Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand
Part 17
Vous attachez au nom de Chateaubriand des idées que vous n'en voulez séparer à aucune époque de sa vie. Ce romantisme poétique et religieux, dont il est le plus ancien comme le plus illustre représentant, et dont il a l'air d'avoir été l'inventeur, vous voudriez le trouver dans l'imagination et dans les écrits de M. de Chateaubriand avant l'époque de la Révolution; mais avant la Révolution, ce romantisme n'existait pas, et c'est la Révolution elle-même qui lui a donné naissance. Il était bien étranger au dix-huitième siècle, malgré les tentatives de quelques écrivains, de Voltaire en particulier, pour consacrer littérairement les souvenirs nationaux. _Zaïre_, _Adélaïde Du Guesclin_, le _Siège de Calais_, oeuvres romantiques en un certain sens, très classiques dans un autre, n'avaient pu prévaloir contre des influences fort différentes, que subissaient et que propageaient les auteurs mêmes de ces productions nationales. Tout ce qu'il y avait d'intelligent dans la noblesse française était préoccupé de Voltaire et de Rousseau. Pour ne pas parler du catholicisme, déserté alors et méprisé par les classes supérieures plus qu'il ne le fut jamais, peu de prestige s'attachait aux institutions et aux pouvoirs politiques, pour qui surtout les voyait de près. Si un ouvrage comme le _Génie du Christianisme_ eût été possible alors, et je crois pouvoir le nier, il aurait été déchiré à belles dents par ceux-là mêmes qui, plus tard, en furent les preneurs intéressés, et même par plusieurs de ceux qui en furent les admirateurs sincères. Mais ce qui est plus certain, c'est que les éléments de cette inspiration nouvelle n'existaient point encore, et moins peut-être dans l'esprit du jeune chevalier de Chateaubriand, malgré son nom féodal et l'honneur qu'il avait de monter dans les carrosses du roi[249], que dans l'imagination de quelque écrivain roturier, solitaire, ruminant avec un amour tout désintéressé la naïveté des vieilles traditions et la poésie du moyen âge. Le jeune Chateaubriand n'y songeait guère plus que cet autre gentilhomme, ce descendant de l'illustre famille de Chastellux, qui, dans son livre _de la Félicité publique_, flétrissait sans réserve tout un passé où son âme généreuse avait vu le malheur de ses semblables bien plus que la gloire de ses aïeux. Quiconque se croyait de l'esprit, et c'était à peu près tout le monde, était philosophe, et philosophe n'est pas synonyme de romantique. L'impatience du mal, ou seulement du gothique et du suranné, avait donné à Voltaire la foule; le désir, si ce n'est l'espérance du bien, avait groupé autour de J.-J. Rousseau des sectaires enthousiastes. M. de Chateaubriand était du nombre de ces derniers.
Les calamités de la Révolution, en atteignant sa famille et lui-même, n'avaient point revêtu, à ses yeux, d'un charme poétique les antiquités nationales; esclave de l'honneur, comme il le fut toujours, il avait émigré; mais il n'avait pas toutes les opinions de son parti, il en avait moins encore l'enthousiasme et les passions, ou plutôt il n'était point de son parti, si ce n'est pour en partager la destinée et les périls. En 1797, M. de Chateaubriand en était encore à Rousseau; et, chose remarquable, il avait vu les sauvages impunément, il croyait encore aux sauvages. Du reste, s'il était allé en Amérique avec l'ambition des découvertes, il en avait fait plus d'une, à défaut de celles qu'il espérait; il avait découvert sur ce sol étranger une nouvelle nature, toute pleine de sauvages attraits, et en lui-même le talent de peindre la nature. Enchanté par une magie dont son maître Rousseau eût été heureux de subir l'empire, il revenait du désert américain avec le secret d'enchantements nouveaux, avec un philtre puissant dont lui-même ne connaissait pas encore toute l'énergie. Mais philosophe il était parti, philosophe il revint. Sceptique en religion, il ne l'était guère moins en politique. Plusieurs de la même caste que lui avaient, en 1789, salué de leurs acclamations la réforme sociale dont le Luther était un peuple tout entier; d'autres s'en étaient séparés dès l'entrée; il semble que M. de Chateaubriand ait eu alors d'autres préoccupations; 1791 est si près de 1793, que nous ne comprenons point, nous qui alors ne vivions pas, qu'on en fût encore à l'espérance ou du moins à la sécurité, et qu'en 1791[250] un gentilhomme français, un parent presque de Malesherbes, s'en allât, quand sa patrie cherchait, à travers le feu, un passage du présent vers l'avenir, s'en allât, disons-nous, chercher, à travers les glaces, le passage de la mer du Sud à l'Océan Atlantique. Curiosité intempestive, direz-vous peut-être; mais comme alors nul n'en jugea ainsi, c'est l'imprévoyance de l'époque qu'il faut admirer plutôt que celle de M. de Chateaubriand: on peut quelquefois, sans être hypocrite, ne pas discerner le temps où l'on vit.
