Chapter 8
Mais, si Socrate, du côté politique, se rapprochait d'Aristophane, il le dépassait de bien loin par les vues sociales, par l'esprit philosophique. Nous avons remarqué qu'Aristophane, dans son extrême amour de l'ordre, confond avec les démagogues la démocratie elle-même; ainsi, dans sa haine des _nouveautés_ (pour parler comme Bossuet, esprit analogue sous ce rapport), il confond la philosophie avec les sophistes. Attaché aux institutions anciennes, qui avaient encore pour elles la consécration de l'expérience et qui avaient eu longtemps celle de la gloire, il emploie à défendre l'héritage du passé, en un mot à _conserver_, toute la verve et la malice que Voltaire et Beaumarchais emploieront à démolir. Il ne fait point, il ne veut point faire de distinction entre la libre pensée et l'athéisme, ni même entre les génies courageux qui élaborent les problèmes sociaux, les doctrines de l'avenir, et les charlatans, rhéteurs et sophistes, qui, discutant toutes les théories avec une égale éloquence et une égale incrédulité, les brisent les unes contre les autres, renversant tout et n'édifiant rien. Peu s'en faut que, par réaction, il n'invente déjà ce paradoxe où Jean-Jacques Rousseau encore inconnu cherchera le bruit et la gloire et faussera son génie dès le début, à savoir que les sciences, les lettres, les arts et la philosophie, servent plutôt à corrompre les hommes qu'à les rendre meilleurs. Bref, Aristophane est conservateur et fébrile réactionnaire enragé. L'analyse de cette comédie montrera que le mot n'est pas très-fort.
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Quoi qu'en dise le proverbe arabe: «La parole est d'argent, et le silence est d'or,» il peut être vrai dans la vie privée, il est faux dans la vie publique. La parole, même avec ses abus et ses excès, vaut mieux que le silence. La parole, c'est la liberté, la vie; le silence, c'est la compression, la mort; c'est tout au moins, la léthargie. En voulez-vous une preuve entre mille? «Une des premières mesures de l'oligarchie des Trente fut de défendre, par une loi expresse, tout enseignement de l'art de parler. Aristophane raille les Athéniens pour leur amour de la parole et de la controverse, comme si cette passion avait affaibli leur énergie militaire; mais, à ce moment, sans aucun doute, ce reproche n'était pas vrai, et il ne devint vrai, même en partie, qu'après les malheurs écrasants qui marquèrent la fin de la guerre du Péloponnèse. Pendant le cours de cette guerre, une action insouciante et énergique fut le trait caractéristique d'Athènes, même à un plus haut degré que l'éloquence ou la discussion politique,--bien qu'avant le temps de Démosthène il se fût opéré un changement considérable[58].»
Dans la vie des Athéniens telle qu'elle était constituée, «l'habileté de la parole était nécessaire non-seulement à ceux qui avaient dessein de prendre une part marquante dans la politique, mais encore aux simples citoyens pour défendre leurs droits et repousser des accusations dans une cour de justice. C'était un talent de la plus grande utilité pratique, même indépendamment de tout dessein ambitieux, à peine inférieur à l'usage des armes ou à l'habitude du gymnase. En conséquence les maîtres de grammaire et de rhétorique, et les compositeurs de discours écrits que d'autres devaient prononcer, commencèrent à se multiplier et à acquérir une importance sans exemple[59].» C'est dans ce moment-là qu'Aristophane composa la comédie des _Nuées_. En voici l'analyse.
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Strepsiade, homme simple et peu éclairé a fait la sottise, que feront après lui beaucoup d'autres et Georges Dandin, de prendre pour femme, lui paysan, une personne de qualité, dépensière, frivole et ardente au plaisir. Il en a eu un fils. Quand ce fils vint au monde, la noble épouse et le pauvre mari se querellèrent au sujet du nom qu'il convenait de lui donner. Elle y voulait de la _chevalerie_: c'était Xant_ippe_, Char_ippe_, Call_ippide_[60]. Lui, voulait qu'on l'appelât tout bonnement comme son grand-père, _Phid_onide, nom fleurant l'économie. Enfin, après une longue dispute, on prit un moyen terme et on appela l'enfant Phidippide[61].
Or Phidippide, devenu grand, tient plus de sa mère que de son père, et justifie moins la première moitié de son nom que la seconde: il aime les chevaux, les chiens, le jeu, les paris, les combats de coqs. Son malheureux père en est désolé, et ruiné.
C'est dans son lit, en se lamentant et en se défendant contre les puces, que Strepsiade nous apprend sa déplorable histoire, tandis que son coquin de fils rêve, à côté de lui, de courses et de chars. Cela fait encore une exposition jolie, et une mise en scène curieuse: le théâtre, par un décor combiné, moins simple que les procédés ordinaires décrits par Schlegel, devait représenter d'un côté l'intérieur de la maison de Strepsiade, de l'autre l'intérieur de l'école de Socrate; au milieu, une place ou une rue.
Strepsiade, donc, est couché dans un lit, son fils dans un autre. Autour d'eux, des esclaves dorment par terre. Il fait nuit.
STREPSIADE, _couché, et gémissant_.
Oh! io, io ioïe! grands dieux! que les nuits sont longues! Le jour ne viendra donc jamais? Depuis longtemps j'ai entendu le chant du coq, et mes esclaves ronflent encore! Ah! jadis ce n'eût pas été ainsi! Maudite guerre! m'as tu fait assez de mal! je ne puis même plus châtier mes esclaves!--Et cet honnête fils que j'ai là ne s'éveille pas davantage: il pète, enveloppé dans ses cinq couvertures!--Allons! essayons encore de dormir et renfonçons-nous dans le lit.--Dormir? Eh! comment, malheureux? dévoré par la dépense, l'écurie et les dettes, à cause de ce beau fils! Lui, avec ses cheveux flottants, il monte à cheval ou en char, et ne rêve que chevaux; et moi je meurs lorsque la lune ramène le jour des échéances!--Hé! esclave! allume la lampe, et apporte-moi mon registre: que je récapitule à qui je dois, et que je calcule les intérêts.--Voyons: douze mines à Pasias? Ah! c'était pour payer ce cheval pur-sang! Hélas! plût au ciel qu'un bon coup de pierre, auparavant, eût fait couler ce sang!
PHIDIPPIDE, _rêvant_.
Philon, tu triches! tu dois aller droit devant toi!
STREPSIADE.
Voilà cette folie qui me ruine! Même en dormant, il ne rêve que courses!
PHIDIPPIDE, _rêvant_.
Combien de tours pour le char de guerre?
STREPSIADE.
Quand finiras-tu de m'en faire, des tours?--Voyons, après Passias, quelle autre dette? Trois mines à Amynias pour un char et ses roues.
PHIDIPPIDE, _rêvant_.
Roule bien le cheval et remmène-le chez nous.
STREPSIADE.
Roule, roule! Gredin! Mes écus aussi, tu les fais rouler! Quelques créanciers ont déjà obtenu sentence contre moi, d'autres réclament des hypothèques.
PHIDIPPIDE, _s'éveillant_.
En vérité, mon père, qu'as-tu donc à gémir et à te retourner toute la nuit?
La première parole que prononce le jeune homme met bien en relief le comique de la situation: ce sont les désordres du fils qui privent le père de sommeil, et peu s'en faut que le fils ne se plaigne impertinemment d'être troublé dans son repos par les agitations dont lui seul est la cause. «En vérité, mon père!...» Ce mot indique un mouvement d'impatience. Et puis, Phidippide se retourne et se rendort du sommeil du juste, après avoir dit ce seul mot.
Le père continue à se tourmenter; il n'en a que trop de raisons! Il déplore son sot mariage, source de tous ses autres malheurs.
«Ah! maudite soit l'entremetteuse qui m'a fait épouser ta mère! je vivais si heureux à la campagne, sans souci, mal peigné et content, riche en abeilles, en brebis, en olives!»
Quel joli croquis, en deux ou trois traits!
«Alors j'épousai la nièce de Mégaclès fils de Mégaclès. J'étais des champs; elle, de la ville. C'était une femme hautaine, dépensière, folle de toilette. Le jour des noces, quand je me couchai près d'elle, je sentais à plaisir la lie de vin, le fromage, le suint; elle, sentait les essences, le safran, les baisers, les profusions, les festins, les plaisirs lascifs...»
Strepsiade, en causant ainsi tout seul, se lève tout-à-coup: il croit avoir trouvé une voie de salut merveilleuse et divine. D'abord, il réveille son enfant gâté, en prenant sa voix la plus douce:
Phidippide, mon petit Phidippide!
PHIDIPPIDE.
Quoi, mon père?
STREPSIADE.
Embrasse-moi, et donne-moi ta main.
PHIDIPPIDE.
La voilà. Qu'y a-t-il?
STREPSIADE.
Dis-moi: m'aimes-tu?
PHIDIPPIDE.
J'en jure par Neptune équestre!
STREPSIADE.
Ah! n'invoque pas, je t'en prie, ce dieu des chevaux; c'est lui qui est cause de mes malheurs! Mais, si tu m'aimes vraiment et de tout cœur, mon enfant, écoute-moi bien.
PHIDIPPIDE.
Parle.
STREPSIADE.
Change de vie au plus vite, et cours apprendre ce que je vais te dire.
PHIDIPPIDE.
Dis. De quoi s'agit-il?
STREPSIADE.
M'obéiras-tu un peu?
PHIDIPPIDE.
Je t'obéirai, par Bacchus!
STREPSIADE.
Eh bien! regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette petite maison?
PHIDIPPIDE.
Oui, mon père. Qu'est-ce que cela?
STREPSIADE.
Un pensoir de doctes esprits. Les gens qui demeurent là-dedans démontrent que nous sommes des charbons enfermés sous un vaste étouffoir, qui est le ciel. Ils enseignent aussi, pour de l'argent, à gagner toutes les causes, bonnes ou mauvaises.
PHIDIPPIDE.
Qui sont-ils?
STREPSIADE.
Je ne sais pas bien leur nom. Ces honnêtes gens s'appellent des penseurs.
PHIDIPPIDE.
Ah! les malheureux! Je sais qui tu veux dire: tu parles de ces charlatans, de ces figures blêmes, de ces va-nu-pieds, comme ce misérable Socrate et Chéréphon...
Bref, Strepsiade, cherchant les moyens de ne pas payer les dettes qui l'accablent, n'a imaginé rien de mieux que d'envoyer son fils à l'école des sophistes, pour y apprendre l'art de frustrer ses créanciers.
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Mais, supposé que les sophistes fissent profession d'enseigner cet art, c'est une odieuse calomnie de présenter Socrate comme un de leurs pareils et un de leurs complices, Socrate qui fut leur constant adversaire, qui passa toute sa vie à les combattre, à les réfuter et à les railler.
Quelques-uns de ces sophistes étaient en effet des charlatans qui faisaient trafic de leur rhétorique et de leurs procédés oratoires. «On appelait sophistes, dit Cicéron, ceux qui faisaient de philosophie parade et marchandise:» _Sophistæ appellabantur ii qui ostentationis aut quæstus gratia philosophabantur_.
«Au sein d'une république où l'éloquence était le grand ressort du gouvernement, quiconque voulait acquérir de l'influence et jouer un rôle dans les affaires devait être orateur. Cette importance du talent de la parole en fit bientôt un art compliqué, pour lequel il fallut un apprentissage, et qui eut ses règles, ses écoles, ses maîtres. C'est ainsi que la rhétorique devint partie essentielle de l'éducation, et en fut le complément nécessaire. On sait quelle fortune firent les rhéteurs et quelle considération les entoura d'abord: il suffit de citer Isocrate. Un art cultivé avec tant de passion dut bientôt se raffiner, se subtiliser: les abus ne tardèrent pas à paraître; les leçons des rhéteurs dégénérèrent en charlatanisme lucratif, et en art de soutenir le pour et le contre; ils enseignaient, pour de l'argent, à gagner les mauvaises causes: ces lieux communs qu'ils débitaient sur le juste et l'injuste, sur le vice et la vertu, ébranlaient toutes croyances morales et conduisaient au scepticisme. Tel fut l'ouvrage des sophistes. À leurs préceptes se mêlaient fréquemment l'exposition des opinions philosophiques et des systèmes en vogue sur la formation du monde. Or, les cosmogonies touchant de très-près à la mythologie, la religion de l'État se trouvait engagée dans leurs discussions; de là l'imputation d'introduire des dieux étrangers et de mépriser les dieux de la patrie; de là les accusations d'impiété et d'athéisme[62].»
Protagoras fut le premier sophiste qui tira de ses auditeurs un salaire, et cela ne fit qu'ajouter à sa renommée. Il se vantait d'enseigner les moyens de rendre bonne une mauvaise cause. Sur un sujet quelconque, il se faisait fort de prouver les deux opinions contraires. Prodicos prononçait des harangues de différents prix, et, à ce que rapporte Aristote, quand ce sophiste voyait la galerie un peu fatiguée des discussions philologiques auxquelles il se plaisait: «Allons, s'écriait-il, réveillez-vous! Je vais vous réciter la harangue de cinquante drachmes!» Gorgias, le plus célèbre de tous, avait sans doute donné l'exemple de ces brillantes jongleries, dans ces jours, appelés _fêtes_, où il faisait entendre ses discours que l'on nommait des _flambeaux_, alors que, du haut du théâtre, il défiait ses auditeurs en leur criant: _Proposez!_ Ce célèbre sophiste avait, dès sa jeunesse, écrit un livre du _Non-être_, dans lequel il prétendait établir les trois points suivants: 1° Il n'existe rien; 2° S'il existait quelque chose, on ne pourrait le connaître; 3° Si l'on pouvait connaître quelque chose, on ne pourrait le communiquer aux autres hommes.» Il n'y avait donc en tout, selon lui, qu'apparence et illusion.
Hippias d'Elis, Thrasymaque de Chalcédoine, Evénos de Paros, Critias, Pôlos d'Agrigente, Calliclès, le panégyriste de la force et des passions sans frein, faisaient assaut de paradoxes et de sophismes. Deux frères, natifs de Chio, Euthydème et Dionysodore, enseignaient que «nulle affirmation ne peut être un mensonge.» La grande recette de leur art, comme maîtres d'éloquence, était l'emploi de l'équivoque et des déductions trompeuses.
La plupart des rhéteurs-sophistes prétendaient porter avec eux la science universelle. Prêts à tous les sujets, ils parlaient pour ou contre, aussi longtemps que l'on voulait, éblouissant la multitude de leurs éclatantes métaphores, appelant le flatteur un _mendiant artiste_, les vautours, _des tombeaux vivants_[63]; ou bien s'évertuant parfois, pour faire montre de leur esprit, à traiter des sujets bizarres, à faire l'éloge de la Marmite, ou du Sel, ou de la Mouche, ou de la Punaise, ou de l'Escarbot, ou de la Surdité, ou du Vomissement; remontant de ces puérilités aux théories les plus téméraires et aux systèmes les plus dénaturés; enseignant, en somme, à discuter tout, sans croire à rien; et, pour la plus grande gloire de l'éloquence, compromettant la morale et la religion par leurs paradoxes et leurs arguties.
STREPSIADE, _à son fils_.
Ils enseignent, dit-on, deux raisonnements, le juste et l'injuste. Par le moyen du second, on peut gagner les plus mauvaises causes. Si donc tu apprends ce raisonnement injuste, je ne payerai pas une obole de toutes les dettes que j'ai contractées pour toi.
Il est vrai que Socrate avait imaginé la distinction de deux sortes de raisonnements, distinction reproduite par Aristote. Le discours, selon ces deux grands esprits, avait pour objet, ou d'exprimer les vérités absolues, ou de persuader par des raisonnements simplement vraisemblables. Dans ce second cas, le discours peut devenir captieux et faire accepter aux ignorants le juste ou l'injuste. «Mais, en distinguant ainsi, Socrate avait-il tort[64]? et cette distinction même ne lui servait-elle pas à montrer combien il faut se défier des sophistes et des rhéteurs, qui sont au fond indifférents à la réalité des choses, étrangers à l'étude des principes supérieurs?»
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Phidippide, moins par honneur que par amour-propre et par crainte du ridicule, refuse la proposition de son père:
«N'espère pas que j'y consente! Pour devenir pâle et maigre! et ne plus oser regarder en face mes amis les cavaliers!»
Comme on dirait aujourd'hui: Mes amis du _Jockey-club_.
STREPSIADE.
Eh bien donc, par Cérès! je ne te nourrirai plus, ni toi, ni ton attelage, ni ton cheval pur-sang! Va te faire pendre, je te chasse!
PHIDIPPIDE.
Bah! mon oncle Mégaclès ne me laissera pas sans chevaux! Je m'en vais chez lui, et je me passerai bien de toi!
C'est bien la réponse d'un fils mal élevé, et le père est puni par où il a péché, comme l'_Avare_ de Molière, qui donne à son fils sa malédiction et à qui celui-ci répond: «Je n'ai que faire de vos dons!» J.-J. Rousseau, là-dessus, se fourvoie, accusant Molière d'être immoral lorsqu'il fait parler ainsi un fils à son père. Molière, au contraire, est moral ici par la peinture de l'immoralité et en faisant punir les vices du père par les défauts du fils. Aristophane, de même, dans cet endroit, ne mérite que des louanges.
Il en mérite également lorsqu'il attaque les excès de certains sophistes. Mais il est digne du blâme le plus sévère, lorsqu'il présente Socrate comme leur chef, lui leur éternel adversaire.
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Strepsiade, voyant son fils lui échapper, se décide à aller demander pour lui-même des leçons aux sophistes. Il frappe à la porte de Socrate, comme Dicéopolis, dans _les Acharnéens_, à celle d'Euripide. Comme lui, il est reçu d'abord par un disciple. Aristophane a toujours soin (Molière possédera aussi cet art) de ménager, de préparer l'entrée de son personnage principal.
La scène se passe d'abord dans l'antichambre, en quelque sorte, du _pensoir_. Le disciple raconte à Strepsiade les merveilles de l'enseignement des sophistes: comme quoi Socrate vient d'apprendre à Chéréphon à mesurer le saut d'une puce qui du sourcil de celui-ci avait sauté sur la tête de celui-là, et à trouver le rapport exact qui est entre le saut et la longueur des pattes[65]; comme quoi il lui a démontré que le bourdonnement des cousins ne vient pas de leur trompe, mais de leur derrière; et aussi comme quoi, la veille au soir, il a très-subtilement volé un manteau dans la palestre, en faisant une démonstration.
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Ainsi Aristophane accuse Socrate, non-seulement de minutie et de charlatanisme, mais de vol. Au surplus, c'est ce qu'avaient fait déjà Eupolis et Amipsias, tant la licence comique était extrême!
Or, quoique le vol ne fût pas pour les Grecs une chose grave, et quoiqu'ils le considérassent surtout du côté de l'adresse (à Lacédémone, par exemple, le vol et la maraude ne faisaient-ils pas partie de l'éducation des jeunes gens?), il faut avouer cependant qu'une telle accusation, lancée contre un tel homme, est étrange et scandaleuse.
Mais n'avons-nous pas eu quelque chose d'analogue en 1848, dans de mauvaises rapsodies jouées à Paris, au théâtre du Vaudeville, et intitulées _la Foire aux idées_? Celles d'un publiciste éminent y étaient sottement travesties et indignement calomniées par des gens qui ne l'avaient pas lu ou qui ne l'avaient pas compris. On s'était emparé d'un titre: _La Propriété, c'est le vol_, sans s'occuper de ce qui l'expliquait et l'excusait;--par exemple, de la proposition suivante, corollaire indispensable de la première: _Il n'y a qu'un moyen de légitimer ce vol, c'est de l'universaliser_.--La personne même de l'écrivain, et son visage, très-reconnaissable avec ses lunettes, étaient mis sur le théâtre et livrés à la risée publique. Si donc des excès aussi regrettables se sont produits en France, en plein dix-neuvième siècle, on peut comprendre, tout en le déplorant également, comment chez les Grecs, peuple assez peu scrupuleux, la comédie _ancienne_, dans la licence des fêtes de Bacchus, avait pu, à plus forte raison, s'y laisser entraîner.
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Strepsiade, ébloui par les réclames du disciple, brûle d'être admis à cette école où l'on apprend de si belles choses! Le disciple lui permet alors de pénétrer dans l'intérieur du pensoir. On tirait sans doute un rideau, qui le laissait voir au public. Strepsiade et les spectateurs y apercevaient des figures omineuses, dans des postures ridicules: c'étaient les autres disciples.
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Molière apparemment, comme Racine, avait étudié Aristophane, et s'en est parfois souvenu, ou bien s'est rencontré avec lui par hasard, parce que tous les deux observaient et représentaient la nature humaine. Strepsiade tout à l'heure récapitulait ses dettes sur son registre, comme _le Malade imaginaire_ compte le mémoire de son apothicaire. George Dandin, comme Strepsiade, se plaint d'avoir épousé «une demoiselle». Sganarelle, du _Mariage forcé_, prête une oreille naïve aux sottises de Pancrace et de Marphurius, comme Strepsiade à celles du disciple et ensuite à celles du maître. Strepsiade fait à ceux-ci, sur les diverses sciences, des questions qui rappellent tout-à-fait celles du _Bourgeois gentilhomme_ au Maître de Philosophie si fort sur l'alphabet. Il s'embrouille en répétant leurs réponses, comme le Sganarelle de _Don Juan_ en voulant répéter la tirade qu'il vient d'entendre débiter à son maître. Il fait, sur la grammaire, des réflexions semblables à celles de Martine, la pauvre cuisinière des _Femmes savantes_. Il est crédule et emporté comme Orgon, et, comme lui, il maudit son fils, qui rit de sa malédiction, comme le fils d'Harpagon rit de celle de son père.--C'est que Strepsiade, comme la plupart des personnages que nous venons de rappeler, représente la nature humaine médiocre, moyenne, abandonnée à ses instincts; ni bonne ni mauvaise, mais facile au mal par intérêt ou par nécessité. C'est un paysan lourdaud et madré, qui, semblable à M. Jourdain, considère d'abord toute chose du côté de son utilité personnelle.
STREPSIADE, _au disciple, en lui montrant une sphère._
Qu'est-ce-ci, dis-moi?
LE DISCIPLE.
C'est l'astronomie.
STREPSIADE.
Et cela?
LE DISCIPLE.
La géométrie.
STREPSIADE.
À quoi sert-elle, cette géométrie?
LE DISCIPLE.
À mesurer la terre.
STREPSIADE.
La terre qu'on distribue au peuple?
LE DISCIPLE.
Toute la terre.
STREPSIADE.
Bon cela! Voilà une invention excellente, et populaire!
LE DISCIPLE.
Tiens, maintenant, une carte du monde! Regarde, voici Athènes.
STREPSIADE.
Comment! Athènes? Je n'y vois pas de juges en séance!...[66] Et Lacédémone, où est-elle?
LE DISCIPLE.
Lacédémone? La voici.
STREPSIADE.
Comme elle est près de nous! Éloignez-la donc le plus possible.
LE DISCIPLE.
Il n'y a pas moyen.
STREPSIADE.
Tant pis!... Et quel est cet homme suspendu dans un panier?
LE DISCIPLE.
C'est lui?
STREPSIADE.
Qui, lui?
LE DISCIPLE.
Socrate.
STREPSIADE.
Socrate? Ah! je t'en prie, appelle-le-moi bien haut.
LE DISCIPLE.
Appelle-le toi-même: je n'ai pas le temps.
Voilà donc quelle est l'entrée de Socrate: il apparaît juché en l'air dans un panier à viande, sorte de garde-manger, selon le Scholiaste. Euripide, dans _les Acharnéens_, a fait une entrée semblable. Euripide et Socrate, aux yeux d'Aristophane, sont les représentants d'une même cause: la sophistique ou la philosophie, qui, suivant lui, la seconde comme la première, corrompent également les mœurs anciennes et altèrent la religion des aïeux. Socrate était très-assidu aux représentations des pièces d'Euripide, son ami. Sa présence était une approbation, une complicité. Il aimait, d'ailleurs, le théâtre, comme peinture de la vie humaine: il assista même, dit-on, à la représentation de cette comédie des _Nuées_, et resta debout jusqu'à la fin, immobile et impassible, plein d'une sérénité constante et douce; de sorte que tout le monde put comparer l'original et la copie, et voir quelle distance les séparait. Il ne protesta pas autrement.