Études Littéraires; dix-huitième siècle

Chapter 2

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ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.--Et encore la louange décidée, déchaînée et à corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc tranquilles avec vos éternels Salomon et Sémiramis.»--Mais ses simples «amabilités» sont ravissantes. Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un grand seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir quelque chose, ou à rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou à se faire pardonner, ou à se faire aimer un peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir une jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de séduction, de finesse, de délicatesse même, de bonne humeur, de malice qui se montre juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le plus souple aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais. C'est un délice que la première lettre à Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des _Lettres et des arts_. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce, loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus de correction à la fois digne, sympathique et impertinente. On sent là, qui se dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un éclair, une épée souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.-- Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une petite merveille de gentillesse narquoise, d'espièglerie élégante et fine, qui n'oublie rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier. On croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes, roulant un enfant dans un réseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant.

Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté bien des hommes qui ne l'estimaient guère. Il a été miraculeux dans l'usage des dons secondaires de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui eût été de se restreindre à ces genres qui ne demandent que le talent adroit et spirituel. Les _Discours sur l'homme_; un _Dictionnaire philosophique_ moins prétentieux, et ne touchant point aux grandes questions; les _Contes et nouvelles_; de petits vers inimitables; cinq ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie de l'histoire; un peu de science intelligemment vulgarisée; des conseils de bon sens à des contemporains sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand des Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule, parfois à un peu de mépris.--Il s'est un peu trompé sur lui-même. Il faut bien, sans doute, que l'intelligence elle-même nous soit un instrument d'erreur parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice en toutes choses. Il n'y a guère de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur de la pensée des autres, qui ne s'estime lui-même, l'espace d'un instant, un très grand penseur. C'est l'erreur, précisément, de Voltaire, je dis la plus noble, la plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses passions n'ont point eu de part.

VII

Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant et après sa mort, qu'on ait jamais vue. De son temps il a été pris pour le plus grand poète de toute l'Europe, ce qui, chose étonnante, très heureuse pour lui, était vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi par la plupart. Il a été assez habile pour être même populaire, un peu grâce à ses méfaits, un peu grâce à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce qui laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée pour qu'on sache gré au dieux de la lui avoir donnée, et assez surprise pour qu'on les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a conçu pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour les hommes une félicité toute matérielle, longue vie, bonne santé, aisance, lectures amusantes, bon théâtre et gouvernements tyranniques et fastueux. Il a joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos pour lui, comme il était venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait à ses semblables: il a été heureux après sa mort. Une révolution faite en opposition absolue avec celles de ses idées qui lui étaient les plus chères n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, démocratique, antilittéraire, antiartistique et antifinancière, qu'ils ont plus subie que faite, ce que les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, et il est sorti triomphant d'une révolution qu'il eût détestée.--Une révolution littéraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui, l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée et un peu ignorante, ont attaqué la littérature classique française, et Voltaire, qui en était l'héritier un peu indigne, s'en est trouvé le représentant le plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce qu'il en était le plus récent; et les excès du Romantisme se sont, pendant longtemps, tournés au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire a traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement de Juillet, et même du second Empire, comme au milieu d'une conspiration en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié raison quand il disait spirituellement, songeant à tout son «fatras»:

..... on ne va pas sur Pégase monté Avec si gros bagage à la postérité.

Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un pays où l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont écriés, quelques volumes lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! Que de recherches! Que de questions soulevées, et résolues!»--Il en faut rabattre. Quand on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu d'idées et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a plus dans Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est le plus répété. Il n'est guère de livre de philosophie, de critique religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littéraire même, qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,--et on les retrouve ensuite dans sa Correspondance. Il a même certaines plaisanteries qui lui sont chères, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement un homme très instruit, se tenant au courant, bien renseigné, qui réfléchissait très vite, qui a vécu longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce qui est très considérable, non pas stupéfiant. Mais toute cette bibliothèque en impose.

Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gré d'avoir été un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres devienne riche, grand propriétaire, grand châtelain et un peu prince. Qu'un sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela, cela ne laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de «royauté intellectuelle de Voltaire» il n'est pas impossible que le souvenir de ses trois ou quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit entré pour quelque chose.

Voilà de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et représentent brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me donnent l'idée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je le vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun un côté de l'esprit français, une des qualités intellectuelles de cette race, comme choisie, et portée par eux à son point d'excellence, ce qui fait précisément que, tant à cause du choix exclusif qu'à cause de la supériorité, ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, nous ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est un Français. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un Français. Un homme impatient des jougs légers et s'accommodant des plus lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète, qui est conservateur de toute son âme, et qui en littérature et en art, est étroitement attaché à la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être irrespectueux, c'est un Français.--Voltaire est léger, décisif et batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit du moins, et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la pédanterie ni celui du charlatanisme: c'est un Français. Il est à peu près incapable de métaphysique et de poésie: c'est un Français. Il est gracieux et charmant en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est un Français. Il est radicalement incapable de comprendre l'idée de liberté, et ne sait qu'être opprimé avec malice, ou oppresseur avec délices: c'est un Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout progrès de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Français. Il n'est pas très brave; et ceci n'est plus Français, mais les Français se sont tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce défaut, en faveur des autres.

Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant encore, avec peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore.» Ce qui avait fini par lui faire tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire Voltaire et de l'adorer, certains en étaient tellement devenus à ne retenir de lui que les plus aveugles de ses colères, et les plus étroites de ses rancunes, et les plus grossières de ses facéties, que le prince des hommes d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps, même après sa mort, ressemblé à une popularité. Il sort, à présent, de la popularité pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est très grand par sa curiosité ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue excellente de clarté, de vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa grâce inimitable à conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il n'a pas créé un grand mouvement d'idées, qu'il n'a pas non plus une bien grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que la tragédie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu étroite. Mais ils savent qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de bonne humeur française, de fine satire française et d'esprit français; et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux mêmes qui ne l'aiment pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualités, même supérieures, de leur caractère, pour les qualités même secondaires, de son esprit.

DIDEROT

I

L'HOMME

Il arrive quelquefois que la littérature est l'expression de la société. Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de la petite société du XVIIIe siècle. Ce qu'on a dit de cette «tête allemande» de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage! Diderot est éminemment Français, et Français du centre, Français de Champagne ou de Bourgogne, Français de la Seine ou de la Marne. Et il est Français de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire le grand bourgeois, riche, somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils d'artisan aisé, qui a fait ses études en province, qui s'est marié pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie à un cinquième étage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une grande dame, impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant bien, et sa femme, petite ouvrière, qui l'ennuie, et qu'il soigne très, affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les caractères communs de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux, sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, «se crève de mangeaille», comme lui dit une contemporaine, vide goulûment des bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait à noter, raconte ces choses avec complaisance.

Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant trente ans un travail à rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne trouve jamais que sa tâche soit assez lourde, écrit pour lui, pour ses amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour n'importe qui, bûcheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois coups de cognée de trop. Et il a une vulgarité ineffaçable, qu'il ne songe jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à l'extrême ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de lui sans cesse, se mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur, conseiller implacable et même sottement impérieux. Il ne faut pas que Rousseau vive à la campagne: «Il n'y a que le méchant qui vive seul». Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison humide: «Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans!» Il ne faut pas que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay à Genève, sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il l'accompagne à pied s'il ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivière; sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitié bien encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple. Leurs bons sentiments manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot l'est à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine espièglerie de jeunesse avec un moine à qui il extorque de l'argent sous promesse d'entrer dans son ordre pourrait être qualifiée sévèrement. Il se plaît à la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, à des farces et drôleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise société qu'il s'épanouit de tout son coeur; il lâche devant des enfants des énormités de propos «qui font piétiner la mère de famille», et il les répète dans sa correspondance; il donne à sa fille des leçons de morale, à bonne fin, mais d'une crudité extraordinaire, et, un peu inquiet, demande ensuite à tous ses amis s'il n'a pas été un peu loin.

Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, généreux, probe et large en affaires, homme de famille malgré ses maîtresses, aimant son père, sa mère, sa soeur, sa fille, sa femme même, je ne puis pas dire de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en particulier, de son père, en des termes qui font qu'on adore, un bon moment, son père et lui.--Moralité faible, délicatesse nulle, penchants grossiers, vulgarité, bon premier mouvement du coeur, bons instincts, plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement dans le travail, honnêteté, rectitude et sincérité, mais lourdeur de main dans les relations sociales, voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du reste, il est d'un tempérament robuste et énergique; le voilà avec ses qualités et ses défauts; et voilà Denis Diderot.

Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un de nous, très nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui ressemble. Nous ne songeons guère à le respecter; mais cela nous aide à l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours que, comme il faisait à Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou. C'est un bon compère.

Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour cause, mais fait sa vie, en partie double, avec ses défauts et ses qualités! D'une part il fait l'_Encyclopédie_. C'est son bureau. C'est là qu'il est «bon employé». Ponctuel, attentif, dévoué absolument au devoir professionnel, travailleur admirable, écrivain lucide, sachant, du reste, faire travailler les autres, et excellent «chef de division»; il est l'honneur et le modèle de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du moins point d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie qu'il y a écrite, article par article, est fort convenable, nullement alarmante, très orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré et s'essouffle à nous prévenir que ce n'est point sa vraie pensée que Diderot écrit là. Il s'y montre même plein de respect pour la religion du gouvernement. Un bon employé sait entendre avec dignité la messe officielle.

D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y détend. Ce sont ses débauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous écrits en sortant d'une très bonne table. Ce sont propos de bourgeois français qui ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique. Ils sont une dizaine, tous de classe moyenne et de «forte race». L'un est philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre amateur de théâtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille, l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois, l'autre est ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment, n'a de méthode ni de clarté; tous ont une verve magnifique et une abondance puissante; et on a rédigé leurs conversations, et ce sont les oeuvres de Diderot.

II

SA PHILOSOPHIE

Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines et contradictoires, car Diderot n'est pas assez réfléchi pour être systématique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considérable et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez souvent, les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez, du reste, qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est très savant, plus que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus peut-être, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute l'histoire de la philosophie, d'après Brucker, sans doute, mais par lui-même aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considérer comme l'initiateur de cette science chez les Français, qui avant lui, j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manichéisme_, sont tout à fait remarquables, et à lire encore de près. Il est tout plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siècle, et connaît les sources de Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique, la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire naturelle, très bien. Il a compris que les idées générales des hommes se font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes, Voltaire suit la même voie, mais est en retard. Il en est aux mathématiques, presque exclusivement, ne s'inquiète pas assez, encore qu'il s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie, légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, où elles commencent à mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur des reconnaissances hardies et impétueuses.

Ses premiers ouvrages, _Essai sur le mérite et la vertu, Pensées philosophiques_, sont d'un écolier qui a, de temps en temps seulement, d'heureuses trouvailles. Mais déjà la _Lettre sur les aveugles_ et la _Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur le mérite et la vertu_ était religieux et «déiste»; les _Pensées philosophiques_ étaient irréligieuses et «théistes», et peuvent être considérées comme une esquisse de «morale indépendante»; les _Lettres_ sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie athéistique et matérialiste. Pour la première fois Diderot y hasarde à nouveau, avec beaucoup de verve et même d'ampleur, cette ancienne hypothèse que la matière, douée d'une force éternelle, a pu se débrouiller d'elle-même, en une série de tentatives et d'essais successifs, les êtres informes périssant, quelques autres, parce qu'ils se trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les «espèces» s'établissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se faisant peu à peu à travers les âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et toute la petite école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des recherches scientifiques plus étendues lui fournissaient.

En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet paraissaient coup sur coup, de 1748 à 1768[72], et toutes sous l'influence de la grande _loi de continuité_ de Leibniz, voyant entre tous les êtres une chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que les espèces, puisque les limites qui les séparent sont flottantes et comme indistinctes, pourraient bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe, s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas encore à présent donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, mais considérables, fécondes, et de nature à aider autant qu'exciter le savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient réfléchir Diderot, ébranlaient fortement son imagination; et dans l'_Interprétation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit énergique et audacieux une forme si arrêtée et précise qu'il traçait déjà tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste: «De même que dans les règnes animal et végétal un individu commence pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, _n'en serait-il pas de même des espèces entières?..._ Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus dans la matière; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela fût; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisations et de développements; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à subir qui nous sont inconnus...?»

[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).-- Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De la nature_ (1766); _Considérations philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'être_ (1768).]

Et plus tard, dans le _Rêve de d'Alembert_, il mettait en vive lumière, par une image ingénieuse et frappante, cette supposition de Charles Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une collection, une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet arbre, avait dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles...» Voyez cet essaim d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est composé d'une multitude de petits animaux accrochés les uns aux autres et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux entraînés pour un temps dans une existence commune qui se sépareront plus tard, se disperseront, iront s'agréger l'un à un autre tourbillon, l'autre à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou plante en une autre cité que nous appelons plante ou animal; et cette circulation éternelle, c'est l'univers.

Enfin, dans le _Rêve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le transformisme constitué, la formule définitive du transformisme: «_Les organes produisent les besoins, et, réciproquement, les besoins produisent les organes._» Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante ans avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant que le mot de Pascal sur l'hérédité[73]. Il arrive souvent que les hommes d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou même encore à naître. Leur synthèse rapide passe par-dessus les observations qui commencent et les preuves encore à venir, et leur génie d'expression trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de détail ramènera.

[Note 73: «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature est première habitude.»]

Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan préconçu, sans but, sans «cause finale», sans intelligence ordonnatrice, évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement, créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres espèces; versant l'élément nutritif dans l'animal, et en faisant de la sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation, de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et l'homme dans l'éternel creuset, et, de ces fibres qui pensèrent, faisant des végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des choses sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui séduit son esprit et la vision où son imagination se complaît.--Il est matérialiste comme un Lucrèce, en poète, et autant par exaltation que par raisonnement. La «nature» l'enivre et le transporte hors de lui-même. Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient le recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui est égarée, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un endroit où elle n'a que faire[74]:

[Note 74: Début du _Second entretien sur le fils naturel_.]

Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée:

«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la ville et ses habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler ses pleurs au cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau; à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser à pas lents des campagnes fertiles; à contempler les travaux des hommes, à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et qui l'apaise à son gré.

«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers, il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, la passion s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par un frémissement qui part de sa poitrine et qui passe d'une manière délicieuse et rapide jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est une chaleur forte et permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce qu'il touche. Si cette chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant lui. Sa passion s'élèverait presque au degré de la fureur.»

Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot. L'adoration de la nature a été son genre de piété. Il trouve la nature auguste, douce, bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se pervertit malgré elle; «ce sont les misérables conventions et non la nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O vous qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à votre félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, ô superstitieux, cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l'univers où ma main t'a placé.... Ose t'affranchir du joug de cette religion, ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc, enfant transfuge, reviens à la nature! Elle te consolera, elle chassera de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer. Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la route de ta vie....»

[Note 75: _De la poésie dramatique_.--Du drame moral.]

--C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce singulier philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point est le _Supplément au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en l'appelant une priapée sentimentale. Plus de religion, cela va sans dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est parfaitement vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième. Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, imaginées par des tyrans pour nous gêner et nous rendre misérables. «Il existait un homme naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie. Tantôt l'homme naturel est le plus fort; tantôt il est terrassé par _l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances extrêmes qui ramènent l'homme à sa première simplicité: dans la misère l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans pudeur[76].»--Et à la bonne heure!

[Note 76: _Supplément au voyage de Bougainville_.]

Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son instinct?» Pressé de «répondre net», Diderot ne se fera pas prier: «Si vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre de civilisateurs: «J'en appelle à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses: examinez-les profondément; et je me trompe fort, ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se promettait de lui imposer.»--Voulez-vous, au contraire, «l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez pas de ses affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre»[77].

[Note 77: _Supplément au voyage de Bougainville_.]

On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier inspirateur de Rousseau. Le retour à l'état de nature leur a été longtemps une chimère et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des supercheries ingénieuses et malignes imaginées un jour, et non par tous les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable! Tous deux ont eu cette idée; seulement, gênés tous les deux par l'état social, chacun en a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait davantage: Rousseau insociable, la sociabilité; Diderot intempérant, la morale.--Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune; Diderot, débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron de cynisme, a poussé droit de ce côté-là, avec insolence et bravade.

Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de «l'évolution» des idées ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siècle. Entendez bien que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état d'esprit d'une génération, d'autre part, de son état de passions; résume plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle désire. Le XVIIIe siècle français a été une lassitude et une impatience de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet, Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec ses éléments divers, législation dure, répression implacable, religion austère, morale, luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il faut, les modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On commence par lui contester ses titres. On la représente proprement comme une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a commencé, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on ruine, les unes après les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache à montrer, pour ce qui est de la législation, qu'elle n'est pas raisonnable, pour ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste la morale, à laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant Vauvenargues réclame déjà en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on réprime trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines sont belles et «nobles». Et Rousseau hésite, cherchant d'abord à mettre le «sentiment» à la place de la morale «artificielle», revenant plus tard à une sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, qui n'exclut que le culte.

Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de l'invention sociale, va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort. Ce qu'il y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a raison) qui éloigne le plus l'homme de l'état de nature où vivent les animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent que l'homme doit mettre toute son énergie à s'en distinguer. Il en conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature est immorale, ce qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite, ce qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale, respecté encore, ou indirectement et mollement attaqué, c'est où il se porte avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, maintenant, est parcouru, et la dernière extrémité où la réaction violente contre l'état social, trop gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui y est allé.

N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il n'attache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où il y a de l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle comme d'impertinences, «d'extravagances» et de «bonnes folies». Ce sont gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de l'_Encyclopédie._ Considérez toujours Diderot comme un homme qui s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de ses pensées et de son écriture; il se grisait d'attendrissement, de sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage intarissable, l'épanchement indiscret et indéfini, allant au hasard, plein de répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là de pensées profondes, de mots éloquents, de grossièretés et de niaiseries.--Et ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme très intelligent, très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire naturelle.

Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, et tant s'en faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute, une _règle_ des moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le mouvement «naturel» et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_, la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive; et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.

A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois dire quelque part: «C'est à la volonté générale que l'individu doit s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs», et cela, s'il s'y tenait, ce serait une _règle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus fréquemment, il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu, isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et vertueuse. L'homme de bien _crée le devoir_, fait la loi morale. Il ne la reçoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un père avec ses enfants_» et dans _Est-il bon? Est-il méchant?_ il a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens. Un homme en possession d'un testament qui dépossède des malheureux et qui gonfle inutilement l'avoir de gens riches, désintéressé du reste absolument dans l'affaire, peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative.--Un homme, pour répandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en ont le plus grand besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble tout près de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et qui hésite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et au-dessous des morales particulières, qu'elle est une moyenne; que, partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui fait cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.

C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable, et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à «l'homme artificiel et moral»; c'est toujours la société, la communauté, le _consensus_ qui est dépossédé du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre, peut-être, probablement, fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse générale, point de morale aucunement. La morale est une invention d'anciens tyrans subtils; c'est une des pièces de l'homme artificiel qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement interrogé; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien, même contre le gré de la loi civile.

Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le XVIIIe siècle nie le plus énergiquement, c'est le progrès. Le progrès, s'il y a progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun de l'humanité à travers les âges, c'est ce que les hommes, peu à peu, et les fils profitant des travaux et héritant de la pensée des pères, ont fini par établir et par accepter comme vérités au moins provisoires, lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet «homme artificiel», en admettant même qu'il soit artificiel, cet homme social, religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour, ce sont les hommes, les générations successives qui l'ont fait peu à peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus légitime que le modifier à notre tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable absurdité, ce qui est possible, mais, s'il était vrai, devrait, non vous donner tant d'audace à penser à votre tour et tant de confiance en vos décisions individuelles, mais vous décourager à tout jamais de toute pensée et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la reprenant à son point de départ, une expérience qui a si malheureusement réussi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction et destruction faite de tout ce que la pensée de vos prédécesseurs amendés les uns par les autres vous a appris, êtes capable d'une pensée saine et d'un regard juste; et c'est bien là l'immense et puéril orgueil des radicaux du XVIIIe siècle.

Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de Diderot et que je pense beaucoup plus à Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la légèreté, de l'étourderie, d'un tempérament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes disait que le méchant est un enfant robuste. L'enfant robuste est plutôt inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons mouvements et d'étranges écarts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on a pu dire et qui a dit de lui-même: «Est-il bon? Est-il méchant?»

III

SES OEUVRES LITTÉRAIRES

On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepté qu'il n'en avait pas; et, je m'en excuse, c'est à peu près ce que je vais dire. J'en ai le droit, parce que je ne résiste jamais à répéter un lieu commun quand je le crois juste.

Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littéraire. Il a, nous l'avons vu, une certaine imagination dans les idées, une certaine imagination philosophique. Le _Rêve de d'Alembert_ est une sorte de poème matérialiste, non sans beauté, non sans beautés surtout. L'imagination littéraire est autre chose. Elle consiste à créer des âmes, ou à inventer des événements. Elle est faite d'une puissance singulière à sortir de soi, pour devenir une âme qui n'est pas notre âme, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la nôtre. C'est une aptitude particulière et innée que rien ne remplace. L'observation y aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le détachement facile y aide, mais ne la donne pas nécessairement. Or Diderot n'avait pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation pénétrante et patiente. Il avait le détachement et la sympathie; mais cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni tracé un caractère, tout un caractère, fait vivre un homme qui ne fût pas lui; ni il n'a jamais raconté une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggéré à l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a tracé des silhouettes, et raconté des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de genre.

Qu'est-ce à dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement et fortement que Mérimée, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait voir, qu'il voyait avec une étonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous le connaissez, rond, à fleur de tête, interrogateur, tout en dehors, tout jeté en avant, curieux, avide et qui semble se précipiter sur les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aimé à regarder, et à voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le fiacre où il roulait la moitié de sa journée, il revoyait la figure, l'attitude, le geste, la scène; puis, devant son papier, il revoyait encore, avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en écrivant.

Aussi tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes vraies, des historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les fait entrer dans un récit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce sont les petits mémoires de son siècle. Il n'a jamais créé, il a bien vu, bien retenu, bien reconstitué et bien raconté. Et dans chacune de ses histoires, après des préparations quelquefois longues, qui sont des hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans nos mémoires? La scène, le tableau, la vignette; cette femme suppliante aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tête tournée vers cette femme impérieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues. Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de physionomie, les détails curieux, tout cela s'est profondément gravé dans sa mémoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de son talent, qui est très grand et très Original.

[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.]

[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.]

Mais quand il s'essaye à l'oeuvre d'imagination pure, il écrit la _Religieuse_, où l'ennui le dispute au dégoût; il écrit les parties d'invention de _Jacques le Fataliste_, à savoir l'histoire proprement dite de Jacques et de son maître, qui est de médiocre intérêt. Il n'a plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a à un haut degré) que ces qualités de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond est singulièrement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de caractères, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la vérité, et c'est toujours à _Jacques le Fataliste_ que je songe, il produit une illusion agréable, ce qui est encore du talent: il mêle, suspend, ramène, entrecroise et entrelace cinq ou six récits différents, chacun peu intéressant en lui-même, de manière à toujours faire croire que celui qu'il a laissé en train et qu'il doit reprendre est plus intéressant que celui qu'il fait; et il y a là comme un chatouillement de curiosité, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de foisonnement copieux. On croit voir les récits sourdre, s'échapper, jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours, en se mêlant, se quittant et courant les uns après les autres. Il y a là un peu de diversité d'accent; car Diderot était l'homme des digressions, des échappées, et des parenthèses plus longues que les phrases; mais il y a un peu de procédé aussi et d'attitude; et surtout il y a plus de verve de conteur que d'imagination de créateur, ou, pour parler simplement, de romancier.

Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout à l'heure qu'il réussit à peu près à faire une grâce, n'en révèle pas moins une singulière pauvreté de fond. Où la composition est absente, mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention même qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouvé ou une forte idée à vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et puissant, qui vous obsède. _Gil Blas_ est composé, quoi qu'on puisse dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son unité. _Candide_ est composé. Il gravite autour d'une _idée_ dont on sent toujours la présence, et qui de temps à autre, fréquemment, ramène à elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_ ni les _Bijoux_ ne sont composés, parce que Diderot, demi-artiste, demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre, souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux, complet et vraiment vivant, ni autour d'une idée importante et considérable.

Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui descende profondément dans la mémoire, parmi toutes les improvisations prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. Là encore c'est l'oeil qui a guidé la main. Le neveu de Rameau est un personnage réel que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir de curiosité. Il l'a aimé du regard avec passion. Mais cette fois le personnage était si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en particulier qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès inouï et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot a tant aimé à le regarder, qu'il en a oublié d'être distrait, qu'il en a oublié les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions à l'interlocuteur imaginaire, et les réponses de celui-ci et les répliques à ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur son héros; qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce qu'il n'a jamais, la soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un personnage de La Bruyère tracé avec la largeur de touche et la plénitude de Saint-Simon.--Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de génie.--Sauf cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et diffus, ou un _novelliste_ à qui manque ce qui est le charme même de la nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement, mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne réfléchit, le livre fermé, sur une pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scène presque inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lâchaient point leur proie; et c'est ce que je me plais à répéter.

Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où il a le moins réussi. Tout lui manquait, à bien peu près, pour y entrer, pour s'y reconnaître, pour y avoir l'emploi de ses qualités. Et d'abord remarquez qu'il a beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un grand raisonneur en questions théâtrales. Mauvais signe. Il peut exister, et la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doué pour être d'une part un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être capable d'oublier toute théorie quand il prend sa plume de théâtre, condition nécessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare. D'ordinaire, des théories familières et chères au critique, les unes s'évanouissent et lui échappent, dont il faut le féliciter, quand il conçoit une pièce de théâtre; mais quelques-unes restent, celles auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est pas chose plus grave, que la théorie reste parce que l'imagination n'est pas venue. Ceci est le cas de Diderot.

Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre; d'idées vagues, obscurcies encore par ce verbiage incohérent et fumeux, qui lui est naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce chaos, où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables.

Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le monde; car, d'âge en âge, le naturel de l'époque précédente paraît le pire conventionnel à celle qui vient; et cela est nécessaire, parce que, seulement pour se maintenir au même degré de conventionnel, il faut réagir contre le conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le pur procédé en deux générations.--Il voulait donc plus de naturel, ce qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage entre à la Comédie française; il ne comprend rien à des gens qui parlent un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes répliquent par une réponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent cérémonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue ne comprendrait rien, non plus, à une femme toute blanche d'un blanc de céruse, qui garde une immobilité absolue et qui ne cligne pas des yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à des personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir que d'un côté et même à une certaine place précise; que l'art est précisément l'art, et reste l'art, en se séparant franchement de la nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement _une certaine ressemblance_, à l'exclusion des autres, et qu'on frémit à imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la révérence et qui, par un mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers; que, précisément parce que le théâtre, le plus complexe des arts, donne, non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même de l'art, qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-vérités ou de contre-réalités salutaires, préservatrices, artistiques pour tout dire; et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux parlant et marchant devant les Français de 1750, sont justement de ces contre-réalités qui ne constituent point l'art, mais en sont les _conditions_ nécessaires.

Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant, d'introduire un peu de réalité nouvelle, c'est-à-dire, pour beaucoup mieux parler, de modifier par un souci de la réalité le conventionnel de l'âge précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir dans le même se continuant, s'imitant et se répétant; j'en suis d'avis, et j'ai pris soin de le dire, et je félicite Diderot, sinon de sa théorie, du moins de sa préoccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a gardé.

[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des valets et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets et servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.]

Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur. En cela il était dans la tradition du théâtre français et surtout de la critique dramatique française. Sur ce point, l'indépendant Diderot est d'accord avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel et avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle au XIXe, de théoricien dramatique qui n'ait vivement insisté sur la nécessité de moraliser le théâtre, et de moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe siècle ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était mêlé de bon et de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un côté, l'idée de remplacer les prédicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes; d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la direction morale, qui autrefois venait de la religion, commençant à languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guère que la littérature qui pût recueillir ou essayer de prendre cette succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant accoutumé d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que le drame fût non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte de soutenance de thèse. «J'ai toujours pensé qu'on discuterait un jour au théâtre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire à la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen (le théâtre) si le gouvernement en savait user et qu'il fût question de préparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!»

Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le théâtre en substituant la peinture des _conditions_ à la peinture des _caractères._ Entendez par «condition» l'état où est un homme dans la famille: on est «un père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société: on est magistrat, on est soldat, etc.

La critique s'est trop exercée sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas méprisable. Ce qu'il y avait de suranné dans l'ancienne conception des «caractères» au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus des abstractions. On étudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_ contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui strictement ne fût que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme en soi, et encore réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre compte tenu des impressions que ses entours ont dû faire sur lui et de l'empreinte qu'elles y ont dû laisser, voilà ce que les dramatistes prétendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue française dont ils faisaient méthodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme peut être né contradicteur, et, partant, être cela; mais qu'il est bien plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions exercées, des préjugés de classe reçus et conservés, a fait de lui. Père depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres termes, le caractère acquis remplace le caractère inné.--J'ai la prétention, dont je m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir.

Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à la «comédie de caractères» un chemin nouveau que ce sera à elle d'éprouver. Mais Diderot a peut-être tort de croire qu'il faille _substituer_ purement et simplement les conditions aux caractères, comme si les conditions étaient tout, et les caractères si peu que rien. Notez d'abord que les conditions sont: ou des effets du caractère,--ou des forces en lutte contre le caractère,--et autant que dans les deux cas il faut s'inquiéter du caractère autant que de la condition. Je suis époux et père parce que j'étais _né_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous croyez et prétendez étudier ma condition, c'est mon caractère que vous étudiez, et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun renouvellement de l'art.--Ou bien je suis époux et père, par suite de circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas né pour cela; et alors le drame sera très probablement la lutte entre mon caractère et ma condition, entre mon caractère inné et mon caractère acquis, dont les forces commencent à se montrer; auquel cas il faut bien que vous connaissiez mon caractère autant que ma condition; et la pire erreur serait de ne vouloir connaître et peindre que cette dernière, puisque par cette omission ou négligence, c'est le drame même qui disparaîtrait.

De plus, à considérer les conditions comme de véritables caractères, tant on suppose qu'elles ont pétri, modelé et sculpté l'homme qu'elles ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caractères d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne humaine plutôt que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des modifications de caractère, et non des caractères.--Dès lors, autant elles sont intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont modifié, autant elles sont comme vides et comme sans support, présentées sans ce caractère et abstraites de lui.--Et de là cette conséquence curieuse: loin que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait à donner des abstractions pour des caractères, voilà qu'il y tombe plus qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procède exactement de même. Eux nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui nous donne pour tout un homme, une habitude prise, ou un préjugé, ou une mine. Peindre l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est abstraire; mais écrire le _Père de famille_ c'est abstraire encore. Ce qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculté maîtresse, modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _père de famille_ qu'il faut écrire, mais l'avare père de famille, et c'est précisément ce qu'a fait Molière quand il a créé Harpagon.--D'où il suit qu'au lieu de faire un pas en avant, Diderot en faisait un en arrière sur ceux qui, tout en procédant par «caractère», d'instinct n'en montraient pas moins l'homme concret et complet, en présentant ce caractère dans le cadre que la «condition» lui faisait, avec l'appoint que la «condition» y ajoutait, dans le jeu, enfin, et le branle où la «condition» ne pouvait manquer de le mettre.

Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir une partie de la vérité, et celle justement que les contemporains n'aperçoivent pas, c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour abstraction, il valait mieux pencher vers celles où l'on ne songeait pas, que rester dans celles où l'on s'obstinait. La théorie de Diderot avait donc et de la justesse et surtout de la portée.

Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la pensée de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais moraliste, médiocre et même à peu près nul comme psychologue, il ne devait guère voir dans l'homme que des instincts innés qui se développent, grandissent, et se font leur voie; «naturaliste» et grand adorateur des forces matérielles, il devait voir l'homme plutôt comme engagé dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument asservi par elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que comme une cause, et comme une résultante que comme une force, et dès lors c'était l'homme déterminé et «conditionné», c'était l'homme tellement modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle, et en dernière analyse exactement défini par elle, qu'il devait s'imaginer, et par conséquent croire qu'il fallait peindre.

De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de la théorie à la pratique, n'en a guère retenu qu'une, c'est à savoir l'idée qu'il fallait moraliser sur la scène. Il a peu rencontré et même peu cherché ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des caractères, il n'a pas davantage peint véritablement des «conditions». Le _naturel_ de Diderot s'est réduit à éviter le discours suivi et à mettre souvent _plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulées comme, dans Balzac, étaient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces déclamations qui dépassent les limites légitimes et traditionnelles du ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.

Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce théâtre de Diderot de la façon la plus indiscrète et aussi la plus désobligeante. On voit bien pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur cette doctrine de la moralisation par le théâtre. Elle n'était pas nouvelle; mais par la manière dont Diderot prétendait l'appliquer elle avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et dogmatise de deux façons, par la _maxime_, comme au XVIe siècle, et par les conclusions, par les tendances que comportent et que suggèrent les dénouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de belles leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le théâtre de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle dans le théâtre de Diderot. Son drame n'est absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames. Sa comédie nouvelle n'est qu'une «comédie ancienne» où il n'y aurait que des parabases.

Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but poursuivi. Le propos délibéré de mettre une doctrine morale en lumière est, d'expérience faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il y en a d'autres) de ne point réussir en une oeuvre littéraire. On n'a jamais vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont concluantes.--Peut-être cela tient-il tout simplement à ce qu'il en est tout de même dans la vie réelle. L'acte moral est toujours chose louable et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant, pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerté, qu'il n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-même, qu'il ait un certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que d'une leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien plutôt qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en littérature. Nous aimons tirer la leçon morale des faits qu'on nous met sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.

Voilà une des raisons pour lesquelles le _Père de Famille_ et le _Fils naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres raisons. Deux choses manquent essentiellement à Diderot, qui ne laissent pas d'être importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue. Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études, parce que chaque homme lui était une cible d'éloquence. Toute personne qui entrait chez lui était immédiatement roulée dans le flot bouillonnant de son discours. Un torrent est médiocre observateur et mauvais miroir.--Et il ignorait l'art du dialogue pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête. Les dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot sont pleins de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont des monologues animés. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec lui-même. Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue; mais il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux seuls toute une discussion. «Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me répond.... Tout beau! dira quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes, n'ont jamais eu ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses dialogues. Il dit quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir souvent avec soi: voilà les moyens de se former au dialogue.» Le second ne vaut rien, et Diderot l'a pratiqué toute sa vie; le premier est le vrai, et Diderot ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout son temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot qu'on entend. A peine déguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupé par des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait à mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru que le dialogue consistait à mettre beaucoup de _tirets_ dans une dissertation.

Une seule de ses comédies offre un certain intérêt. C'est celle où il ne s'est souvenu d'aucune de ses théories, et où il a peint le seul caractère qu'il connût un peu, à savoir le sien. C'est _Est-il bon? Est-il méchant?_--Dans _Est-il bon?_ point de prétention moralisante; point de «condition», et au contraire, un caractère qui n'est modifié par aucune condition particulière; et enfin le défaut ordinaire de Diderot devient ici presque une qualité, puisque ce défaut consistait à ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-même qu'il s'établit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a à dire, sur la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les longueurs; et que cette comédie ne peut être mise à la scène, et je le crois; mais le personnage central est singulièrement vivant et d'un bien puissant relief. Ce Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet homme de moralité douteuse et de générosité toujours en éveil, qui poursuit et atteint des buts excellents par des moyens à mériter d'être pendu, et dont la bonté s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité, naturelle à tout homme, se divertit sous cape du moyen employé; cela est original, piquant, inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme le titre, qui résume très bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y a bien en chacun de nous tous un être qui voudrait avoir la joie de conscience des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification bien combinée et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel, cet homme-là; mais il est si bon! Trop bon; mais par des stratégies si suspectes qu'il ne risque pas d'être fade.

L'étrangeté même de la composition de cette comédie n'est pas pour me déplaire, au moins à la lire. C'est une comédie faite comme _Jacques le Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent. Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite déconcertant et désespérant, si le principal personnage ne formait centre, et ne ramenait assez clairement tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq ou six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses. Elles lui reviennent et lui retombent sur les bras tour à tour: «Ah! voici l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la pousser où il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci, cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup vaille! Et à l'affaire Bertrand!...»--Autant de dextérité qu'il y a, du reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais, discrètement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il méchant?_ serait une chose très distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très originale.

IV

DIDEROT CRITIQUE D'ART.

Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement sa conversation, et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le _Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familière_. Il n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il avait cette demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste à être transporté de ce qu'on voit, à décrire avec ravissement ce qu'on a vu et à y ajouter quelque chose. Diderot est incapable de créer, mais il est très capable de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir saisi ses yeux, saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et replace, imagine des détails, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire, inférieure, mais précieuse encore, et que tant s'en faut que tout le monde ait, qui retient, achève, et recompose. Les _Lettres à mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement contées, de scènes joliment décrites, de croquis, de silhouettes et d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit dans une sorte de lumière chaude et dans une atmosphère qui vibre et paraît vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures; le tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la sensation de plénitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de Crébillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux que je ne pourrais l'exprimer.

Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette imagination _à la suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitié de son office, mais vive encore et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il a regardés; c'était encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont très souvent admirables. Il décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination spéciale que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des couleurs, s'est comme vidé, l'imagination excitée se donne carrière. Elle reprend la matière que le peintre lui a fournie et la dispose d'une autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées avec infiniment de souplesse, de vivacité et de bonne grâce: puis elle s'émancipe encore, dépasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu contenue encore, qui est charmante. Ces échappées de fantaisie sont plus agréables ici, et moins inquiétantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront pas trop loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne peut s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste, toujours un peu, et, partant, un peu maîtrisées par le souvenir de l'oeuvre qui les a inspirées. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans ses périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton.

Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique artistique de Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute littéraire. Variations d'un lettré à propos de tableaux.--Il est un peu vrai. Et c'est ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le fond même de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le théâtre des idées de peintre, et sur la peinture des idées de littérateur. Il a voulu au théâtre des _tableaux_ et sur les toiles des scènes de cinquième acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux yeux et pour une peinture qui parlât aux coeurs; et quand on est méchant, on dit qu'il a été bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre. Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les séparer jusqu'à mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont frères. A les confondre, il est vrai qu'on leur fait parler à tous une langue de Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être, de nature ou par effort, entièrement étranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne connaître que le métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, même pour son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le critique ne doit pas se tromper d'émotion, et transporter devant les toiles l'état d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers où Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion, peut-être risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là, à ne savoir d'une pièce que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que tel ton est juste et tel douteux.

Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce qu'a été Diderot, et c'est le «métier» aussi bien au théâtre qu'au salon qu'il a peu connu; mais ses impressions générales sont justes, et il ne s'est trompé ni sur Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si littéraire, c'est que la peinture de son temps est bien littéraire aussi. Il a affaire à des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même souvent: _Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité_; --_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amènent l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cédant pour un temps à la Nécessité_;--_L'Etude qui veut arrêter le Temps_;--_La Justice que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit_. «Je défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....; les peintres du temps de Diderot avaient l'intrépidité de traiter ces sujets-là avec leur pinceau. Ils étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient pathétiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y songe bien, ce qui doit étonner ce n'est point du tout que Diderot ait été littéraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a été modérément. Et c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que je serais tenté de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence prédominante et funeste du «point de vue littéraire».

Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sûr, d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière, et voilà deux points qui ne sont pas si peu de chose. Partout où nous pouvons contrôler la critique de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées, nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations est entièrement juste, et affiné; et que pour savoir d'où vient la lumière, où elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés, il est peu d'oeil plus savant et plus exercé que le sien.

Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre, moitié du littérateur (et qui sont nécessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passé maître? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un écrit, compose, ou recompose, admirablement un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui saute aux yeux d'abord. Et quand il défait un tableau pour le refaire, on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du moins que celui qu'il critique a bien les défauts de composition qu'il relève.

Et de même, le moment précis de l'action qui est celui que le peintre doit saisir comme comportant le plus de clarté, le plus de beauté des figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sûre du «moment» du peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir une action se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour indiquer le commencement d'où elle vient et suggérer la fin où elle va, et pour être belle en soi, et pour être pleine de sens dans la plus grande clarté. «Chardin, La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais presque le seul de ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme elles étaient ordonnées dans ma tête.»--Je le crois fort, et cela va beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même du littérateur né pour sentir l'art. Un critique d'art doit être un peintre à qui ne manque que le métier. C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot.

--Mais le métier lui-même, la technique, pour parler plus noblement, est partie essentielle de l'art à ce point que n'en pas rendre compte c'est causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beauté propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et minutieusement goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à fond la technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers pour savoir quel est le secret de la beauté d'un vers de Lamartine ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté d'_expression_ qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits pour éveiller dans les âmes certaines sensations générales, un peu confuses, il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont, aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M. Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le même fait chacun en sa langue devant un homme qui ne sait que le français. Le Français ne les comprend pas; mais à leur mimique il entend très bien que la chose racontée est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il ne perd nullement son temps à les entendre et regarder. Très sensible même, femme, enfant, ou méridional, il pourra même rire, pleurer ou sourire à leur récit. Voilà ce que la foule entend aux choses des arts. Chaque art a sa _langue_ particulière, tous ont un _langage_ commun.

[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.]

Eh bien, supposez maintenant un interprète. Quel service pourra-t-il rendre au Français qui écoute? Prétendre le faire entrer dans le talent de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est là, il n'y doit point songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait qu'il commençât par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel mot plus nécessaire qu'un autre à un commencement d'intelligence du récit, donner une idée générale, confuse encore, sans doute, mais déjà plus saisissable du fait raconté, voilà ce qu'il peut faire. Et voilà ce que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans la technique, sans cesser de se tenir, à l'ordinaire, dans le domaine de l'expression, et il donne, par quelques vues discrètes sur la technique, un peu plus de précision à la sensation d'ensemble, à l'impression générale qui affectait la foule.

Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui écrit au XIXe siècle pour un public plus familier déjà aux choses de peinture, un peu plus d'interprétation technique, quelques leçons de langue poussées un peu plus loin sont déjà permises. A Diderot une traduction brillante du sentiment général du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et nos critiques modernes les plus savants sont bien forcés, à l'ordinaire, de se tenir eux-mêmes à peu près dans ces limites.--Un critique d'art sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en décrivant un tableau, pour donner au public le désir de l'aller voir; et si la critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement qu'en cela, Diderot serait certainement le grand maître incontesté de la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, séduisant et éloquent initiateur.

V

L'ÉCRIVAIN.

Diderot est grand écrivain par rencontre et comme par boutade, et il trouve une belle page comme il trouve une grande idée, avec je ne sais quelle complicité du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent un écrivain inégal. «Un homme inégal n'est pas un homme, dit La Bruyère; ce sont plusieurs.» Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot.--Il y a l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles de l'Encyclopédie.--Il y a l'écrivain dur et obscur qui expose une théorie philosophique qu'il n'entend pas bien.--Il y a le rhéteur fieffé qui a donné à Rousseau le goût des points d'exclamation, qu'il a, à son tour, reçu de lui, et qui, brusquement, sans prévenir, au cours d'une exposition très calme ou d'une lettre très tranquille, s'échappe en apostrophes et prosopopées qu'on sent parfaitement factices. Le voilà qui écrit à Falconet: «Que vous dirai-je encore? Que j'ai une amie.... Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en être ému, ma liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que mon amie me restât. Si elle me disait: Donne-moi de ton sang, j'en veux boire; je m'en épuiserais pour l'en rassasier.»--Ceci pour s'excuser auprès de Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette amie même, à Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage en Russie, à la même date, avec la plus parfaite tranquillité. Et il y a aussi en Diderot l'écrivain ardent, impétueux, d'une prompte et vive saillie, qui jette une scène sous nos yeux ou qui enlève un récit d'un tel mouvement, d'un tel élan, et, notez le, avec une telle perfection de forme, qu'on ne songe plus à la forme, qu'on ne s'en aperçoit plus, qu'on croit voir, sentir et penser soi-même, que l'intermédiaire entre vous et la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot, a disparu; et c'est là le triomphe même de l'écrivain. C'est en cela que Térence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Mérimée souvent, sont des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de pages où l'on est tout étonné de le trouver de cette famille.

Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est même poète. Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il descend comme d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite immédiatement tout entière: «Tout s'anéantit, tout périt: il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure.»--Il trouve le symbole exact et en même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination, et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse dont le retentissement prolonge longtemps dans notre mémoire ses ondes sonores: «Méfiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon; ils ne sont jamais ni gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres de la nuit.»--Et voilà, certes, qui est étrange, de trouver dans l'auteur des _Bijoux indiscrets_ une pensée, un sentiment et une «strophe» de Chateaubriand.--C'est que le style c'est l'homme, _quoi qu'en_ ait dit Buffon: le style est la mélodie intérieure de notre pensée, et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle est inattendue, même de lui-même. Inégal, inconstant, multiple, versatile, girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant, quelquefois sublime; et son style, non appris, non acquis, non surveillé, non châtié, non corrigé, son style d'improvisateur, comme sa pensée, est capable de bassesses, d'obscurités, d'incorrections, de gaucheries, de grâces, de vivacités aisées et brillantes, parfois d'échappées subites vers les hauteurs, et même de sérénités imposantes.

