Etudes sur Aristophane

Chapter 2

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Au moyen âge, certaines fêtes religieuses et populaires ne seraient pas sans analogie avec les Fêtes de Bacchus; surtout celles dans lesquelles on voyait figurer les saints avec leurs animaux familiers, saint Antoine avec son porc, saint Roch avec son chien, saint Jean avec son aigle, saint Luc avec son bœuf, etc.--Dans la comédie grecque, selon M. Magnin, la parodie respecta d'abord la figure de l'homme et ne se prit qu'aux animaux... La transition de la parodie des animaux à la parodie de l'homme se fit par les Satyres et les Centaures.

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Ainsi, Aristophane ne fut pas toujours l'inventeur de ces personnifications bizarres et de ces travestissements; l'inventeur, ce fut tout le monde.

Chaque poëte ensuite augmenta ce fonds, créé par tous, légué à tous, et l'imagination de chacun d'eux, se mariant au génie populaire, produisit des effets nouveaux.

Cratinos fit une comédie des _Chèvres_ et une des _Androgynes_, ou Hommes-Femmes (était-ce la même idée que celle de la jolie légende de Platon dans _le Banquet_?). Phérécrate fit représenter les _Hommes-Fourmis_ et un _Faux Hercule_, apparemment le même personnage que nous verrons figurer dans _les Grenouilles_ de notre auteur. Magnès avait donné aussi des _Grenouilles_, des _Oiseaux_ et des _Moucherons_,-—Parmi les pièces d'Aristophane qui ne nous sont point parvenues, il y avait _les Cigognes_.

Mais personne peut-être avant lui n'avait imaginé de faire paraître sur le théâtre des êtres aussi incorporels que les Nuées, de les faire danser, chanter et parler; et jamais sans doute on ne vit représenter rien de plus fantastique, si ce n'est ces ballets imaginés au dix-septième siècle par quelques régents de collège et dansés par leurs écoliers, où figuraient en menuets les Prétérits, les Gérondifs et les Supins, avec les Adjectifs Verbaux.

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Souvent aussi le chœur comique parodiait les mouvements et la pompe du chœur tragique par ses gambades désordonnées et son burlesque appareil.

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Outre l'influence générale du culte de Bacchus, peut-être aussi l'influence particulière des ïambes d'Archiloque sur le développement du talent d'Aristophane contribua-t-elle à produire cette sorte de lyrisme dans la satire et jusque dans la bouffonnerie, «cet essor enthousiaste dans la peinture du mal et de la vulgarité,» qui est, selon la remarque d'Otfried Müller, un des caractères saillants du grand poëte comique athénien.

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Aristophane ne fit donc que multiplier ou varier ces inventions drolatiques, qu'il trouva, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans le répertoire courant, c'est-à-dire dans l'usage: car presque tout, comme vous savez, se passait de vive voix et se transmettait de mémoire.

En quoi est-ce, alors, que le grand poëte fit éclater son génie propre? Ce fut en introduisant, plus habilement encore et plus vivement que ne firent tous ses rivaux, des idées sérieuses et utiles sous ces personnifications bizarres, sous ces costumes et ces masques, sous ces groins, ces becs et ces ailes; ce fut en se servant merveilleusement de tout cet appareil grotesque pour mettre en action des moralités, comme celles des fables ésopiques, mais avec bien plus de puissance et de portée, ou, chose plus difficile encore, des questions politiques et sociales.

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En effet, si la comédie d'Aristophane, ivresse ou lyrisme, relève de la fantaisie et de la poésie par sa forme à la fois très-vive et très-hardie mais très-fine et très-arrêtée, elle appartient presque entièrement par le fond à la politique ou à la philosophie sociale.

Elle n'est donc ni frivole ni stérile. Elle assaisonne de gaieté les idées graves, pour allécher le peuple et le nourrir à son insu, pendant qu'il croit seulement s'enivrer du vin des Dionysies. Comme Solon, elle cache un grand dessein sous son apparente folie: elle veut dicter des lois et gouverner.

