Chapter 15
Oh, oh! si les femmes ont du sens, tu ne dîneras pas sans avoir contribué!
LE DEUXIÈME CITOYEN.
Mais je contribuerai!
LE PREMIER CITOYEN.
Quand cela?
LE DEUXIÈME CITOYEN.
Oh! je ne serai pas le dernier!
LE PREMIER CITOYEN.
Comment?
LE DEUXIÈME CITOYEN.
Il y en aura de moins pressés que moi!
LE PREMIER CITOYEN.
En attendant, tu vas dîner.
LE DEUXIÈME CITOYEN.
Que veux-tu? il faut que les hommes de sens prennent part comme ils peuvent à la chose publique.
Et il va prendre part, en effet, et la plus grosse part possible.--Cette scène n'est-elle pas de tous les temps?
* * * * *
Nous venons de voir comiquement mettre en pratique la première partie de la Constitution nouvelle, celle qui regarde la communauté des biens; le poëte met ensuite en action celle qui concerne la communauté des femmes,--point déjà touché dans la scène entre Praxagora et son mari;--quant à la communauté des enfants, elle a été incidemment touchée aussi, et cela presque dans les mêmes termes que chez Platon.
Une série de scènes parfois licencieuses, souvent gracieuses et toujours comiques, nous montre trois vieilles femmes successivement disputant à une jeune fille la possession d'un beau jeune homme;--ce sont les vieillards de Suzanne retournés, ou la femme de Putiphar multipliée en trois personnes.--La première vieille s'écrie:
Qu'il vienne à mes côtés, celui qui veut goûter le bonheur! Ces jeunes filles n'y entendent rien: il n'y a que les femmes mûres pour connaître l'art de l'amour! Nulle ne chérirait comme moi l'amant qui me posséderait! Les jeunes filles sont des coquettes!
LA JEUNE FILLE.
Ne dis pas de mal des jeunes filles! c'est dans les lignes pures de leurs jambes fines et de leur jeune sein que fleurit la volupté; mais toi, vieille, tu es là étalée et embaumée comme pour tes funérailles, amante de la mort!
La vieille cependant tient bon, ayant la loi pour elle: «Les femmes ont décidé que, si un jeune homme désire une jeune fille, il ne pourra la posséder qu'après avoir satisfait une vieille.» _Dura lex, sed lex_! La vieille, à cheval sur son droit, prétend user, et en long et en large, du bénéfice que la loi lui confère. Pas moyen de lui échapper! Cruelle vieille! il faut en passer par là! pauvre jeune homme!
En vain la belle fille vient en aide au garçon, et continue d'apostropher la vieille qui se cramponne à lui: «Allons donc, vieille! il est trop jeune pour toi; tu serais sa mère! songe à Œdipe[121]!»
En vain aussi le jeune homme déclare qu'il n'a pas besoin de vieux cuir.--S'échappant des mains de la première vieille, il tombe dans celles de la seconde, et de celle-ci dans la troisième: c'est pis que Charybde et Scylla, ici il y a trois monstres et trois gouffres!
LA DEUXIÈME VIEILLE.
C'est moi qu'il doit suivre, d'après la loi!
LA TROISIÈME VIEILLE.
Non pas, c'est moi: c'est la plus laide!
Et elle l'entraîne. L'autre tire de son côté. Le jeune homme, tiré à trois vieilles, est peu s'en faut, écartelé: premier supplice, qui n'est que le prélude de l'autre. La troisième vieille, et la plus effroyable, l'emporte enfin, sur les deux premières, conformément à la loi.
* * * * *
La pièce se termine, comme d'ordinaire, par une bombance générale, à laquelle on invite plaisamment les spectateurs: «Vieillards, jeunes gens et enfants, le dîner est prêt pour tout le monde sans exception,... si l'on s'en va chez soi.»
* * * * *
Le poète, paraissant demander grâce pour son excessive liberté--d'imagination, de paroles et d'actions,--ajoute, par la voix du coryphée, une adroite requête au public et aux juges du concours dramatique: «Que les sages me jugent sur ce que j'ai dit de sage, les fous sur ce que j'ai dit de fou; je me soumets ainsi au jugement de tous.»
Puis le chœur de femmes se sépare en deux demi-chœurs, qui bondissent, poussant des cris de joie et de triomphe: «Courons nous mettre à table! les autres mangent déjà! Sautons en l'air, ohé! évohé! allons manger! Evohé, ohé! célébrons la victoire! ohé, ohé, ohé, ohé!»
