Chapter 18
Euripide fait du théâtre une tribune, d'où il prêche les maximes nouvelles. Il bouleverse sans scrupule les vieilles légendes hiératiques, les traditions vénérées. Les personnages de la tragédie d'autrefois, ces demi-dieux, hauts de quatre coudées, il les force à descendre, il les abaisse au niveau de l'humanité. De l'idéal, la tragédie tombe au réel. Les dieux mêmes, ne sont plus pour lui que des machines à prologue ou à épilogue. Le langage suit cette décadence des personnages. Pour le rendre plus populaire et plus humain, le poëte dialecticien en altère la forme austère et sacrée; il le brise pour l'assouplir. Il ouvre la porte du théâtre tragique à une foule de mots profanes, «babillards et chétifs.» La tragédie se rapproche de la comédie. Elle fait allusion à l'événement du jour: elle parle guerre, s'il y a guerre; elle attaque un usage qui déplaît à l'auteur. Sûr de charmer les Athéniens, ou de piquer leur curiosité, Euripide dénature le spectacle tragique: au lieu d'une leçon élevée, d'un enseignement indirect mais général, s'adressant à tous les âges, il en fait une œuvre de critique, de polémique ou de fantaisie, comme la comédie elle-même. Il mêle à son _Andromaque_ une pointe de satire littéraire sur les collaborateurs, dont il savait par expérience les inconvénients de diverse sorte; à son _Électre_ et à ses _Phéniciennes_, la critique des œuvres d'Eschyle sur le même sujet (_les Choéphores, les Sept chefs_). Dans la même _Andromaque_, il s'élève contre un décret qui, à ce que l'on croit, permettait, depuis les désastres de la guerre, le mariage avec deux femmes (ce qui expliquerait que Socrate, comme on l'a dit, en ait eu deux). Enfin, il transporte au théâtre les discussions de l'Agora, et, amenant le peuple à se déjuger, lui fait parfois condamner sur la scène ce qu'il a approuvé ailleurs.
Par là encore la tragédie, telle que la faisait Euripide, empiétait sur la comédie. Il était naturel qu'Aristophane défendît le domaine de celle-ci, ses priviléges et ses franchises.
Plus les Athéniens goûtaient Euripide, plus Aristophane l'attaquait; mais plus aussi il devait déployer d'habileté, d'esprit, de verve dans ses attaques, pour les faire accepter et pardonner.
C'est l'admiration du public athénien pour Euripide qu'il a voulu parodier dans cet enthousiasme de tous les gueux des enfers en faveur du poète qui vient d'y arriver.--Le poète Philémon se serait pendu, disait-il, s'il eût été certain de revoir Euripide aux enfers.
Remettons-nous bien en mémoire à quel moment paraissent _les Grenouilles_.
Euripide mort, à la cour d'Archélaos, roi de Macédoine, les Athéniens envoient une ambassade à ce prince pour lui redemander le corps de leur poète; Archélaos revendique pour sa patrie l'honneur de le posséder: on se dispute Euripide après sa mort, comme on se l'était disputé pendant sa vie. Athènes entière, Sophocle en tête, qui allait mourir presque aussitôt après son illustre rival, prend le deuil autour du cénotaphe qu'on élève aux restes absents du poète adoré... Au milieu de ce concert de louanges et de regrets, une voix s'élève pour protester en ricanant, c'est la voix d'Aristophane.
Convenez que la situation est singulière, et que les attaques d'Aristophane contre Euripide dans un pareil moment dénotent une conviction ardente.--Que ce soit son excuse.
Mais quelle sera celle de ce peuple qui tour à tour et presque en même temps admire, adore, encense le grand poète tragique, le philosophe du théâtre, rend à sa mémoire les honneurs suprêmes avec autant d'enthousiasme que de douleur, dispute ses restes à un roi;--et qui tout de suite, ô mobilité,--athénienne, populaire, humaine!--est prêt à rire, avec le poète insulteur, toutes les injures prodiguées à son dieu!
Telle est l'humanité dans tous les temps et dans tous les pays, à Athènes, à Paris.
