Chapter 19
Loin d'ici les âmes impures, ignorantes de nos mystères, qui ne connaissent les fêtes ni les danses des Muses!... loin d'ici ceux qui applaudissent à des bouffonneries déplacées! J'ordonne à ceux-là encore une fois, et encore une fois je leur ordonne de céder la place à nos chœurs et de se retirer en silence.
Vous, au contraire, éveillez de nouveau les chants et les hymnes nocturnes qui conviennent à cette fête!
Dansons sans nous lasser dans nos vallons fleuris, frappons du pied la terre! À nous la joie, le rire!...
Que nos hymnes maintenant s'adressent à Cérès, la reine des moissons; couronnons-la de nos chansons divines! O Cérès, qui présides aux purs mystères, sois-nous favorable, protège les chœurs qui te sont consacrés! Fais que nous puissions en tout temps nous livrer aux jeux et aux danses, mêler le rire aux sérieux propos, et par un agréable badinage, digne de tes solennités, mériter la couronne du vainqueur!
Mais allons, que nos chants appellent de nouveau l'aimable dieu qui préside à nos danses: Iacchos très-honoré, qui as trouvé pour cette fête des chants si doux, viens avec nous jusque vers la déesse, montre que tu peux sans fatigue parcourir une longue route[171].
Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!
C'est toi qui, pour exciter le rire et par économie[172], as déchiré nos brodequins et nos vêtements: sautons, dansons à notre aise, nous n'avons rien à gâter!
Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!
Tout à l'heure, du coin de l'œil, j'ai vu, par la tunique déchirée d'une belle jeune fille, compagne de nos jeux, sortir le bout de son sein.
Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!
DIONYSOS.
Je les guiderai très-volontiers du côté de cette jolie fille, pour danser et rire avec elle: on sait que je suis bon compagnon.
XANTHIAS.
Moi, j'irai bien aussi, par-dessus le marché.
Après diverses plaisanteries sur tel ou tel contemporain, ou sur les Athéniens en général,--que les initiés, heureux habitants de cet autre monde inférieur, appellent «_les morts d'en haut_,» par une assez plaisante idée, semblable à celle d'Holbein dans la Danse macabre,--le chœur finit comme il a commencé, par des vers pleins de fraîcheur:
Allons dans les prés fleuris, parfumés de roses, former selon nos rites ces chœurs joyeux, où président les Parques bienheureuses! C'est pour nous seuls que brille le soleil! sa lumière sourit aux initiés, qui ont toujours été justes et bons envers les étrangers et leurs concitoyens.
Quelle charmante poésie! c'est le _Songe d'une nuit d'été_ dans un autre monde. Quel mélange singulier d'inspiration lyrique et de gaieté bouffonne! quelle fraîcheur de coloris! quelle harmonie!... Ajoutez-y la forme grecque, et la mesure, et la musique des vers, et l'accompagnement des flûtes, et les flambeaux et les danses! Quel enchantement! Et comme tout cela est plus gai que le paradis du moyen âge!
* * * * *
Les initiés indiquent à Bacchus le chemin du palais de Pluton.
Bacchus frappe à la porte d'Éaque, concierge des Enfers, qui le prend pour Hercule en voyant la massue et la peau de lion. Or Hercule, lors de son voyage au sombre royaume, avait malmené Cerbère et failli l'étrangler. Éaque jure qu'il va venger son chien:
Ah! scélérat! ah! gueux! je te rattrape donc! Le noir rocher du Styx, l'écueil ensanglanté de l'Achéron, et les monstres errants du Cocyte me répondent de toi: Échidna aux cent têtes déchirera tes flancs; la murène tartésienne[173] dévorera tes poumons; les Gorgones tithrasiennes arracheront par lambeaux tes reins saignants et tes entrailles[174]; je cours les appeler!
Bacchus ne peut contenir sa frayeur et souille la peau de lion: le cœur, dit-il, lui est descendu dans le ventre; et ce cœur est troublé.