C'est par ces cris, et par une sorte de ballet, comme toujours, que se terminait la comédie.
* * * * *
En résumé,--passons sur la licence, inséparable des fêtes du dieu du vin,--est-il possible de mettre plus d'entrain et de gaieté dans la critique d'une utopie socialiste?
Encore avons-nous dû omettre toutes sortes de joyeusetés où éclate impétueusement la fantaisie d'Aristophane, qui n'a d'égale que celle de Rabelais ou celle de Shakespeare. Pour ne citer qu'un seul détail, le menu du repas public est donné en six vers qui ne font qu'un seul mot; mais ce seul mot énumère tous les mets, et ces noms de mets sont soudés ensemble et forment soixante-dix-sept syllabes! Je le transcris, pour en donner l'idée:
Lepadotemachoselachogaleo-- Cranioleipsanodrimypotrimmato-- Silphioprasomelitocatakechymeno-- Kichlepicossyphophattoperistera-- Lectryonoptenkephalokinclope-- Leiolagôosiraiobaphétraganopterygôn.
Ouf!... Un tel mot vaut un discours; c'est une carte de restaurateur; cela signifie à peu près:
«Huîtres, salaisons, turbots, têtes de squales, silphium à la sauce piquante, assaisonné de miel, grives, merles, tourterelles, crêtes de coq grillées, poules d'eau, pigeons, lièvres cuits au vin, tendons de veau, ailes de volaille.»
Pour dire un pareil mot tout d'une haleine, il faudrait être Grandgousier, Gargamelle ou Gargantua. Il me rappelle les chefs-d'œuvre de la gastronomie allemande et particulièrement les principes de la composition du _Saucissenkartoffelbreisauerkrautkrantzwurst_. Formidable couronnement de l'édifice culinaire allemand, ce mets est surmonté d'une guirlande de boudins et d'andouilles; une corniche de choucroute, entrelacée de betteraves confites au sel, forme un anneau qui repose sur une coquille de saucisses et de saucissons fumés et rôtis sur le gril. Des ornements, imitant lourdement le travail des orfèvres, contournent la coquille et sont composés de sept espèces de boudins, pour les noms desquels nous renvoyons le lecteur au fameux _Kochbuch_, composé par un professeur de chimie de Heidelberg. Une purée de pois, flanquée de boules de pommes de terre, s'agite à la base du mets, qui s'élève magistralement assis sur une vaste croûte de pâté. Il est arrosé de haut en bas avec de l'eau-de-vie de pommes de terre, et enduit d'une couche épaisse de sirop de groseilles. Puis, on l'allume et on le place flambant sur la table.
Il y a aussi un Noël populaire de la Bresse qui pourrait être cité ici (Voir les _Chansons populaires des provinces_ de France, notices par Champfleury, p. 41 et 42).
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En somme, la comédie des _Femmes à l'Assemblée_ nous fait voir une fois de plus qu'il n'y a point d'idée si sérieuse que la comédie ne puisse atteindre, pour la faire tomber sous le ridicule, ou la contrôler par la raillerie, ou la faire triompher par le bon sens.
PLUTUS.
Plutus, en grec _Ploutos_, c'est à dire _Richesse_, mais Richesse au masculin, le bonhomme Richesse; c'est quelque chose comme le seigneur Capital, qu'on a, de notre temps, mis sur la scène; ou le dieu Trésor chez les Latins.
Plutus, dieu des richesses, était au nombre des dieux infernaux, parce que les richesses se tirent du sein de la terre[122]. Selon Hésiode, il était fils de Cérès: l'agriculture est, en effet, la première source des richesses. On le représentait ordinairement sous la forme d'un vieillard aveugle, boiteux et ailé, venant à pas lents, mais s'en retournant d'un vol rapide, et tenant une bourse à la main. À Athènes, la statue de la Paix tenait sur son sein Plutus enfant, symbole des richesses dont la Paix est la mère.