Cette comédie ne nomme pas toujours le personnage qu'elle attaque; mais elle le désigne d'une manière si claire qu'il n'y a pas moyen de s'y tromper; elle prend parfois un masque qui lui ressemble, ou même qui ne lui ressemble pas et qui n'est que la caricature de son visage, afin que la malignité le reconnaisse mieux.

Chacune de ces pièces est une action, un combat; et cependant elle paraît toujours, grâce à l'imagination et à l'art du poëte, un pur caprice, une boutade, un accès de la double ivresse dionysiaque.

Aristophane excelle à mettre l'idée en scène, à la revêtir d'une forme vive, dramatique et lyrique en même temps. L'imprévu de sa fantaisie, l'agilité de son esprit dans l'imaginaire, étonnent et ravissent. Il faut aller jusqu'à Shakespeare pour retrouver dans la littérature un nouvel exemple, aussi admirable, de cette puissance légère, ailée: la comédie des _Oiseaux_ n'a d'égal que _le Songe d'une Nuit d'été_.

Rabelais seul, avant Shakespeare, pourrait en donner parfois une idée. Mais la langue française du seizième siècle, quelle que soit sa richesse soudainement accrue par la féconde inondation de la Renaissance, ne peut avoir encore ni la limpidité ni la perfection de la langue attique à l'époque d'Aristophane. Celui-ci, d'ailleurs, a pour lui, outre la supériorité de la langue grecque sur toute autre langue humaine, celle de la poésie sur la prose. Et, en même temps que les vers d'Aristophane ont la couleur de ceux de Mathurin Régnier, ils ont aussi, lorsqu'il le faut, chose qui semble inconciliable, la sobriété élégante et fine de la prose de la Rochefoucauld et de Voltaire.

Précisément, ce sont les jeux exquis de cette langue unique au monde qui faisaient tout passer, même les choses les plus fortes. Le peuple grec était amoureux de sa langue--riche, musicale, souple, fantaisiste--il jouait avec elle, comme les Italiens avec leurs fioritures. De là toutes ces plaisanteries, ces onomatopées, ces choses intraduisibles. Maniée par des esprits d'élite, cette langue, qui n'eut jamais d'égale, savait conserver la beauté jusque dans l'ivresse, la grâce jusque dans les plus énormes folies. C'est ce qui purifie ces folies mêmes.

Ce point de vue doit dominer toute notre appréciation. Si vous refusez de vous y placer, n'allez pas plus avant, je vous en prie: il est temps encore de vous arrêter.

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I

COMÉDIES POLITIQUES.

Quatre des onze comédies qui nous restent touchent aux questions politiques; quatre aux questions sociales; trois aux questions littéraires. C'est dans cet ordre que nous allons les parcourir.

Les quatre comédies politiques sont: _Les Acharnéens_, représentés 426 ans avant notre ère, la sixième année de la guerre du Péloponnèse.

_Les Chevaliers_, 425 avant notre ère, septième année de la guerre.

_La Paix_, 421.

_Lysistrata_, 412.

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Aristophane est l'historien de la guerre du Péloponnèse aussi bien que Thucydide, quoique différemment. Pour mieux dire, il en est le pamphlétaire. Il est, pour cette période de l'histoire grecque, ce que Rabelais, par exemple, est pour le règne de François Ier et pour la crise de la Réforme, ce que la Satire Ménippée est pour la Ligue, ce que sont _les Tragiques_ de d'Aubigné pour la cour d'Henri III, et son _Baron de Fæneste_ pour celles d'Henri IV et de Louis XIII, les Mazarinades pour l'époque de la Fronde, les _Provinciales_ pour les assemblées violentes de la Sorbonne en 1656; ce qu'est Saint-Simon, après coup, pour le règne de Louis XIV; ce que sont Voltaire et Beaumarchais pour le dix-huitième siècle; Camille Desmoulins, ou Rivarol, pour les luttes de la Révolution française; les Chansons de Béranger et les pamphlets de Paul-Louis Courier pour la Restauration. Toute crise politique ou sociale a ses pamphlets, pour ou contre. Or la crise fut l'état ordinaire des petites républiques de la Grèce tant qu'elles vécurent réellement, et jamais elles ne vécurent d'une vie plus active, plus intense, que dans cette guerre où éclata l'antagonisme originel des deux principales races dont la nation grecque se composait, la race ionienne et la race dorienne. Mais Aristophane comprit que, dans cette crise fiévreuse, Athènes, même victorieuse, usait ses forces et sa vie. Il fut donc l'adversaire déclaré de cette guerre funeste, et ne cessa de la blâmer, de l'attaquer.

Voyons comment il s'y prenait.

LES ACHARNÉENS.

Acharnes était un bourg, assez riche, voisin d'Athènes. Depuis six ans, la guerre désolait le Péloponnèse et l'Attique. Périclès, qui avait engagé la lutte pour le compte d'Athènes, était mort, il y avait trois ans, victime de la peste (en 429), et le pouvoir flottait en des mains inhabiles: la guerre redoublait de fureur. Chassés par les invasions des Lacédémoniens, les paysans s'étaient réfugiés dans les murs d'Athènes.

L'un d'eux, Dicéopolis (dont le nom signifie à peu près _Bonne-Politique_), désespéré de voir que ses compatriotes s'obstinent à rejeter la trêve que les Lacédémoniens leur proposent, s'avise de négocier lui-même une petite trêve pour son usage particulier.

On lui présente des échantillons de différentes trêves, en forme de petits flacons de vin, tels qu'on les employait à la libation dans les traités de paix: Trêve de cinq ans?--Mais elle sent le goudron et les navires! (c'est-à-dire, encore la guerre).--Trêve de dix ans?--Cela vaut mieux.--Trêve de trente ans sur terre et sur mer?--Vive Dionysos! celle-ci a un goût d'ambroisie et de nectar! Elle ne dit pas: «Pars, prends des vivres pour trois jours.» Elle dit dans la bouche: «Va où tu voudras!» Tope! je la reçois et la bois! Serviteur aux Acharnéens! Délivré de la guerre et de ses maux, je m'en vais aux champs célébrer la fête de Dionysos!

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Les Acharnéens, vieux soldats de Marathon, irrités contre Dicéopolis qui a conclu la paix pour lui et sa famille sans leur participation, veulent lui faire un mauvais parti: ils parlent de le lapider. Il les menace de poignarder... leurs paniers à charbon!--Les Acharnéens (presque tous charbonniers) sont intimidés; capitulent.

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Dicéopolis, alors, leur fait un discours sur les maux de la guerre et les avantages de la paix. Il a eu soin, pour mieux toucher ses auditeurs, d'aller emprunter à Euripide la défroque et les _accessoires_ d'un de ses héros: des haillons, un bâton de mendiant, une vieille lanterne et une écuelle ébréchée.--«Malheureux! s'écrie Euripide, tu m'enlèves ma tragédie!»

Dicéopolis, ainsi équipé, prouve que tous les torts ne sont pas du côté des Lacédémoniens; qu'on ferait bien de suivre son exemple, de conclure la paix, et de couper court à cette horrible guerre qui, depuis six années déjà, entrave le commerce, tient toutes les affaires en souffrance et porte partout la désolation.--Sous l'accoutrement comique du bonhomme, c'est Aristophane qui parle raison, et sa parole simple et familière s'élève souvent jusqu'à l'éloquence, sans disparate et sans effort.

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Les Acharnéens se laissent convaincre et, à leur tour, font entendre au public, une harangue hardie, d'un style varié, où se mêlent la plaisanterie et la poésie. (Nous reviendrons plus tard sur ce morceau, lorsque nous parlerons des _Parabases_; celle-ci est une des plus belles.) Ici encore c'est Aristophane lui-même qui s'adresse aux Athéniens par la voix du coryphée.

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Mais raisonner longtemps ne vaudrait rien, au milieu des fêtes de Bacchus. Pour faire éclater l'idée du poëte à l'esprit et aux yeux de tous, il faut présenter à ce peuple un tableau qui l'amuse et le séduise: il importe moins de le convaincre que de le gagner.

La maison de Dicéopolis, depuis qu'il a fait la paix pour son compte, devient un pays de Cocagne; tout y afflue, tout y abonde; c'est le seul marché de l'Attique. Pendant que la guerre affame et désole le reste du pays, lui seul peut acheter tout ce que le commerce fournit aux besoins de la vie et aux plaisirs. Il fait bombance et chère-lie.

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Un Mégarien, réduit par la famine à vendre ses deux filles qu'il ne peut plus nourrir, les déguise en petites truies avec des groins, et les apporte, dans un sac, sur le marché de Dicéopolis. De là une foule de bouffonneries licencieuses, le mot _truie_ ayant aussi en grec un autre sens. Les deux petites truies grognent du mieux qu'elles peuvent: _Coï, coï! coï, coï_!--«La chair de ces animaux-là, dit le Mégarien, est délicieuse quand on la met à la broche!» Vous entendez d'ici les rires! il y a là un feu roulant d'équivoques, qui ne dure pas moins d'une quarantaine de vers, pour la plus grande gloire de Bacchus et des phallophories[10].

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Ensuite survient un Béotien, qui apporte à Dicéopolis tous les produits de son pays. Dicéopolis lui livre en échange une des denrées qu'Athènes produit en abondance, un sycophante[11] empaqueté. Il faut lire ce dialogue:

DICÉOPOLIS.

Veux-tu que je te paye en espèces sonnantes, ou en marchandises de ce pays-ci?

LE BÉOTIEN.

Je veux bien de ce qu'on trouve à Athènes et qu'on ne trouve pas en Béotie.

DICÉOPOLIS.

Des anchois de Phalère? de la poterie?

LE BÉOTIEN.

Oh! des anchois, de la poterie, nous en avons! je veux un produit qui manque chez nous et soit ici en abondance.

DICÉOPOLIS.

J'ai ton affaire: prends-moi un sycophante, bien emballé, comme de la poterie!

LE BÉOTIEN.

Par Castor et Pollux! je gagnerais gros à en emporter un! je le montrerais comme un singe plein de malice!

DICÉOPOLIS.

Tiens! voici justement Nicarque, qui moucharde!

LE BÉOTIEN.

Qu'il est petit!

DICÉOPOLIS.

Mais il est tout venin!

On empoigne le sycophante, on le roule, on le ficelle comme un ballot, et le Béotien l'emporte.

Imaginez tout cela en action: quelle fantaisie divertissante! quel mouvement! quel entrain! quelle verve!

Croyez-vous qu'une scène semblable n'aurait pas, encore aujourd'hui, quelque succès autre part qu'à Athènes?

Je ne veux pas dire pour cela qu'il faille imiter cette scène. Il faut étudier, et non imiter; et, après qu'on a étudié les livres, il faut étudier les hommes et les femmes et les enfants. Les imitations et les pastiches sont choses mortes et inanimées; aussi bien les pastiches de comédies que les pastiches de tragédies; aussi bien les pastiches de temples grecs que les pastiches de cathédrales gothiques; mais, aujourd'hui que l'invention manque, parce qu'on ne croit plus chaudement à rien, on ne fait plus guère, en toutes choses, que des pastiches.

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Ensuite, le poëte, dans une série de scènes à tiroir courtes et vives, achève ce qu'on appelle en rhétorique la démonstration par les contraires.

UN LABOUREUR.

Oh là, là! Pauvre que je suis!

DICÉOPOLIS.

Par Hercule! qui es-tu?

LE LABOUREUR.

Un homme bien malheureux!

DICÉOPOLIS.

Tourne-moi les talons!

LE LABOUREUR.

Ah! mon ami, puisque seul tu jouis de la paix, cède-m'en un peu, ne fût-ce que cinq ans!

DICÉOPOLIS.

Qu'est-ce qu'on t'a fait?

LE LABOUREUR.

Je suis ruiné! j'ai perdu ma paire de bœufs!

DICÉOPOLIS.

Et comment?

LE LABOUREUR.

Les Béotiens me l'ont enlevée à Phylé!

DICÉOPOLIS.

Pas de chance!...

LE LABOUREUR.

Hélas! le fumier de mes bœufs faisait ma richesse!

DICÉOPOLIS.

Qu'est-ce que j'y peux?

LE LABOUREUR.

Je perds la vue à pleurer mes bœufs! Ah! si tu t'intéresses à Dercétès de Phylé, frotte-moi vite les yeux avec ton baume de paix!

DICÉOPOLIS.

Mais ce n'est pas un baume de paix pour tout le monde!

LE LABOUREUR.

Je t'en supplie! Peut-être retrouverais-je mes bœufs.

DICÉOPOLIS.

Non, rien! Va-t'en pleurer plus loin!

LE LABOUREUR.

Rien qu'une seule goutte de paix! verse-la-moi, là, dans, ce chalumeau!

DICÉOPOLIS.

Non pas une goutte! va-t'en geindre ailleurs!

LE LABOUREUR, _s'en allant_.

Ah! ah! malheureux que je suis!... Mes deux pauvres bœufs de labour!

Le poëte comique, qui est vrai avant tout, et qui, tout en suivant son idée politique, ne perd pas de vue la nature humaine, représente avec naïveté dans cette scène l'endurcissement des parvenus. Dicéopolis, malheureux la veille comme ce pauvre laboureur, et qui alors eût compati sans doute aux infortunes qu'il partageait, devient impitoyable, tout naturellement, sitôt qu'il se voit riche. Il ne connaît plus ces misères; il y est insensible désormais, si ce n'est peut-être pour en jouir, par la comparaison de son bonheur, selon la profonde et triste pensée de Lucrèce, le poëte philosophe:

_Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas, Sed, quitus ipse malis careas, quia cernere suave est._

«Non pas qu'on prenne plaisir à l'infortune d'autrui, mais parce que la vue des maux dont on est exempt a sa douceur.»

À peu près de même l'auteur de _Gil Blas_ nous montre son héros se dépouillant de toute sensibilité humaine dès qu'il a fait fortune et qu'il est à la cour. «Avant que je fusse à la cour, dit Gil Blas dans sa naïve confession, j'étais compatissant et charitable de mon naturel; mais on n'a plus, là, de faiblesse humaine, et je devins plus dur qu'un caillou. Je me guéris aussi, par conséquent, de ma sensibilité pour mes amis; je me dépouillai de toute affection pour eux...»

Ainsi fait Dicéopolis. Il ne songe qu'à se réjouir, et ne veut pas donner un brin de son bonheur.

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Un garçon de noces vient aussi, de la part d'un nouveau marié, lui demander une goutte de ce baume admirable, élixir de félicité! Le nouvel époux voudrait bien, au lieu de partir pour la guerre, passer chez lui sa nuit de noces!--«Non! répond Dicéopolis, je ne donnerais pas une goutte de paix, fût-ce pour mille drachmes!»

Une matrone vient faire la même prière, de la part de la mariée. Elle brûle, cette pauvre petite mariée, de garder pour elle, au logis, tout ou partie de son époux!--Que veux-tu dire? réplique Dicéopolis.--Alors la matrone lui parle à l'oreille. Et le peuple de rire! Et Dicéopolis de même. Il a ri, il est désarmé. «Allons! dit-il, je vais lui en donner une goutte! pour elle seule! parce qu'elle est femme et ne doit pas souffrir des maux de la guerre!»

Et il donne avec le flacon la manière de s'en servir, qui est encore une polissonnerie.

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Un dénoûment en antithèse, on ne peut plus bouffon, achève de rendre sensible à tous l'idée du poëte, les maux de la guerre et les avantages de la paix:

Le général Lamachos est obligé d'aller se mettre à la tête de l'armée, pendant que Dicéopolis va se mettre à table. L'un demande son casque, l'autre crie qu'on apporte le civet. Il y a là un cliquetis de répliques, vers par vers.

LAMACHOS.

Esclave décroche ma lance, et apporte-la-moi!

DICÉOPOLIS.

Esclave! esclave! retire le boudin du feu, et apporte-le-moi!

LAMACHOS.

Allons! que j'ôte ma lance du fourreau! Tiens, tiens bien, esclave!

DICÉOPOLIS.

Tiens, tiens bien, esclave! que je retire la broche!...

Cette antithèse et ce contraste se développent pendant une cinquantaine de vers avec une verve étourdissante. Puis, l'un s'en va combattre, et l'autre banqueter. Et le chœur, qui reste toujours en scène, achève d'indiquer à l'imagination des spectateurs ce que l'on ne peut mettre tout à fait sous leurs yeux; quoiqu'on ne se gêne pourtant pas beaucoup, comme vous allez le voir bientôt; mais le chœur dit en attendant:

«Bien du plaisir à tous les deux, dans vos expéditions qui ne se ressemblent guère! l'un va boire, couronné de fleurs, avec une belle fille à ses côtés...; l'autre va geler et monter la garde pendant la nuit...»

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Après ce chœur, assez court,--mais dans le théâtre grec, soit tragique, soit comique, le temps marche au gré du poëte et de l'imagination des spectateurs, et il n'y a rien de plus chimérique que les prétendues unités de temps et de lieu imputées aux Athéniens,--voilà que l'on rapporte Lamachos blessé, estropié;--Dicéopolis arrive de l'autre côté, chantant à tue-tête, avec deux courtisanes, une sous chaque bras, et les caresse et se fait caresser par elles en plein théâtre, tandis que le chœur lui décerne l'outre réservée au meilleur buveur dans les fêtes de Dionysos[12].

Par là le poëte semblait présager le succès qu'obtint en effet sa pièce: Aristophane, par cette comédie des _Acharnéens_, remporta le prix sur Eupolis et sur Cratinos.

Cet appareil si varié et si bizarre de guerre et de cuisine, de tribune et de marché, ces scènes courtes et vives, l'originalité de la mise en scène et des accessoires, les costumes et les évolutions du chœur, ses chants joyeux et gaillards «au dieu Phalès compagnon de Dionysos, ami des festins, coureur nocturne, patron de l'adultère, séducteur des jeunes garçons»; à travers tout cela, un dialogue naturel, rapide, étincelant, une abondance intarissable de plaisanteries, les unes bonnes, les autres mauvaises, toutes concourant à l'effet voulu; le mouvement, l'entrain scénique de ce dénoûment en action et en antithèse; les gaietés énormes de la dernière scène, entre Dicéopolis et les deux filles, tout cela enchanta le peuple d'Athènes et les juges du concours, qui n'étaient pas prudes comme on se pique de l'être aujourd'hui.

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Il est vrai que l'on peut, sans être prude, trouver tout cela un peu bien vif; mais les mœurs des Grecs n'étaient pas les nôtres et leurs bienséances étaient moins étroites. Il faut songer que les rôles de femmes étaient joués par des hommes. Cela rendait la licence plus aisée, mais cela diminue l'obscénité réelle.

Le bonheur de la paix, tel que le poëte nous le représente, est un peu matérialiste si vous voulez; mais, au théâtre et pour un grand public, il faut des choses qui frappent les sens. Le théâtre a des procédés qui lui sont propres, autres que ceux de la tribune et non moins puissants. Souvent le sens commun parlant le langage de la bouffonnerie convaincra mieux le peuple que la plus grave éloquence:

L'auteur de _l'Esprit des Lois_, désignant la nation française: «Laissez-lui traiter, dit-il, les choses frivoles sérieusement, et gaiement les choses sérieuses.» Et un peu plus loin: «On n'aurait pas plus tiré parti d'un Athénien en l'ennuyant, que d'un Lacédémonien en le divertissant.» Le difficile est de rendre intelligible, d'animer et de personnifier les idées qu'on veut mettre aux prises devant le peuple, afin qu'il soit juge du combat et qu'il prononce lui-même par le rire en faveur de ses intérêts, contre ce qui peut les menacer. Aristophane excelle en ce point.

LES CHEVALIERS.