Etudes sur Aristophane

Chapter 12

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Chez les Athéniens, la justice n'était pas rendue par un certain corps, ou par une certaine classe de citoyens; tous les Athéniens, âgés de trente ans, pouvaient être juges ou jurés, par le renouvellement annuel. Sur vingt mille citoyens libres, il y en avait toujours six mille à la fois qui remplissaient les dix tribunaux d'Athènes.--À ces six mille jurés ou juges, joignez les avocats; puis, d'autre part, les orateurs politiques, les membres du Sénat et de l'Aréopage, vous comprendrez comment la nation presque tout entière était sans cesse occupée à plaider, à rendre des arrêts, ou à discuter. Les assemblées populaires, les élections politiques, les accusations et les jugements, deux mois entiers donnés aux fêtes religieuses, absorbaient la vie des Athéniens et les écartaient du travail et des exercices militaires. Cette habitude de juger, de prononcer ou d'écouter des plaidoiries, était devenue un besoin, une manie du peuple tout entier.--Déjà, dans _les Chevaliers_, le poëte nous a fait voir les Athéniens «perchés tout le jour sur les procès, comme les cigales sur les buissons.» Dans _les Nuées_, le disciple de Socrate montrant Athènes à Strepsiade sur une carte de géographie: «Comment, Athènes? dit celui-ci; je n'y vois pas de juges en séance!»

Cette manie athénienne, que rien ne corrige ni ne modère, Aristophane, dans _les Guêpes_, l'attaque de front.

Dans la forme primitive des lois de Solon, cette institution, par laquelle toute la nation prenait part aux fonctions de jurés ou de juges, était sans danger, parce que ces fonctions étaient alors une charge publique, un devoir en même temps qu'un droit: elles n'étaient point rétribuées. Alors les citoyens ne s'empressaient pas trop d'aller siéger au tribunal, parce que, pendant ce temps-là, leur travail était interrompu, leurs affaires chômaient: pour servir l'État de cette sorte, il leur fallait négliger leurs propres intérêts; les besoins de la famille, des enfants, du ménage, les retenaient chez eux, ou les pressaient d'y rentrer, dès que leur présence dans l'Agora et dans la place Héliée n'était plus nécessaire.

Mais les institutions se modifièrent: on alloua aux jurés une indemnité, qui fut d'abord d'une obole, puis de deux, puis de trois. Par là, les démagogues délivrèrent les citoyens de cette nécessité du travail qui seule les avait un peu retenus loin de la place publique et des tribunaux. Les citoyens, grâce au _triobole_, menèrent une vie presque oisive; ils passaient leurs journées hors de chez eux[89]. Ajoutez que l'esprit athénien n'était pas, par nature, ennemi, tant s'en faut, de la discussion ni de la chicane: vous concevez comment ce passe-temps devint une sorte de folie endémique, folie non pas individuelle, accidentelle et extraordinaire, comme celle de Perrin Dandin dans la comédie de Racine, mais générale, commune à tous les Athéniens, et, à la longue, préjudiciable à la république.

Les démagogues, nous l'avons vu dans l'exposition des _Chevaliers_, entretenaient cette folie, à laquelle ils trouvaient leur compte. Vous vous rappelez les cajoleries du Paphlagonien au bonhomme Dèmos: «Ô peuple, mon cher petit peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va au bain, prends un morceau, bois, mange, touche le triobole.» Puis, aux Chevaliers, qu'il essaie de mettre dans ses intérêts: «Ô vieillards Héliastes, de la confrérie du triobole, vous que je nourris par mes dénonciations insensées, venez à mon secours!»

