Etudes sur Aristophane

Chapter 13

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Tu ne sens pas que tu es le jouet de ces hommes que tu adores! Tu es leur esclave, sans t'en douter.

PHILOCLÉON.

Esclave? moi, qui commande à tous?

BDÉLYCLÉON.

Tu crois commander, mais tu obéis!...

Ainsi commence une discussion en forme, mêlée de sérieux et de comique, et dans laquelle le poëte déploie de nouveau sa vigueur et sa subtilité.

Chaque comédie d'Aristophane contient ainsi une scène capitale, largement développée, où la question, soit générale, soit particulière, qui fait le sujet de la pièce, est posée, débattue et résolue, tantôt directement et au nom du poëte, s'exprimant par la bouche du coryphée dans cette partie du chœur qu'on nomme la parabase, tantôt indirectement par le dialogue et la dispute des personnages. Telle est la querelle de Dicéopolis et des _Acharnéens_; celle de Cléon et des _Chevaliers_; celle de Chrémyle et de la Pauvreté, dans _Plutus_; celle du Juste et de l'Injuste dans _les Nuées_; celle d'Eschyle et d'Euripide dans _les Grenouilles_; telle est ici celle de Philocléon et de Bdélycléon. De sorte que ces plans, si libres et si flottants au premier coup d'œil, à cause du procédé épisodique qui y domine, sont réglés cependant avec une logique constante, et, malgré leur laisser-aller apparent et leur facilité qui semble excessive, peuvent se ramener presque tous à une même loi de composition. Or, l'unité dans la variété, n'est-ce pas là, précisément, une des conditions de l'art?

Dans la présente discussion, il s'agit de prouver aux Athéniens que l'institution par laquelle ils sont tous juges ou jurés tour à tour, moyennant salaire, est ridicule et funeste. «Entreprise hardie et difficile, supérieure peut-être aux forces d'un poëte comique, comme il le remarque lui-même par la bouche de Bdélycléon, que de guérir une maladie invétérée dans un État.»

Philocléon prétend que le pouvoir du juge ne le cède à aucune royauté. Est-il un bonheur comparable au sien? Tout tremble devant lui, si vieux qu'il soit! «Dès que je sors de mon lit, dit-il, les plus grands et les plus huppés[106] font sentinelle près de ma grille. Sitôt que je parais, on me caresse d'une main douce[107], qui a dérobé les deniers publics; avec force courbettes on me supplie d'une voix molle et pitoyable: «Ô père, aie pitié de moi, je t'en prie, par les petits profits que tu as pu faire toi-même, dans l'exercice des charges publiques ou dans l'approvisionnement des troupes!» Eh bien! celui qui parle ainsi ne se douterait même pas que j'existe, si je ne l'avais acquitté une première fois.»

Le vieux juge continue à décrire avec complaisance tous les hommages et toutes les joies que lui procure son pouvoir irresponsable. Le poëte entremêle habilement à cette description la satire des mœurs contemporaines et esquisse plusieurs petits tableaux dont les spectateurs, encore mieux que nous, devaient goûter la vérité malicieuse.

Et cette puissance absolue, déjà si heureuse par elle-même, elle a encore pour récompense le triobole! Quand il rapporte cet argent à la maison, cela lui vaut mille caresses et de sa femme et de sa fille «qui l'appelle son cher papa, en le lui pêchant dans la bouche avec sa langue[108].» On le dorlote, on le gâte, on l'empâte, on le régale de toute manière, et il se régale lui-même, ayant toujours sa bouteille avec lui. Son bonheur est égal à sa puissance, et sa puissance égale à celle du roi des dieux: «On parle du juge comme de Jupiter! notre assemblée est-elle tumultueuse, chacun dit en passant: Grands dieux! le tribunal fait gronder son tonnerre!...»

L'hyperbole de Philocléon allant ici jusqu'au lyrisme, le poëte, pour l'exprimer, laisse l'iambe et prend le vers lyrique.--Shakespeare, avec une liberté plus grande encore, emploie tour à tour dans la même pièce, selon le moment, la prose ou les vers.

Le chœur des guêpes bourdonne de joie; tous ces vieux héliastes se gonflent d'orgueil, aux paroles enthousiastes de leur collègue Philocléon.

Jamais, dit le coryphée, je n'ai entendu parler avec tant d'éloquence et de raison!... Il a tout dit; pas une omission! Aussi je grandissais à l'écouter; je croyais rendre la justice dans les îles Fortunées[109], tant j'étais sous le charme de sa parole!

BDÉLYCLÉON.

Comme il se pâme d'aise! comme il est hors de lui! Attends, va, je te ferai voir les étrivières!

Et, par cette transition, vient la contre-partie, où Aristophane réplique, sous le nom de Bdélycléon; c'est là le cœur même de la pièce et de la discussion sociale qu'elle contient.

Il prouve que les juges, si satisfaits de leur royauté et de leur liste civile du triobole, ne reçoivent pas même le dixième des revenus publics, et que les démagogues, dévorant tout, ne leur laissent que les miettes.

En effet, chaque juge recevant 3 oboles par séance, 6000 juges, à 3 oboles par jour, font 540 000 oboles par mois;

La drachme étant de 6 oboles, cela fait par mois 90 000 drachmes;

La mine étant de 100 drachmes, cela fait 900 mines;

Le talent étant de 60 mines, cela fait 15 talents;

Et, pour une année de 10 mois[110], 150 talents.

La totalité des revenus étant de 200 000 talents, le dixième serait de 200: or, ils n'en reçoivent que 150. Donc ils ne reçoivent pas même le dixième.

Ainsi la comédie d'Aristophane admet la statistique et même l'arithmétique. L'esprit tire parti de tout et sait égayer même les chiffres; témoin ce chapitre où Edmond About[111] analyse la quote-part de chaque citoyen dans le budget, et montre ce qu'il paye pour chaque chose,--comme Aristophane montre ce qu'il reçoit.

S'il ne reçoit que bien moins du dixième, où donc va le reste? dit Bdélycléon. Il va dans les poches de ces gens qui crient: «Jamais je ne trahirai les intérêts du peuple! Toujours je lutterai pour le peuple!» Et toi, mon père, trompé par ces déclamations, tu te laisses mener par ces gens-là. Et alors ce sont des cinquantaines de talents qu'ils extorquent aux villes alliées, par la menace et l'intimidation: «Payez, ou je lance la foudre sur votre ville, et je l'écrase!» Toi, tu te contentes de ronger les restes de ta royauté... N'est-ce pas la pire des servitudes que de voir à la tête des affaires tous ces misérables, et leurs complaisants, qu'ils gorgent d'or? Pour toi, si l'on te donne les trois oboles, tu es content: voilà le prix de tant de fatigues et de dangers, sur mer, et en rase campagne, et au siége des villes!»

Philocléon, aussi naïf que le paraît d'abord le bonhomme Dèmos dans _les Chevaliers_,--puisque c'est le même personnage sous un autre nom,--exprime sa stupéfaction de se voir ainsi dupé: «Est-ce ainsi qu'ils me traitent? Hélas! que me dis-tu? Je suis bouleversé! Voilà qui me donne bien à penser! Je ne sais plus où j'en suis!»

Alors le poëte, toujours sous le nom de Bdélycléon, redouble ses coups et achève de retourner l'esprit du vieillard. Ici encore, comme dans _les Chevaliers_ et dans _Plutus_, sans quitter le ton familier, il s'élève jusqu'à l'éloquence. Dans ces passages, les grands vers anapestes contribuent par leur ampleur à la puissance de l'effet:

Tu règnes sur une foule de villes, depuis le Pont jusqu'à la Sardaigne. Qu'en retires-tu? Rien que ce misérable salaire! Encore te le dispensent-ils chichement, goutte à goutte: juste de quoi ne pas mourir! Car ils veulent que tu sois pauvre, et je t'en dirai la raison: c'est afin que tu sentes la main qui te nourrit, et qu'au moindre signe par lequel elle te désigne un ennemi à attaquer, tu t'élances sur lui en aboyant avec fureur. S'ils voulaient assurer le bien-être du peuple, rien ne leur serait plus facile: mille villes nous payent tribut; qu'ils ordonnent à chacune d'entretenir vingt hommes, nos vingt mille citoyens vivront dans les délices, mangeront du lièvre, boiront du lait pur, et, couronnés de fleurs, goûteront tous les biens que mérite une terre telle que la nôtre et le trophée de Marathon; tandis qu'aujourd'hui, semblables aux mercenaires qui font la cueillette des olives, vous suivez celui qui vous paye!

Philocléon, qui, en acceptant le défi de son fils, avait juré de se percer de son épée, s'il succombait dans le débat, s'écrie avec un accent tragique où l'on sent quelque parodie d'une œuvre contemporaine, soit l'_Ajax_ de Sophocle, soit l'_Andromaque_ d'Euripide: «Hélas! ma main s'engourdit; je ne puis plus tenir mon épée; qu'est devenue ma vigueur?» à peu près comme le vieux Don Diègue désarmé par le comte de Gormas:

Ô Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse!

Bdélycléon ne se ralentit pas, il insiste; il veut entraîner, outre Philocléon, le chœur tout entier de ces vieilles guêpes héliastes; il accumule les raisons, les exemples; c'est un fleuve d'éloquence pratique et familière,--comme M. Thiers dans ses bons jours, lorsqu'il décompose, lui aussi, les budgets.

Quand ils ont peur, ils vous promettent l'Eubée à partager, et, pour chacun de vous, cinquante boisseaux de blé; mais que vous donnent-ils? rien; si ce n'est, tout récemment, cinq boisseaux d'orge. Encore ne les avez-vous eus qu'à grand'peine, en prouvant que vous n'étiez pas étrangers; et seulement chénix par chénix[112]? Voilà pourquoi je te tenais toujours enfermé; je voulais que, nourri par moi, tu ne fusses plus à la merci de ces emphatiques bavards; et maintenant encore je suis prêt à t'accorder tout ce que tu voudras, excepté cette goutte de lait du triobole.

Le chœur des Guêpes est entraîné et passe du côté de Bdélycléon pour achever de décider Philocléon.

Le chœur, considéré d'une manière générale, soit dans la comédie, soit dans la tragédie, représente les intelligences moyennes, le sens commun, exempt de parti pris; ce que Wilhelm Schlegel appelle «le spectateur idéal,» c'est-à-dire, la représentation de l'opinion publique désintéressée et flottante.

Chez nous, ce rôle est tristement rempli par l'ignoble chose qu'on appelle _la claque_, et qui est chargée d'exprimer, mais plutôt au point de vue littéraire qu'au point de vue moral, les impressions des spectateurs. Elle applaudit pour le public. Aux passages réglés d'avance par l'auteur et le directeur, elle pousse de petits cris de joie ou d'attendrissement, elle fait entendre des éclats de rire, ou des bravos enthousiastes; lorsque le rideau tombe, après la première représentation, elle demande le nom de l'auteur (qu'elle connaît fort bien), elle rappelle, à grands cris le principal acteur, la principale actrice, ou bien, selon la formule: _Tous, tous, tous_! La claque est l'accompagnement obligé de la représentation de la pièce, et en fait partie à certains égards. Elle représente l'opinion moyenne: elle la simule et la stimule. Voilà par où elle ressemble au chœur antique.

Mais, d'autre part, elle en diffère profondément. D'abord le chœur des tragédies était quelque chose de noble, d'élevé, de moral et de religieux, où se combinaient la philosophie, la poésie, la musique et la danse, pour donner à l'expression de la conscience publique toutes les formes les plus belles; bref, ce «spectateur idéal» se produisait et se manifestait effectivement dans les conditions les plus parfaites de l'art et de l'idéalité.

Quant au chœur de la comédie, quelque bouffon qu'il fût souvent par son costume et par ses danses, il retrouvait un certain idéal par la hardiesse de la fantaisie, poussée souvent jusqu'au lyrisme.

En tout cas, il avait toujours, à de certains moments, nous le voyons ici, le même rôle moral que le chœur tragique; celui d'assister aux débats avec impartialité, et de pencher alternativement du côté de chaque adversaire, tant que la balance oscillait; puis, lorsqu'enfin l'un des plateaux descendait visiblement sous le poids des raisons meilleures, le chœur y ajoutait sa voix prépondérante et achevait d'emporter la balance de ce côté-là.

Ce n'était pas toujours, entendons-nous bien, pour le parti le plus héroïque que le chœur, soit comique, soit tragique, se décidait. Aristote précise parfaitement ce point, lorsqu'il nous dit que, si dans la tragédie les personnages qui agissent sont, en général, des _héros_, le chœur ne se compose que d'_hommes_. D'hommes, c'est-à-dire d'hommes ordinaires, intelligences et consciences moyennes, dont se composent les majorités.

* * * * *

Ici donc notre chœur de Guêpes, passant du côté de Bdélycléon, se met à dire:

«Combien est sage cette maxime, _Avant d'avoir entendu les deux parties, ne jugez pas_! Car c'est toi maintenant qui me parais de beaucoup l'emporter. Aussi ma colère s'apaise, et je vais déposer les armes. (_À Philocléon_:) Allons, compère, laisse-toi gagner à ses discours, fais comme nous, ne sois pas trop farouche, trop récalcitrant, et trop indomptable. Plût au ciel que j'eusse un parent ou un allié qui me fît de pareilles propositions! C'est quelque dieu, évidemment, qui te protège en cette occasion et te comble de ses bienfaits: accepte-les sans hésiter.»

Mais le caractère forcené du vieux juge ne se dément point encore.--«Demande-moi tout, dit-il, hors une seule chose!--Laquelle?--Que je cesse de juger. Avant que j'y consente, j'aurai comparu devant Pluton!» Racine traduit, ou à peu près, la suite:

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Si pour vous sans juger la vie est un supplice, Si vous êtes pressé de rendre la justice, Il ne faut point sortir pour cela de chez vous: Exercez le talent et jugez parmi nous.

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

Ne raillons point ici de la magistrature: Vois-tu? je ne veux point être juge en peinture.

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Vous serez, au contraire, un juge sans appel, Et juge du civil comme du criminel. Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences. Tout vous sera, chez vous, matière de sentences: Un valet manque-t-il de rendre un verre net? Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne. Et mes vacations, qui les paira? Personne?

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement.

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

Il parle, ce me semble, assez pertinemment.

Aristophane, à la vérité, ajoute encore beaucoup d'autres traits, que Racine n'a pas voulu traduire. Nous devons du moins en indiquer quelques-uns, pour faire connaître le plus complètement possible, dans cette fidèle réduction, le poëte des fêtes de Bacchus.

BDÉLYCLÉON.

Voici un pot de chambre, si tu veux lâcher de l'eau: on va l'accrocher près de toi à ce clou.

PHILOCLÉON.

C'est une bonne idée cela, et fort utile à un vieillard pour prévenir les rétentions.

En effet, dans le courant de la scène, le bonhomme se sert plusieurs fois du vase.--Voilà ce que n'excluait pas l'atticisme en ses jours de joie.

BDÉLYCLÉON.

Je mets là aussi un réchaud, avec un poêlon de lentilles, si tu veux prendre quelque chose.

PHILOCLÉON.

Fort bien encore! Et, dis-moi, quand même j'aurais la fièvre, je toucherais toujours mon salaire? Et ici je pourrai, sans quitter mon siége, manger mes lentilles. Mais à quoi bon ce coq, perché là près de moi?

BDÉLYCLÉON.

Si tu viens à dormir pendant les plaidoiries, il te réveillera en chantant de là-haut.

Ainsi tout est disposé pour le mieux.

Une cause se présente, à souhait. Le chien Labès vient de voler un fromage de Sicile. L'allusion était claire pour les contemporains: le général Lachès, commandant une flotte envoyée en Sicile, avait gardé pour lui une partie, soit du butin, soit de l'argent destiné à entretenir les troupes. La plaisanterie avait, comme on voit, plus de portée que celle du chien Citron et de son chapon, dans la comédie de Racine. La pièce des _Plaideurs_ ne tourne en ridicule que les travers littéraires et extérieurs du barreau; la comédie d'Aristophane met en scène une affaire politique, à la suite d'une discussion sociale.

L'abbé Galiani, dans ses lettres, écrites de Naples à Mme d'Épinay, parle de deux chiens condamnés à mort par autorité de justice, et exécutés par la main du bourreau, pour avoir mordu un enfant. Ainsi la fiction du poëte grec, quelque fantastique qu'elle puisse paraître dans sa bouffonnerie, est égalée par la réalité.

* * * * *

C'est donc un personnage vivant, connu de tous, le général Lachès, que le poëte présente sous la figure d'un chien qui a dévoré à lui seul tout un fromage de Sicile. Le nom qu'il lui donne, _Labès_, est tiré du verbe grec qui signifie _prendre_, et ressemble d'ailleurs au vrai nom de Lachès, qui lui-même, en français, fournirait aisément à un auteur comique quelque jeu de mots analogue.

Remarquons en passant que ce fromage de Sicile est le pendant du gâteau de Pylos dans la comédie des _Chevaliers_; mais le fromage tient plus de place que le gâteau: ce procès forme tout un épisode, qui est le dernier de la pièce.

Racine, en remplaçant le fromage par un chapon, a conservé le chien maraudeur, son arrestation, sa citation en justice, sa comparution, et son jugement dans les formes, avec les débats et les plaidoiries. Voici comment il s'en explique dans sa Préface:

«Quand je lus _les Guêpes_ d'Aristophane, je ne songeais guère que j'en dusse faire _les Plaideurs_. J'avoue qu'elles me divertirent beaucoup, et j'y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d'en faire part au public; mais c'était en les mettant dans la bouche des Italiens, à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et les larmes de sa famille, me semblaient autant d'incidents dignes de la gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon dessein, et fit naître l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre théâtre un échantillon d'Aristophane... Si j'appréhende quelque chose, c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent de badineries le procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que c'était que le sel attique; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise. Pour moi, je trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au-delà du vraisemblable.»

* * * * *

Ce qui redouble la bouffonnerie, c'est que le chien Labès a pour accusateur un autre chien. Et tous les deux aboient à qui mieux mieux: _Houah, houah_!--_Houah, houah_!--_Houah, houah_!--Vous vous rappelez les petites truies, dans _les Acharnéens_: Coï, coï!--Coï, coï!--La tragédie elle-même, chez les Athéniens, se permettait quelquefois ces onomatopées bizarres: les _Euménides_ d'Eschyle ronflent, et leurs ronflements sont écrits dans le texte, au milieu des vers les plus grandioses et de la poésie la plus sublime.

C'est que le théâtre grec tout entier n'était pas moins romantique, moins plein de nouveauté et d'imprévu, moins abondant en hardiesses fantaisistes ou réalistes, lyriques ou familières, que le théâtre de Shakespeare. Ceux qui se figurent le théâtre grec d'après notre théâtre français classique du dix-septième siècle, s'en forment une idée fort incomplète et fort inexacte. La liberté la plus grande régnait dans le théâtre comme dans la vie même des Athéniens. Jamais, par exemple, ils ne s'astreignirent à ces prétendues règles des trois unités, attribuées à Aristote; ils ne les connaissaient même point. Jamais ils ne connurent, non plus, les mille timidités du _goût_ français, ennemi de l'invention hardie; ni les cent mille bégueuleries modernes, qui font la petite bouche à l'esprit gaulois, et qu'effaroucherait souvent Mme de Sévigné elle-même, une honnête femme écrivant à sa fille.

* * * * *

Philocléon, pour procéder au jugement, ne réclame plus qu'une seule chose: une barre! car, comment juger sans une barre? Il lui faut un barreau, vite un barreau!--«La fo-orme! la fo-orme!» comme dira Brid'oison.--On prend donc pour barreau, pour balustrade, la claie qui sert à parquer les cochons. Pour le coup, il ne manque plus rien; ainsi l'espère du moins l'impatient vieillard.

PHILOCLÉON.

Allons! qu'on appelle la cause! Mon verdict est déjà prêt.

BDÉLYCLÉON.

Attends, que je t'apporte tablettes et poinçon.

PHILOCLÉON.

Ah! tu me fais mourir d'impatience avec tes lenteurs! Je brûle de tracer ma raie!

BDÉLYCLÉON, _lui donnant les tablettes et le poinçon_.

Tiens.

PHILOCLÉON.

Appelle la cause.

BDÉLYCLÉON.

J'y suis.

PHILOCLÉON.

Qu'est-ce d'abord que celui-ci?

BDÉLYCLÉON.

Ah! que c'est ennuyeux! j'ai oublié les urnes!

PHILOCLÉON.

Eh bien! où cours-tu donc?

BDÉLYCLÉON.

Chercher les urnes!

PHILOCLÉON.

Point! je me servirai de ces vases-ci[113]!

BDÉLYCLÉON.

Très-bien! Alors nous avons tout ce qu'il nous faut;--pardon! excepté la clepsydre!

PHILOCLÉON.

Et ce pot[114]? n'est-ce pas une clepsydre?

BDÉLYCLÉON.

On ne saurait mieux trouver: et ainsi toutes les formes sont observées. Allons! qu'on apporte au plus vite du feu, des branches de myrte et de l'encens, et, avant d'ouvrir la séance, invoquons les dieux.

LE CHŒUR.

Et nous, en leur offrant des libations et des actions de grâces, nous vous bénirons pour la noble réconciliation qui a mis fin à vos querelles.

BDÉLYCLÉON.

Oui, faites entendre des paroles favorables.

LE CHŒUR.

Ô Phœbos Apollon Pythien! Donne une issue heureuse pour nous tous à l'affaire que celui-ci prépare là devant sa porte, et délivre-nous de nos erreurs, ô Péan secourable!

BDÉLYCLÉON.

Ô puissant dieu qui veilles à ma porte devant mon vestibule, Apollon Agyiée[115], accepte ce sacrifice nouveau; je te l'offre pour que tu daignes adoucir l'excessive sévérité de mon père. Il est aussi dur que le fer; son cœur est comme un vin aigri; verses-y un peu de miel. Qu'il devienne doux pour les autres hommes; qu'il s'intéresse plus aux accusés qu'aux accusateurs; qu'il se laisse attendrir aux prières! Calme son âpre humeur; arrache les orties de son âme irritée!

LE CHŒUR.

Nos chants et nos vœux s'unissent aux tiens, dans ces nouvelles fonctions que tu exerces; ton langage a gagné nos cœurs, parce que nous sentons que tu aimes le peuple plus que pas un des jeunes gens d'aujourd'hui.

N'oublions pas qu'Aristophane, se confondant avec Bdélycléon, l'hommage que le chœur adresse à celui-ci est un témoignage que le poëte, fort de sa conviction sincère et de son patriotique dessein, se rend publiquement à lui-même.

* * * * *

Dans ce qui précède immédiatement, n'est-ce pas un mélange curieux, intéressant à observer, que celui de ces formes religieuses et lyriques, avec ces grosses bouffonneries? et que cette fraîche poésie, qui fleurit légère et charmante, parmi tant d'inventions burlesques?

* * * * *

Enfin, on introduit l'accusé. Il serre les dents pour n'être point trahi par son haleine empestée de fromage, qui cependant lui joue un mauvais tour.

On cite les témoins, qui sont: un plat, un pilon, un couteau à ratisser.

Bdélycléon se charge du rôle de l'avocat, et commence son plaidoyer:

Juges! C'est une tâche difficile de prendre la défense d'un chien en butte aux imputations les plus odieuses; je l'essayerai cependant. C'est un bon chien, et il chasse les loups.

PHILOCLÉON.

C'est un voleur et un conspirateur!

BDÉLYCLÉON.

C'est le meilleur de tous les chiens!...

Vous voyez d'ici le mouvement de la scène. Racine n'a eu qu'à se souvenir, en laissant de côté ce qui, dans le poëte athénien, continue l'allusion politique; par exemple ceci:

BDÉLYCLÉON.

Écoute, je te prie, mes témoins. Viens, couteau; parle haut et clair. Tu étais alors payeur, n'est-ce pas? As-tu partagé aux soldats ce qu'on t'avait remis pour eux?--Entends-tu? il dit qu'il l'a fait.

PHILOCLÉON.