Il est certain qu'un enthousiasme quelconque, celui de la liberté ou celui du royalisme, le lui aurait fait discerner; et l'ayant discerné, il ne serait point parti. Mais le scepticisme exclut l'enthousiasme et je l'ai dit, M. de Chateaubriand n'avait pas, en politique, des convictions fortes. Ce demi-scepticisme durait encore en 1797; les malheurs de son parti ne le lui avaient pas plus rendu cher qu'ils ne l'en avaient détaché, et ses infortunes personnelles l'avaient aigri, c'est à son honneur qu'il faut le dire, contre l'humanité plutôt que contre ses propres ennemis. Il y a, d'ailleurs, tout lieu de croire que ses relations particulières, avant de quitter la France, avaient été surtout avec des littérateurs, ainsi donc en pleine roture, et que le jeune homme élevé aux pieds de Malesherbes ne pouvait pas être un émigré bien fervent et bien pur. Quant à la littérature, pour s'assurer que M. de Chateaubriand était à cent lieues de la prétention d'en inventer une nouvelle, il n'y a qu'à voir dans l'_Essai_ même quelles étaient ses admirations littéraires.
Mais, sans le jeter dans l'exaltation d'aucun parti, la contemplation des grands événements contemporains tourna ses pensées vers la politique. L'occasion fut le motif; la position détermina la pente; car d'ailleurs tous les sujets l'attiraient à la fois. «Que n'aimais-je point alors?» s'écrie-t-il quelque part dans l'_Essai_[251]. À l'entendre, on croirait que, sans les événements, dont l'influence fut impérieuse, les mathématiques ou les finances auraient réclamé et retenu tout entier le chantre des solitudes américaines[252]. Il échut en partage à la politique: alors, avec cette ardeur et cette capacité de travail qui l'ont toujours caractérisé, il se plongea dans l'étude de l'histoire, et, obligé de donner ses jours à des travaux mercenaires, il disputa ses nuits au sommeil pour épuiser le vaste sujet dont le titre de son ouvrage fait apprécier l'étendue aussi bien que la portée. L'ouvrage devait être composé de six livres; un seul a été publié, un seul peut-être fut écrit, et ce seul livre occupe deux grands volumes.
Quel était son dessein? Placé, par ses opinions, entre les royalistes et les républicains, et jugeant que ni les uns ni les autres ne sont de leur siècle, il veut les y ramener, comme dans le courant d'un fleuve
«qui nous entraîne, dit-il, selon le penchant des destinées, quand nous nous y abandonnons. Il me semble, ajoute-t-il, que nous sommes tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l'ont traversé avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre âge; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans l'année 1796[253].»
Trente ans plus tard, l'auteur écrit à la marge:
«Dis-je aujourd'hui autre chose que cela?» Et il triomphe là-dessus. Il triompherait peut-être moins sur cette autre question: «Avez-vous, _dans l'intervalle_, toujours parlé, toujours pensé de même?»
Mais enfin, pour ramener ses lecteurs dans le courant des temps, qui est, en politique, le courant de la vérité, il le remonte laborieusement le long de ses rives; il retourne, par l'étude, au point de départ de toutes les histoires, pour s'embarquer là, et redescendre le cours du fleuve. Il est impossible, selon lui, de se faire une destinée indépendante des destinées générales; le courant général devenu plus large et plus fort, c'est-à-dire les intérêts collectifs, les ambitions générales, entraîne tout et nous brisera contre les écueils de son lit, si nous ne le connaissons pas. Après tout, nous ne sommes jamais certains d'éviter le naufrage; mais, dit l'auteur,
«il faut étudier la carte, afin qu'en cas de naufrage, on se sauve sur quelque île où la tempête ne puisse nous atteindre. Cette île-là est une conscience sans reproche[254].»