* * * * *

Quant à l'institution du triobole, l'opinion de l'impartial M. Grote diffère bien de celle d'Aristophane. «L'établissement à Athènes de ces dikastèria payés, dit M. Grote, fut un des événements les plus importants et les plus féconds de toute l'histoire grecque. La paye aidait à fournir un moyen de vivre pour les vieux citoyens qui avaient passé l'âge du service militaire. Les hommes d'un certain âge étaient les personnes les plus propres à un tel service... Néanmoins, il n'est pas nécessaire de supposer que tous les _dikastes_ (juges) fussent ou vieux, ou pauvres, bien qu'un nombre considérable d'entre eux le fussent, et bien qu'Aristophane choisisse ces qualités comme faisant partie des sujets les plus propres à être tournés par lui en ridicule. Périclès a souvent été critiqué pour cette institution, comme s'il eût été le premier à assurer une paye aux dikastes qui auparavant servaient pour rien, et qu'il eût ainsi introduit des citoyens pauvres dans des cours composées antérieurement de citoyens au-dessus de la pauvreté. Mais, en premier lieu, cette supposition n'est pas réellement exacte, en ce qu'il n'y avait pas de tels dikastèria constants fonctionnant antérieurement sans paye; ensuite, si elle eût été vraie, l'exclusion habituelle des citoyens pauvres aurait annulé l'action populaire de ces corps, et les aurait empêchés de répondre désormais au sentiment régnant à Athènes. Et il ne pouvait sembler déraisonnable d'assigner une paye régulière à ceux qui rendaient ainsi un service régulier. Ce fut, en effet, une partie essentielle dans l'ensemble du plan et du projet, au point que la suppression de la paye semble seule avoir suspendu les dikastèria, pendant que l'oligarchie des Quatre-Cents fut établie,--et c'est seulement sous ce jour qu'on peut la discuter. En prenant le fait tel qu'il est, nous pouvons supposer que les six mille Héliastes qui remplissaient les dikastèria étaient composés de citoyens de moyenne fortune et de plus pauvres indistinctement, bien qu'il n'y eût rien qui exclût les plus riches s'ils voulaient servir[90].»

Selon Aristophane, au contraire, le triobole est la source des misères d'Athènes, une des causes de sa décadence. Mais c'est une question si brûlante, que les orateurs osent à peine y toucher. Et pourtant ce mal met obstacle à tous les grands projets, à toutes les réformes utiles. Par le triobole on mène le peuple; c'est le triobole qui est tout-puissant. «Ô Dieux! s'écrie, dans la comédie des _Grenouilles_, Dionysos (Bacchus) voyageant aux enfers et payant à Caron son passage, quelle puissance a pourtant le triobole!»

Eh bien! c'est cette puissance redoutable que le courage d'Aristophane ose braver; c'est ce mal endémique qu'il veut guérir, c'est à cette grave réforme sociale qu'il veut, s'il est possible, amener les esprits.

«Papa, dit un des petits enfants qui figurent dans le chœur des _Guêpes_, si l'archonte supprimait le tribunal, comment dînerions-nous?»--À cette supposition, le chœur s'effraye: «Par Jupiter! répond le père, je ne sais pas où nous trouverions à dîner!»

En effet, le citoyen d'Athènes, n'ayant désormais ni une fortune, ni une industrie, ni un travail qui le fasse vivre, il ne lui reste, à lui flâneur, bavard, habitué à une vie douce et facile, il ne reste à sa femme qui l'attend près du foyer, à son fils qui demande de quoi manger et s'amuser, des fruits et des osselets, il ne leur reste à tous que le triobole, c'est-à-dire une parcelle de ce trésor public où les démagogues feignent de puiser libéralement pour faire largesse au peuple, et qu'ils épuisent à leur profit.

Le poëte entreprend de prouver aux Athéniens que, par cette institution si populaire du triobole, ils ne reçoivent pas même la dixième partie des revenus de l'État, et que ce sont les démagogues qui prennent le reste. En même temps que l'intérêt public est lésé par ces dilapidations, les intérêts privés ne périclitent pas moins, livrés qu'ils sont à la vénalité et à la sottise de ces juges de hasard.

* * * * *

Ainsi, dans ses Guêpes au dard aigu, Aristophane représente non-seulement les juges armés du poinçon avec lequel ils inscrivaient leur verdict sur des tablettes enduites de cire, mais encore ce peuple tout entier d'ergoteurs, avocats ou juges, hérissés d'arguments et de sentences, cette multitude oisive et bourdonnante, avide de plaidoyers et de chicane, autant que de harangues politiques, de dialectique et de sophistique, cette foule pressée tous les jours autour de la corde qui marquait l'enceinte où les juges siégeaient dans la place Héliée.

Et toutefois, de peur d'irriter son public, il désigne aussi par ces terribles aiguillons, dans certain passage de la pièce, l'esprit belliqueux des Athéniens et leur indomptable patriotisme.

