Etudes sur Aristophane

Chapter 14

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Il ment, par Jupiter! il ment!...

Le vieux juge consulte son coq, qui vote pour la condamnation. Le défenseur redouble d'éloquence et termine par la péroraison pathétique, que Racine a imitée:

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Venez, famille désolée; Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins; Venez faire parler vos esprits enfantins! Oui, messieurs, vous voyez ici notre misère: Nous sommes orphelins; rendez-nous notre père, Notre père, par qui nous fûmes engendrés, Notre père, qui nous...

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

Tirez, tirez, tirez!

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Notre père, messieurs...

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

Tirez donc!... Quels vacarmes!... Ils ont pissé partout!

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Monsieur, voyez nos larmes!

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

Ouf! je me sens déjà pris de compassion! Ce que c'est qu'à propos toucher la passion!

Ce qui contribue à faire pleurer le vieux juge, dans la pièce grecque, plus encore que le pathétique de la défense et que la perspective du sort infortuné de ces chiens orphelins réduits à l'hôpital, c'est qu'il s'est trop pressé d'avaler ses lentilles toutes bouillantes dans le poêlon.

Il ne laisse pas toutefois d'être ému. Il ne se reconnaît plus lui-même: «Ah! ciel! suis-je malade? Je sens ma colère mollir! Malheur à moi! Je m'attendris!»

Toutefois, il résiste, et se dit comme Orgon:

Allons, ferme, mon cœur; point de faiblesse humaine!

Il croit qu'il y va de sa gloire, de condamner toujours.

Mais, dans son trouble, il ne s'aperçoit pas du stratagème de Bdélycléon, qui lui présente une urne au lieu d'une autre: il acquitte l'accusé croyant le condamner.

Lorsqu'on proclame le résultat, de douleur il s'évanouit:

BDÉLYCLÉON.

Eh! qu'as-tu, mon père, qu'as-tu?

PHILOCLÉON.

Ah! là là! De l'eau!

BDÉLYCLÉON.

Reprends tes sens.

PHILOCLÉON.

Dis-moi? est-il absous vraiment?

BDÉLYCLÉON.

Oui, certes!

PHILOCLÉON.

Ah! je suis mort!

BDÉLYCLÉON.

Ne t'afflige pas, mon bon père. Allons, du courage!

PHILOCLÉON.

Ainsi, j'ai chargé ma conscience de l'acquittement d'un accusé! Que devenir! dieux révérés! pardonnez-moi: c'est bien malgré moi que je l'ai fait, et ce n'est pas mon habitude!

Bdélycléon, pour consoler son père, confirme les promesses qu'il lui a faites, d'une vie douce, large et heureuse.

Comme il faut que la comédie s'achève par toutes les folies ordinaires, qui sont une nécessité des Dyonisies, le vieillard, avec plus ou moins de vraisemblance, se laisse enfin persuader. On l'habille à la mode du jour, en beau jeune homme, en élégant Athénien; on lui montre les belles manières.--C'est quelque chose d'analogue, pour la fantaisie à cœur-joie, aux scènes du _Bourgeois Gentilhomme_ avec son tailleur, et aussi à celles du _Malade imaginaire_, lorsqu'il se laisse si facilement transformer en jeune bachelier, pour être reçu médecin.--Tous les détails de la vie élégante et du bel air, sont reproduits dans cette scène, qui devait être très-agréable pour les contemporains par ce qu'on appellerait aujourd'hui une mise en scène réaliste. Il y a là des traits charmants, qui semblent avoir servi de modèle à Théophraste pour son _Vieillard écolier_;--quelque chose comme notre _Ci-devant jeune homme_.

Philocléon, pour mettre aussitôt en pratique les leçons de _fashion_ qu'il vient de recevoir, tombe d'un excès dans un autre, et devient, comme on dirait aujourd'hui, un gandin parfait. Ce contraste avec le premier aspect du personnage devait divertir la foule et excuser l'invraisemblance aux yeux des spectateurs plus éclairés.

Il devient donc «buveur très-illustre et débauché très-précieux.» Il a tout-à-coup «le triple talent, de boire, de battre, et d'être un vert-galant.»

Xanthias, battu par lui, accourt, en poussant des gémissements: «Ô tortues! que vous êtes heureuses, d'avoir une si dure cuirasse, pour protéger vos côtes! Et que vous n'êtes pas bêtes, d'avoir un toit qui met votre dos à l'abri des coups! Moi, je meurs sous les coups de bâton!»

LE CHŒUR.

Qu'est-ce, mon enfant? Car, fût-on âgé, on est un enfant si on se laisse battre.

XANTHIAS.

Ne voilà-t-il pas que le bonhomme est devenu pire que la peste, et le plus ivrogne des convives? Et cependant il y avait là Hippyllos, Antiphon, Lycon, Lysistrate, Théophraste et Phrynichos; il est cent fois plus insolent qu'eux tous! Après s'être gorgé de bons morceaux, il s'est mis à danser, sauter, rire et péter comme un âne régalé d'orge, et à me battre de tout son cœur, en s'écriant: «Esclave! esclave!...» Il insultait chacun à tour de rôle, avec les plus grossières plaisanteries, il débitait cent propos saugrenus. Puis, quand il fut bien ivre, il s'achemina de ce côté, en frappant tous ceux qu'il rencontrait. Et, tenez, le voici qui vient en chancelant. Moi, je me sauve, de peur d'être battu encore.

On voit paraître alors Philocléon avec une courtisane, à peu près comme Dicéopolis à la fin de la comédie des _Acharnéens_. Il l'appelle son «joli petit hanneton...»

En un mot, il faut que cette pièce, comme les autres, se termine par ces gaillardises et ces obscénités, qu'autorisait et que réclamait la gaieté populaire dans l'ivresse des fêtes de Dionysos. Ce n'est pas seulement une habitude, c'est le dénoûment obligé de la comédie _ancienne_, une nécessité de la mise en scène et un usage indispensable.

Le poëte, selon sa coutume, présente à ceux qui suivront ses conseils une perspective de bonheur et de plaisir: de bonheur un peu sensuel et de plaisir un peu matériel, il est vrai; mais c'est l'appât dont il se sert pour allécher la foule qu'il veut captiver et conduire.

Tout finit par des danses bizarres, à la mode de Thespis et de Phrynichos, et par un _cordax_ des plus vifs. Ce ballet final, nécessaire, rattachait la comédie à tout le reste de la fête de Bacchus: il l'y retenait comme le cordon qui retient l'enfant à la mère.

Observons, avant de quitter cette comédie, que la discussion des _Nuées_ et celle des _Guêpes_ se font pendant l'une à l'autre, et que les deux pièces se dénouent à l'inverse l'une de l'autre: dans la première, c'est le fils qui s'instruit trop bien au gré du père; dans la seconde, c'est le père qui se métamorphose trop complètement au gré du fils.

Mais le dénoûment de celle-ci, le vieux juge devenu un _beau_ du jour, ne peut s'expliquer que par cet usage que nous venons de rappeler.

LES FEMMES A L'ASSEMBLÉE.

Le socialisme est un mot nouveau, mais qui désigne une chose très-ancienne. Ces questions, agitées de nos jours,--le mariage, la famille, l'éducation, le travail, la richesse, la propriété, l'égalité des droits de l'un et de l'autre sexe, l'émancipation des femmes,--s'agitaient déjà il y a plus de deux mille ans. Aristophane les traite à sa manière, selon le procédé comique, par le ridicule et la bouffonnerie.

Le communisme, qui est le faux socialisme, avait été, très-anciennement, rêvé par les uns, pratiqué par les autres:--pratiqué dans les républiques de Crète et de Sparte; rêvé par les métaphysiciens Phaléas et Platon, dans la _République_ idéale dont chacun d'eux avait tracé le plan, peut-être avec quelque réminiscence ou quelque reflet des croyances orientales.

Le mythe indien montrait la société entière sortant de Brahma toute constituée:--de sa tête, les prêtres; de ses bras, les guerriers; de ses cuisses, les laboureurs; de ses pieds, les esclaves. La propriété, collective, indivisible, demeurait tout entière dans les mains des prêtres, fils premiers-nés du dieu; c'était un communisme partiel.

Le génie dorien, fidèle aux traditions reçues des mystérieux Pélasges, renferma aussi la population de Sparte dans quatre cadres inflexibles, et, divisant la terre par portions égales entre tous les citoyens, les obligea pourtant d'en consommer les revenus en commun.

Or Phaléas et Platon prirent la Crète et Sparte dans le monde réel comme bases de leurs aristocratiques théories dans le monde idéal, Platon,--pour ne parler que de lui, puisque le livre de Phaléas ne nous est point parvenu,--divise, dans sa _République_, les citoyens en trois castes, semblables aux trois premières des Indiens: quant aux esclaves, qui formeraient la quatrième caste d'hommes, ceux-là ne comptent même pas; ils ne font point partie de l'espèce humaine, ils sont des choses. Les terres et les biens sont possédés en commun par les trois castes. Les femmes aussi sont en commun: elles appartiennent à tout le monde, et n'habitent en particulier avec personne; de sorte que les enfants ne connaissent pas leurs pères, ni les pères leurs enfants. Ainsi, plus de famille! aucun lien! La pudeur périt, comme la tendresse: sous prétexte que la femme est égale, à l'homme (_égale_, oui; mais non _identique_; et c'est ce que l'on perd de vue!), on traitera les femmes comme les hommes; elles apprendront à monter à cheval, à lancer le javelot ou le disque; elles s'exerceront dans les gymnases et dans les palestres, nues parmi les jeunes hommes nus.--Les enfants sont fils de l'État; ils sont tous confondus dès la naissance, et toute mère, sans pouvoir reconnaître le sien, doit à tous sa mamelle devenue publique.

Tels étaient les égarements de cette politique de Platon, si aisée d'ailleurs à réfuter par la morale du même philosophe.

L'ironie d'Aristophane, et plus tard le bon sens d'Aristote, firent justice de ces chimères. Celui-ci, dans sa _Politique_, critique rudement l'auteur de la _République_, et le réfute avec un bon sens impitoyable. L'autre, dans ses comédies, sans nommer ni Phaléas ni Platon, présente de la manière la plus spirituelle et la plus bouffonne les objections qui s'élèvent contre ces systèmes de communauté absolue.--Au reste, Platon lui-même, dans ses _Lois_, qui ne sont pas une rétractation de la _République_, mais une sorte de transaction entre l'idéal et le possible, entre le rêve et la réalité, ne parle ni de la communauté des femmes ni de la communauté des biens.

Il faut voir en détail comment Aristophane traitait toutes ces théories.

* * * * *

Les _Femmes à l'Assemblée_ ne sont pas sans analogie avec _Lysistrata_: il s'agit encore d'une conspiration féminine; mais, cette fois, ce n'est plus une révolte, c'est une révolution, et une révolution sociale.

Les Athéniennes, sous la conduite de Praxagora, femme avisée et entreprenante, comme son nom le fait entendre, ont formé le dessein de se déguiser en hommes, de s'introduire dans l'Assemblée, de s'assurer ainsi la pluralité des voix, et de faire voter une constitution nouvelle, fondée sur la communauté des biens, des femmes et des enfants,--et, de plus, assurant au sexe féminin la direction des affaires publiques. Par ce dernier point seulement la parodie d'Aristophane dépasse la _République_ de Platon.--Voilà le sujet de cette comédie, amusante satire du communisme,--et nouveau travestissement de la démocratie, pouvant faire suite aux _Chevaliers_, aussi bien qu'à _Lysistrata_.

La pièce commence,--ainsi que la précédente, et comme un grand nombre d'autres pièces grecques, soit tragiques, soit comiques,--un peu avant le lever du jour.

Praxagora est seule, elle attend ses compagnes dans une rue proche de la Pnyx, où doit avoir lieu une réunion préparatoire. Parodiant les débuts de tragédie, elle adresse la parole en style pompeux à la lampe qu'elle tient à la main, à la «complice de ses secrets plaisirs[116].»

Une femme arrive, puis une autre.--«Je t'ai bien entendue, dit celle-ci, gratter à ma porte, pendant que je me chaussais. Mon mari, ma chère,--c'est un marin de Salamine,--ne m'a pas laissée en repos une seule minute de toute la nuit! Enfin, je n'ai eu que ce moment-là pour m'évader en prenant ses habits.»

Toutes les femmes, et les plus distinguées de la ville, viennent se joindre aux trois premières. Elles ont eu soin de se procurer des barbes: chez les Athéniens, il n'y avait guère que les hommes débauchés qui n'en portassent point. Elles racontent qu'au lieu de continuer à s'épiler et à se flamber comme de coutume, elles se sont frottées d'huile par tout le corps et exposées au grand soleil.

Tout va bien: chaussures lacédémoniennes, bâtons, habits d'hommes, rien ne leur manque pour paraître dans l'Assemblée.

Quelques-unes, voulant mener de front le ménage et la politique, ont apporté leur laine et leurs fuseaux pour travailler pendant les débats.

—-«Pendant les débats, malheureuse?--Sans doute! Entendrai-je moins bien, si je travaille? Mes enfants vont tout nus!»

Ce sont les _tricoteuses_ de ce temps-là.

On fait une sorte de répétition des rôles, afin de les mieux jouer. Les orateurs mettent leurs barbes et leurs couronnes. Praxagora prononce la formule: «Qui veut parler?» prescrite par Solon, et que l'on n'omettait jamais, parce qu'elle conservait la liberté, en avertissant que tout citoyen avait le droit de prendre la parole.

Une Athénienne se lève et fait un exorde qu'emploiera plus tard Démosthène lui-même dans son Discours sur la Liberté des Rhodiens. Puis elle s'anime et, dans le feu de l'improvisation, elle s'oublie et jure _par les deux déesses_, manière de jurer propre aux femmes.

Praxagora à son tour prend la parole: Sauvons le vaisseau de l'État, qui ne marche pour le moment ni à la voile ni à la rame. C'est aux femmes qu'il faut remettre le gouvernail. N'est-ce pas à elles que l'on confie le soin de mener la barque de la famille? Ne sont-ce pas elles qui règlent la dépense? Elles s'entendront mieux que les hommes à administrer les finances publiques.--Déjà Lysistrata s'était servie de cet argument.--Praxagora en ajoute d'autres: Les femmes seules ont conservé les mœurs antiques. «En effet, elles s'accroupissent pour mettre la viande sur le gril, comme autrefois; elles portent fardeaux sur la tête, comme autrefois; elles célèbrent les fêtes de Cérès et de Proserpine, comme autrefois[117]; elles font cuire les gâteaux, comme autrefois; elles font enrager leurs maris, comme autrefois; elles reçoivent chez elles des amants, comme autrefois; elles achètent des gourmandises en cachette, comme autrefois; elles aiment le vin pur, comme autrefois; elles se plaisent aux ébats voluptueux, comme autrefois. Ainsi, Athéniens, en leur abandonnant l'administration, n'ayons aucun souci, ne nous enquérons point de ce qu'elles feront. Laissons-les gouverner en toute liberté. Considérons avant tout qu'elles sont mères, et qu'elles auront à cœur d'épargner les soldats.»

Argument sérieux, qui surprend l'auditeur au bout d'une tirade bouffonne. Lysistrata l'a employé déjà, et après elle le chœur de la même comédie.--Il est très-grave, et nous ne voyons pas qu'on puisse y répliquer, si ce n'est pas de froides railleries.

Pourquoi donc un temps ne viendrait-il pas, où les femmes, mères de famille, auraient enfin voix au chapitre et seraient non pas éligibles, mais électeurs? Nous n'osons aller jusqu'à dire avec Condorcet et Olympe de Gouges: «Les femmes ont bien le droit de monter à la tribune, puisqu'on ne leur conteste pas celui de monter à l'échafaud!» Non, le temps de l'échafaud est passé pour elles, comme pour tous; celui de la tribune, je crois, ne viendra jamais; je parle de la tribune politique. Mais nous ne voyons pas du tout en quoi la bienséance pourrait être offensée et contrarier la justice si un jour on reconnaissait aux mères de famille le droit d'aller déposer dans l'urne électorale un bulletin de vote silencieux. En dépit du préjugé et des moqueries, je ne puis me résoudre à croire que les femmes soient condamnées à rester mineures éternellement, et que toute une moitié du genre humain soit à jamais exclue d'un droit que nous nommons _universel_[118].

M. John Stuart Mill, après Condorcet, est d'avis de donner à la femme le droit de suffrage. On répond à cela que la femme électeur impliquerait la femme éligible. Cela n'est point une nécessité.--Il y aurait plus d'une objection à faire quant à ce second degré.--Pour le premier il n'y en a aucune.

* * * * *

Les Athéniennes, comme de raison, saluent de leurs applaudissements le discours de Praxagora.

Là répétition ayant réussi, elles se rendent à l'Assemblée. Ainsi se termine cette exposition pleine de mouvement et de verve, semée, dans le texte, de plaisanteries fort vives et d'équivoques licencieuses, auxquelles le sujet ne prêtait que trop.

* * * * *

Mais voici quelque chose de plus gros que la licence proprement dite, et je ne puis l'omettre entièrement, voulant donner une idée abrégée mais aussi exacte que possible du théâtre d'Aristophane.

Le mari de Praxagora, Blépyros, s'est réveillé, et n'a plus trouvé ses habits, ni ses chaussures, ni sa femme. Il s'est vu obligé de prendre les mules et les habits de celle-ci; car un besoin pressant, dit-il, le forçait de sortir avant le jour.

«Où trouverai-je un endroit favorable? Ma foi! la nuit, tous les endroits sont bons! Personne ne me verra faire.--Ah! malheureux, de m'être marié, à mon âge! Que je mérite bien mille coups!...--Certes, ce n'est pas dans de bonnes intentions qu'elle s'est échappée du logis!--Enfin, faisons toujours notre affaire.»

Un autre homme survient et trouve Blépyros dans cette posture et avec cette toilette: robe jaune et chaussures persiques! La même aventure lui arrive, à lui aussi: en se réveillant, plus de femme, plus de souliers, plus de manteau! il a donc été obligé de s'affubler également des vêtements laissés par la fugitive.

Ces hommes affublés de robes de femmes sont la contre-partie comique des femmes travesties en hommes.

Blépyros ne se dérange pas pour causer avec un ami, et même il invoque la déesse des accouchements difficiles.

Un troisième citoyen arrive de la Pnyx, et raconte ce qui vient de s'y passer. Il y avait à l'Assemblée une foule telle qu'on n'en vit jamais, et, chose étrange! c'étaient tout des visages blancs! On a vu paraître à la tribune, d'abord un chassieux, le fils de Néoclès; ensuite le subtil Évéon, «qui était nu, à ce que nous croyions tous, mais il disait qu'il avait un manteau[119]; puis, un beau jeune homme, au teint blanc, semblable à Nicias[120], et qui a proposé de remettre aux femmes le gouvernement de la république. «C'est, a dit ce jeune orateur (vous reconnaissez Praxagora), la seule nouveauté dont nous ne nous soyons pas encore avisés à Athènes en fait de gouvernement.» Sa proposition a été appuyée par la foule des visages blancs, qui étaient en majorité, et la chose a été votée d'emblée.

BLÉPYROS.

Votée?

CHRÉMÈS.

Oui.

BLÉPYROS.

On les a chargées de tout ce qui regardait les hommes?

CHRÉMÈS.

Comme tu dis.

BLÉPYROS.

Ainsi ce sera ma femme qui ira au tribunal à ma place?

CHRÉMÈS.

Et ce sera elle qui à ta place entretiendra vos enfants.

BLÉPYROS.

Et je n'aurai plus à me fatiguer dès le matin?

CHRÉMÈS.

Non, ce sera l'affaire des femmes. Toi, au lieu de geindre, tu resteras au lit à péter à ton aise.

BLÉPYROS.

Ce que je crains pour nous autres, c'est que, tenant en main les rênes du gouvernement, elles ne nous obligent,... de force,... à...

CHRÉMÈS.

À quoi?

BLÉPYROS.

À les caresser.

CHRÉMÈS.

Et alors, si nous ne pouvons pas...

BLÉPYROS.

J'ai peur qu'elles ne nous refusent à dîner.

CHRÉMÈS.

Eh bien! tâche de t'exécuter et de dîner.

Les deux bonshommes s'en vont, chacun de son côté.

Les femmes reviennent, triomphantes! Elles jettent leurs barbes et leurs déguisements masculins. Investies de l'autorité, aussitôt elles se mettent à l'œuvre. Praxagora expose son plan de communisme: communauté des biens, communauté des femmes, communauté des enfants. Tout cela présenté très-plaisamment par le poëte comique. Le phalanstère lui-même semble prévu:

PRAXAGORA.

Je veux faire de la ville une seule et même habitation, où tout se tiendra et ne fera qu'un, où l'on sera les uns avec les autres.

BLÉPYROS.

Et les repas, où les donnera-t-on?

PRAXAGORA.

Les tribunaux et les portiques seront convertis en salles de banquet.

BLÉPYROS.

Et la tribune, à quoi servira-t-elle?

PRAXAGORA.

À mettre les cratères et les aiguières. J'y placerai aussi des enfants pour chanter la gloire des braves et l'opprobre des lâches qui, tout honteux, n'oseront pas assister au festin.

BLÉPYROS.

Par Apollon! ce sera charmant...

PRAXAGORA.

Lorsque vous sortirez de table, les femmes courront au-devant de vous dans les carrefours, en vous disant: Par ici, viens chez nous, tu y trouveras une jolie fille.--Chez moi aussi, dira une autre du haut de sa fenêtre; elle est belle et éblouissante de blancheur; mais il faut d'abord coucher avec moi.--Et les hommes laids, surveillant de près les beaux jeunes gens, leur diront: «Eh! l'ami, où cours-tu si vite? Entre chez elles, mais tu ne feras rien: c'est aux laids et aux camards que la loi accorde le droit d'être les premiers admis...» Eh bien! dis-moi, tout cela n'est-il pas bien arrangé?

BLÉPYROS.

À merveille.

PRAXAGORA.

Il faut que j'aille sur la grand'place pour recevoir les biens qu'on va mettre en commun et que je choisisse une crieuse publique à la voix sonore. À moi tous ces soins, puisqu'on m'a départi le pouvoir! je dois faire dresser aussi les tables publiques, afin que dès aujourd'hui vous banquetiez tous en commun.

BLÉPYROS.

Dès aujourd'hui, nous allons banqueter?

PRAXAGORA.

Sans doute. Et puis, je veux abolir les courtisanes, absolument.

BLÉPYROS.

Pourquoi?

PRAXAGORA.

Eh! mais, afin que nous ayons, nous autres, les prémices des jeunes gens...

Trait profond, sous forme plaisante. Il n'y aura plus de courtisanes, parce que toutes les femmes le seront.

Blépyros, bon type de mari, ne se sent pas de joie en écoutant pérorer sa femme. Sans songer du tout à lui disputer le pouvoir, il lui fait sur le nouvel état de choses des questions naïves contenant, sous forme ingénue, des objections si solides qu'Aristote lui-même, au commencement du livre II de sa _Politique_, n'en trouvera pas de meilleures pour battre en brèche la cité idéale de Platon.

Praxagora répond à tout imperturbablement, Blépyros est ébloui.--Lorsqu'elle a fini son discours:--Allons, dit-il, que je marche tout près de toi, afin qu'on me regarde et qu'on dise: Voyez-vous? c'est le mari de notre générale!

C'est l'inverse de la chanson:

Ah! que je suis fière D'être femme d'un militaire! Ah! que je suis fière Et comme, à son bras Je sais faire mes embarras!

Le chœur, qui suivait ce dialogue dans la pièce grecque est malheureusement perdu: c'était sans doute le cri de triomphe des femmes devenues maîtresses et souveraines de la République à la suite de leur coup d'État; il y avait là encore, probablement, bien des gaietés, bien des malices.--De notre temps on a composé plusieurs pièces sur ce sujet: _le Royaume des Femmes, ou le Monde à l'envers;--la Reine Crinoline_, etc.

* * * * *

Vient ensuite une scène excellente entre deux bourgeois, dont l'un, simple et de bonne foi, se dispose à donner ses biens à la République, pour obéir au décret et apporte tout son petit ménage; tandis que l'autre, prudent et peu docile, jure pour sa part de ne rien lâcher qu'à la dernière extrémité. Ses paroles naïves et chaleureuses respirent l'amour sacré de la propriété et l'enthousiasme de l'égoïsme... Le citoyen-modèle allègue la loi.--Bah! dit l'autre, la loi! on la vote, mais depuis quand est-ce qu'on l'exécute? Recevoir, bien; mais donner, non! ce n'est pas dans mes habitudes.

Une péripétie amusante, c'est que, le repas public étant servi, quand tout est prêt, lits et tapis, coupes, parfums et parfumeuses, lièvres à la broche, gâteaux, fruits, couronnes,--celui des deux bourgeois qui n'a pas contribué veut se mettre à table avec tout le monde, puisqu'ainsi l'ordonne la loi!

LE PREMIER CITOYEN.

Et où vas-tu? puisque tu n'as pas contribué!

LE DEUXIÈME CITOYEN.

Eh! je vais au banquet!

LE PREMIER CITOYEN.