La pièce de Plutus est une satire économique et une allégorie morale. Le poëte, ayant critiqué dans la pièce précédente le système de la communauté des biens, aborde dans celle-ci une autre question qui touche de près à la première ou qui est une autre face du même problème, celle de la répartition des richesses. «Ne semble-t-il pas,--dit Chrémyle, qui est, après Plutus, le premier personnage de la pièce,--ne semble-t-il pas que tout soit extravagance ou plutôt démence dans le monde, à voir le train dont il va? Une foule de méchants jouissent des biens qu'ils ont acquis par l'injustice, tandis que les plus honnêtes gens sont misérables et meurent de faim.»
Cette pièce est, parmi celles qui nous restent d'Aristophane, la seule appartenant à la comédie _moyenne_, période de transition entre l'_ancienne_ et la _nouvelle_[123]. Nous n'en avons de lui aucune qui appartienne à la comédie _nouvelle_.
Après la victoire remportée par les Lacédémoniens sur les Athéniens au fleuve de la Chèvre (_Ægos Potamos_), victoire qui mit fin à la guerre du Péloponnèse, Athènes ayant été prise par Lysandre en 404, le gouvernement des Trente, établi sur les ruines de la démocratie, défendit par un décret de mettre désormais sur la scène les événements contemporains, de désigner par son nom aucune personne vivante, et de faire usage de la parabase. _Plutus_ avait été représenté pour la première fois en 408, quatre ans avant ce décret, et fut reprise vingt ans après la première représentation, avec les changements nécessaires[124]; la pièce, telle que nous l'avons aujourd'hui, est un composé de ces deux éditions[125].
Au reste, dès la défaite de Sicile, comme on manquait également d'argent pour subvenir aux représentations scéniques et de gaieté pour les animer, on avait déjà réduit le chœur. À plus forte raison, lorsque la constitution politique fut changée, la chorégie disparut avec la démocratie: c'est-à-dire que les citoyens riches, s'il en restait quelques-uns, n'étant plus intéressés à nourrir, faire instruire et habiller magnifiquement des choristes, comme sous le régime démocratique, pour gagner la faveur du peuple et ses voix dans les élections, il en résulta que le chœur, cessant d'être soutenu par les fortunes particulières, et ne l'étant point, ne l'ayant jamais été par le trésor public, devint de plus en plus pauvre et mince, et fut presque réduit à rien. Enfin, la parabase, qui en était la partie vitale, l'âme et l'aiguillon, en ayant été retranchée par ce décret, ce fut la mort du chœur: il disparut. Dans la pièce que nous venons d'analyser, _les Femmes à l'Assemblée_, il n'y a plus de parabase[126]; dans _Plutus_, repris en 388, il n'y a plus ni parabase ni chœur lyrique; il y a seulement quelques vers prononcés par le chœur, c'est-à-dire par le coryphée, dans le dialogue de la pièce. Dans plusieurs endroits est marquée la place où le chœur proprement dit, le chœur lyrique, chantait et dansait, selon la coutume, lors de la première représentation, en 408; mais la place est vide, le chœur n'y est plus.
Ainsi périt la comédie _ancienne_. Et, chose singulière! elle périt parce que les idées d'Aristophane avaient triomphé. En effet, qu'a-t-il soutenu toujours? l'aristocratie et la paix. Et qu'a-t-il combattu toujours? la démocratie et la guerre. Or, sa cause est victorieuse, les faits sont pour lui, la paix est conclue, l'aristocratie triomphe, la démocratie succombe, mais avec elle la liberté, et dès lors l'_ancienne_ comédie. La démocratie revint plus tard avec Thrasybule, mais sans rétablir la liberté du théâtre.
Le poëte comique, ne pouvant plus se prendre aux personnes ni aux choses du temps, est obligé de se borner à la critique philosophique et littéraire, ou à l'allégorie morale et à une sorte d'apologue en action; c'est ce qu'on appelle la comédie _moyenne_, acheminement à la _nouvelle_, qui entreprendra de peindre la vie privée, les mœurs domestiques et les caractères. Pour la comédie en général, ce sera un progrès; pour la comédie grecque, une décadence. En effet, elle cesse d'être un combat, une discussion partiale et brûlante, en même temps qu'un jet lyrique de l'ivresse dionysiaque; elle n'est plus qu'une œuvre littéraire: or ce fut, chez les Grecs, un signe de décadence pour la littérature, quand elle cessa de faire partie de la vie politique et sociale, et qu'elle commença de se prendre elle-même pour fin et pour objet.