Ici recommence une série de péripéties très-comiques. Dionysos repasse à Xanthias, qui n'y tient pas du tout, les attributs d'Hercule, pour donner le change au terrible Éaque et à sa légion de monstres infernaux, qui ne peuvent tarder. Xanthias aimerait bien mieux rester valet et continuer à porter le bagage; mais il est forcé d'obéir.--Heureusement voici une consolation:
Proserpine, qui apparemment n'avait pas eu à se plaindre d'Hercule pendant la nuit qu'il passa aux Enfers, apprenant qu'il est de retour, envoie bien vite une servante au-devant de lui pour l'inviter à dîner. La servante, voyant la massue et la peau de lion, s'adresse à Xanthias:
Ah! c'est donc toi, Hercule bien aimé! Viens! Dès que Proserpine a su ton arrivée, elle a pétri des pains, elle a fait cuire deux ou trois marmites de purée[175], elle a fait mettre un bœuf tout entier à la broche, préparé des galettes et des gâteaux. Entre donc.
Xanthias-Hercule meurt d'envie d'accepter; mais il hésite, craignant de déplaire à son maître: «C'est bien de l'honneur je te remercie,» dit-il à la servante messagère.
LA SERVANTE.
Oh! par Apollon! je ne te laisserai pas aller! Elle a fait bouillir des volailles, rissolé des croquettes, tiré le vin le plus exquis. Allons, entre avec moi!
XANTHIAS-HERCULE.
Bien obligé.
LA SERVANTE.
Es-tu fou? Je ne te lâche pas! Il y a aussi, à ton intention, une joueuse de flûte des plus jolies, et deux ou trois danseuses.
XANTHIAS-HERCULE.
Que dis-tu? des danseuses!
LA SERVANTE.
Dans la fleur de la jeunesse, et frais épilées. Allons, entre, car le cuisinier allait retirer les poissons du feu, et l'on dressait la table.
XANTHIAS-HERCULE.
Eh bien! va vite dire aux danseuses que je viens. (_S'adressant à Dionysos_) Esclave, suis-moi avec le bagage.
DIONYSOS.
Là, là, pas si vite! Ah çà, je t'ai par plaisanterie déguisé en Hercule, et tu prends ton rôle au sérieux[176]! Pas de niaiseries, Xanthias, reprends le bagage.
XANTHIAS-HERCULE.
Comment! tu ne songes pas, sans doute, à m'ôter ce que tu m'as donné toi-même?
DIONYSOS.
Non, je n'y songe pas, je le fais. Ote la peau.
XANTHIAS-HERCULE.
Voyez comme on me traite, grands dieux, et soyez juges!
Le chœur, parodiant les maximes douteuses d'Euripide et ses moralités parfois ambiguës, se range du côté du plus fort, selon son habitude (le chœur représente les majorités), et donne son approbation à Bacchus:
C'est le fait d'un homme prudent et sensé, qui a beaucoup navigué, de se porter toujours du côté du navire qui enfonce le moins, au lieu de rester comme une statue, toujours dans la même posture. Changer d'attitude selon l'intérêt de son bien-être, c'est agir en sage, en vrai Théramène[177].
Bacchus reprend donc, la peau de lion, mais se repent bientôt de sa déloyauté.
Si Hercule jadis satisfit Proserpine, il ne satisfit pas de même deux cabaretières des Enfers, chez lesquelles il avala un jour seize pains, vingt portions de viande bouillie, quantité de gousses d'ail, de salaisons, et un fromage tout frais, qu'il dévora avec le panier! Et puis, quand elles lui demandèrent de payer, il les regarda de travers en poussant un mugissement, et tira son épée comme un furieux. Elles, de frayeur, sautèrent dans la soupente; et lui, s'enfuit, en emportant les nattes.
Mais il ne s'échappera pas aujourd'hui! s'écrient les deux cabaretières en menaçant l'homme à la peau de lion. Elles appellent à leur secours Cléon et Hyperbolos, les deux fameux démagogues devenus depuis peu habitants des Enfers.
Xanthias triomphe de cette péripétie, et dit en sourdine, entre les diverses apostrophes des cabaretières à Bacchus-Hercule: «Cela va mal pour quelqu'un.»--«Quelqu'un sera houspillé.» Il excite même les cabaretières à la vengeance.
Elles n'ont pas besoin d'être excitées!
* * * * *
Bacchus voudrait bien ne pas avoir repris la peau de lion et la massue. D'un ton câlin et avec de belles protestations d'amitié, il invite Xanthias à les reprendre. Xanthias n'entend pas de cette oreille-là.--C'est la scène de Scapin avec Léandre, quand celui-ci, après l'avoir battu, a de nouveau besoin de lui et essaye de le fléchir. La ressemblance de la situation est frappante: Xanthias d'abord refuse fièrement, comme Scapin, et reste sourd aux prières de son maître; puis, comme Scapin aussi, il se laisse fléchir.
Il était temps! Éaque, avec ses estafiers, arrive pour garrotter Hercule. On se jette sur l'homme à la peau de lion.
Xanthias a beau prendre les dieux à témoins qu'il n'est jamais venu aux Enfers, et que par conséquent il n'y a jamais commis aucune des violences dont on l'accuse: on va lui faire un mauvais parti; Bacchus, qui se croit sauvé, triomphe, et dit à son tour: «Cela va mal pour quelqu'un!» quand tout à coup Xanthias s'avise d'une idée qui produit une péripétie nouvelle,--une situation comique n'attend pas l'autre,--il s'écrie donc:
Je suis prêt à donner une preuve éclatante de mon innocence! Prenez cet esclave (_montrant Bacchus_), mettez-le à la question! et, si vous me convainquez d'être coupable, faites-moi périr!
ÉAQUE.
Quelle question lui ferai-je subir?
XANTHIAS.
Toutes les espèces de questions! Tu peux le lier sur le chevalet, le pendre par les pieds, lui donner les étrivières, l'écorcher, lui tordre les membres, lui verser du vinaigre dans le nez, le charger de briques, tout ce que tu voudras! excepté de le fouetter avec des poireaux ou de l'ail nouveau[178].
ÉAQUE.
Fort bien; mais, si j'estropie ton esclave, tu me réclameras des dommages-intérêts.
XANTHIAS.
Tu ne me devras rien. Ainsi emmène-le à la torture.
ÉAQUE.
Ce sera ici même, afin qu'il parle devant toi. (_À Bacchus_): Allons, dépose vite ton attirail, et garde-toi de mentir.
DIONYSOS, _se redressant_.
Je défends qu'on me touche, je suis un immortel. Si tu l'oses, malheur à toi!
ÉAQUE, _à Dionysos_.
Que dis-tu?
DIONYSOS.
Je dis que je suis un immortel: Dionysos, fils de Jupiter! (_Montrant Xanthias_:) C'est lui qui est esclave.
ÉAQUE, _à Xanthias_.
Tu l'entends?
XANTHIAS.
Oui. Raison de plus pour le fouetter de verges: s'il est dieu, il ne sentira pas les coups.
DIONYSOS, _à Xanthias_.
Eh bien! alors, puisque tu es dieu comme moi, tu peux être comme moi fouetté impunément!
XANTHIAS.
C'est juste. (_À Éaque_:) Celui de nous deux que tu verras pleurer le premier, ou se montrer sensible aux coups, tu peux conclure que celui-là n'est pas un dieu.
ÉAQUE.
Voilà parler! C'est la justice même. Ça, déshabillez-vous.
XANTHIAS.
Pour que la question soit équitable, comment t'y prendras-tu?
ÉAQUE.
C'est facile: je vous frapperai l'un après l'autre.
XANTHIAS.
Très-bien.
ÉAQUE, _frappant Xanthias_.
Tiens!
XANTHIAS, _impassible_.
Observe si tu me vois bouger.
ÉAQUE.
Je t'ai frappé déjà.
XANTHIAS, _avec un sourire_.
Moi? Point du tout!
ÉAQUE.
En effet, on ne le dirait pas. (_Montrant Dionysos_.) À celui-ci maintenant. Vlan! (_Il le frappe_.)
DIONYSOS, _après une pause_.
Quand sera-ce donc?
ÉAQUE.
Mais je t'ai frappé.
DIONYSOS.
Bah? M'as-tu entendu souffler?
ÉAQUE.
Je n'y comprends rien. Retournons à l'autre. (_Il frappe de nouveau Xanthias_.)
XANTHIAS.
Est-ce pour aujourd'hui? (_Éaque redouble les coups, Xanthias ne peut plus se contenir, et crie_): Oïe! oïe! oïe!!!
ÉAQUE.
Que veut dire: _Oïe, oïe, oïe?_ Aurais-tu mal?
XANTHIAS, _se grattant le front_.
Moi? point du tout. C'est que j'essayais de me rappeler à quelle date tombe la fête d'Hercule à Diomée[179].
ÉAQUE.
Le saint homme!--Revenons à l'autre. (_Il frappe de nouveau Dionysos_.)
DIONYSOS.
Ho! ho!
ÉAQUE.
Qu'y a-t-il?
DIONYSOS.
Rien. Je vois des cavaliers, et je disais: Hop, hop!
Tout cela n'est-il pas très-gai?
C'est à peu près la scène de Bilboquet avec Gringalet et Sosthène, dans la jolie bouffonnerie des _Saltimbanques_, lorsque ces deux derniers se disputent l'honneur d'être le paillasse de cet homme illustre. Bilboquet, avec l'impartialité d'Éaque, distribue alternativement ses coups de pied aux deux candidats.
GRINGALET.
Mais qu'est-ce qu'il sait faire, pour que vous le préfériez?--Sait-il seulement recevoir un coup de pied?
SOSTHÈNE.
J'en recevrais aussi bien qu'un autre, sans me flatter.
GRINGALET.
C'est ce qu'il faudrait voir.
BILBOQUET, _gravement_.
On peut essayer.
GRINGALET.
Je parie qu'il n'en a pas la moindre idée.
SOSTHÈNE.
Bah! qui est-ce qui n'a pas idée d'un coup de pied?
BILBOQUET.
La théorie n'est rien sans l'application: je vais appliquer la théorie. À toi, Sosthène!
SOSTHÈNE, _recevant le coup de pied_.
Ho!
GRINGALET, _triomphant_.
Il a dit: Ho!
BILBOQUET, _constatant_.
Il a dit: Ho!
SOSTHÈNE.
J'ai dit: Ho! parce que vous me l'avez attrapé!
BILBOQUET.
Mais, imbécile, si tu dis tout ce que je t'attrape, tu révolteras la société!... (_Concluant._) Messieurs, votre émulation me plaît, mais elle me fatigue.
Éaque, après avoir distribué un grand nombre de coups de pied à Bacchus et à Xanthias, conclut aussi en ces mots:
Par Cérès! je ne puis discerner lequel de vous deux est le dieu. Mais entrez seulement: mon maître et Proserpine, qui sont dieux eux-mêmes, sauront en juger.
DIONYSOS.
C'est bien dit; mais tu aurais dû songer à cela, avant de nous battre!
Cette scène n'est-elle pas d'excellente comédie? Et y a-t-il rien de meilleur que cette série de cinq péripéties, la première quand Bacchus, craignant Éaque, passe à Xanthias la peau de lion et la massue; la seconde quand il les lui reprend, pour l'amour des belles danseuses; la troisième quand l'arrivée des deux cabaretières furieuses lui fait regretter d'être redevenu Hercule; la quatrième quand il essaye par ses câlineries de faire reprendre ce rôle au pauvre Xanthias; la cinquième lorsque celui-ci propose de mettre son esclave à la question pour savoir la vérité. Et enfin cet assaut de coups distribués à l'un et à l'autre, et chacun d'eux faisant tout son possible pour les recevoir sans sourciller et la bouche en cœur! Tout cela est parfait.
* * * * *
Une belle parabase (nous parlerons des _parabases_ dans un chapitre à part) sépare les deux moitiés de la pièce. Nous avons parcouru jusqu'ici la première; voici la seconde, qui, dans le dessein d'Aristophane, est la principale, la plus sérieuse.
L'arrivée de Bacchus a mis l'Enfer en émoi,--comme celle des _Héros de Romans_ dans la fantaisie burlesque de Boileau qui porte ce titre. Vous vous rappelez cette description où le sévère Nicolas, après avoir tonné, dans son _Art poétique_, contre «le burlesque effronté,» finit par céder au torrent et par y tremper un peu sa perruque:--«Prométhée a son vautour sur le poing, Tantale est ivre comme une soupe, Ixion a violé une furie, et Sisyphe est assis sur son rocher!»
De même, ici, l'Enfer est sens dessus dessous. Ce remue-ménage chez les morts est occasionné par un grand débat qui s'est élevé pour le sceptre de la tragédie. Tous les gueux des Enfers ayant détrôné Eschyle pour mettre Euripide à sa place, le peuple des morts demande à grands cris qu'un jugement dans les formes décide à qui des deux appartient le premier rang.
XANTHIAS.
Mais comment se fait-il que Sophocle n'ait pas aussi revendiqué le trône?
ÉAQUE.
Lui, point du tout. En arrivant ici, il embrassa Eschyle et lui serra la main; Eschyle voulut lui céder son trône. Pour le moment, Sophocle, simple juge du camp, comme dit Clidémides, veut rester à la seconde place, si Eschyle est vainqueur; mais, si c'est Euripide, il compte lui disputer la palme de son art.
Pluton, qui allait décider entre eux, cède la présidence à Bacchus, juge naturel en ces matières.
XANTHIAS.
Alors la lutte va commencer?
ÉAQUE.
Dans un instant. C'est ici même que s'engagera ce rude combat. La poésie sera pesée dans la balance.
XANTHIAS.
Quoi! on pèsera la tragédie comme la viande des victimes?
ÉAQUE.
Oui. On aura des règles, des toises, des coudées, des équerres et des diamètres, pour mesurer les vers. Euripide jure de faire passer à la pierre de touche, un par un, tous les vers de son rival.
XANTHIAS.
Voilà qui ne doit pas plaire à Eschyle!
ÉAQUE.
Non, certes! La tête baissée, il lance des regards de taureau...
LE CHŒUR.
Ah! quels mugissements et quelle colère, lorsqu'il verra son rival babillard aiguiser ses dents aiguës! Ah! c'est alors qu'il roulera des yeux pleins de fureur!
Quel choc de mots au casque empanaché, à l'ondoyante, aigrette[180], se heurtant contre de misérables hémistiches et des bribes de tragédie[181]! Et comme le rival subtil luttera contre le héros fièrement monté sur ses grands vers!
Hérissant sur son cou son épaisse crinière, le géant froncera ses terribles sourcils, et, arrachant des vers solidement bâtis comme la charpente d'un navire, les lancera en rugissant!
L'autre, beau diseur à la langue affilée et jalouse, se donnera carrière, ergotant sur les mots, hachant menu la poésie de son adversaire, et cherchant à réduire en poudre l'œuvre de ses puissants poumons.
Il est impossible, je crois, de répandre plus d'imagination sur des détails de critique littéraire, et de faire, sous forme lyrique, une peinture plus vive d'Eschyle et d'Euripide, l'un avec sa grande poésie pleine d'une héroïque emphase, l'autre avec sa manière familière, subtile, pathétique, mais parfois,--c'est du moins le sentiment d'Aristophane,--énervée et énervante.
«Cette lutte, dit Otfried Müller, est un curieux mélange de sérieux et de plaisanterie: elle s'étend à toutes les parties de l'art tragique, au choix des sujets et à l'effet moral, à l'exécution et au caractère du style, aux prologues, aux chants du chœur, aux monodies, et touche très-souvent, tout en restant comique, le point essentiel. Toutefois le poëte prend la liberté d'établir par des images hardies, plutôt que par des démonstrations, la manière de voir à laquelle il s'est arrêté[182].»
Il est facile de pressentir, par la seule annonce du combat, qu'Euripide aura le dessous. Et en effet il est fort maltraité dans la lutte. Eschyle cependant n'est pas absolument épargné; mais le dessein d'Aristophane est clair, c'est à Euripide qu'il en veut. Seulement, comme un panégyrique messiérait en face d'une satire, il mêle à son éloge d'Eschyle une légère teinte de parodie, pour mieux faire ressortir sa critique d'Euripide: l'un sert à l'autre de repoussoir, ou, si l'on aime mieux, de contre-poids. Cette balance est plus favorable à la comédie, l'antithèse est plus dramatique. C'est une des raisons par lesquelles il laisse Sophocle dans le demi-jour, en le voilant d'un éloge rapide, pour le dérober au débat. Ce n'est pas seulement qu'il l'admire au point de n'oser même l'effleurer: son admiration pour Eschyle, au fond, n'est pas moins vive, on le sent bien; et cependant il le parodie légèrement. Non: c'est que le parallèle et la discussion plaisante sont plus commodes entre les deux extrêmes. Peut-être aussi que la critique a moins de prise sur un poète tel que Sophocle, dont les qualités sont plus égales et mieux en équilibre. Mais il sait bien comment attaquer Euripide.
La tragédie d'Euripide, selon lui, est immorale quant au fond, et décousue quant à la forme.
Elle est immorale, parce qu'il n'est pas permis d'exciter la pitié par tous les moyens, ni de l'exciter sans mesure; d'étaler les misères du corps aussi souvent que les douleurs de l'âme; de chercher toujours, dans la peinture de la passion, l'expression familière et pénétrante, qui remue, qui trouble, qui séduit les âmes sans les élever, qui au contraire les amollit et les énerve, et qui devient contagieuse à force de réalité; d'analyser curieusement des nouveautés basses ou périlleuses, et quelquefois des monstres, sans dédaigner même les procédés matériels, l'appareil des souffrances physiques et des lambeaux souillés, pour émouvoir à tout prix.
Elle est décousue, parce que poëte impétueux, grand improvisateur, bel esprit et sceptique, dialecticien et philosophe, chercheur, discuteur, osé, téméraire, le génie d'Euripide est plein de hasard et d'inégalité. Ses compositions, éblouissantes d'éclairs, sont abandonnées et flottantes; ses plans, plus négligés qu'il n'est permis même à un Grec: et, quand il a traité les scènes à effet, il laisse à son collaborateur le soin d'achever ce qui l'ennuie.
Subissant l'influence de la révolution intellectuelle, morale et sociale qui commençait alors, et lui-même à son tour y travaillant, la poussant, la soufflant partout, mêlant à ce pathétique trop vif et trop énervant des prédications hardies et toutes les saillies turbulentes de l'esprit nouveau, ses œuvres manquent de calme et de sérénité: on y remarque déjà le trouble, l'agitation, le tapage des œuvres modernes. L'ordre intime, qu'une conception lente et désintéressée peut seule produire, y fait défaut le plus souvent. Elles ont plus de variété que d'unité; plus d'intentions philosophiques que de conviction dramatique.
Aristophane n'a donc pas tort absolument, quoique son parti pris soit de mettre en lumière et même d'exagérer les défauts d'Euripide. Et, dès Euripide en effet, bien qu'il ait été surnommé _le plus tragique des poëtes_, la tragédie avait décliné.
Elle avait décliné comme tragédie, par cela même qu'elle avait grandi comme prédication; elle avait décliné en tant qu'œuvre religieuse, par cela même qu'elle avait grandi en tant qu'œuvre philosophique et, comme on dirait aujourd'hui, révolutionnaire.
Le poëte comique prend donc Eschyle et Euripide comme les deux types opposés.
Avec une foule de citations et de parodiés, dans un long débat qui occupe toute la seconde moitié de la pièce et qui dure près de sept cents vers (la pièce entière en a quinze cent trente-trois), il fait tour à tour un pastiche du style de l'un et de l'autre tragique.
C'est de cette manière indirecte qu'il critique aussi dans Eschyle quelques artifices de composition: par exemple, les personnages longtemps silencieux qu'il met dans ses tragédies, pour étonner le spectateur; ou quelques excès de style, tels que ses métaphores extraordinaires, chevauchant parfois les unes sur les autres. Mais, encore une fois, on sent, à travers ces critiques et ces moqueries légères, qu'il l'admire, qu'il l'estime, qu'il l'aime, pour son patriotisme, pour son souffle héroïque, pour son esprit profondément moral et religieux.
ESCHYLE.
Mon cœur bouillonne d'indignation, d'avoir à disputer contre un tel adversaire! Mais je ne veux pas qu'il me croye désarmé. Réponds-moi donc, qu'admire-t-on dans un poëte?
EURIPIDE.
Les habiles conseils qui rendent les concitoyens meilleurs.
ESCHYLE.
Eh bien! si, au contraire, tu les as pervertis, et si de généreux, tu les as rendus lâches, quel traitement crois-tu mériter?
DIONYSOS.
La mort; je réponds pour lui.
ESCHYLE.
Vois donc quels hommes grands et braves je lui avais laissés: ils ne fuyaient pas les charges publiques; ce n'étaient pas, comme aujourd'hui, des fainéants, des fourbes, des charlatans; ils ne respiraient que lances, javelots, casques empanachés, cuirasses, jambards! C'étaient des corps hauts de quatre coudées, des âmes doublées de sept peaux de taureau!
EURIPIDE.
Gare à moi! il va m'écraser sous son avalanche d'armures.
DIONYSOS, _à Eschyle_.
Par quel moyen les avais-tu rendus si braves et si généreux? Dis-le, Eschyle, mais contiens ta colère.
ESCHYLE.
C'est avec une tragédie toute pleine de l'esprit de Mars[183].
DIONYSOS.
Laquelle?
ESCHYLE.