Ce n'est pas trop d'une si grande espérance pour entreprendre l'immense voyage que l'auteur va nous faire faire à travers l'histoire universelle. Mais à quoi bon le voyage, la carte et même le pilote, si le fleuve n'est pas navigable, en d'autres termes, si la société est impossible ou n'est qu'une déception, si, comme l'auteur se complaît à le répéter, _il importe peu qui nous gouverne_[255], si le monde _n'est qu'un grand bois où les hommes s'entr'attendent pour se dévaliser, si le plus grand malheur des hommes c'est d'avoir des lois et un gouvernement_, et si nous sommes forcés de conclure avec l'auteur:
«Mais il n'y a donc point de gouvernement, point de liberté? De liberté? Si: une délicieuse! une céleste! celle de la Nature. Et quelle est-elle, cette liberté que vous vantez comme le suprême bonheur? Il me serait impossible de la dépeindre; tout ce que je puis faire est de montrer comment elle agit sur nous. Qu'on vienne passer une nuit avec moi chez les sauvages, du Canada, peut-être alors parviendrai-je à donner quelque idée de cette espèce de liberté[256].»
C'est une grande chute; mais l'auteur, en tombant, a, comme l'ancien Brutus, embrassé sa mère; je veux dire que, s'il n'a pas trouvé ce qu'il cherchait, il a trouvé ce qu'il ne cherchait pas, son talent, son inspiration, sa muse. Cette scène chez les sauvages en fournit la preuve, que nous relèverons plus tard.
Il y a, du reste, bien d'autres contradictions, bien, d'autres disparates dans l'_Essai historique_; mais elles ne sont pas sans quelque charme, je l'avoue. Vous rappelez-vous, Messieurs, l'épigramme où un bibliomane s'applaudit d'avoir trouvé la bonne édition d'un livre, attendu que son exemplaire présente deux ou trois fautes d'impression qui ne sont pas dans la mauvaise? C'est ainsi à quelques fautes d'impression que se reconnaît assez souvent la bonne édition d'un homme. Le soin minutieux qui les fait disparaître, la correction parfaite, se paye quelquefois bien cher; la régularité s'achète quelquefois au prix de la vérité, et un peu d'incohérence vaut mieux qu'une unité factice. Mais elle ne vaut pas mieux, assurément, que l'unité vraie et naturelle; c'est à celle-là qu'il faut tendre, et les boutades amères de l'auteur de l'_Essai_ l'en ont éloigné trop souvent.
On lui pardonnera moins facilement, quoiqu'il faille la lui pardonner aussi, la manie des rapprochements. Que l'homme soit toujours l'homme, que les mêmes causes produisent nécessairement les mêmes effets, et que par conséquent il n'y ait, dans un sens, rien de nouveau sous le soleil, aucune vérité n'est plus vraie, et peu sont aussi importantes: les leçons de l'expérience et la philosophie de l'histoire n'ont d'autre fondement que cet axiome. Mais l'exagération de cette vérité n'est pas moins préjudiciable que son oubli. Il est impossible que tout se répète, et le cours des temps, la Providence elle-même ou la liberté divine, introduisent dans les questions générales des éléments qu'il faut savoir discerner, sans quoi l'étude de l'histoire ne serait qu'un piège; et c'est même la promptitude intuitive et la sûreté de ce discernement qui a fait, en tout temps, la différence caractéristique entre les hommes d'État et les historiens. Le sens historique et le tact politique, qui semblent avoir tant de rapport entre eux, sont plus différents qu'on ne pense, et les affaires entrent pour une plus grande part que l'histoire dans la formation des grands hommes politiques. Il n'y a de constant et de parfaitement égal à soi-même que la morale, parce qu'il faut bien que l'immuable soit quelque part. À en croire l'_Essai historique_, chaque personnage, chaque événement même, que dis-je? chaque incident, aurait son Ménechme ou son Sosie dans l'histoire; il n'y aurait d'une révolution à l'autre que les noms de changés; la Providence, pareille à un écrivain sans fécondité, sans invention, n'aurait jamais su que se copier elle-même; l'individualité serait uniquement le produit des événements, et par conséquent la liberté en serait la proie; chaque révolution aurait, d'une nécessité inévitable, son Louis XVI, son Lafayette et son Dumourier, son Robespierre et son Tallien, et celle de France aurait dû, à son terme, avoir son Simonide dans la personne de M. de Fontanes. Vous comprenez, sans que je le dise, que l'auteur n'érige pas ces jeux d'esprit en théorie; mais cette théorie résulte nécessairement de son livre. Le système de perfectibilité, qu'il a tant raillé depuis, n'est pas plus propre que le sien à obscurcir les enseignements de l'histoire. Au reste, il faut en convenir, M. de Chateaubriand a fait, à cet égard, si bonne justice de lui-même qu'il n'a rien laissé à faire à ses plus zélés détracteurs. Comme je ne suis pas du nombre, j'ai hâte d'en finir sur ce point et de vous renvoyer aux «corrections fraternelles» que l'auteur s'est infligées à lui-même dans les notes de son _Essai_.
Sous le rapport de la composition, l'_Essai_ est une oeuvre bizarre. Les digressions, les hors-d'oeuvre y abondent: les souvenirs personnels les plus étrangers au sujet s'y développent et s'y prélassent en toute liberté. Entres autres prétentions (car le livre en trahit de plus d'une espèce), l'auteur avait celle de la méthode et de la symétrie; il est curieux, après cela, de le voir s'écarter sans raison apparente, presque sans prétexte, pour nous raconter, fort agréablement sans doute, de longs épisodes de ses voyages, et jeter, au beau milieu de ses parallèles historiques, des conseils plus ou moins judicieux, et plus ou moins intelligibles, _aux infortunés_[257]. Il s'admoneste là-dessus fort sévèrement dans ses notes, sans avoir l'air de se douter que, sur cet article, il est relaps autant qu'on peut l'être. Mais cette irrégularité n'est point sans charmes, croyez-le bien. L'ouvrage perdrait peut-être plus qu'il ne gagnerait à être moins subjectif, moins individuel. On sent que la sévérité du dessein et du plan de l'écrivain comprimait un flot d'impressions et d'images, qui formaient, sans qu'il s'en doutât, la veine la plus abondante de son génie. À toute force, il voulait être philosophe lorsqu'il était poète; mais le poète, de temps en temps, reprenait ses droits, et ce n'était pas toujours sans la grâce de l'à-propos. J'en citerai pour exemple le chapitre sur Pisistrate:
«Après avoir erré sur le globe, l'homme, par un instinct touchant, aime à revenir mourir aux lieux qui l'ont vu naître, et à s'asseoir un moment au bord de sa tombe, sous les mêmes arbres qui ombragèrent son berceau. La vue de ces objets, changés sans doute, qui lui rappelle, à la fois, les jours heureux de son innocence, les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la rapidité de la vie, raniment dans son coeur ce mélange de tendresse et de mélancolie, qu'on nomme l'amour de son pays.
»Quelle doit être sa tristesse profonde, s'il a quitté sa patrie florissante, et qu'il la retrouve déserte, ou livrée aux convulsions politiques! Ceux qui vivent au milieu des factions, vieillissant pour ainsi dire avec elles, s'aperçoivent à peine de la différence du passé au présent; mais le voyageur qui retourne aux champs paternels bouleversés pendant son absence, est tout à coup frappé des changements qui l'environnent: ses yeux parcourent amèrement l'enclos désolé, de même qu'en revoyant un ami malheureux après de longues années, on remarque avec douleur sur son visage les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les sensations du sage Athénien, lorsqu'après les premières joies du retour, il vint à jeter les regards sur sa patrie[258].»
Quand l'_Essai historique_ serait, sous le rapport de l'art, un tout à fait mauvais livre, il faut avouer que peu de gens étaient capables, en France et ailleurs, de faire un mauvais livre comme celui-là. Le travail de recherches qu'il suppose est considérable: l'érudition en est souvent curieuse; les jugements qu'il exprime, les vues qu'il expose, sont très souvent dignes d'un historien; et le style, dans ces moments-là, est digne de la pensée. L'imagination, dans ces pages vraiment historiques, colore modérément les objets, sans en dénaturer l'aspect: le style positif, sobre et sérieux, le style de la vie et de l'action paraît naturel à l'écrivain. Le genre sévère de l'histoire ne répudierait, je le crois, aucun des passages que je vais citer:
«Ainsi les Athéniens s'habituèrent par degrés au gouvernement populaire. Ils passèrent lentement de la monarchie à la république. Le statut nouveau était toujours formé en partie du statut antique. Par ce moyen on évitait ces transitions brusques, si dangereuses dans les États, et les moeurs avaient le temps de sympathiser avec la politique. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent jamais très pures, et que le plan de la constitution offrit un mélange continuel de vérités et d'erreurs, comme ces tableaux, où le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la clarté; chaque nuance s'y succède doucement; mais elle se compose sans cesse de l'ombre qui la précède, et de la lumière qui la suit[259].»
«La Révolution française ne vient point de tel ou tel homme, de tel ou tel livre; elle vient des choses. Elle était inévitable; c'est ce que mille gens ne veulent pas se persuader. Elle provient surtout du progrès de la société à la fois vers la lumière et vers la corruption; c'est pourquoi on remarque dans la Révolution française tant d'excellents principes et de conséquences funestes. Les premiers dérivent d'une théorie éclairée, les secondes de la corruption des moeurs. Voilà le véritable motif de ce mélange incompréhensible des crimes entés sur un tronc philosophique; voilà ce que j'ai cherché à démontrer dans tout le cours de cet _Essai_[260].»
«Ainsi, au moment que le peuple commença à lire, il ouvrit les yeux sur des écrits qui ne prêchaient que politique et religion: l'effet en fut prodigieux. Tandis qu'il perdait rapidement ses moeurs et son ignorance, la cour, sourde au bruit d'une vaste monarchie qui commençait à rouler en bas vers l'abîme où nous venons de la voir disparaître, se plongeait plus que jamais dans les vices et le despotisme. Au lieu d'élargir ses plans, d'élever ses pensées, d'épurer sa morale, en progression relative à l'accroissement des lumières, elle rétrécissait ses petits préjugés, ne savait ni se soumettre à la force des choses, ni s'y opposer avec vigueur. Cette misérable politique, qui fait qu'un gouvernement se resserre quand l'esprit public s'étend, est remarquable dans toutes les révolutions: c'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite circonférence; le résultat en est certain. La tolérance s'accroît, et les prêtres font juger à mort un jeune homme qui, dans une orgie avait insulté un crucifix; le peuple se montre incliné à la résistance, et tantôt on lui cède mal à propos, tantôt on le contraint imprudemment; l'esprit de liberté commence à paraître, et on multiplie les lettres de cachet. Je sais que ces lettres ont fait plus de bruit que de mal; mais, après tout, une pareille institution détruit radicalement les principes. Ce qui n'est pas loi, est hors de l'essence du gouvernement, est criminel. Qui voudrait se tenir sous un glaive suspendu par un cheveu sur sa tête, sous prétexte qu'il ne tombera pas? À voir ainsi le monarque endormi dans la volupté, des courtisans corrompus, des ministres méchants ou imbéciles, le peuple perdant ses moeurs; les philosophes, les uns sapant la religion, les autres l'État; des nobles ou ignorants, ou atteints des vices du jour; des ecclésiastiques, à Paris la honte de leur ordre, dans les provinces pleins de préjugés, on eût dit d'une foule de manoeuvres s'empressant à l'envi à démolir un grand édifice[261].»
Ces citations nous rapprochent de la question que nous avons posée en commençant, et à laquelle nous n'avons fait qu'une réponse provisoire en disant que l'auteur de l'_Essai_ est presque également sceptique en politique et en religion. Je ne prétends pas qu'il le soit aussi absolument sur le premier point que sur le second; il incline vers la monarchie, tout en rendant hommage au principe de la Révolution; mais il est trop peu convaincu pour avoir beaucoup de zèle, et il faut bien le dire, il n'y a pas dans tout l'_Essai_ la moindre trace d'enthousiasme monarchique, ni d'une foi politique d'aucune sorte. Il soulève d'une main incertaine les théories et les laisse retomber. C'est ainsi que, dans le second volume, il nous dit:
«Pour moi, qui, simple d'esprit et de coeur, tire tout mon génie de ma conscience, j'avoue que je crois en théorie au principe de la souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi que si on le met rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre humain redevenir sauvage, et s'enfuir tout nu dans les bois[262].»
Peut-être faut-il chercher le dernier mot de l'_Essai_, pour ce qui concerne la politique, dans les passages suivants:
«Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs, parce que l'homme de la société est lui-même un être complexe, et qu'à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude d'entraves[263].»
«Il n'est point de révolution là où elle n'est pas opérée dans le coeur: on peut détourner un moment par force le cours des idées; mais si la source dont elles découlent n'est changée, elles reprendront bientôt leur pente ordinaire[264].»
«Et moi aussi je voudrais passer mes jours sous une démocratie telle que je l'ai souvent rêvée, comme le plus sublime des gouvernements en théorie; et moi aussi j'ai vécu citoyen de l'Italie et de la Grèce; _peut-être mes opinions actuelles ne sont-elles que le triomphe de ma raison sur mon penchant_. Mais prétendre former des républiques partout, et en dépit de tous les obstacles, c'est une absurdité dans la bouche de plusieurs, et une méchanceté dans celle de quelques-uns[265].»
Le passage suivant, s'il n'est pas une preuve du scepticisme politique de l'auteur, atteste du moins qu'à cette époque M. de Chateaubriand jugeait avec sa raison plutôt qu'avec ses passions les événements et tout l'ensemble de la Révolution française: