Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand
Part 10
Parlons donc seulement encore de l'ordonnance du sujet, du plan du poème: j'ai prononcé le mot; le livre de _Corinne_ est un poème: il en a la forme et le mouvement; il présente, dans la suite des événements, une sorte de rythme savant, qui manque à _Delphine_, ou plutôt que _Delphine_ ne pouvait pas avoir. Je ne connais pas de poème qui entre en matière avec plus d'aisance et de grâce, ni dont le noeud se forme d'une manière plus dramatique et plus simple, ni dont l'intention et l'esprit se révèlent d'une manière à la fois plus ingénieuse et plus franche. Oswald, dessiné en quelques mots, entre en Italie; ses impressions sont rapidement retracées, son caractère moral est mis en relief par un épisode plein d'intérêt (l'incendie d'Ancône). Ainsi déjà connu, déjà pressenti, l'un des personnages est, en quelque sorte, présenté à l'autre par le poète; et comment? au Capitole, au milieu d'une fête triomphale dont Corinne est l'objet, au milieu d'un peuple enthousiaste, qui adore son génie, et parmi lequel (ici la fatalité commence) les regards de Corinne distinguent et vont tirer de la foule cet étranger, cet inconnu, exécuteur encore voilé de la sentence que le monde a portée de tout temps contre elle et contre ses pareilles. Ne voulons-nous pas, Messieurs, assister ensemble à cette grande scène?
«Au fond de la salle où elle fut reçue, étaient placés le sénateur qui devait la couronner et les conservateurs du sénat: d'un côté tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de l'autre les hommes de lettres de l'académie de Rome; à l'extrémité opposée, la salle était occupée par une partie de la foule immense qui avait suivi Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un gradin inférieur à celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer, devait, selon l'usage, en présence de cette auguste assemblée, mettre un genou en terre sur le premier degré. Elle le fit avec tant de noblesse et de modestie, de douceur et de dignité, que lord Nelvil sentit en ce moment ses yeux mouillés de larmes; il s'étonna lui-même de son attendrissement: mais au milieu de tout cet éclat, de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré, par ses regards, la protection d'un ami, protection dont jamais une femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut se passer; et il pensait en lui-même, qu'il serait doux d'être l'appui de celle à qui sa sensibilité seule rendrait cet appui nécessaire[147].»
Je laisse le discours du prince de Castel-Forte, consacré à l'éloge de Corinne, ou du moins je n'en veux citer qu'un passage où il est évident que Madame de Staël s'est peinte elle-même, et si bien que je recueille ces lignes en vous invitant à les ajouter, comme complément nécessaire, à l'essai de biographie par lequel j'ai commencé cette étude:
«Corinne est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et cependant ses amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de l'âme, quand elles sont vraies, ont toujours besoin d'être devinées; l'éclat, aussi bien que l'obscurité, peut empêcher de les reconnaître, si quelque sympathie n'aide pas à les pénétrer... Son talent d'improviser ne ressemble en rien à ce qu'on est convenu d'appeler de ce nom en Italie. Ce n'est pas seulement à la fécondité de son esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion profonde qu'excitent en elle toutes les pensées généreuses; elle ne peut prononcer un mot qui les rappelle, sans que l'inépuisable source des sentiments et des idées, l'enthousiasme, ne l'anime et ne l'inspire[148].»
C'est bien Madame de Staël peinte par elle-même. À son insu? Je n'ose le dire.
«Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de parler; elle le remercia par une inclination de tête si noble et si douce, qu'on y sentait tout à la fois et la modestie, et la joie bien naturelle d'avoir été louée selon son coeur. Il était d'usage que le poète couronné au Capitole improvisât ou récitât une pièce de vers, avant que l'on posât sur sa tête les lauriers qui lui étaient destinés. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de son choix, qui ressemblait beaucoup à la harpe, mais était cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons. En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment de timidité; et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le sujet qui lui était imposé.--_La gloire et le bonheur de l'Italie!_ s'écria-t-on autour d'elle, d'une voix unanime.--Eh bien! oui, reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, _La gloire, et le bonheur de l'Italie!_ Et se sentant animée par l'amour de son pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la prose ne peut donner qu'une idée bien imparfaite.»
«Improvisation de Corinne, au Capitole.
