Chapter 22
Quand ils consulteront les oiseaux, ceux-ci leur indiqueront les mines les plus riches, et les trésors enfouis depuis des siècles: car ils en connaissent la place; aussi dit-on toujours: Personne ne sait où est mon trésor, _excepté peut-être un oiseau_!
Ainsi, légendes mythologiques, croyances populaires, contes, proverbes, histoire naturelle, science des augures, fables d'Ésope, d'Hésiode ou d'Homère, simples dictons même et images courantes, le poëte cueille tout cela en voltigeant, et y mêle ses propres richesses, la grâce et la fleur de sa poésie, ou de ses charmantes maximes:--«Comment leur donner la santé?--S'ils sont heureux, n'ont-ils pas la santé? L'homme malheureux ne se porte jamais bien!»
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Et il n'y aura pas besoin d'élever aux oiseaux des temples de pierre fermés avec des portes d'or. Ils habiteront dans les bois et sous le feuillage des chênes. Les plus vénérés auront l'olivier[199] pour temple. Les voyages de Delphes et d'Ammon seront inutiles pour les sacrifices: debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, on leur offrira l'orge et le blé; on les priera, en étendant, les mains, de nous faire part de leurs bien faits, qu'ils accorderont aussitôt en échange de quelques grains.
Le projet des deux Athéniens est adopté avec enthousiasme. On leur donne le droit de cité, on les naturalise oiseaux. Une certaine racine qu'ils mangeront va leur taire pousser des ailes.
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Pendant ce temps, Philomèle et Procné, du milieu des joncs fleuris, s'élèvent sous la forme de deux jolies filles avec des ailes et des têtes d'oiseaux; le chœur les salue de ses chants; puis continue ainsi, s'adressant au public, avec une poésie suave et exquise:
Pauvres humains dont l'existence obscure, frêle comme les feuilles des bois, rampe, sans ailes, sur la terre fangeuse, d'où vous sortez, où vous rentrez, race éphémère, infortunés mortels, ombres légères pareilles à des songes, écoutez les oiseaux, êtres immortels, aériens, exempts de vieillesse, qui méditent sur les choses incorruptibles: vous apprendrez de nous à connaître le ciel, la nature des êtres ailés, l'origine des dieux et des fleuves, de l'Érèbe et du Chaos; grâce à nous, Prodicos[200] enviera votre science.
Il n'y avait d'abord que le Chaos, la Nuit, le sombre Érèbe et le profond Tartare: la Terre, l'Air, le Ciel n'existaient pas. Au sein des abîmes infinis de l'Érèbe, la Nuit aux ailes noires, féconde toute seule, pondit un œuf, duquel, après un certain temps, naquit l'Amour, le gracieux Éros, aux ailes d'or étincelantes, rapides comme les vents d'orage. Il s'unit, dans le profond Tartare, au sombre Chaos, ailé comme lui, et engendra la race des Oiseaux, qui vit le jour la première de toutes...
Selon la théogonie orphique, le premier des dieux fut Chronos, le Temps; après lui, vinrent l'Éther et le Chaos, d'où Chronos tira l'œuf immense du monde. Il était naturel qu'Aristophane, dans la cosmogonie des oiseaux, n'oubliât pas cet œuf. En le faisant pondre par la Nuit aux ailes noires, et en faisant éclore de cet œuf l'Amour aux ailes d'or, en donnant des ailes au Chaos lui-même, il use du droit de poésie, il complète et développe les images qui conviennent à son sujet.
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Ainsi,--continue le chœur des Oiseaux,--notre origine est bien plus antique que celle des habitants de l'Olympe. Nous sommes nés de l'Amour, mille preuves l'attestent. Nous avons des ailes, et nous en prêtons aux amants[201]...
Et quels services les oiseaux ne rendent-ils pas aux mortels! Nous leur indiquons les saisons, le printemps, l'hiver, l'automne. Si la grue en criant émigre vers la Libye, elle avertit le laboureur de semer; le nocher, de se reposer auprès de son gouvernail suspendu dans sa demeure[202]; et Oreste[203], de se tisser un manteau, afin que la rigueur du froid ne le pousse plus à dépouiller les autres. Dès que le milan reparaît, il vous annonce le retour du printemps et le moment de tondre les brebis. Lorsqu'ensuite l'hirondelle arrive, on se hâte de vendre son manteau, pour acheter un vêtement léger. Nous vous tenons lieu d'Ammon, de Delphes, de Dodone et de Phébus Apollon. Avant de rien entreprendre, affaire commerciale, mariage, achat de vivres, vous consultez les oiseaux[204]...