* * * * *
Le sujet de la comédie des _Grenouilles_ est une querelle littéraire entre Eschyle et Euripide se disputant, dans les Enfers, le trône tragique.--Mais cette scène, malgré la simplicité extrême de l'art grec, n'eût pas suffi pour faire une comédie: aussi est-elle précédée d'une introduction très-divertissante qui forme à elle seule une longue odyssée de fantaisie: le Voyage de Bacchus aux Enfers. C'est la première moitié de la pièce.
La plupart des pièces d'Aristophane, _les Acharnéens_, _Plutus, les Guêpes_, et à présent les _Grenouilles_, et tout à l'heure, _les Oiseaux_, se présentent comme divisées en deux parties.
Le reste de la comédie des _Grenouilles_ est, si l'on peut ainsi parler, un feuilleton de critique dialogué et mis en scène qui fait penser à _la Critique de l'École des Femmes_, mais avec la différence du temps, du genre et de tout le merveilleux bizarre que comportait l'ancienne comédie. D'ailleurs, outre que le débat, malgré sa vivacité, n'est pas aussi évidemment personnel de la part d'Aristophane contre Euripide, qu'il l'est de la part de Molière contre Boursault, la doctrine morale dans la pièce grecque l'emporte sur la critique littéraire; c'est le contraire dans la pièce française.
Eschyle mort, Euripide mort, Sophocle mort, Agathon retiré chez Archélaos (il semble que la cour d'Archélaos fût pour les poëtes athéniens à peu près comme la cour du roi de Prusse pour les philosophes français du dix-huitième siècle, ou comme la Russie pour les comédiens et les artistes de notre temps), la poésie tragique semblait morte ou exilée avec eux. Aristophane suppose que Bacchus, dieu du théâtre, ennuyé de ne plus voir que de mauvaises pièces à Athènes, prend le parti d'aller aux Enfers chercher quelque ancien poëte digne de célébrer ses Fêtes: il veut en ramener Euripide.
Voilà déjà une parodie de la tragédie de _Sémélé_, dans laquelle Bacchus descendait aux Enfers pour y chercher sa mère. À peu près de même dans les _Démoï_ d'Eupolis, pièce dont le chœur était composé d'habitants des _dèmes_ d'Athènes, Myronidès, général célèbre au temps de Périclès et qui lui survécut, allait aux Enfers rechercher un des anciens généraux d'Athènes dégénérée, il en ramenait Solon, Miltiade, Aristide et Périclès.
* * * * *
Pour ce périlleux voyage, Bacchus, Dionysos, le dieu vermeil, joufflu, ventru, fanfaron, gourmand, poltron, a pris l'attirail d'Hercule, la massue, la peau de lion.--Phérécrate avait fait aussi un _Faux Hercule_. Ménandre en donna un également.
Le voilà parti, ce Bacchus-Hercule, brave comme Sganarelle dans son armure, c'est-à-dire tremblant au moindre bruit, fort empêché et fort gêné dans son accoutrement de héros.
Son esclave Xanthias l'accompagne, monté sur un âne, comme le Silène de Plaute, ou comme Sancho Pança à la suite de Don Quixote. Il porte le bagage de son maître.
Dionysos frappe à la porte d'Hercule, qui autrefois, par l'ordre de son frère Eurysthée, était descendu aux Enfers pour y aller chercher Cerbère[163]: il lui demande, à lui qui a fait ce voyage, des indications et des renseignements, les chemins, les stations, les hôtelleries, les ports, les auberges sans punaises, les boulangeries, les cabarets, les maisons de plaisir, et enfin la route la plus courte pour aller aux Enfers, une route qui ne soit ni trop chaude ni trop froide.
HERCULE.
La plus courte? C'est celle de la corde et de l'escabeau. Va te pendre!
DIONYSOS.
Tais-toi: ta route me suffoque.
HERCULE.
Il y a aussi un sentier très-court et très-battu: celui qui passe par le mortier[164].
DIONYSOS.
C'est la ciguë que tu veux dire?
HERCULE.
Tout juste!
DIONYSOS.
Ce chemin-là est froid et glacial. On s'y gèle tout de suite les jambes[165].
HERCULE.
Veux-tu que je t'en dise un très-rapide et qu'on descend très-vite?
DIONYSOS.
Ah! de grand cœur! je n'aime pas les longues marches.
HERCULE.
Va au Céramique.
DIONYSOS.
Et puis?
HERCULE.
Monte au haut de la tour.
DIONYSOS.