»Italie, empire du Soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie, berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!
»Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop heureux pour l'y supposer coupable.
»Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté. Le caractère romain s'imprima sur le monde; et l'invasion des Barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.
»L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par le sceptre de la pensée; mais ce sceptre de lauriers ne fit que des ingrats.
»L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres, les poètes enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un Prométhée qui le ravît.
»Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi,... si vous n'aimiez assez la gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses succès!
»Eh bien, si vous l'aimez cette gloire, qui choisit trop souvent ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts[149]!»
Je supprime une suite de strophes où les plus grands poètes de l'Italie sont caractérisés. Corinne, rassemblant ensuite quelques grands noms d'artistes et de savants, s'écrie:
«Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre gloire à celle des poètes! Artistes, savants, philosophes; vous êtes comme eux enfants de ce soleil qui tour à tour développe l'imagination, anime la pensée, excite le courage, endort dans le bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier.
»Connaissez-vous cette terre, où les orangers fleurissent, que les rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?
»Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les peuples doivent s'y croire abandonnés par la divinité; mais ici nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble créature.
»Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est parée, mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui, destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir.
»Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que l'abondance lui prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière; les plaisirs raffinés d'une société brillante, les plaisirs grossiers d'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle.
»Ici, les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise, parce que la rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; si les hommes l'oppriment, la nature est là pour l'accueillir.
»Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes les blessures. Ici l'on se console des peines même du coeur, en admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les revers passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein fécond et majestueux de l'immortel univers[150].»
L'accent de la joie éveille mystérieusement celui de la plainte dans toutes les âmes et sur toutes les lyres. Des régions de l'art et de la nature, où tout est gloire, paix et joie, Corinne laisse tomber sur l'humanité un regard de tristesse, et les accords de sa lyre sont un instant comme voilés; mais la vie et l'espérance prennent bientôt le dessus, et la plainte meurt à son tour dans les extases de la jeunesse et du génie:
«Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on en souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se représentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que les habitants du Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même la tombe.
»Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On se croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville solitaire à la ville souterraine, la transition semble assez douce.
»Ainsi la pointe de la douleur est émoussée, non que le coeur soit blasé, non que l'âme soit aride, mais une harmonie plus parfaite, un air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à la nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a dit: Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant, quels vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai revêtu ces fleurs[151]!»
Madame de Staël aborde ici, et abordera deux fois encore dans le cours de l'ouvrage, une de ces régions que la critique littéraire, ou, si l'on veut, l'esthétique de son époque, avait sévèrement interdites à tous gens faisant profession d'écrire en prose. Ce que nous venons de lire, Messieurs, c'est de la _prose poétique_, s'il en fut jamais. Or, la prose poétique était, il y a trente ans, l'objet des prohibitions les plus sévères. L'auteur des _Martyrs_ en avait beaucoup introduit en fraude, ou, pour mieux dire, à main armée, en se prévalant tout simplement de _la raison du plus fort_, qui, même en littérature, est quelquefois _la meilleure_. Un talent comme le sien pouvait tout obtenir, si ce n'est de faire rapporter la loi. Elle fut maintenue, et non sans quelque apparence de raison. La prose poétique, disait-on, qui a pu rendre quelque service à la langue, comme l'a fait aussi dans son temps la cadence étudiée du style de Balzac, n'est pourtant pas un genre vrai. Bien qu'il y ait de la poésie dans tout ce qui est littéraire, la prose est un point de vue de l'esprit, la poésie en est un autre, et s'il n'est pas raisonnable d'écrire en vers un traité d'économie politique, il ne l'est pas beaucoup plus de rédiger en prose une ode ou un dithyrambe. Dans le premier cas, la forme dépasse le fond, dans le second elle reste en deçà. Quand, l'état de votre âme est essentiellement prosaïque, ou, en d'autres termes, quand la prose domine dans votre pensée, écrivez bonnement en prose; quand la poésie est à la base de vos pensées, quand c'est le côté poétique des choses qui est votre objet même, écrivez franchement en vers. En vous bornant, dans ce dernier cas, à ce qu'on appelle _prose poétique_, vous en faites à la fois et trop et pas assez; trop, puisque vous forcez le caractère naturel de la prose; pas assez, parce que la nature de votre pensée ou de votre inspiration appelait l'appareil entier de la poésie, je veux dire les vers; vous restez dans un entre-deux qui n'a rien de décidé, rien de vrai. Il y aurait une objection à faire à cette théorie; cette objection serait sans réplique si elle était fondée: elle consisterait à dire que, dans notre langue, la poésie complète, la poésie revêtue de tous ses attributs, armée du rythme et des consonnances, est impraticable, que le français, en un mot, n'est pas fait pour les vers. Ceux que la lecture de Boileau, de Racine et de Jean-Baptiste Rousseau n'a pu convaincre du contraire, que disent-ils depuis que Béranger, Lamartine et Victor Hugo ont renouvelé les formes de la poésie versifiée? Je l'ignore; mais pour moi, qui ai vu éclore ces beaux talents modernes, je ne regardais pas, même avant eux, la poésie comme impossible, et je crois encore moins à cette impossibilité depuis qu'ils ont paru. Si la poésie française n'est pas impossible (opinion que la nouvelle école poétique a, je crois, rendue générale), pourquoi donc la poésie ne s'écrirait-elle pas en vers? Pourquoi M. de Chateaubriand... Ah! c'est ici le pas difficile à franchir! Car il semble bien prouvé que cet illustre écrivain, le premier de nos poètes vivants, n'aurait point obtenu ce titre, et serait demeuré inférieur à lui-même, s'il eût voulu n'écrire qu'en vers... Il faut s'arrêter ici et renvoyer au chapitre de ce grand chef de la poésie contemporaine la fin de cette discussion, inséparable de son nom et du souvenir de ses écrits. Ceci est donc une digression, faiblement autorisée peut-être par deux ou trois fragments de prose poétique, épars dans le roman de _Corinne_. Il est certain que ce genre de style, bon ou mauvais, ne peut pas compter Madame de Staël au nombre de ses patrons. Il n'est pas moins certain qu'à l'ouïe des beaux passages que je vous ai lus, nul de vous n'a été tenté de faire un procès à la prose poétique. Laissons la question pendante, nous la retrouverons.
Les critiques du temps n'approuvèrent pas tous que le roman fût compliqué d'un voyage, ou, disaient-ils encore, le voyage compliqué d'un roman; car ils ne savaient pas bien si _Corinne_ était surtout un roman ou surtout un voyage. Vous en jugerez probablement, Messieurs, par votre impression comme j'en juge par la mienne. J'ai voulu être de l'avis de ces critiques, et je n'ai pu y parvenir. Corinne et l'Italie m'ont paru se refléter heureusement l'une dans l'autre. Corinne est l'Italie même ou l'idéal de l'Italie; parler de l'une, c'est parler de l'autre; et lorsque Corinne célèbre son pays, elle achève de se peindre elle-même. La passion et l'action vont leur train, s'il est permis de parler ainsi, à travers ces descriptions si vives et ces discussions animées, qui mettent si bien en relief le caractère et l'esprit des deux interlocuteurs, et l'Italie ne fait jamais oublier Corinne. Je pourrais même faire remarquer, si un examen aussi détaillé m'était permis, avec quel art, tout ensemble ingénieux et ingénu, l'auteur a su rattacher l'intérêt romanesque à l'intérêt descriptif, le roman à l'étude, la peinture du coeur humain à celle des lieux et des moeurs. Je crois, au reste, que c'est en France surtout que cette combinaison a rencontré le moins d'approbation; les étrangers l'ont plutôt admirée.
Avant l'exécution, l'idée aurait pu être condamnée par des esprits judicieux; mais, on a beau dire, il y a des choses dont il faut juger par l'événement, et quelque confiance qu'il puisse avoir aux bons conseils, un écrivain doit surtout en croire son génie.
Je pourrais, par un seul exemple, montrer, ou du moins faire comprendre, comment le voyage et le roman s'entr'aident, et comment, à mesure que les sujets se succèdent, Corinne reste le sujet principal. Cet exemple, c'est la seconde improvisation de Corinne, amenée d'une manière si touchante, et qui, destinée immédiatement à rassembler les souvenirs d'un lieu célèbre, n'en est pas moins un des endroits les plus pathétiques du roman:
«Quelques souvenirs du coeur, quelques noms de femmes réclament aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes, que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne de le suivre. L'île de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de Porcie.
»Ainsi, les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne la mort; Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne répond plus à ses cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier de son époux: et ces créatures infortunées, errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel, soupirent pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude, elles interrogent le silence, et demandent à la nature entière, à ce ciel étoilé, comme à cette mer profonde, un son d'une voix chérie, un accent qu'elles n'entendront plus.
»Amour, suprême puissance du coeur, mystérieux enthousiasme qui renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion! qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le secret de notre âme, et nous avait donné la vie du coeur, la vie céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isolent une femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces rochers qui nous entourent, n'ont-ils pas offert leur froid soutien à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un ami, sur le bras d'un héros[152]!»
Qu'est-ce que tous ces souvenirs sinon un douloureux gémissement de Corinne elle-même, qui pleure d'avance le malheur dont elle porte le pressentiment dans son coeur, et que tant de présages lui annoncent?
Je ne serai guère que rapporteur, Messieurs, en ajoutant que, dans ce voyage ou dans ce roman de _Corinne_, la littérature est mieux jugée que les arts, les moeurs que la littérature, et la société mieux sentie ou mieux décrite que la nature. C'est ici le moment de le dire: le génie de Madame de Staël n'était pas éminemment _plastique_, sensible à la forme, attiré par les dehors ou l'apparence extérieure des choses. Tout cela n'est pour elle qu'un accessoire plus ou moins indifférent. S'il lui arrive de remarquer les objets extérieurs (je dis à dessein remarquer et non pas observer), c'est d'un regard prompt et sommaire qui ne prend de chaque objet que son caractère général et son rapport avec le coeur humain. Peut-être Madame de Staël avait-elle une sensibilité trop profonde, une âme trop émue, pour être artiste autant qu'un écrivain peut l'être. Elle goûtait trop la société, elle en faisait dépendre une trop grande partie de son bonheur, pour que le sentiment des objets extérieurs de la nature n'y perdît pas quelque chose. Il semble qu'elle ait parlé sans le vouloir d'elle-même dans ce passage où il est question d'Oswald:
«Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où les intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point encore aux merveilles de la nature, ni aux chefs-d'oeuvre des arts[153].»
Un mot, au commencement du livre, pourrait nous avertir de ce qui nous manque dans ce voyage en Italie: «Voyager, dit l'auteur, est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie[154].»
C'était enchérir sur ce mot bien connu d'un homme du monde: «Voyager est le premier des plaisirs insipides.»
Pour Madame de Staël, voyager n'était pas le premier, même de ces plaisirs-là. Qui parle ainsi des voyages, n'a point d'yeux, ou les a tournés en dedans. Ceux de Madame de Staël étaient tournés ainsi.
Quoique l'amour de la nature ait été, pour certaines âmes, une passion dans toute la force du terme, c'est-à-dire une souffrance, on peut dire en général qu'il faut du calme pour jouir de la nature. L'âme agitée par la passion se nourrit d'elle seule, en se dévorant. C'est quand le calme renaît, qu'on regarde autour de soi, et qu'on se nourrit par les yeux des beautés harmonieuses de la nature et de l'art. Madame de Staël en est elle-même un exemple. Dans son livre _de l'Allemagne_, elle parle de la nature comme une personne qui l'a regardée; toujours pathétique, son style devient pittoresque; on sent que cette âme a trouvé du loisir: du loisir! mot heureux et doux, qui mêle ensemble dans notre esprit l'idée de repos et celle de liberté!
Madame de Staël et M. de Chateaubriand ont tous les deux vécu à Rome, ont tous les deux parlé de Rome. Il serait curieux de les comparer sur ce sujet. L'idée m'en est venue à propos d'un passage de _Corinne_ qui trahit quelque réminiscence de la lettre à M. de Fontanes: on ne peut guère, en effet, lire impunément ces magnifiques pages. Ecoutons parler Corinne:
«L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'a point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de plantes naturelles, que l'énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux, décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre, et veulent l'exploiter pour les besoins de l'homme: mais les âmes rêveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune trace; cette terre qui chérit ses morts, et les couvre avec amour des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres qu'elles ont l'air de caresser[155].»
Voici maintenant une partie de ce que dit M. de Chateaubriand sur cette même campagne de Rome: