Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand

Part 16

Chapter 163,586 wordsPublic domain

Madame de Staël était faite pour trouver la vérité; car elle la cherchait, elle l'aimait. Elle l'aimait trop pour aimer le paradoxe, ou pour enchaîner son esprit à un système. On peut dire, en toute vérité, qu'elle n'eût de système sur aucun sujet. Ce que nous avons dit de son dernier ouvrage est vrai de tous; son idée fixe, son parti pris, en tout, c'est la morale. Elle croyait, comme son père, que «la morale était dans la nature des choses[238].» Elle croyait à un ordre moral, plus parfait, s'il est possible, et plus inviolable, que les lois du monde physique. Elle tendait, avec des moyens imparfaits, vers un système parfait, dont le triomphe était sa préoccupation habituelle, et quelquefois douloureuse. Cette force de conviction, cette attitude, on pourrait le dire, de lutte ou d'effort contre l'erreur et contre le mal, ce besoin de rectitude dans une âme passionnée, souvent aussi l'anxiété d'un esprit à qui, presque en même temps, la vérité se révèle et se dérobe, ont laissé leur empreinte sur le style de Madame de Staël. Je m'en suis expliqué ailleurs:

«On a reproché à Madame de Staël de la recherche et de l'effort; mais en a-t-on démêlé le principe secret? a-t-on remarqué que cette _recherche_ est celle d'une intelligence altérée de vérité, avide de convaincre et d'être convaincue, et qui voudrait épuiser chaque idée? a-t-on vu que cet _effort_ est un effort de l'âme? Madame de Staël écrivait trop avec toute son âme, et avec une âme remplie de trop de sérieux besoins, pour être parfaitement artiste: artiste! on ne l'est, dans toute la force du terme, qu'au prix d'un désintéressement trop grand peut-être pour que la conscience y puisse souscrire; c'est la paix de l'âme ou son indifférence qui fait l'artiste complet; et si Fénelon, par exemple, a pleinement joui de ce privilège, ce n'est pas seulement en vertu de son heureux génie, mais parce que dès l'entrée de sa carrière, le divin Donateur l'avait dispensé de _chercher_. D'autres sont artistes à d'autres conditions; à la condition de vouloir l'être, de vouloir l'être toujours, et de ne vouloir rien être de plus. Ils disposent de leurs idées, leurs idées ne disposent pas d'eux[239].»

Au reste, quelle qu'en soit la cause, Madame de Staël, que peu d'écrivains ont égalée en esprit, en pénétration, en philosophie instinctive, en sensibilité profonde et naïve, a été surpassée par plusieurs, et même par des écrivains de son sexe, pour ce qui tient à la flexibilité, à la richesse, à l'élégance poétique du style, et même en ce qui concerne la composition. Son grand talent de conversation lui a tendu un piège. On a dit avec raison que celui qui parle comme il écrit, écrivît-il à merveille, parle mal; il n'est pas moins vrai qu'écrire comme on parle, parlât-on le mieux du monde, ce n'est pas bien écrire. Cette sentence ne peut s'appliquer dans toute sa rigueur à Madame de Staël; mais il est certain que, pour elle, écrire c'est causer la plume à la main, et que la plupart de ses livres sont des conversations infiniment spirituelles. Madame de Staël ne savait pas faire un livre, et _l'Allemagne_ même ne fait pas exception. J'aime à recueillir ici, quoique trop avare d'éloges, le jugement qu'a porté occasionnellement sur ce livre, en le considérant sous le rapport de la forme, feu M. Jouffroy, dans son _Cours d'Esthétique_:

«Opposez à ce livre (_Télémaque_) quelque ouvrage où l'auteur court, selon les caprices de l'intelligence, à travers mille idées différentes, toutes brillantes, toutes spirituelles, et qui toutes vous plaisent, vous aurez l'idée d'un livre qui exprime, qui traduit au dehors l'état passionné appliqué aux travaux de l'intelligence: lisez _l'Allemagne_ de Madame de Staël, c'est un livre agréable; chaque chapitre est un sentiment particulier: mais d'un chapitre à l'autre on change de sentiment. Une inspiration produit le premier chapitre, une seconde inspiration le second. Cette variété plaît; mais cette variété n'est qu'agréable; c'est l'image de la sensibilité ou de la passion inspirant l'esprit ou le faisant parler. Le _Télémaque_ au contraire est l'image de la raison ou de la détermination libre, dirigeant l'esprit vers un but unique par des moyens ordonnés et proportionnés... Il y a plus de plaisir à lire _l'Allemagne_ que le _Télémaque_. Mais l'impression de ces ouvrages est différente; et la raison ne dit rien des ouvrages spirituels, rien des conversations spirituelles, sinon que ces conversations et ces ouvrages sont agréables. La raison dit des autres ouvrages et des autres conversations, que ces conversations sont belles, que ces ouvrages sont beaux; la raison y reconnaît la volonté libre et un projet conçu avec liberté[240].»

Madame de Staël était prévenue pour la conversation; et c'est le seul point, heureusement peu important, où je trouve quelque intolérance dans, ce génie essentiellement tolérant. «On a beau dire, a-t-elle écrit quelque part, l'esprit doit savoir causer[241].» Mais si c'était à condition de ne savoir pas écrire? Nous n'irons pas jusque-là; ce serait être encore plus absolu qu'elle-même. Bien causer n'empêche pas de bien écrire; mais Buffon, Rousseau, Montesquieu ne savaient pas causer; et je crois qu'il y a un genre de perfection dans le style, dont la recherche habituelle est peu en harmonie avec le talent de la conversation. Ajoutons, et Madame de Staël en est la preuve, qu'un très grand talent de conversation, et un exercice habituel de ce talent, ne préparent pas à bien écrire. Les deux talents ont été souvent réunis, ils sont quelquefois séparés.

_Corinne_ seule, parmi les productions de Madame de Staël, me paraît une oeuvre d'artiste. J'en ai parlé dans ce point de vue; et je m'explique ce mérite par la situation intellectuelle et morale de l'auteur, lors de la composition de ce roman. _Corinne_ est le milieu dans la vie de Madame de Staël; le milieu entre la passion et la conviction, entre le trouble et le repos; elle a cessé de dogmatiser dans un sens, elle ne dogmatise point encore dans un autre. Elle ne se repose point dans l'indifférence, elle s'arrête dans la contemplation, dans la contemplation émue, si l'on peut ainsi parler. Rien, je le pense, n'est aussi favorable à la composition d'une oeuvre d'art, à toutes les conditions de la littérature, et certainement _Corinne_ s'en est ressentie.--Toutefois, c'est dans _l'Allemagne_, si je ne me trompe, et surtout dans la dernière partie de cet ouvrage, que Madame de Staël se montre surtout poète. On dirait, et véritablement je le crois, qu'en s'approchant des régions de la vérité suprême, et par conséquent du repos, elle a senti commencer en elle cet harmonieux concert de la sensibilité et de l'imagination, qui est proprement la poésie. Sans faire usage, comme dans _Corinne_, de la prose poétique, sans sortir du mouvement de la prose, elle chante et c'est peut-être pour la première fois. Lorsqu'on demandait à Schiller mourant (et c'est Madame de Staël qui nous l'a appris) comment il se trouvait: «Toujours plus tranquille,» répondit-il[242]. C'est la devise des dernières années et des derniers écrits de Madame de Staël: toujours plus tranquille; et si toujours plus de tranquillité ne signifie pas toujours plus de poésie, il est certain du moins que, sans une certaine tranquillité d'esprit, il n'y a point de poésie. Il est plus facile à la passion, à la douleur, d'arracher les cordes de la lyre que de les faire vibrer.

En somme, malgré tant d'éclat, d'esprit, de mouvement dans le style, et j'ajoute tant de naturel, quoi qu'aient pu dire, de sa prétendue affectation, des critiques superficiels, ce n'est pas comme écrivain que Madame de Staël occupe dans la littérature une place si éminente; ce n'est pas non plus comme poète, malgré tout ce qu'exhalent de parfum poétique certaines pages de ses derniers écrits; ce n'est pas même comme philosophe, malgré la justesse profonde et la grande portée d'un grand nombre de ses pensées; c'est plutôt, c'est surtout comme éloquent moraliste et comme peintre touchant du coeur humain. Il n'est sous ce rapport que peu d'écrivains qu'on puisse mettre à côté d'elle; et quoiqu'elle ait dit elle-même que jamais femme n'écrivit ni n'écrira un ouvrage vraiment supérieur[243], nous osons lui répondre: Il est vrai, ce n'est pas une femme qui a composé l'_Iliade_, ce n'est pas une femme qui a écrit le _Discours sur les Révolutions du globe_; mais c'est une femme qui a écrit _Corinne_.

DEUXIÈME PARTIE

CHATEAUBRIAND

CHAPITRE PREMIER

L'Essai sur les Révolutions.

Nous avons maintenant à évoquer un autre grand nom; heureusement ce n'est pas des ombres du tombeau. Entré dans la vie bien peu d'années avant Madame de Staël, M. de Chateaubriand lui survit encore, et ne se survit point à lui-même.

«Le nom de Chateaubriand[244] se lie, dans l'esprit des hommes de mon âge, à des impressions qui, reçues dans la jeunesse, ne se peuvent plus effacer. Et combien d'autres, avec moi, ne contemplent pas dans leur mémoire, à travers vingt des plus grandes années qu'un homme ait pu vivre, ce génie solitaire, imprévu et mélancolique, arrivant à nous de l'exil et du désert, et lavant dans les larmes chrétiennes la poussière d'anciennes erreurs; ce fils qui, converti par la vie et la mort d'une mère, disait à la foule étonnée: _J'ai pleuré et j'ai cru_; détachant des saules la harpe de Sion, et charmant les bords de l'Euphrate du doux nom de Jérusalem; attendrissant, dans une prose égale aux plus beaux vers, une langue devenue âpre et dure sous l'influence des factions et de l'impiété, et voyant refleurir sous sa douleur le vieil arbre de la foi nationale? Il y a des choses qu'on se représente difficilement. Faites revivre, si vous le pouvez, la littérature de 1802; ressuscitez la mort; montrez-nous, après l'orage révolutionnaire, les talents sortant timidement de l'arche sous l'arc-en-ciel du 18 brumaire, les traditions de la fin du dix-huitième siècle se réveillant peu à peu, la civilisation nouvelle cherchant à se rattacher aux derniers anneaux d'une civilisation épuisée; l'élégance et la politesse du siècle de Louis XV représentées et remises en honneur par quelques vieillards ingénieux et quelques jeunes hommes, leurs respectueux disciples, dont plusieurs, par un plus généreux élan, se reportent jusqu'au siècle de Louis XIV comme au berceau de toutes les saines doctrines; le pouvoir nouveau souriant à une réaction qui pouvait ramener, avec la littérature du grand siècle, tout l'ensemble de ses idées et peut-être de ses institutions; de beaux talents enfin, mais les talents d'un autre âge, et point de génie suffisant à l'époque. C'est alors qu'apparaissent, à deux points de l'horizon, l'ouvrage de Madame de Staël sur _la Littérature_ et le _Génie du Christianisme_.»

Nous avons parlé du premier de ces deux ouvrages, si remarquable, si riche d'aperçus, mais fondé sur un théorème très contestable, assez mal défini, sur des renseignements incomplets, rattachant les espérances de l'avenir aux doctrines d'une philosophie décrépite, et pour ainsi dire la vie à la mort. Sous plusieurs rapports, «M. de Chateaubriand fut mieux inspiré, et son talent en fut plus à l'aise. Après tant de dissertations et d'analyses, il sentit qu'il fallait chanter, et il chanta. Un monde nouveau ne peut s'ouvrir qu'au son de la lyre. La sienne chantait des beautés qui ne vieillissent pas, et qu'un long oubli, et tout récemment le martyre, avaient rajeunies. Dans sa religion, peu exacte sans doute, M. de Chateaubriand versait tous les trésors de ses souvenirs et de son individualité. À ces lecteurs avides auxquels il apportait un nouveau monde, lui-même apparaissait comme un monde. Dans le poème on cherchait le poète; on l'y trouvait, identifié par l'amour avec son magnifique sujet; on l'y trouvait tout ruisselant de la poésie de l'antiquité, du moyen âge, de la nature vierge, des vastes solitudes et des mélancoliques souvenirs. Tous ces éléments étaient liés dans l'unité de l'idée chrétienne, qui semblait, dans son livre, se soumettre et s'approprier toutes les parties du monde, de l'histoire et de la vie. Même des impressions trop tendres, trop passionnées pour s'accorder avec la sévérité évangélique, semblaient, par les pointes douloureuses dont l'auteur les avait armées, des aiguillons cachés sous le cilice, les pâtiments intérieurs d'une âme qui s'était donnée à Dieu toute palpitante de jeunesse et de vie. Dans tous les écrits publiés alors par M. de Chateaubriand, on retrouvait l'auteur du _Génie du Christianisme_; et partout les pièces de ce génie, comme d'une armure bien jointe, le recouvraient tout entier; nulle existence plus une, plus compacte et plus conséquente; et si, tout épris des traditions de la monarchie chrétienne, champion des théories patriarcales de M. de Bonald, profligateur des sciences physiques, dont le rapide essor, encouragé par le despotisme, le menaçait en secret, si M. de Chateaubriand laissait entrevoir dès lors tout son mépris pour le pouvoir absolu, ces manifestations ne l'accusaient point d'inconséquence: il voulait la monarchie, mais généreuse; et quel esprit élevé a pu jamais sympathiser avec un autre absolutisme que celui de Dieu!

Ainsi s'élevait alors, imparfaite, il est vrai, factice, je le veux encore, mais trouvant son lien dans une âme de poète, la grande unité intellectuelle de M. de Chateaubriand. Elle ne fut pas pour peu de chose dans l'impression que produisirent ses premiers ouvrages. On s'attacha à une existence toute d'une pièce et toute d'une teneur; toujours l'individualité apparaîtra comme une puissance; le scepticisme même et le désespoir ont besoin, pour nous intéresser, d'un caractère ou d'une idée qui les individualise. C'est par là que M. de Chateaubriand devint cher au coeur de tant de personnes en tout pays, et même de celles qui ne se faisaient aucune illusion sur la faiblesse de sa théologie et sur les écarts de son imagination. Je le répète, ces temps sont loin; mais lorsque _le premier frimaire an IX_ (1801), M. de Fontanes insérait dans le _Mercure_ la _Prière des nautonniers à Notre-Dame de Bon-Secours_, premières lignes qui révélaient au public l'existence de M. de Chateaubriand, se figure-t-on bien quelle secousse durent éprouver les esprits destinés à comprendre cette nouvelle poésie, et avec quelle avidité, un an plus tard, ils s'empressèrent vers l'oasis fertile que leur ouvrait le poème d'_Atala_?»

J'ai rappelé et j'ai essayé de retracer l'impression que firent en France quelques notes mélodieuses de cette lyre encore inconnue qui devait éveiller toutes les lyres; car l'auteur du _Génie du Christianisme_, de l'_Itinéraire_ et des _Études historiques_ s'annonça d'abord par des chants. J'ai mis un soin jaloux à signaler le premier fragment, les premiers mots qui révélèrent M. de Chateaubriand au public français. Il faut maintenant ajouter qu'on se trompait. Cet auteur n'était point un nouveau venu; ces quelques feuillets, arrachés à une grande composition, n'étaient point les prémices de son talent; en sorte que M. de Chateaubriand aurait pu dire à ceux qui le saluaient comme un étranger:

Et j'étais venu, je vous jure, Avant que je fusse arrivé.

Il était venu, en effet, trois ou quatre ans auparavant, escorté de deux volumes in-octavo; mais personne ne s'en souvenait; personne n'avait ouï parler de l'_Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française_, imprimé en 1797 à Londres, où l'émigration avait jeté M. de Chateaubriand, et où le retenait sa mauvaise fortune. Lui-même ne se prévalut point du succès d'_Atala_ et du _Génie du Christianisme_ pour faire revivre le souvenir de l'_Essai_; s'il eût parlé de cet ouvrage, c'eût été pour le désavouer; il aima mieux, puisque cette production n'avait point été remarquée, l'abandonner à sa destinée. Il en avait bien le droit; ses ennemis politiques avaient-ils celui d'exhumer cet ouvrage, et d'en faire à la fois une fin de non-recevoir contre ses nouvelles opinions et un argument contre sa sincérité? Assurément non. Mais si le procédé n'était pas bon, le calcul n'était pas mauvais; cette tactique ne manque jamais de réussir, momentanément du moins; et c'est toujours autant; il ne sied pas à l'injustice de faire la dégoûtée; il est bien clair que l'éternité ne lui est pas assurée; le moment seul lui appartient, et le moment c'est déjà beaucoup. Un moment lui fut donc accordé; mais il est déjà loin de nous; et toute apologie, au sujet de l'_Essai_, est désormais superflue.

Mais il n'est pas superflu de parler de l'_Essai_; et puisque des attaques injustes ont obligé M. de Chateaubriand à réimprimer cet ouvrage dans toute la pureté du texte primitif, nous avons, ainsi qu'il arrive assez souvent, quelque obligation à l'injustice; car l'histoire intellectuelle et littéraire du plus grand écrivain de nos jours serait incomplète et obscure dans l'absence de ce document. Je dis plus: M. de Chateaubriand n'a point à rougir de cet ouvrage, que, dans les notes de l'édition de 1826, ses mains paternelles ont si cruellement flagellé; et, s'il faut dire tout ce que je pense, je trouve dans cette production si imparfaite, si inférieure, littérairement, à tout ce que l'auteur a publié depuis, j'y trouve un caractère, un mérite qui se laissent désirer, au moins c'est ainsi que j'en juge, dans ses productions subséquentes. Je m'en expliquerai plus tard.

Avant d'aller plus loin, partageons en quatre périodes le demi-siècle que la carrière littéraire de M. de Chateaubriand tient enfermé entre ses deux limites. À la première appartient uniquement l'_Essai historique_; la seconde, qui commence avec le Consulat et qui finit avec l'Empire, est toute littéraire, et comprend le _Génie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, _Atala_, _René_, le _dernier Abencerage_[245]; la troisième, qui coïncide avec la Restauration, est remplie par la politique et ne nous montre presque plus qu'à la tribune et dans les journaux le poétique auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_; la quatrième date de 1830, et ne finira sans doute qu'avec la vie de M. de Chateaubriand; le moment n'est pas venu de lui donner un nom; mais les travaux historiques y tiennent jusqu'ici la plus grande place. À les prendre toutes ensemble, l'auteur reste bien pour l'histoire littéraire ce qu'il est pour le public, pour le monde, un grand poète, un grand écrivain; peu importe, d'ailleurs, ce qu'il a cru être, ce qu'il a voulu être: mais on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il semble n'avoir été exclusivement écrivain et poète que lorsqu'il n'a pu faire autrement, et que ses ouvrages les plus purement littéraires semblent n'avoir été pour lui, malgré la gravité des sujets, que l'occupation d'un loisir importun et l'amusement d'une halte forcée.

M. de Chateaubriand appartient à une époque où presque tous les hommes doués de grandes facultés ne pensent pas leur avoir donné un assez digne emploi, jusqu'à ce qu'ils aient pu les mettre au service de l'État ou aux gages de l'ambition. Il y a encore des hommes de lettres, il y en aura toujours; mais le pouvoir sera de plus en plus préféré à la gloire, ou, si mieux on l'aime, la gloire politique aux honneurs littéraires.

Vous raconter M. de Chateaubriand tout entier, _ire per totum heroa_, ce n'est pas mon dessein, ce n'est pas non plus ma mission. En tout cas, je ne suis point appelé à dépasser, dans mon étude, l'époque de la Restauration, et dans celle-là même, M. de Chateaubriand n'appellera probablement pas mes premiers regards. Ce qui m'est immédiatement dévolu, et je m'en réjouis, c'est la période littéraire et poétique de cette remarquable vie; mais je ne puis, je ne voudrais même pas éviter l'_Essai historique_; ce livre est, dans l'appréciation générale de cet homme illustre, une lumière, une clef dont nous sentirons tout le prix.

Le point de départ de M. de Chateaubriand, sa vie intérieure, l'état de son âme et de son esprit, avant l'époque où sa célébrité a commencé, nous seraient tout à fait inconnus sans l'_Essai historique_. Ce n'est pas que cet homme, qui a une si grande horreur du _moi_[246], ne nous ait beaucoup parlé de lui; mais on a beau être sincère, on ne peut s'empêcher de teindre son passé des couleurs d'un présent glorieux; les préoccupations actuelles ont un effet rétroactif; on aime (et, si c'est une faiblesse, M. de Chateaubriand lui a payé un large tribut), on aime à persuader aux autres, et d'abord à soi-même, que ce qu'on est aujourd'hui, on l'a toujours été, que ce qu'on pense, on l'a pensé toujours. À travers les inévitables désaveux dont M. de Chateaubriand a flétri l'_Essai historique_, ouvrage posthume en quelque sorte, mis en lumière fort longtemps après la mort morale du véritable auteur, on sent la prétention d'avoir été, sous les rapports essentiels, le même toujours. Les critiques et l'écrivain sont bien loin de compte: ceux-là seraient tentés d'écrire une _histoire des variations_ de M. de Chateaubriand; celui-ci a écrit réellement, en se répandant abondamment dans ses écrits et surtout dans ses préfaces, _un traité de la perpétuité de sa foi_. Vingt-cinq ans après la publication du _Génie du Christianisme_, vous l'entendez déclarer «qu'il ne dément pas une syllabe de ce qu'il a écrit dans cet ouvrage[247].» Pas une syllabe! l'entendez-vous bien? et ce n'est pas un Dieu qui parle, c'est un pauvre mortel. Il était impossible d'en dire autant de l'_Essai_, diamétralement opposé dans ses doctrines au _Génie du Christianisme_: mais l'auteur croit du moins pouvoir affirmer que, si les erreurs religieuses et morales sont malheureusement trop nombreuses dans l'_Essai_, il n'y aperçoit pas, en politique, «un seul principe qui dévie de ceux qu'il professe aujourd'hui[248];» c'est-à-dire, après sa sortie du ministère: l'auteur a raison de ne pas dire: pas un seul principe différent de ceux qu'il professait hier. Accordons tout, et ajoutons que, lorsque les principes politiques professés dans l'_Essai_ seraient moins purs, c'est-à-dire moins conservateurs, nous n'en ferions pas un crime à l'auteur, quelle que soit notre opinion, et nous n'en sentirions diminuée en rien l'estime que nous avons pour lui. Un homme de vingt-cinq ans, en 1797, pouvait bien n'être pas aussi mûr qu'on l'est de nos jours au même âge; et certes, n'avoir à cet âge et à cette époque, après une vie tumultueuse et dans une situation désespérée, rien que des opinions arrêtées, rien que des opinions saines, c'eût été presque un miracle; le miracle ne se présume jamais, et rien, dans les antécédents de ce jeune émigré, ne donnait lieu de l'attendre: il se fit plus tard.