Pour quoi faire?
HERCULE.
Aie les yeux sur la torche au moment du signal[166]; et quand les spectateurs crieront de la lancer, alors lance-toi.
DIONYSOS.
Où?
HERCULE.
En bas.
DIONYSOS.
Mais je me briserai le crâne. Merci de ta route. Je n'en veux pas.
HERCULE.
Mais laquelle donc?
DIONYSOS.
Celle que tu as suivie jadis.
HERCULE.
Ah! le trajet est long. D'abord tu arriveras sur le bord d'un vaste et profond marais.
DIONYSOS.
Et comment le franchir?
HERCULE.
Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque, moyennant deux oboles.
DIONYSOS.
Quel pouvoir ont partout les deux oboles[167]!
Après cela, il apercevra une multitude de serpents et de monstres effroyables; puis, un bourbier épais, et un torrent _fangeux_,--de la même _fange_ dont parle Dante en un certain endroit de son _Enfer_.--Plus loin, enfin, il entendra un doux concert de flûtes, il verra luire une belle lumière, et, parmi des bosquets de myrte, il rencontrera des troupes bienheureuses d'hommes et de femmes.--Qui sont ces bienheureux?--Les initiés;--c'est-à-dire ceux et celles qui ont eu part aux mystères de Cérès à Éleusis, et qui, selon la foi du temps, jouissaient après leur mort d'une sorte de béatitude.
Ceux-là lui donneront tous les autres renseignements nécessaires: car ils demeurent tout près de là; sur la route même qui conduit au palais de Pluton.
Dionysos en sait assez long pour la première moitié de son voyage: il repart avec Xanthias.
* * * * *
Ce voyage qui se fait sur la scène même est quelque chose d'assez fantastique. On peut croire que le décor se modifiait une ou deux fois sous les yeux des spectateurs, mais d'une manière fort simple et fort élémentaire probablement: on n'en était pas à simuler, comme dans nos féeries, la marche du personnage en faisant marcher en sens inverse le paysage représenté au fond de la scène. Au reste, ce genre d'illusion était peut-être celui dont les Grecs, et surtout les Athéniens, se souciaient le moins. L'imagination du spectateur suivait très-volontiers celle du poète, et, guidée par ses rares indications, faisait presque tous les frais du décor.--Il n'en sera guère encore autrement du temps de Shakespeare en Angleterre, et en France au dix-septième siècle.--Comme le remarque fort bien M. Vitet, dans ses études sur l'art et le théâtre antiques, «plus les peuples ont d'imagination et de fraîcheur d'esprit, moins ils demandent à leur théâtre un système de décors rigoureusement imitatifs. Voyez les enfants! ils se figurent ce qu'ils veulent voir; ils transforment tout à plaisir: Un bâton sur l'épaule, et les voilà soldats! Un bâton qu'ils enfourchent, les voilà cavaliers! Ainsi des peuples jeunes. Ils ont les yeux dociles et complaisants. Pour se passer de nos décors modernes, il faut ou la jeunesse ou le raffinement de l'esprit. Dans nos salons, dans nos châteaux, on joue la comédie, on la joue sans coulisses et sans toile de fond: un simple paravent fait l'affaire. C'était un paravent de marbre que la décoration du _proscenium_ antique.»
* * * * *
L'indolent Xanthias, qui porte au bout d'un bâton le léger bagage de son maître, se plaint du poids de son paquet. On ne sait trop pourquoi il le porte lui-même, puisqu'il peut le faire porter à son âne,--à moins que ce ne soit exprès pour donner lieu à un assaut de subtilités dans le goût des tragiques et particulièrement d'Euripide:
DIONYSOS.
Quel excès d'insolence et de mollesse! Moi, Dionysos, fils de la Bouteille, je vais à pied et me fatigue, tandis que je donne à ce drôle une monture, afin qu'il soit à l'aise et n'ait rien à porter...
XANTHIAS.
Est-ce que je ne porte rien?
DIONYSOS.
Comment porterais-tu puisque tu es porté?
XANTHIAS.
Oui, mais je porte ce paquet.
DIONYSOS.
Comment?
XANTHIAS.
Comment? Avec bien de la peine!
DIONYSOS.
N'est-ce pas l'âne qui porte le paquet que tu portes?
XANTHIAS.