* * * * *

C'est cette vigoureuse satire sociale que Racine, l'ami de Boileau, a réduite aux proportions d'une jolie satire littéraire dans sa comédie des _Plaideurs_, en substituant la manie d'un seul homme à la manie de tout un peuple, ou plutôt une caricature de fantaisie à la critique d'une institution publique. Philocléon est devenu Perrin Dandin; Bdélycléon est devenu Léandre. Dans un sujet et dans un cadre entièrement différents, le poëte moderne a pu introduire la figure nouvelle et originale de Chicaneau; idée heureuse, de mettre en face d'un vieux juge endiablé un plaideur endiablé aussi; et, à son tour, le personnage de Chicaneau a amené, comme pendant, celui de la comtesse de Pimbesche. Par là, le sujet se retourne: ce ne sont plus _les juges_, ce sont _les plaideurs_.

Au surplus, chez Aristophane, ce sont les plaideurs autant que les juges, Athènes tout entière n'étant en quelque sorte qu'un vaste tribunal, où tous les citoyens étaient l'un ou l'autre.

* * * * *

Le principal personnage de la comédie des _Guêpes_ est Philocléon, c'est-à-dire l'ami de Cléon, parce que Cléon avait porté à ce chiffre de trois oboles le salaire des juges, qui n'était que deux oboles sous Périclès.--Philocléon a pour adversaire son fils Bdélycléon (l'ennemi de Cléon): les sentiments de ce personnage sont ceux d'Aristophane lui-même.

À l'ouverture de la pièce, deux esclaves (comme dans _les Chevaliers_), ils s'appellent ici Sosie et Xanthias, font sentinelle devant la maison de Philocléon, leur maître, et le gardent, par ordre de son fils, pour l'empêcher d'aller juger.--Racine a imité cette exposition, que tout le monde a dans la mémoire.-—Voici quelques passages de celle d'Aristophane:

Juger, dit Sosie, c'est la passion du bonhomme; s'il n'occupe pas le premier banc au tribunal, il est désespéré[91]. La nuit, il en perd le sommeil, ou, s'il s'assoupit un instant, son esprit revole vers la clepsydre[92]. L'habitude qu'il a de tenir le caillou de suffrage fait qu'il se réveille les trois doigts serrés, comme celui qui jette une pincée d'encens sur l'autel à la nouvelle lune... Son coq l'ayant réveillé tard,--C'est, dit-il, que des accusés l'auront gagné à prix d'argent[93]!--À peine a-t-il soupé, qu'il demande à grands cris sa chaussure; il court au tribunal, avant le jour, et s'endort collé comme une huître au pied de la colonne[94]. Juge impitoyable, il ne manque jamais de tracer sur ses tablettes la ligne de condamnation, et rentre les ongles pleins de cire, comme une abeille ou un bourdon. Dans la crainte de manquer de cailloux à suffrages, il entretient dans la cour de sa maison une grève, qu'il renouvelle sans cesse. Telle est sa manie; tout ce qu'on lui dit pour l'en guérir ne sert de rien et ne fait que l'exciter davantage. Aussi nous le gardons et nous l'avons mis sous les verrous pour l'empêcher de sortir. Car son fils est désolé de cette maladie. D'abord il le prit par la douceur; il voulut lui persuader de ne plus porter le manteau[95], et de ne plus sortir: notre homme n'en tint compte. Ensuite il lui fit prendre des bains et des purifications; ce fut en vain. On le soumit aux expiations sacrées des Corybantes; mais il se sauva avec le tambour et ne fit qu'un saut jusqu'au tribunal. Enfin, comme ces mystères ne réussissaient pas, on le mena à Égine et on le fit coucher de force une nuit dans le temple d'Esculape[96]. Au point du jour, on le retrouva devant la grille du tribunal. Dès lors nous ne le laissâmes plus sortir. Mais il fuyait par les gouttières et les lucarnes. On se mit à boucher et à calfeutrer tout. Mais lui, il enfonçait des bâtons dans le mur et sautait d'échelon en échelon, comme une pie. Enfin, nous avons tendu des filets au-dessus de toute la cour, et nous faisons bonne garde.

En effet, nos deux factionnaires, tout en causant entre eux, et aussi avec les spectateurs par un procédé d'exposition fort commode et assez naïf, font sentinelle, une broche à la main.

Bdélycléon paraît à la fenêtre et leur donne avis que son père est occupé en ce moment à grimper par la cheminée de l'étuve pour s'échapper encore une fois, et qu'il gratte, comme une souris.

On le guette, il passe la tête par le tuyau.

«Qui vive?

--C'est la fumée!» répond le bonhomme,--qui est fou, mais qui n'est pas bête.

On bouche le tuyau de la cheminée avec un couvercle et une traverse: la fumée est forcée de rebrousser chemin.

«Comment, coquins, vous m'empêchez d'aller juger! Dracontidès va être absous.»

Ne pouvant faire sauter la barre qui l'emprisonne, il menace de ronger le filet qui lui sert de cage. Puis, feignant de se radoucir, il cherche quelque prétexte de sortir: il veut aller vendre son âne; c'est la nouvelle lune, jour de marché. Bdélycléon offre à son père d'y aller à sa place, pour lui en épargner la peine: ce n'est pas là le compte du bonhomme!

BDÉLYCLÉON.

Ne pourrais-je pas aussi bien le vendre?

PHILOCLÉON.

Pas comme moi!

BDÉLYCLÉON.

Non; mieux!

Il entre dans la maison, et en fait sortir l'âne. Mais il s'aperçoit que Philocléon, nouvel Ulysse, s'est suspendu au ventre de la bête, pour s'échapper de sa prison. C'est la scène de l'_Odyssée_ dialoguée et parodiée: Ulysse s'échappant de chez le Cyclope.

BDÉLYCLÉON.

Pauvre baudet, tu pleures! Est-ce parce qu'on va te vendre? Avance un peu. Qu'as-tu à geindre? Est-ce que tu porterais un Ulysse?

XANTHIAS.

Mais oui, par Jupiter! il porte quelqu'un sous lui!

BDÉLYCLÉON.

Qui? voyons donc!...

XANTHIAS.

C'est lui!

BDÉLYCLÉON.

Qui va là? qui vive?

PHILOCLÉON.

Personne.

BDÉLYCLÉON.

Personne? De quel pays?

PHILOCLÉON.

D'Escampette, en Ithaque.

BDÉLYCLÉON.

Eh bien! Personne, tu n'auras pas à t'applaudir. Tirez-le de là au plus vite! Le malheureux! où s'était-il fourré? il a l'air d'un ânon qui tette!

PHILOCLÉON.

Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons!

BDÉLYCLÉON.

Et quel sera le sujet du procès?

PHILOCLÉON.

L'ombre de l'âne[97].

* * * * *

On fait rentrer le vieillard avec l'âne, et on barricade la porte en dehors. À peine est-il sous clef, autre aventure: il cherche à s'échapper par les gouttières.

SOSIE.

Hé là! qui donc a fait tomber sur moi du plâtre?

XANTHIAS.

Peut-être quelque rat, qui l'aura détaché.

SOSIE.

Un rat? Non, pas, vraiment! C'est ce juge de gouttière, qui s'est glissé sous les tuiles du toit[98]!

Ne trouvez-vous pas que cette série d'inventions légères et littéraires fait une exposition très-gaie? Quelle variété d'incidents et de détails! Quelle abondance de plaisanteries! Quelle originalité et quel mouvement! Que de métaphores et de parodies, jet étincelant et fin, que la traduction ne rend qu'à moitié. On comprend bien que tout cela eût séduit Racine et Boileau, et qu'ils aient essayé d'en faire passer quelque chose sur la scène française.

* * * * *

Une invention encore plus originale et plus hardie, ce sont les Guêpes elles-mêmes, qui arrivent armées de leurs aiguillons, et portant des lanternes, car il ne fait pas jour encore. Les séances des tribunaux commençaient au lever du soleil. Les Guêpes, c'est-à-dire les juges, s'y rendent en hâte, ayant avec eux leurs enfants, dont quelques-uns les font endêver.

LE CHŒUR.

Hâtons-nous, camarades, avant que le jour ne paraisse! Éclairons bien le chemin avec nos lanternes, de crainte d'être surpris par quelque casse-cou.

UN ENFANT.

Voilà de la boue! Papa, papa, prends garde!

LE CHŒUR (_c'est-à-dire_, LE CORYPHÉE).

Ramasse un bouchon de paille et mouche la lampe.

L'ENFANT.

Je la moucherai bien avec mes doigts!

LE CHŒUR.

Pourquoi donc allonges-tu la mèche, petit sot? L'huile est rare! Ce n'est pas toi qui as le mal de payer! (_Il lui donne un soufflet_.)

L'ENFANT.

Oh bien! Si vous nous faites de la morale avec des giffles, nous soufflerons les lampes, nous nous sauverons chez nous, et vous resterez là sans lumière à patauger dans les bourbiers comme des canards!

LE CHŒUR.

J'en sais châtier de plus grands que toi!... Bon! je crois que je marche dans un bourbier!... Je serai bien étonné si, d'ici à quatre jours, il ne tombe pas de l'eau à foison: voyez quels champignons à nos lampes! c'est toujours signe de grande pluie. Du reste, les biens de la terre, qui sont un peu en retard, demandent de l'eau et du vent.

* * * * *

Le bavardage de ces bonshommes est rendu avec beaucoup de vérité et de naïveté. Le service militaire appelant au dehors les jeunes gens, les tribunaux en temps de guerre étaient composés surtout de vieillards: circonstance favorable pour le poëte comique, qui s'amuse à faire la caricature de ces vieux Héliastes routiniers et rabâcheurs. Ce chœur est un troupeau de Brid'oisons. Un ou deux parlent pour tous les autres selon l'usage; c'est ce qu'il ne faut pas oublier, pour comprendre le dialogue avec l'enfant.

* * * * *

En passant devant la maison de Philocléon, ils le hèlent, s'étonnant de ne pas le voir paraître, lui qui est toujours des premiers!

Ils insistent par un chœur spécial, qui arrive là comme le couplet dans nos comédies-vaudevilles d'autrefois, ou comme l'ariette dans nos opéras-comiques.

Ce qu'on appelle _la parabase_ est plus étrange; nous y reviendrons plus tard. Dans celle de la comédie que nous étudions, le poëte explique aux spectateurs la fiction de sa pièce, ou plutôt le second aspect de sa fiction, celui par lequel il flatte leur patriotisme, pour leur faire entendre raillerie:

Cette race de vieillards, dit-il, ressemble aux guêpes, quand on les irrite. Ils ont aux flancs un aiguillon perçant, dont ils vous piquent. Ils dansent en criant, et le dardent comme une étincelle... Si quelqu'un de vous, spectateurs, me regarde avec étonnement à cause de cette taille de guêpe, ou demande ce que signifie cet aiguillon, je lui expliquerai la chose et dissiperai son ignorance. Cette gent armée de l'aiguillon est la gent attique, seule noble et seule indigène, la plus vaillante de toutes les races! C'est elle qui combattit si bien pour cette ville, quand le Barbare vint couvrir ce pays de feu et de fumée, dans le dessein de détruire nos ruches... Ah! comme on leur donna la chasse, dardant nos aiguillons dans leurs braies flottantes, les harponnant comme des thons[99]; ils fuyaient, nous leurs piquions les joues et les sourcils! Aussi maintenant encore les Barbares disent-ils qu'il n'y a rien de plus redoutable que la guêpe attique... Regardez-nous bien: vous trouverez en nous une entière ressemblance avec les guêpes pour le caractère et les habitudes. D'abord il n'y a pas d'êtres plus irascibles ni plus terribles que nous quand on nous excite. Pour tout le reste aussi, nous faisons comme les guêpes: nous nous réunissons par essaims dans des espèces de guêpiers[100], les uns chez l'Archonte[101], d'autres avec les Onze[102], d'autres à l'Odéon[103]; quelques-uns serrés contre les murs, la tête baissée, bougeant à peine, comme les chrysalides dans leurs alvéoles[104]. Notre industrie fournit abondamment à tous les besoins de la vie: nous piquons tout le monde, et cela nous fait vivre. Nous avons aussi parmi nous des frelons paresseux, dépourvus de cette arme, et qui, sans partager nos labeurs, en dévorent les fruits. Certes, il est dur de voir piller notre richesse par ceux qui n'attrapent jamais d'ampoules à manier la lance ou la rame pour la défense du pays! Mon avis est qu'à l'avenir quiconque n'aura pas d'aiguillon ne touche point le triobole.»

