Etudes sur Aristophane

Chapter 9

Chapter 93,713 wordsPublic domain

Aristophane poursuit en ces deux hommes les maîtres, à ce qu'il prétend, d'une génération abâtardie, qui fuit les gymnases et les exercices militaires, pour aller chercher dans les écoles ou au théâtre des leçons de scepticisme et d'incrédulité; mais plutôt, à vrai dire, il persécute en eux les disciples d'Anaxagore, irréligieux comme lui, c'est-à-dire croyant à un Dieu unique, et ne laissant pas échapper une seule occasion de semer dans les esprits tous les germes de la vérité future, toutes les témérités du spiritualisme naissant. Il les hait, comme les esprits timides de notre temps haïssent les socialistes; parce qu'il voit qu'ils ébranlent tout, et que, fût-il moins frappé des dangers présents que des résultats futurs, il ne veut pas de ces résultats. Il aime ce qui est, il aimait mieux ce qui était, il bafoue ce qui veut être. C'est le type des esprits soi-disant positifs, c'est-à-dire négatifs en toute chose, fertiles uniquement en objections, qui trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais qui, pour peu qu'on les eût consultés sur la création et le plan de ce meilleur des mondes ainsi réglé, n'eussent pas manqué d'y faire aussitôt cent mille objections et cent mille critiques,--peut-être d'ailleurs très-fondées: car il y a des inconvénients à tout;--mais ces gens-là n'aperçoivent jamais que les inconvénients.

L'éclosion et le développement de l'esprit scientifique faisaient ombrage à l'esprit théologique et aux croyances populaires. L'intrusion de la science troublait la foi religieuse ancienne.

Comme les philosophes entrevoyaient un Dieu véritable planant au-dessus des fantômes de dieux, on les accusait d'athéisme. D'après le précepte de Zaleucos, «tous les citoyens devaient être persuadés de l'existence des dieux.» Cet axiome se trouvait explicitement ou implicitement contenu dans les diverses constitutions. Aussi la gent dévote et bien pensante s'indignait-elle de la sacrilège liberté des poëtes novateurs, des philosophes et des savants. Or, quand l'esprit de dévotion prévaut, en tout temps il est implacable[67]. Une foule d'hommes distingués furent exilés ou mis à mort sous prétexte d'impiété. Périclès eut besoin de tout son crédit pour sauver de la peine capitale Anaxagore, son maître; Prodicos se vit condamner par les Athéniens, et, suivant l'usage, eut à choisir lui-même son genre de mort: il but la ciguë. Socrate était réservé à la même destinée. L'histoire de Diagoras de Mélos ne se termine pas moins tragiquement. Il avait été sollicité par les Mantinéens de leur donner des lois, et ces lois se trouvèrent excellentes. C'était un homme d'une imagination exaltée; il avait composé des dithyrambes où l'ardeur de la poésie se mêlait à celle d'une piété fougueuse[68]. On l'avait vu se livrer aux pratiques les plus ferventes de la religion, parcourir la Grèce pour se faire initier aux Mystères, témoigner enfin par toute sa conduite de son amour pour les dieux. Mais, à la suite d'une injustice dont il fut victime, il se métamorphosa complètement. «Un de ses amis refusa de lui rendre un dépôt, et appuya son refus d'un serment prononcé à la face des autels. Le silence des dieux sur un tel parjure, ainsi que sur les cruautés exercées par les Athéniens dans l'île de Mélos, étonna Diagoras et le précipita du fanatisme de la superstition dans celui de l'athéisme. Il souleva les prêtres, en divulguant dans ses discours et dans ses écrits les secrets des Mystères; le peuple, en brisant les effigies des dieux; la Grèce entière, en niant ouvertement leur existence. Un cri général s'éleva contre lui: son nom devint une injure. Les magistrats d'Athènes le citèrent à leur tribunal et le poursuivirent de ville en ville: on promit un talent[69] à ceux qui apporteraient sa tête, deux talents à ceux qui le livreraient en vie; et, pour perpétuer le souvenir de ce décret, on le grava sur une colonne de bronze. Diagoras, ne trouvant plus d'asile en Grèce, s'embarqua et périt dans un naufrage[70].»

Le retentissement d'aventures aussi éclatantes prédisposait la foule aveugle à détester ou à laisser vilipender quiconque faisait profession de philosophie, c'est-à-dire de libre pensée. La haine, qui avait ainsi commencé à s'attacher au nom de «chercheur de sagesse,» devait atteindre et tuer le plus irréprochable des Grecs, le bon et ingénieux Socrate.

Aristophane, sans le vouloir, préluda par le ridicule et la calomnie au supplice de ce juste.

* * * * *

Il nous le montre donc juché dans un panier à viande,--sorte de parodie de la machine dans laquelle les dieux descendaient du ciel pour dénouer les tragédies, notamment celles d'Euripide--dix-neuf sur vingt se terminent ainsi.--Strepsiade, d'en bas, lui adresse la parole.

STREPSIADE.

Socrate! Mon petit Socrate!

SOCRATE.

Que me veux-tu, homme éphémère?

STREPSIADE.

Avant tout, dis-moi, je t'en conjure, ce que tu fais là.

SOCRATE.

Je marche dans les airs, et ma pensée tourne avec le soleil.

STREPSIADE.

C'est donc du haut de ton panier, et non pas de dessus la terre, que tu laisses planer tes regards sur les dieux, si toutefois?...[71]

SOCRATE.

Pour bien-pénétrer les choses du ciel, il me fallait suspendre ma pensée, et confondre la subtile essence de mon esprit avec cet air qui est de même nature. Si, restant sur la terre, j'avais considéré d'en bas ce qui est en haut, je n'aurais rien découvert: car la terre, par sa force, attire à elle la sève de l'esprit; comme il arrive pour le cresson.

STREPSIADE.

Comment! l'esprit attire la séve dans le cresson? Ah! descends près de moi, mon cher petit Socrate, pour m'instruire des choses sur lesquelles je viens te demander des leçons.

SOCRATE, _descendant de son panier_.

Qu'est-ce qui t'amène?

STREPSIADE.

Je veux apprendre à parler. J'ai emprunté, et mes créanciers, usuriers intraitables, me persécutent, me ruinent, et saisissent tout ce que je possède.

SOCRATE.

Et comment ne t'es-tu pas aperçu que tu t'endettais ainsi?

STREPSIADE.

Ce qui m'a ruiné, c'est la maladie des chevaux, mal des plus dévorants. Mais enseigne-moi l'une de tes deux manières de raisonner, celle qui sert à ne rien rendre. Quelque prix que tu me demandes, je vais jurer par les dieux de te le payer.

SOCRATE.

Par quels dieux jureras-tu? Car il faut que tu saches d'abord que les dieux n'ont pas cours chez nous.

STREPSIADE.

Par quoi jurez-vous donc?...

Socrate lui apprend comme quoi les seules divinités qu'il adore sont les Nuées. Il faut les invoquer, c'est le moyen de devenir «un roué d'éloquence, un vrai claquet, la fine fleur!».

Et le personnage, en parlant ainsi, se met à singer les Mystères, saupoudrant Strepsiade de farine; et autres cérémonies, qui donnent lieu à toutes sortes de parodies plaisantes.

* * * * *

L'invocation aux Nuées et le chœur des Nuées elles-mêmes sont des morceaux d'une fantaisie gracieuse et d'une poésie exquise.

SOCRATE.

Silence, vieillard! Prête l'oreille aux prières!--Ô Maître suprême, Air sans bornes, qui tiens la Terre suspendue, brillant Éther, et vous, vénérables Déesses, Nuées, qui portez dans vos flancs les éclairs et la foudre, élevez-vous et apparaissez au penseur dans les régions célestes!

STREPSIADE.

Pas encore, pas encore! Attends que je plie mon manteau en double pour ne pas être mouillé! Et dire que je n'ai pas pris mon bonnet! quel malheur!

SOCRATE.

Venez, Nuées que j'adore, venez vous montrer à cet homme! soit que vous reposiez sur les sommets sacrés de l'Olympe[72] couronné de frimas, ou que vous formiez des chœurs sacrés avec les Nymphes, dans les jardins de l'Océan, votre père; soit que vous puisiez les ondes du Nil dans des urnes d'or, ou que vous habitiez les marais Méotides ou les rochers neigeux du Mimas, écoutez ma prière, acceptez mon offrande. Puissent ces sacrifices vous être agréables!

L'approche des Nuées est annoncée par un grondement de tonnerre. Puis, avant de les voir, on les entend chanter.

LE CHŒUR.

Nuées éternelles, élevons-nous du sein de notre père, l'Océan à la voix profonde, et montons en vapeurs légères aux sommets boisés des montagnes; d'où nous contemplons les hauts promontoires, la terre sacrée, mère des moissons, et les fleuves au divin murmure, et la mer retentissante aux profondes plaintes, que l'œil infatigable de l'Éther illumine de ses rayons étincelants! Mais dissipons ces brouillards pluvieux qui cachent notre immortelle beauté, et promenons au loin nos regards sur le monde.

SOCRATE.

Ô déesses vénérées, vous répondez à mon appel! (_À Strepsiade_): As-tu entendu leur voix qui se mêlait au terrible grondement du tonnerre?

STREPSIADE.

Ô Nuées adorables, je vous révère, et je fais aussi gronder mon tonnerre, tant le vôtre m'a fait peur! Permis ou non, ma foi! je me soulagerai[73].

Voilà les contrastes d'Aristophane! voilà les ordures qui se mêlent à cette fraîche poésie! Les supprimer ou les voiler toujours par une délicatesse mal entendue, ce serait altérer la physionomie de l'auteur que nous voulons étudier en toute franchise. Il faut donc, du moins, les laisser entrevoir quelquefois.

«Point de bouffonnerie! dit Socrate; ne fais pas comme ces grossiers poëtes comiques barbouillés de lie.»

Toujours est-il qu'Aristophane fait comme les autres, en paraissant les critiquer.

SOCRATE.

Mais silence! un nombreux essaim de déesses s'avance en chantant.

LE CHŒUR.

Vierges humides de rosée, allons visiter la riche contrée de Pallas, la terre des héros, le bien-aimé pays de Cécrops, où se célèbrent les secrets sacrifices, où le mystérieux sanctuaire se découvre aux initiés, avec les offrandes pour les dieux célestes, les temples au faîte élevé, les statues, les saintes processions des bienheureux, les victimes couronnées et les festins sacrés en toutes saisons; et, au retour du printemps, les joyeuses fêtes de Dionysos, les luttes harmonieuses des chœurs et la muse retentissante des flûtes.

STREPSIADE.

Par Jupiter! je t'en prie, dis-moi, Socrate, quelles sont ces voix de femmes qui font entendre des paroles si pleines de majesté? seraient-ce des demi-déesses?

SOCRATE.

Ce sont les célestes Nuées, les grandes déesses des paresseux! c'est à elles que nous devons tout, pensées, esprit, dialectique, phrases, prestiges, tours et subtilités.

STREPSIADE.

C'est donc cela qu'en les écoutant mon esprit déjà prend son vol, et brûle de subtiliser, de pérorer sur les brouillards, de discuter, de contredire et de rompre argument contre argument. Mais ne vont-elles pas se montrer? je voudrais bien les voir, si c'est possible.

SOCRATE.

Eh bien! regarde par ici, du côté du Parnès[74]; les voilà qui descendent lentement.

STREPSIADE.

Mais où donc? Fais-les-moi voir!

SOCRATE.

Elles s'avancent en foule, suivant une route oblique à travers les vallons et les bois.

STREPSIADE.

C'est singulier! je ne vois rien.

SOCRATE.

Tiens, les voici qui arrivent.

STREPSIADE.

Ah! enfin je les vois.

Les Nuées paraissent en foule, et remplissent toute la scène. Avec quel art et quelles gradations le poëte a su préparer et faire valoir leur entrée, aussi bien que celle de Socrate!

SOCRATE.

Tu ne savais donc pas que les Nuées étaient des divinités?

STREPSIADE.

Non vraiment: je croyais qu'elles n'étaient que brouillard, rosée, vapeur.

SOCRATE.

Alors tu l'ignores aussi sans doute, ce sont-elles qui nourrissent la foule des sophistes, des empiriques, des devins, des fainéants aux longs cheveux et aux doigts chargés de bagues[75], des poëtes lyriques, des métaphysiciens, tas de flâneurs et de hâbleurs, qu'elles font vivre parce qu'elles les chantent!

Socrate enseigne à Strepsiade que les Nuées sont les seules vraies divinités; que tous les autres dieux ne sont que fables.

«Mais Jupiter?

--Il n'y a point de Jupiter!

--Et le Tonnerre?

--Ce sont les Nuées qui se heurtent.

--Le moyen de croire cela?

--Tu vas le comprendre par ton propre exemple: lorsqu'aux Panathénées tu t'es gorgé de viande, n'entends-tu pas ton ventre se troubler et retentir de grondements sourds?

--Oui, par Apollon! je souffre, j'ai la colique; puis la ratatouille gronde comme le tonnerre, et enfin éclate avec un terrible fracas. C'est peu de chose d'abord, pappax, pappax! Puis, ça augmente, papappapax! Et, quand je me soulage, c'est vraiment le tonnerre, papapappapax! absolument comme les Nuées!»

Le philosophe fait jurer au néophyte de ne reconnaître dorénavant d'autres divinités que le Chaos, les Nuées et la Blague.--«Quand je rencontrerais les autres dieux nez à nez, répond le docile disciple, je ne les saluerais pas.»

En récompense, les Nuées sont prêtes à lui accorder tout ce qu'il désire. «Dis hardiment ce que tu veux de nous. Tu ne peux manquer, si tu nous rends hommage, de devenir un habile homme.»

STREPSIADE.

Ô déesses souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite grâce: faites que je dépasse de cent stades tous les Hellènes dans l'art de la parole!

LE CHŒUR.

Nous te l'accordons: désormais nulle éloquence ne triomphera plus souvent que la tienne devant le peuple.

STREPSIADE.

Peuh! la grande éloquence n'est pas ce que je veux; mais savoir chicaner à mon profit, pour échapper à mes créanciers.

LE CHŒUR.

Tu auras ce que tu désires: ton ambition est modeste. Livre-toi bravement à nos ministres[76].

STREPSIADE.

Bien volontiers! Je crois en vous! D'ailleurs il n'y a pas à reculer, avec ces chevaux pur-sang et ce sot mariage qui m'ont ruiné! Que vos ministres fassent de moi ce qu'ils voudront; je me livre à eux, corps et âme: les coups, la faim, la soif, le chaud, le froid, je supporterai tout! Qu'on fasse une outre de ma peau, pourvu que je ne paye pas mes dettes; pourvu que j'aie la réputation d'être un hardi coquin, beau parleur, impudent, effronté, gredin, colleur de mensonges, finassier, chicanier, plein de rubriques, vrai moulin à paroles, renard, vilebrequin, souple comme une courroie, glissant comme une anguille, trompeur, blagueur, insolent, scélérat, sans foi ni loi! oui, voilà tous les titres dont j'ambitionne qu'on me salue! à cette condition, qu'ils me traitent à leur guise; et, s'ils le veulent, par Cérès! qu'ils fassent de moi du boudin et me servent aux libres penseurs!

Comment ne pas recevoir aussitôt un néophyte si fervent? Socrate lui fait passer, seulement pour la forme, un petit examen d'admissibilité.

SOCRATE.

Voyons. As-tu de la mémoire?

STREPSIADE.

Cela dépend: si l'on me doit, j'en ai beaucoup, mais si je dois, hélas! je n'en ai pas du tout[77].

SOCRATE.

As-tu de la facilité naturelle à parler?

STREPSIADE.

À parler, non; à filouter, oui.

Chaque réplique amène ainsi un trait, ou un quolibet, ou un coq-à-l'âne; car le récipiendaire n'est pas très-fort, quoique plein de bonne volonté: il oublie les tours les plus simples, sitôt qu'on les lui a appris; il ne veut savoir qu'une seule chose, et tout de suite: l'art de ne pas payer ses dettes, au moyen du raisonnement biscornu. En vain, Socrate, comme le Maître de philosophie de M. Jourdain, veut commencer par le commencement: point d'affaire! C'est le raisonnement sophistique que Strepsiade veut savoir tout d'abord; rien de plus! Il n'a que cette pensée: ne pas payer ses dettes! il y revient sans cesse, sous toutes les formes.

STREPSIADE.

Une idée! dis-moi: si j'achetais une magicienne de Thessalie et que je fisse pendant la nuit descendre la lune, pour l'enfermer, comme un miroir, dans un étui rond, je la tiendrais sous clef, et alors...

SOCRATE.

Qu'y gagnerais-tu?

STREPSIADE.

Ce que j'y gagnerais? S'il n'y avait plus de nouvelle lune, je n'aurais plus à payer d'intérêts.

SOCRATE.

Pourquoi cela?

STREPSIADE.

Parce que les intérêts se payent chaque mois.

Socrate, satisfait de voir qu'enfin l'esprit du néophyte se débrouille, lui propose à son tour une subtilité; Strepsiade y réplique par une autre. C'est une série de problèmes absurdes et de démonstrations à l'avenant, qui rappellent la dialectique de ce prédicateur du seizième siècle prouvant que le monde ne saurait remplir le cœur de l'homme, par la raison que le monde étant rond et le cœur triangulaire, un rond inscrit dans un triangle ne le remplit pas.

Strepsiade toutefois, malgré ces lueurs d'intelligence, a l'esprit ordinairement si obscur et l'entendement si bouché, que les Nuées, désespérant d'en faire quelque chose, lui conseillent, s'il a un fils, de l'envoyer apprendre à sa place.

--«C'est ce que je voulais! mais il ne veut pas, lui!

--Et tu ne sais pas t'en faire obéir?

--Dame! c'est qu'il est grand et robuste! Cependant je vais courir après lui et l'amener ici, de gré ou de force!»

Le bonhomme en effet rattrape Phidippide. Celui-ci lui fait remarquer qu'il revient de chez Socrate sans manteau et sans souliers.

PHIDIPPIDE.

Et ton manteau, on te l'a donc volé?

STREPSIADE.

On ne me l'a pas volé, on me l'a philosophé.

PHIDIPPIDE.

Et tes souliers, qu'en as-tu fait?

STREPSIADE.

Je les ai perdus _à ce qui était nécessaire_, comme disait Périclès.

C'était la réponse de Périclès quand on lui demandait compte de ses fonds secrets. Que de traits dans ce dialogue! Comme tout cela est joli et vivant! on est tenté de dire: moderne. Car cela semble écrit d'hier, quoiqu'ayant deux mille trois cents ans de date.

* * * * *

Phidippide aime toujours mieux être cavalier que philosophe; mais son père, à la fin, le prenant par la douceur: «Allons, viens avec moi, obéis à ton père et ne t'inquiète pas du reste. Tu n'avais pas six ans, tu bégayais encore, je faisais tout ce que tu voulais; et la première obole que je touchai comme juge[78], je t'en achetai un petit chariot à la fête de Jupiter.»

Ce caractère de Strepsiade est bien dessiné: c'est un paysan un peu lourd, qui a des moments de finesse; il est ce qu'on appelle bonhomme, mot élastique, qui n'implique pas nécessairement une grande honnêteté; il est mené par sa femme (on l'a vu par l'exposition, au reste elle ne paraît pas dans la pièce); il est mené aussi par son fils; il voudrait bien ne pas payer les dettes que celui-ci lui a fait contracter; il tâche d'être malhonnête, mais sans y réussir complètement; il n'a pas l'étoffe d'un coquin; il le sent instinctivement, et veut que son fils, moins simple que lui, le devienne pour deux, s'il est possible.

Chemin faisant, il veut faire parade à ses yeux de la science qu'il n'a pas acquise; il lui débite, comme le Bourgeois-gentilhomme à sa servante, quelques bribes des choses qu'on lui a apprises: «Il n'y a point de Jupiter!... Ce qui règne, c'est le Tourbillon!...»

Phidippide suit son père chez les Sophistes; mais il dit à part: «Tu te repentiras bientôt de ce que tu exiges!» Mot qui fait pressentir la péripétie et le dénoûment,--comme le mot de la femme de Sganarelle, dans l'exposition du _Médecin malgré lui_: «Je te pardonne, mais tu me le paieras!» Toute la pièce sort de ce mot, qui à lui seul, d'ailleurs, est un chef-d'œuvre.

* * * * *

Ils entrent dans le pensoir. Socrate paraît de nouveau, toujours dans son panier à viande: c'est sa manière de se montrer aux étrangers pour la première fois, comme un dieu dans son nimbe et dans sa gloire. Strepsiade lui présente son fils:

«Il a de l'esprit naturel. Tout petit, il s'amusait déjà chez nous à fabriquer des maisons, à creuser des bateaux, à construire de petits chariots de cuir; et, avec des écorces de grenade, il faisait des grenouilles. Qu'est-ce que tu dis de cela? N'apprendra-t-il pas bien les deux raisonnements, le fort, et puis le faible, qui renverse le fort par un coup fourré. Ce sont surtout ces coups fourrés que je te prie de lui enseigner par tous les moyens.

SOCRATE.

Je chargerai l'un et l'autre raisonnement en personne de venir l'instruire.

STREPSIADE.

Je me retire. Ne perds pas de vue qu'il s'agit de le rendre capable de battre la vérité sur tous les points.

On apporte le Juste et l'Injuste (c'est-à-dire le raisonnement droit et le raisonnement sophistique) dans une cage, comme deux coqs de combat: ces combats étaient à la mode alors. Ainsi se mêlent toujours habilement la discussion morale et la fantaisie.

Ce spectacle bizarre, cette escrime curieuse où s'entrechoquaient des paradoxes spirituels et des pensées élevées, dans un dialogue plein de verve, devait charmer l'esprit des Athéniens. Un Athénien de Paris, Alfred de Musset, n'y prenait pas moins de plaisir. «C'est, dit-il, la plus grave et la plus noble scène que jamais théâtre ait entendue.»

Mettons encore au-dessus, toutefois, celle de la Pauvreté, dans _Plutus_, que nous analyserons plus loin.

Les deux coqs se provoquent et sortent de la cage; ils ergotent et se livrent un assaut.

LE JUSTE.

Tu es bien insolent!

L'INJUSTE.

Et toi bien ganache!...

Ils se disputent Phidippide. Le chœur s'interpose, selon sa coutume, et ramène la querelle à des procédés réguliers. Par sa voix, se révèle ici tout le dessein, toute la pensée d'Aristophane, soit dans cette pièce, soit dans les autres: le passé opposé à l'avenir.

Trêve de combats et d'injures! Mais exposez, toi, ce que tu enseignais aux hommes d'autrefois, et toi l'éducation nouvelle; afin qu'après vous avoir entendus contradictoirement, ce jeune homme choisisse.

LE JUSTE.

Je le veux bien.

L'INJUSTE.

Moi aussi.

LE CHŒUR.

Voyons, qui parlera le premier?

L'INJUSTE.

Lui, j'y consens; et, d'après ce qu'il aura dit, je le transpercerai d'expressions nouvelles et de pensées subtiles. Enfin, s'il ose encore souffler, je le piquerai au visage et aux yeux avec des traits comme des dards de guêpe! il n'en relèvera pas!

Le Juste commence donc et rappelle éloquemment quelle était l'éducation des enfants d'Athènes qui devinrent les guerriers de Marathon. En ce temps où la modestie régnait dans les mœurs, un jeune homme était une statue de la Pudeur. Il se fortifiait dans les gymnases, au lieu de s'amollir et de se corrompre dans les bains publics. Si Phidippide veut suivre ces nobles exemples, il ira se promener à l'Académie, sous l'ombrage des oliviers sacrés, la tête ceinte de joncs en fleur, avec un sage ami de son âge; au sein d'un heureux loisir il respirera le parfum des ifs et des pousses nouvelles du peuplier, goûtant les beaux jours du printemps, lorsque le platane et l'ormeau confondent leurs murmures. Il aura la poitrine robuste, le teint frais, les épaules larges, la langue courte, et le reste de même. Il ne contredira pas son père, il ne le traitera pas de radoteur, il ne reprochera pas son âge au vieillard qui l'a nourri. Mais, s'il s'abandonne aux mœurs du jour, il aura bientôt le teint pâle, les épaules étroites, la poitrine resserrée, la langue longue, et le reste de même. Il sera corrompu, subtil, bavard et chicanier. L'Injuste lui fera trouver honnête ce qui est honteux, honteux ce qui est honnête. Il se vautrera dans l'infamie.

LE CHŒUR.

O toi qui habites les hauteurs sereines du temple de la Sagesse[79], quelle douce fleur de vertu s'exhale de tes discours! Oui, bienheureux ceux qui vivaient en ce temps-là! (_À l'Injuste_): Pour répondre à cela, toi qui possèdes la muse aux discours séduisants, tâche de trouver des raisons bien neuves, car ton adversaire a fait une vive impression. Tu as besoin des ressources de ton esprit, si tu veux vaincre un tel antagoniste et ne pas faire rire à tes dépens.

L'INJUSTE.