Non, certes, ce n'est pas l'âne qui porte ce que je porte.
DIONYSOS.
Mais, comment est-ce toi qui portes, puisque c'est toi qui es porté?
XANTHIAS.
Je n'en sais rien; mais j'ai mal à l'épaule.
DIONYSOS.
Eh bien! puisque tu dis que l'âne ne te sert de rien, à ton tour, prends-le sur ton dos et porte-le, pour voir!...
Xanthias propose à son maître de faire marché avec quelqu'un des morts qui s'en vont par là aux Enfers, pour lui donner son paquet à porter. Bacchus y consent.
DIONYSOS.
Eh! justement, en voilà un qu'on mène!... Holà, hé! l'homme! le mort! c'est à toi que je parle: dis donc, veux-tu porter notre bagage aux Enfers?
LE MORT.
Comment est-il gros?
DIONYSOS.
Le voici.
LE MORT.
Tu me payeras deux drachmes.
DIONYSOS.
Oh! c'est trop cher.
LE MORT.
Porteurs, continuez votre route.
DIONYSOS.
Un moment, l'ami: on peut s'arranger.
LE MORT.
À moins de deux drachmes, pas un mot.
DIONYSOS.
Allons, neuf oboles!
LE MORT.
J'aimerais mieux revivre!
Xanthias trouve ce mort impertinent et reprend son paquet.
* * * * *
Nos deux voyageurs arrivent au marais de l'Achéron. Charon est là avec sa barque. Mais il refuse de passer Xanthias, qui est esclave et ne s'est point racheté en combattant à la bataille des Arginuses[168]. Xanthias, est donc forcé de faire à pied le tour du marais: il quitte la scène.
Bacchus entre dans la barque. Les grenouilles du marais accompagnent sa traversée de leurs coassements. De là le titre de la pièce.--Deux poëtes, Magnès et Callias, l'un certainement avant Aristophane, l'autre soit avant, soit après, car Callias était précisément contemporain d'Aristophane, avaient aussi composé des comédies intitulées _les Grenouilles_.
On croit que le chœur des Grenouilles devait être caché sous le _proscenium_ (comme qui dirait, chez nous, dans le trou du souffleur), tandis que Caron et Bacchus, assis dans la barque, ramaient dans l'orchestre.
Il faut entendre cette poésie pleine de bizarrerie et de grâce, et y ajouter, en imagination, la musique qui l'accompagnait.
CHARON.
Rame avec moi. Tu vas entendre les chants les plus doux.
DIONYSOS.
Quels chants?
CHARON.
Des grenouilles à voix de cygnes: c'est admirable.
DIONYSOS.
Allons! commande la manœuvre!
CHARON.
Oop, op! Oop, op!
LES GRENOUILLES.
Brékékékex, coax, coax! Brékékékex, coax, coax! Filles des eaux marécageuses, unissons nos accents aux sons des flûtes; chantons nos chants harmonieux, coax, coax, ces chants dont nous saluons le dieu de Nysa, Dionysos, fils de Jupiter, le jour de la fête des marmites, lorsque la foule, enivrée du cômos, se presse vers notre temple du marais[169]. Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Moi, je commence à avoir mal aux fesses, ô coax, coax! mais cela vous est bien égal!
LES GRENOUILLES.
Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Crevez donc avec votre coax! Coax, coax, rien que coax!
LES GRENOUILLES.
Oui, vraiment, faiseur d'embarras! Nous sommes chéries des muses à la lyre mélodieuse, et de Pan aux pieds de corne, qui se joue à faire chanter les roseaux, les roseaux de nos marécages! C'est aussi avec nos roseaux qu'Apollon, dieu de la musique, fait le chevalet de sa lyre: aussi sommes-nous aimées de ce dieu! Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Moi, j'ai des ampoules, et le derrière en sueur; et lui aussi bientôt, à force de trimer, dira...
LES GRENOUILLES.
Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Race de braillardes, finirez-vous?
LES GRENOUILLES.
Au contraire, nous redoublerons nos chants; si jamais dans les jours pleins de soleil nous les avons fait retentir en sautant et nous élançant parmi le souchet et la pimprenelle, ou si, fuyant la pluie de Jupiter, nous avons, du fond de l'étang, mêlé nos voix au bruit des gouttes bouillonnantes. Brékékékex, coax, coax!
Dans ce passage l'imagination d'Aristophane se montre à la fois sous ses deux aspects. Quelle poésie neuve, charmante et fraîche! Et quelles ordures en même temps! Ce serait mal étudier Aristophane que de cacher tous ses vilains côtés.
La pièce, cependant commençait par une sorte de protestation contre l'usage de ces bouffonneries grossières, et par une critique assez dédaigneuse des poëtes comiques, Phrynichos, Lysis, Amipsias, qui ne rougissaient pas d'y avoir recours: Aristophane a donc bien vite oublié sa belle morale.
Corneille et Molière, à leur tour, se vantent à peu près de même, d'avoir épuré le théâtre, et ont pourtant des mots qui nous étonnent. Qu'est-ce que cela prouve? Que tout est relatif; et les bienséances plus que tout le reste. Tous les vingt-cinq ou trente ans environ, on met au rang-quart un certain nombre de mots devenus malséants: on les remplace par d'autres, moins colorés, que l'usage éclaire peu à peu; et, quand ils sont tout-à-fait éclaircis, on les rejette à leur tour. Sur certaines idées ou sur certains faits la bienséance met un voile, que le temps lève peu à peu et qu'on remplace par un autre. Et ainsi de suite indéfiniment. La grossièreté gratuite est de plus en plus refoulée. La pudeur va toujours montant,--et l'hypocrisie avec la pudeur...--Où est la limite de l'une et de l'autre?
* * * * *
Bacchus, ayant traversé le marais, retrouve Xanthias qui a fait le tour; ce qui peut-être dérange un peu la géographie traditionnelle des enfers. C'est pour cela sans doute qu'Aristophane a fait du fleuve Achéron un marais: afin qu'on puisse le tourner. L'Achéron ordinairement est présenté comme un fleuve.
Le maître et l'esclave reprennent leur route. Xanthias est d'avis de presser le pas: car ce doit être ici la région des monstres effroyables annoncés par Hercule.
XANTHIAS.
Par Jupiter! j'entends du bruit!
DIONYSOS, _tremblant._
Où, où?
XANTHIAS.
Par derrière.
DIONYSOS.
Va derrière!
XANTHIAS.
Non, c'est par devant.
DIONYSOS.
Passe devant!
L'esclave et le maître tremblent à qui mieux mieux,--quoique Bacchus essaye de faire le brave, à cause de la peau de lion:--c'est proprement, en cet endroit, la comédie du faux Hercule.
Ils ne sont pas au bout de leurs transes. «Voyager, disait le spirituel directeur de Port-Royal, M. de Sacy, c'est voir le diable habillé en toutes sortes de façons.» C'est bien le cas plus que jamais, lorsque l'on voyage aux Enfers.
Ils voyent paraître un monstre énorme, épouvantable, qui prend toutes sortes de formes: bœuf, mulet, femme, chien tour à tour. C'est Empuse, un des spectres que la redoutable Hécate envoyait aux hommes pour les effrayer. Ce monstre fantastique a le visage en feu, une jambe d'airain et une jambe d'âne.
Dionysos, dans sa frayeur, se recommande à son prêtre,--qui occupait une des places réservées, au premier rang des spectateurs.--Cette suspension de la fiction dramatique, ce mélange de la fable avec la réalité, fait rire pourvu qu'on n'en abuse pas.--«Prêtre! lui dit-il, sauve-moi, pour que je puisse boire avec toi!»
Xanthias, de son côté, invoque son maître sous le nom d'Hercule, dans l'espoir d'effrayer le monstre. Bacchus lui impose silence, et bravement se cache, jusqu'à ce que le fantôme ait disparu.
* * * * *
Alors ils entendent le son des flûtes, et sentent l'odeur des torches mystiques, qui indiquent l'approche des initiés.
Ces initiés forment le chœur, le véritable chœur de la pièce: celui des grenouilles n'est qu'accessoire, quoiqu'il donne son nom à la comédie.
On croyait que les initiés, au sortir de la vie terrestre, jouissaient d'un sort plus heureux que le commun des mortels.
Sur les mystères eux-mêmes, si le secret des rites grecs a été gardé scrupuleusement, on peut,--comme le conjecture M. Morel[170],--juger de ce qu'ils devaient être par ceux qui se pratiquaient dans les temples d'Isis. «Le culte de cette déesse fut de bonne heure transporté des rives du Nil sur les plages helléniques et imité en partie.» Probablement, dans les cérémonies d'Éleusis comme dans celles de l'Égypte, le _myste_ traversait des épreuves multipliées: «il fallait rester intrépidement dans les ténèbres, au milieu de bruits effroyables et inconnus, passer de l'obscurité à la lumière la plus éclatante, affronter l'eau, le feu, les poignards, les menaces de spectres sanglants. Puis, le front ceint du diadème, le corps enveloppé d'une robe semée d'étoiles d'or, l'hiérophante couronnait enfin la vertu de l'adepte, et le déclarait reçu au nombre des initiés parfaits, des _époptes_ ou voyants, et, dans de symboliques représentations, toujours accompagnées de chœurs et de danses, on lui expliquait les plus sublimes lois de la société et de la nature. Le dogme des récompenses et des peines dans une autre vie, l'immortalité de l'âme, ainsi que l'unité de Dieu, principal enseignement des Mystères éleusiniens, surtout des grands Mystères, était réservé peut-être à ceux qui étaient parvenus au dernier degré de l'initiation, aux époptes, et dramatisé avec tout l'appareil des joies de l'Élysée et des châtiments du Tartare. Pour que ce spectacle ne fût pas stérile, il fallait enseigner aussi l'efficacité de l'expiation: «Par elle, dit Ovide dans son poëme des _Fastes_, tout crime, toute trace du mal sont effacés. Cette opinion vient de la Grèce, où le criminel, après les cérémonies lustrales, semble dépouiller son forfait.» Les rapports que les Mystères établissaient entre l'homme et Dieu étaient d'un ordre si élevé, d'un effet si consolant, que, suivant le commentateur ancien d'Aristophane, tout habitant d'Athènes aurait regardé comme un malheur de mourir sans s'être fait initier.
«Heureux, dit un fragment de Pindare, le mort qui descend sous la terre ainsi initié! car il connaît le but de la vie, il connaît le royaume donné par Jupiter.»--«Les initiations, dit Cicéron (_Des Lois_, II, 4), n'apprennent pas seulement à être heureux dans cette vie, mais encore à mourir avec une meilleure espérance.»--Dans l'_Hymne à Cérès_, qui se trouve parmi les poëmes dits homériques, nous lisons ce passage: «La déesse... leur enseigne à tous les orgies (les divins Mystères), choses saintes qu'il n'est permis ni de transgresser, ni d'apprendre, ni de révéler indiscrètement: un pieux respect s'y oppose. Mais heureux sur la terre les hommes qui les ont vus! Celui qui n'y a point de part et qui n'est pas initié n'aura jamais un sort égal au leur quand il sera descendu dans l'humide séjour des ténèbres.»
Le chœur proprement dit de la comédie que nous étudions est donc un chœur de bienheureux initiés, dont les paroles et les chants semblent appartenir en effet à un monde autre que la terre, à une sorte de paradis hellénique:
Iacchos! toi qu'on adore en ce séjour! Iacchos, ô Iacchos! Viens parmi les apôtres sacrés de tes mystères, mener leurs danses sur la prairie! Qu'autour de ta tête se balancent en épaisse couronne les rameaux de myrte chargés de fruits! Que ton pied hardi marque la mesure de cette danse libre et joyeuse, de cette danse pure et pleine de grâces, chérie des saints initiés!
Et, comme il faut toujours que chez Aristophane le burlesque se mêle au gracieux, à cet endroit Xanthias s'écrie: «O vénérable et très-honorée fille de Cérès, quel délicieux parfum de chair de porc!»--Sur quoi Bacchus l'apostrophe en ces termes: «Ne peux-tu donc rester tranquille, une fois que tu sens quelque tripe?»--Puis le chœur recommence, plus suave et plus frais encore:
Réveille l'éclat des torches ardentes, en les agitant dans tes mains, Iacchos, ô Iacchos, astre brillant des nocturnes mystères! La prairie étincelle de mille feux; le jarret des vieillards s'agite: ils secouent le poids des années et des soucis, pour prendre part à tes solennités; et la jeunesse amie des danses bondit, ô bienheureux, à la suite de ton flambeau, sur les prés où luisent les fleurs pleines de rosée.