parlant du christianisme comme il en parle. Est-ce peut-être que M. de Chateaubriand, voulant, pour l'agrément du lecteur, faire parler Chactas en sauvage, a, de son autorité privée, différé la conversion de cet idolâtre? Comment n'est-il pas chrétien, comment, du moins, est-il encore idolâtre, celui qui parle ainsi:
«C'est de ce moment, ô René, que j'ai conçu une merveilleuse idée de cette religion qui, dans les forêts, au milieu de toutes les privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés; de cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions, suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidélité des ombres[300].»
Et ailleurs:
«Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de mûrier; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes herbes; le mystère commence.