J'ai voulu rapprocher de l'exposition de la pièce ce morceau qui se trouve vers le deuxième tiers, afin de mettre tout d'abord en lumière l'idée-mère de la comédie, les guêpes dans leur double aspect.

* * * * *

Philocléon, hélé par ses collègues, paraît à la fenêtre et leur apprend qu'il est retenu prisonnier. Dans son désespoir, il prie Jupiter de le changer «en comptoir aux suffrages!»

LE CHŒUR.

Mais qui te retient et t'enferme? Dis; tu parles à des amis.

PHILOCLÉON.

C'est mon fils, pas de cris! Il est là-devant, qui dort: baissez la voix.

LE CHŒUR.

Mon pauvre ami! Et quelles sont ses raisons? où veut-il en venir par cette conduite?

PHILOCLÉON.

Il ne veut plus, citoyens, que je juge, ni que je condamne personne! Il prétend que je fasse bonne chère, et moi je ne veux point[105]!

* * * * *

Le chœur des Guêpes le console et l'encourage à s'évader. Philocléon se met à ronger le filet. Voilà qui est fait! Il ne s'agit plus que de descendre par une corde.--Mais, si ses gardiens allaient s'en apercevoir, retirer la corde et le repêcher!

--«Ne crains rien, nous nous pendrons tous après toi pour te retenir!--Je me fie à vous, je me hasarde; s'il m'arrive malheur, emportez mon corps, baignez-le de vos larmes, et enterrez-le sous le tribunal!»

* * * * *

Tout cela n'est-il pas joli, bien mené et bien soutenu? et d'une mise en scène très-amusante, et d'une verve intarissable?

Philocléon descend donc par la corde; mais, lorsqu'il est à mi-chemin, voilà que Bdélycléon se réveille et appelle les deux esclaves, qui, par les fenêtres du rez-de-chaussée, piquent avec leurs broches ce vieillard cerf-volant, pour le forcer de remonter.

Les Guêpes, selon leur promesse, s'élancent au secours de Philocléon: avec un bourdonnement terrible, elles dardent leurs aiguillons, fondent sur Bdélycléon et sur les deux esclaves, leur piquent le visage, les yeux, les doigts, le derrière, tout. Eux résistent, avec des bâtons d'abord, et puis avec des torches, pour enfumer les Guêpes.

LE CHŒUR DES GUÊPES.

Non, jamais nous ne céderons tant que nous aurons un souffle de vie! (_À Bdélycléon_:) Tu aspires à la tyrannie!

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C'était l'accusation ordinaire et banale, et comme un refrain monotone dans cette jalouse démocratie.

* * * * *

BDÉLYCLÉON.

Tout est pour vous tyrannie et complots, quelle que soit l'affaire en cause, petite ou grande. La tyrannie! Je n'en ai pas entendu parler une fois en cinquante ans, et elle est maintenant plus commune que le poisson salé; son nom a cours sur le marché. Achète-t-on des rougets et ne veut-on pas de sardines, le marchand de sardines, qui est à côté, dit aussitôt: «Voilà un homme dont la cuisine sent la tyrannie!» Qu'un autre demande par-dessus le marché un peu de ciboule pour assaisonner des anchois, la marchande de légumes le regardant de côté lui dit: «Hum! tu demandes de la ciboule! Est-ce que tu aspires à la tyrannie? Ou bien t'imagines-tu qu'Athènes te doive en tribut tes assaisonnements?»

* * * * *

Bdélycléon déclare son dessein de faire à son père une vie très-douce, au lieu de ce rude et triste métier de juge.

PHILOCLÉON.

Ah! La meilleure chère ne vaut pas pour moi le genre de vie dont tu me prives! Je ne me soucie de raie ni d'anguille! Un petit procès à l'étouffade est un mets qui me plairait mieux!

BDÉLYCLÉON.

C'est par habitude que tu aimes cela; mais, si tu consentais à m'écouter patiemment, je te ferais voir comme tu t'abuses.

PHILOCLÉON.

Je m'abuse quand je rends la justice?

BDÉLYCLÉON.