Muse agreste, aux accents si variés, tio tio tio, tio tio tio, tiotix, je chante avec toi dans les vallons verts et sur les sommets des collines, tio tio, tio tiotix! Du haut d'un frêne à l'épais feuillage, tio tio, tio tiotix, je lance de mon gosier d'or des mélodies sacrées en l'honneur du dieu Pan; ma voix s'unit sur la montagne aux chœurs augustes qui célèbrent la Mère des dieux, tototo, tototo, totototix! C'est là que Phrynichos, comme une abeille, vient butiner l'ambroisie de ses chants et la douce fleur de sa poésie, tio tio, tio tiotix!...
Tels les cygnes, tio tio tio, tio tio tio, tiotix, sur les rives de l'Hèbre, tio tio, tio tiotix, unissent leurs voix pour chanter Apollon en battant des ailes, tio tio, tio tiotix; leurs chants traversent les nuages des airs; les hôtes variés des forêts s'arrêtent étonnés; les vents se taisent, la sérénité assoupit les flots, tototo, tototo, totototix; l'Olympe en retentit au loin; les dieux écoutent, dans un saisissement de joie: et les Grâces et les Muses, filles de l'Olympe, répètent leurs mélodies, tio tio, tio tiotix!
Comme toujours, chez Aristophane, cette charmante poésie s'entremêle de grossières bouffonneries et de gaietés fort lestes: c'est le caractère de l'écrivain et de l'esprit attique,--comme de l'esprit gaulois.--Cette variété semble indispensable surtout à Athènes, pour contenter tous les goûts tour à tour, dans un public qui est le peuple tout entier. Là comme partout, Aristophane, «maître de tous les tons de la lyre», se montre presque au même instant «sublime et bouffon, grave et licencieux, mais toujours poëte, et s'égalant aux plus grands poètes, soit qu'il les raille, soit qu'il les imite[205].»
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Peisthétairos et Évelpide reviennent affublés en oiseaux grotesques, comme Quinola et Spadille en princes, dans la comédie d'Alfred de Musset.
IRUS.
Mettez ces deux habits; Vous vous promènerez ensuite par la chambre, Pour que je voye un peu l'effet que je ferai.
SPADILLE.
Moi, j'ai l'air d'un marquis.
QUINOLA.
Moi, j'ai l'air d'un ministre.
IRUS.
Spadille a l'air d'une oie, et Quinola, d'un cuistre.
Peisthétairos et son ami, non moins cocasses dans leur nouvel accoutrement, se font l'un à l'autre les mêmes compliments, ou à peu près, que fait Irus à Quinola et à Spadille. C'est Peisthétairos qui d'abord éclate de rire en regardant Évelpide.
PEISTHÉTAIROS.
Par Jupiter! je n'ai jamais rien vu de plus drôle!
ÉVELPIDE.
Qu'est-ce qui te fait rire?
PEISTHÉTAIROS.
Tes bouts d'ailes! qui te font ressembler, sais-tu à quoi? à une oie peinte sur une enseigne!
ÉVELPIDE.
Et toi, à un merle pelé et râpé!
Ils conseillent à la huppe de donner à la ville nouvelle un nom magnifique et pompeux: par exemple, Néphélococcygie, c'est-à-dire la Ville des Nuées et des Coucous,--quelque chose comme Coucouville-lés-Nuées.--«Ah! le grand et beau nom que tu as trouvé là! s'écrie la huppe émerveillée.--N'est-ce pas de ce côté-là, dit Évelpide, que s'étendent les immenses propriétés de Théagène et toutes celles d'Eschine?»
C'étaient deux hâbleurs de ce temps, et peut-être quelque peu industriels, ayant découvert mainte mine, à exploiter avec les actionnaires.
On dépêche les deux ambassades, l'une en haut, vers les dieux, l'autre en bas, vers les hommes. Puis on se met à l'œuvre.
À peine a-t-on tracé l'enceinte, et procédé aux cérémonies qui accompagnaient la fondation d'une ville,--en invoquant les dieux-oiseaux, Apollon-Cygne, Latone-Caille, Diane-Chardonneret, Bacchus-Pinson, Cybèle-Autruche;--à peine le prêtre a-t-il entonné le chant sacré, en aspergeant d'eau lustrale la place des fondations futures, qu'une volée d'aventuriers s'abat déjà sur la ville projetée,--comme sur le nouveau Marseille ou le nouveau Paris,--pour y chercher fortune. Dévoré de l'amour du bien public, chacun veut en avoir la meilleure part.
Échevins, Prévôt des marchands, Tout fait sa main; le plus habile Donne aux autres l'exemple, et c'est un passe temps De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
C'est d'abord un poëte dithyrambique, au manteau troué, faiseur de cantates à l'usage de tous les nouveaux pouvoirs.
J'ai, dit-il, composé des vers en l'honneur de votre Néphélococcygie, une foule de beaux dithyrambes et de parthénies[206] dignes de Simonide.
PEISTHÉTAIROS.
Et quand les as-tu composés? depuis combien de temps?
LE POETE.
Oh! il y a longtemps, longtemps déjà, que je chante cette cité!
PEISTHÉTAIROS.
Mais on fait en ce moment même la cérémonie de sa naissance, et je viens de nommer l'enfant, il y a une minute!
On se débarrasse de ce républicain de l'avant-veille, en lui faisant l'aumône d'un manteau.
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Un devin lui succède. «Il y a, dit-il, un oracle de Bacis qui concerne évidemment Néphélococcygie.--Eh! que n'en parlais-tu avant qu'elle existât?--Le ciel ne le permettait pas encore!--Voyons ton oracle...»
Le devin récite un grimoire quelconque, qui peut s'appliquer à tout ce qu'on veut, comme toutes les prophéties possibles. Peisthétairos le paye d'un autre oracle, conçu à peu près en ces mots:
Lorsque, le ventre à jeun, par de vains artifices Quelque saltimbanque effronté Viendra troubler vos sacrifices Sans être par vous invité, Prenez un bon paquet de gaules Et cassez-le sur ses épaules[207].
Ainsi dit, ainsi fait: Hors d'ici, drôle! Va-t'en débiter aux vieilles femmes tes oracles et tes prophéties!--Et on vous le chasse à coups de bâton.
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Le prêtre se dispose à continuer la cérémonie, déjà deux fois interrompue, lorsqu'un géomètre-arpenteur survient à son tour, avec règles, toises et niveaux, pour tirer les lignes des rues aériennes, faire de beaux boulevards dans les nues, toiser, arpenter, cadastrer Néphélococcygie et sa banlieue, partager l'air en lois... «Qui es-tu donc? lui demande Peisthétairos.--Qui je suis? Méton! connu dans toute la Grèce et à Colone.»--Comme François Villon, dans son épitaphe: «_Né de Paris, emprès Pontoise_.».
«Eh bien! Méton, reprend Peisthétairos, un conseil d'ami: décampe lestement!»
LE GÉOMÈTRE.
Seriez-vous par hasard en discorde?
PEISTHÉTAIROS.
Au contraire!
LE GÉOMÈTRE.
Mais alors...
PEISTHÉTAIROS.
D'un accord unanime et sincère Nous avons résolu d'expulser de chez nous Fripons et charlatans, en les rouant de coups[208].
Méton ne se le fait pas dire deux fois, et arpente, sans règle ni toise: Peisthétairos le chasse à coups de trique.
Ce Méton, malmené si lestement par Peisthétairos et par Aristophane, est-il le même que le célèbre astronome athénien qui forma, vers l'an 432 avant notre ère, un cycle de dix-neuf ans, dans le dessein de faire concorder l'année lunaire avec l'année solaire (ce qu'on nomme aujourd'hui le _Nombre d'or_)? Je ne sais; mais cela paraît probable, et il n'y aurait rien d'étonnant à voir un homme très-sérieux comme l'astronome Méton traité par Aristophane avec autant d'irrévérence que le grand Socrate.
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Survient un inspecteur, avec des airs de roi, dans cette ville qui existe à peine. C'est une satire des petits fonctionnaires qui étaient chargés d'inspecter les cités tributaires, et qui faisaient du zèle aux dépens de ces villes, à moins qu'on ne leur graissât la patte.
PEISTHÉTAIROS, _à voix basse_.
Veux-tu recevoir ton salaire, ne rien faire et t'en aller?
L'INSPECTEUR.
Ma foi! oui; j'aurais bien besoin d'être à Athènes pour assister à l'Assemblée: je suis chargé des intérêts de Pharnace[209].
PEISTHÉTAIROS, _le battant_.
Tiens, voici ton salaire, va-t'en avec cela!
Il l'expédie comme les autres, malgré ses protestations indignées.
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Enfin un marchand de décrets vient pour vendre des lois toutes neuves et qui n'ont pas encore servi. Peisthétairos s'en débarrasse de la même façon.
Tout ce mouvement animait la scène et égayait les spectateurs. Ce sont des épisodes, comme _les Fâcheux_ de Molière, ou comme nos vaudevilles-revues. Le poëte y donne l'essor à sa verve et à sa malice. Au monde de la fantaisie il entremêle adroitement celui de la réalité. Ces critiques et caricatures de détail parodiaient la conduite des Athéniens dans les villes alliées et dans les colonies.
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On achève le sacrifice d'inauguration. Les oiseaux, dans un nouveau chœur, chantent leur puissance, leur félicité:
C'est à nous désormais que tous les mortels adresseront leurs sacrifices et leurs prières! Rien n'échappe à notre vue, à notre puissance! Nos regards embrassent l'univers! Nous préservons le fruit dans la fleur, en détruisant ces mille espèces d'insectes voraces nés de la terre, qui s'attaquent aux arbres et se nourrissent du germe à peine formé dans le calice. Nous tuons aussi ceux qui ravagent, comme un fléau, les parterres embaumés. Tous ces êtres rampants et rongeurs périssent sous les coups de la race ailée[210]!...
Que le sort des oiseaux est doux! l'hiver, ils n'ont pas besoin de manteau; l'été, ils n'ont point à souffrir des ardeurs de la canicule; dans les vallons fleuris, au sein des feuilles fraîches, ils reposent, tandis que la cigale, brûlée de rayons torrides à l'heure de midi, pousse des cris, de pythonisse! Nous hivernons au creux des antres, et folâtrons avec les Nymphes des montagnes; et nous butinons au printemps les tendres baies du myrte aimé des vierges et les jardins des Grâces tout blancs de fleurs!
Quelle délicieuse poésie! Victor Hugo n'a rien de plus charmant, ni dans la légende des oiseaux, épisode du _Beau Pécopin_, ni dans _les Chansons des rues et des bois_, ni dans _les Contemplations_, lorsqu'à son tour il peint le bonheur des oiseaux en traits si brillants et si vifs:
Ils vont, pillant la joie en l'univers immense!...
Et autour des tombes elles-mêmes ils rapportent quelque gaieté!
Michelet n'a rien de plus poétique, quand, pour chanter l'oiseau, lui-même se fait oiseau, quand il peint amoureusement et qu'il célèbre avec enthousiasme ces fils de l'air, de la lumière: «Mélodieuses étincelles du feu d'en haut, où n'atteignez-vous pas?... Pour vous, ni hauteur, ni distance: le ciel, l'abîme, c'est tout un! Quelle nuée et quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre, dans sa vaste ceinture, tant qu'elle est grande, avec ses monts, ses mers et ses vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous l'équateur, ardents comme les traits du soleil. Je vous entends au pôle, dans l'éternel silence, où la dernière mousse a fini: l'ours lui-même regarde de loin et s'éloigne en grondant; vous, vous restez encore; vous vivez, vous aimez, vous témoignez de Dieu, vous réchauffez la mort!»
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Cependant la ville nouvelle s'élève de toutes parts. Les murailles ont cent stades de long, et sont si larges «que Proxénide, le vantard, et Théagène pourraient s'y croiser sur leurs chars, fussent-ils attelés de chevaux aussi grands que le cheval de Troie[211].»
Nul autre que les oiseaux n'a mis la main, ni la patte, aux constructions: ni charpentiers, ni tailleurs de pierre, ni maçons, ni briquetiers d'Egypte, les oiseaux ont tout fait eux-mêmes. «Trente mille grues, venues de la Libye, ont déposé les pierres qu'elles avaient avalées: pierres de fondement, qui ont été taillées ensuite par le bec des râles; dix mille cigognes fabriquaient les briques; les pluviers et autres oiseaux aquatiques pompaient, montaient l'eau dans les airs; les hérons servaient dans des auges le mortier qu'avaient préparé les oies avec leurs pattes en truelles; les pélicans ont pélicannelé le bois des portes avec leur bec; c'était un bruit comme dans un chantier naval. À présent toute l'enceinte est close et bien gardée.
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Pline le naturaliste raconte que les grues, en guerre avec les pygmées, posaient, pendant la nuit, des sentinelles tenant un caillou dans la patte, afin que, si par hasard une de ces sentinelles venait à s'endormir, le caillou en tombant les réveillât toutes.--À Néphélococcygie, civilisation plus avancée, c'est avec des sonnettes que les gardes font la ronde, et l'on allume des feux sur toutes les tours.
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On ne dit pas sur quoi posent les fondements de cette ville aérienne.--Est-ce, comme dans la Genèse indienne, sur un éléphant, dont les pieds reposent sur quatre tortues, et les tortues sur on ne sait pas quoi? Ou bien, comme dans la légende ésopique, est-ce dans de grands paniers portés par des aigles?
Quoiqu'il en soit, Néphélococcygie coupe le chemin de l'Olympe: les dieux sont bloqués. Les oiseaux les remplaceront: l'aigle détrônera Jupiter de Corinthe; la chouette, Minerve d'Athènes, et ainsi des autres.
À des peuples-oiseaux il faut des dieux-oiseaux;--comme à des hommes, un dieu-homme; comme, aux triangles, s'ils en ont, un dieu-triangle, dit Montesquieu; tout cela, par la même raison que les nègres font le diable blanc.--Xénophane, de Colophon, disait que, si les bœufs et les chevaux savaient peindre, ils feraient des dieux qui auraient figure de bœufs ou de chevaux.--«Les lézards m'ont raconté, dit Henri Heine, ou un de ses personnages dans les _Reisebilder_, qu'il court parmi les pierres une tradition selon laquelle Dieu veut un jour se faire pierre pour les délivrer de leur endurcissement.» Mais un vieux lézard prétend que cette _impétrification_ n'aurait lieu qu'après que Dieu se serait successivement incarné et invégétalisé dans les formes de tous les animaux et de toutes les plantes, et les aurait délivrés.»
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Les douaniers de Néphélococcygie font bonne garde: toute la fumée des sacrifices que les hommes offrent aux anciens dieux est interceptée. Ne recevant plus l'odeur des victimes, ces pauvres Olympiens, réduits à un jeûne cruel, ne savent que devenir: les immortels meurent de faim. Iris, leur messagère, chargée d'aller sur terre savoir les raisons de cette famine, est arrêtée par les buses, gendarmes de Coucouville-lés-Nuées, qui lui demandent son passe-port: elle n'en a pas; il lui faut retourner d'où elle était venue, sans avoir accompli sa mission. Les immortels se serrent le ventre, et leurs dents augustes s'allongent démesurément. C'est Prométhée, fidèle à sa vieille amitié pour les races mortelles, qui vient en secret donner ces nouvelles aux habitants de Coucouville-lés-Nuées: il se couvre d'un parasol pour échapper aux yeux de Jupiter, son ennemi.
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Les hommes, d'autre part, envoient à Peisthétairos, illustre fondateur de Coucouville-lés-Nuées, une couronne d'or. L'empire des oiseaux est fondé; l'empire en l'air est déclaré éternel, comme tous les empires. Tout le monde vient lui rendre hommage; tout le monde sollicite l'honneur d'être annexé, naturalisé oiseau le plus tôt possible.
Un jeune homme d'abord, de la jeunesse dorée, brûle du désir d'être oiseau, parce qu'il a entendu dire qu'il est permis chez les oiseaux de mordre et d'étrangler son père, et qu'il veut étrangler le sien tout de suite, pour en hériter. Peisthétairos le rappelle à la piété filiale par l'exemple des cigognes.
Un littérateur veut avoir des ailes pour aller chercher dans les nues des strophes tourbillonnantes.
Un sycophante en veut avoir aussi pour espionner plus activement de ville en ville et dénoncer devant les tribunaux athéniens les riches citoyens des îles sujettes.
PEISTHÉTAIROS.
Joli métier!
LE SYCOPHANTE.
Mais oui: dénicheur de procès! Et c'est pourquoi j'ai besoin d'ailes, pour voltiger autour des villes et puis les citer en justice.
PEISTHÉTAIROS.
Citeras-tu mieux si tu as des ailes?
LE SYCOPHANTE.
Non, mais je ne craindrai plus les pirates: je reviendrai en l'air avec les grues, ayant avalé, en guise de lest, une provision de procès.
PEISTHÉTAIROS.
Voilà donc ton métier! Quoi! un jeune homme! vivre de dénonciations!
LE SYCOPHANTE.
Que faire? Je ne sais pas labourer.
PEISTHÉTAIROS.
Mais, par Jupiter! à ton âge, on peut gagner sa vie plus honnêtement qu'à tramer des procès.
LE SYCOPHANTE.
L'ami, ce sont des ailes que je demande, et non des avis.
PEISTHÉTAIROS.
Eh bien! Mes paroles te donnent des ailes.
LE SYCOPHANTE.
Comment des paroles donneraient-elles des ailes?
PEISTHÉTAIROS.
Les paroles en donnent à tout le monde.
LE SYCOPHANTE.
À tout le monde?
PEISTHÉTAIROS.
N'entends-tu pas à chaque instant chez les barbiers les pères dire aux jeunes gens: «C'est étonnant comme les conversations de Diitrèphe ont donné des ailes à mon fils pour l'équitation!»--«Le mien, dit un autre, emporté par les ailes de l'imagination, a pris son vol vers la tragédie!»
LE SYCOPHANTE.
Ainsi les paroles donnent des ailes?
PEISTHÉTAIROS.
Assurément. Elles élèvent l'esprit et lui donnent l'essor. J'espère donc que les miennes te donneront des ailes pour t'envoler vers un état plus honorable.
LE SYCOPHANTE.
Mais je ne veux pas, moi!
PEISTHÉTAIROS.
Que comptes-tu donc faire?
LE SYCOPHANTE.
Ne pas déshonorer ma race: dans ma famille nous sommes mouchards de père en fils! Donne-moi donc vite les ailes rapides de l'épervier ou de la crécerelle; que je puisse citer les insulaires, soutenir ici l'accusation, puis retourner là-bas à tire d'ailes.
PEISTHÉTAIROS.
Je comprends: ainsi l'étranger est condamné avant de comparaître.
LE SYCOPHANTE.
C'est cela même.
PEISTHÉTAIROS.
Et, tandis qu'il se rend ici par mer, tu revoles vers les îles pour t'emparer de ses biens confisqués.
LE SYCOPHANTE.
Parfaitement! Il faut donc que je vole, comme un sabot, de çà, de là.
PEISTHÉTAIROS.
Un sabot? je comprends. Ma foi! j'ai là d'excellentes ailes de Corcyre. (_Il le bat. Les fouets venaient de ce pays-là_.)
LE SYCOPHANTE.
Ho la la! ho la la! Mais c'est un fouet!
PEISTHÉTAIROS.
Ce sont des ailes, pour te faire aller comme un sabot.
LE SYCOPHANTE.
Ho la la! ho la la!
PEISTHÉTAIROS.
Prends ton vol! Hors d'ici, canaille! Tu sauras qu'il en cuit de moucharder les gens et de pervertir la justice[212]!
_Interdum tamen et vocem comœdia tollit._
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À cette série de scènes épisodiques, Aristophane, s'il eût vécu de notre temps, aurait pu ajouter _les pigeons de la Bourse_, que Béranger a pris pour sujet de chanson, et bien d'autres oiseaux étranges,--sans compter ceux dont parle Rabelais.
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Cependant les dieux, voyant que décidément on leur a coupé les vivres, sont réduits, comme les hommes, à capituler avec le nouvel empire et à reconnaître son hégémonie. Jupiter, depuis qu'il en est à l'ambroisie pour tout potage, tombe d'inanition. Il prend donc le parti de députer à la Ville des Oiseaux trois ambassadeurs: Hercule, le plus affamé des Olympiens; Neptune, qui paraît être considéré comme le diplomate de la troupe, peut-être parce qu'il est ondoyant et fuyant comme l'élément sur lequel il règne; enfin un certain dieu Triballe, grotesque et idiot. Les Triballes étaient un peuple de Thrace que les Athéniens trouvaient fort grossier. Ce dieu Triballe, ne sachant pas le grec, ne prononce que des sons informes dans un triballique patois. Hercule, quoiqu'assez peu lettré lui-même, lui sert d'interprète; à peu près comme, dans _le Bourgeois gentilhomme_, Covielle traduit le turc du Mamamouchi.