Le sort de la tragédie et celui de la comédie, comme le remarque Schlegel d'une manière aussi ingénieuse que juste, furent très-différents: l'une mourut de mort naturelle, et l'autre de mort violente; la tragédie expira, lorsque ses forces se furent peu à peu épuisées et qu'elle ne fut plus en état de se soutenir à son antique hauteur; la comédie fut privée, par un acte du pouvoir suprême, de la liberté illimitée, condition nécessaire de son existence.
Horace, dans l'_Épître aux Pisons_, que l'on nomme communément _Art poétique_, indique cette catastrophe en peu de mots: «À ces poëtes (Thespis et Eschyle) succéda l'ancienne comédie, qui obtint de grands succès; mais la liberté y dégénéra en licence et mérita d'être réprimée par une loi. La loi fut portée, et le chœur se tut honteusement, quand il n'eut plus le pouvoir de nuire.»
Mais cette dernière raison n'est pas la principale. La principale est celle que nous venons de dire: à savoir que la ruine des grandes fortunes, d'une part, et de l'autre la difficulté de trouver des choréges, lorsque l'intérêt politique eut cessé de les exciter, firent d'abord réunir la chorégie comique et la chorégie tragique en une seule _liturgie_[127], qui elle-même bientôt parut trop lourde à ceux que ne stimulaient plus l'ambition et la soif de la popularité. C'est ce qui causa la décadence du théâtre. Les corporations d'acteurs, en se substituant à l'État, soutinrent seules, pendant quelque temps encore, l'art dramatique, ou, pour mieux dire, en prolongèrent la décadence[128].
* * * * *
Ces réflexions étaient nécessaires avant l'analyse de _Plutus_. On ne peut se défendre, en lisant cette comédie, d'une sorte de tristesse: on sent qu'Athènes est humiliée, ruinée; plus de liberté, plus d'argent, plus de joie dans les fêtes de Bacchus! Le poëte comique s'évertue à mériter encore ce titre par des œuvres d'un esprit fin et par des allégories délicates, mais où l'abstraction se fait un peu sentir.
Au reste, si la fantaisie est moins vive, moins impétueuse, moins lyrique dans _Plutus_ que dans les autres comédies d'Aristophane, en revanche elle est plus morale, plus relevée et plus sévère. C'est ce que fera voir l'analyse de la pièce.
Le laboureur Chrémyle, homme de bien et pauvre, s'apercevant que la fortune n'a de faveurs que pour les scélérats et les parjures, les sycophantes, les orateurs vendus, va demander à l'oracle d'Apollon s'il a eu tort de rester honnête homme, et, puisque «pour lui, le carquois de sa vie est épuisé,» s'il ne doit pas songer à faire de son fils un coquin[129], la voie de l'injustice et de l'iniquité paraissant être celle du bonheur.
N'admirez-vous pas comme, dès le début, la question se pose d'une manière à la fois piquante et grave? En même temps, ne croit-on pas déjà sentir un souffle de moralité ésopique ou socratique, je ne sais quel parfum noble et pur, comme une exhalaison prochaine des jardins d'Acadèmos.
Apollon ordonne à Chrémyle de suivre la première personne qu'il rencontrera au sortir du temple, de l'aborder et de l'emmener dans sa maison.
Cette première personne se trouve être Plutus. Il est aveugle. Chrémyle lui demande qui il est. Plutus refuse d'abord de répondre; enfin les menaces de Chrémyle et de son esclave Carion le contraignent à se faire connaître.
PLUTUS.
Je suis Plutus.
CARION.
Toi, Plutus? en cet état misérable!
PLUTUS.
Oui.
CHRÉMYLE.
Quoi! lui-même?
PLUTUS.
Tout ce qu'il y a de plus lui-même!
CHRÉMYLE.
D'où viens-tu donc, en si piteux équipage?
PLUTUS.
De chez Patrocle[130], qui ne s'est pas baigné depuis sa naissance.
CHRÉMYLE.
Et qui est-ce qui t'a rendu aveugle, dis-moi?
PLUTUS.
C'est Jupiter, jaloux des hommes. Quand j'étais jeune, je le menaçai de ne visiter que les gens honnêtes, justes et vertueux; alors il me rendit aveugle, pour m'empêcher de les reconnaître, tant il est jaloux des gens de bien[131]!
CHRÉMYLE.
Cependant les gens de bien et les justes sont les seuls qui l'honorent!
PLUTUS.
C'est vrai.
CHRÉMYLE.
Eh bien donc, si tu recouvrais la vue, tu fuirais les méchants?
PLUTUS.
Sans doute.
CHRÉMYLE.
Tu visiterais les bons?
PLUTUS.
Assurément. Il y a si longtemps que je n'en ai vu!
CHRÉMYLE.
Ce n'est pas étonnant: moi qui vois clair, je n'en aperçois pas non plus!
Et il regarde les spectateurs.
Chrémyle promet à Plutus de le guérir et de lui rendre la vue, s'il consent à demeurer chez lui. Plutus veut rester aveugle, il craint la colère de Jupiter.--«Mais, dit Chrémyle, que serait, au prix de ta puissance, celle de Jupiter et de ses tonnerres, si tu recouvrais la vue, fût-ce peu d'instants?» Et il le lui prouve par une série de questions et de répliques subtiles, qu'on pourrait prendre, par moments, pour une page détachée des dialogues de Platon. Le ton comique se maintient par toutes sortes de plaisanteries et d'allusions aux choses et aux personnes du temps, que le poëte, habilement, entremêle aux subtilités philosophiques. Le dialogue se termine ainsi.
CHRÉMYLE.
Enfin, Plutus, c'est par toi que tout se fait; tu es la seule et unique cause du bien comme du mal; n'en doute pas!
CARION.
À la guerre, la victoire est toujours du côté où tu fais pencher la balance[132].
PLUTUS.
Quoi! à moi seul, je peux faire tant de choses?
CHRÉMYLE.
Et bien d'autres encore! Aussi jamais personne ne se lasse de toi. On se rassasie de tout le reste: d'amour,...
CARION.
De pain,
CHRÉMYLE.
De musique,
CARION.
De friandises,
CHRÉMYLE.
D'honneur,
CARION.
De gâteaux,
CHRÉMYLE.
De gloire,
CARION.
De figues,
CHRÉMYLE.
D'ambition,
CARION.
De bouillie,
CHRÉMYLE.
De pouvoir,
CARION.
De lentilles[133],
CHRÉMYLE.
Mais de toi on ne se rassasie jamais! Qu'on ait treize talents, on désire d'autant plus en avoir seize. Si on atteint ce chiffre, on en veut quarante[134]; sans quoi on ne saurait vivre!
Plutus consent enfin à rester chez Chrémyle, qui, en brave homme et en bon cœur (le caractère se suit bien) invite aussitôt les laboureurs ses voisins à venir partager sa joie. Ce sont eux qui forment le chœur de la pièce.
Pour guérir Plutus de sa cécité, il veut le faire coucher une nuit dans le temple d'Esculape[135]. Comme il s'apprête à l'y conduire, une femme lui barre le chemin; c'est la Pauvreté,--qui ne souffrira pas qu'on essaye de la chasser de partout.--Ici vous sentez un peu l'abstraction. Pourtant l'allégorie est belle, et soutenue avec une éloquence qui fait songer encore à Prodicos, à Xénophon, à Platon et à Socrate.
La Pauvreté leur prouve que, loin d'être l'auteur de tous les maux comme on le croit vulgairement, elle est l'auteur de tous les biens; et que rendre la vue à Plutus, ce serait faire la plus grande des folies: supposé, en effet, que Plutus, la Richesse, se donne à tous également, personne ne voudra plus rien faire; c'est la ruine de l'industrie et du commerce; des sciences, des lettres et des arts. «Qui se souciera de forger le fer? de construire des vaisseaux? de faire des habits? de fabriquer des roues? de tailler le cuir? de faire de la brique? de blanchir, de corroyer; de labourer la terre pour en tirer les dons de Cérès,--si l'on peut vivre sans travailler, dans une oisiveté parfaite?»
Un phalanstérien aurait réponse prête: la théorie du travail attrayant;--réponse plus spécieuse que solide, et qui compte sans _la papillonne_ du même système, autrement puissante que _la cabaliste_! Le travail attrayant est sujet au caprice, et le caprice ne permet pas d'accomplir des œuvres ardues, surtout des travaux plats et monotones, comme ceux dont se compose la vie quotidienne de la plupart des hommes. L'héroïsme d'une minute est plus facile que le travail suivi, le dévouement quotidien, obscur.
Le bonhomme Chrémyle ne répond guère plus solidement.
CHRÉMYLE.
Tu radotes! tous ces travaux, nos serviteurs nous les feront.
LA PAUVRETÉ.
Où donc trouveras-tu des serviteurs?
CHRÉMYLE.
Nous en achèterons avec de l'argent.
LA PAUVRETÉ.
Et qui donc d'abord voudra vendre, si tout le monde a de l'argent?... Il te faudra donc labourer, bêcher, te livrer à toutes sortes de travaux: ta vie sera bien plus pénible qu'elle ne l'est aujourd'hui.
CHRÉMYLE.
Que ce présage retombe sur ta tête!
LA PAUVRETÉ.
Tu n'auras plus, ni lit pour te coucher, où en trouveras-tu? ni tapis, qui voudra en faire, s'il a de l'or? ni parfums pour la toilette de ta jeune femme, ni étoffes brochées et teintes en pourpre pour sa parure. Et cependant à quoi sert d'être riche, si l'on est privé de toutes ces jouissances? Grâce à moi, au contraire, vous avez aisément tout ce qu'il vous faut: comme une maîtresse vigilante, je force l'ouvrier par le besoin à travailler pour gagner sa vie[136].
CHRÉMYLE.
Quels autres biens peux-tu donner que des brûlures au feu de l'étuve publique[137], que les cris des enfants affamés et des vieilles femmes gémissantes; que les puces, les poux, les cousins, dont le bourdonnement nous réveille et nous dit: «Lève-toi pour crever de faim!» Et quels autres habits que des haillons? quel lit, qu'une litière de joncs pleine de punaises qui nous empêchent de fermer l'œil? Pour couverture, une natte pourrie; pour oreiller, une grosse pierre sous la tête: en guise de pain, des racines de mauve; pour tout potage, des feuilles de rave sèches; pour siége, un vieux tesson de cruche; pour pétrin, une douve de tonneau fendue; voilà les biens dont tu nous combles!
LA PAUVRETÉ.
Cette vie-là n'est pas la mienne; c'est celle des mendiants que tu décris!
CHRÉMYLE.
Mendicité n'est-elle pas sœur de Pauvreté?
LA PAUVRETÉ
Comme Denys, pour vous, est frère de Thrasybule! Mais telle n'est point; telle ne sera jamais ma vie. La mendicité consiste à végéter sans posséder rien; la pauvreté, à vivre d'épargne et de travail: point de superflu, mais le nécessaire!
CHRÉMYLE.
Vie heureuse, ma foi! d'épargner et de se donner de la peine, pour ne pas laisser de quoi se faire enterrer!
LA PAUVRETÉ.
Tu plaisantes et tu railles, au lieu de parler sérieusement, quand tu refuses de reconnaître que je sais, bien mieux que Plutus, rendre les hommes forts et de corps et d'esprit. Avec lui, ils sont lourds, ventrus, goutteux, chargés d'un honteux embonpoint; avec moi, minces, à taille de guêpes, et redoutables à l'ennemi.
CHRÉMYLE.
C'est en les affamant, sans doute, que tu leur donnes cette taille de guêpes?
LA PAUVRETÉ.
Quant au moral, je m'en vais te prouver que la modestie habite avec moi, et l'insolence avec Plutus.
CHRÉMYLE.
Ah! la belle modestie, que de voler et de percer les murs!
BLEPSIDÈME.
Eh bien! est-ce que le voleur n'est pas modeste, puisqu'il se cache?
LA PAUVRETÉ.
Vois les orateurs dans les républiques, tant qu'ils sont pauvres, ils plaident pour le bonheur du peuple et la gloire de la patrie; mais, une fois que le peuple les a enrichis, ils ne se soucient plus du droit, ils trahissent la nation, et dressent des embûches à la démocratie.
CHRÉMYLE.
Tu dis vrai, quoique mauvaise langue; mais ne triomphe pas pour cela, car je ne t'en ferai pas moins repentir d'avoir prétendu me persuader que Pauvreté vaut mieux que Richesse.
LA PAUVRETÉ.
Tu ne peux cependant pas me réfuter; tu ne répliques que par des moqueries et des propos en l'air.
CHRÉMYLE.
Eh bien! comment se fait-il donc que tous les hommes te fuient?
LA PAUVRETÉ.
C'est parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfants ne fuient pas les salutaires avis de leurs parents? Tant il est difficile de discerner ce qui est bon!