VI

Quelques intuitions de génie, quelques récits plein de verve, quelques silhouettes bien enlevées, quelques théories neuves trop mêlées d'obscurités, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries, énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà ce qu'a laissé Diderot. Rien de complet, rien d'achevé, ni comme système philosophique, ni comme oeuvre d'art. Son rôle a été plus grand que son oeuvre. Par son infatigable activité, par ses qualités estimables, et presque inestimables, de caractère et de bon coeur, il a tenu une très grande place en son temps; il a été le lien entre les esprits et les caractères les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre, et personne plus que lui n'était né directeur de journal. Il ne lui a manqué qu'un vrai et grand génie, ou peut-être seulement de la suite dans les idées, pour mener son siècle, que personne n'a mené, comme il est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles.--Il l'a rempli d'un grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remué. Il a vécu dans cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément naturel. Il a fort agrandi le calme atelier de son père, et fabriqué beaucoup plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier que le travail grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires racontées, les discussions et la rhétorique. De pensée calme, de réflexions, de méditation, de contemplation, au milieu de tout cela, aussi peu que rien. Vrai Français des classes moyennes, sans esprit, sans distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation, de facilité au travail et à la parole, avec un idéal peu élevé, peu de scrupules de moralité, et un très bon coeur. Il s'est laissé aller à cette nature, si mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et de tout son élan, incapable de réaction contre lui-même, comme de réflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment seulement, de notre infirmité, de notre misère, et de notre puissance à nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque, on ne peut être qu'une force de la nature très intéressante. Il l'a été. Ce n'est pas peu.

Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu dans son temps et très en lumière comme remueur d'idées et «philosophe», beaucoup moins comme artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses écrits les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis les uns après les autres, à de longs intervalles, quelques-uns tout récemment, des bibliothèques particulières ou des armoires à manuscrits les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation ç'a été un étonnement et une joie littéraire. On le croyait toujours la veille beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration à son égard ont été renouvelées et rajeunies périodiquement comme par son bon ami le hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte de dévotion littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec soin autour de son monument.

Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument de littéraire, s'est fort échauffée aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siècle, beaucoup lui ont été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté la plus déterminée au service de la «saine philosophie». Cela n'a pas laissé de grossir sa cour.

Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes trop loin des querelles religieuses, reléguées dans les basses classes de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent, et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré souvent, comme philosophe; romancier plein de verve, sans imagination véritable, critique d'art d'un grand goût et d'une sensibilité artistique tout à fait rare et supérieure; écrivain inégal, dont quelques pages sont des chefs-d'oeuvre, et dont la manière la plus ordinaire est un bavardage intarissable mêlé de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il représente quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siècle s'appliquant enfin franchement et insolemment à tout, pour tout détruire, peut être sans le vouloir; à la société, à la religion, à la morale; ne laissant debout que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la communauté humaine, sous forme de pensée commune dans l'espace, sous forme de pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus qu'un autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire, plus que Rousseau, la revanche de la «nature» contre ce que les hommes ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer. L'obéissance et l'adhésion complaisante à l'instinct naturel, c'est son fond même. Cela veut dire peut-être que cet instinct naturel, il ne le comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en est peut-être la vérité et le caractère propre, de sacrifier l'instinct individuel à une règle et à une loi commune, pour que nous puissions vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus impérieux de notre nature.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

I

SON CARACTÈRE

Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit à Genève le 28 juin 1712. Sa vie jusqu'à la quarantième année, et même toute sa vie, fut un roman. Déclassé dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers, depuis les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et industriel forain, presque secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois, favori soudoyé de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu voleur, à travers tout cela rêveur, artiste, infiniment sensible aux beautés naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition, n'écrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur, toujours regardant avec délices le ciel, les verdures et les eaux, ou caressant avec extase un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva jusqu'à l'âge mûr.--C'est la vie de jeunesse et l'éducation d'un _Gil Blas_ sensible, imaginatif et passionné. Il pouvait en sortir un «neveu de Rameau» de la pire espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non point un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral, qui n'existait pas, mais le fond sensible. Rousseau avait très bon coeur. Faible, et sans aucune espèce d'énergie morale, il était bon, compatissant, charitable, et, très réellement et non pas seulement en phrases, «fraternel».--Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier trait. Rousseau est un candide. Son cynisme même, quand il n'est pas une forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité. Le premier mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontané d'élan vers autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commencé par adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté lamentable, honorable et touchante. Les grandes amitiés qu'il a fait naître, et qu'il n'a pas toujours réussi à lasser, lui vinrent de là; les affections posthumes qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs se sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à l'apprivoiser, à le ramener, à le garder.» Il a donné, il donnera toujours cette illusion, parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien douceur et naïve tendresse.

Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui est très dangereux, lorsque manque le correctif de l'humilité. Sans vraie religion, sans instinct moral primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante, d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie vient du bon sens très puissamment aidé par l'éducation religieuse ou au moins morale. Rousseau n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le meilleur des hommes, et s'il était bonté de tout son coeur, il était orgueil des pieds à la tête. Il l'était avec candeur, avec passion, et avec exaltation, comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à presser l'humanité entière sur son coeur, et, aussi, il songeait à lui, avec des transports de complaisance, à sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait un piédestal, que plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il prendra des attitudes.

Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et une imagination romanesque que tout a contribué à entretenir et que rien n'a contenu. Le roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et dans tout son être, l'a marqué profondément, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est, jusqu'à quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de l'âge mûr, et de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et, comme dans l'âge mûr il y a toujours en nous des retours de l'être antérieur, souvent, même en sa maturité, il commençait par voir une chose nouvelle en jeune homme, et en était ravi; puis, très vite et brusquement, il la voyait en vieillard, et en frémissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu tendre, le rêve s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le contour et changé la couleur des choses.

Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était quand il rencontra la société humaine. Jusqu'à quarante ans, il ne l'avait pas habitée. Le vagabondage produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur voit plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connaît l'homme; car à changer sans cesse on ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau avait eu des aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela avoir acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant ses yeux, et l'avait infiniment amusé; mais il ne le connaissait point. Du contact du Rousseau que nous connaissons avec la société, et du froissement terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante ans, celui qui a pensé et qui a écrit.

Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des champs, des bois, des marches à pied, des rêveries, des amours faciles, et d'une imagination puissante et charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une compagne stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais avec certitude, c'est que c'est à elle que toutes les fautes graves de Rousseau doivent être imputées;--c'était La Fontaine moins léger et déjà hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même âge, même éducation provinciale et champêtre, même candeur, même tendresse caressante, même imagination romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes, et, remarquez-le, même absence de manuscrits jusqu'à quarante ans.--Il fut accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas averti. Ces grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naïveté, et sa bonté, et son orgueil aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs et simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter qu'elle ne pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins les exigences.--Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de plus simple? Mais courir au château de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait pas songé à cette contre-partie, et la trouva rude.--Recevoir, à peu près, l'ordre de suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et onéreux, toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait pas prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté, maladroit par conséquent, tergiversant, non sans une certaine duplicité, comme il arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient à se faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers contacts avec le monde.--Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas, mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une héroïne de l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront compromis tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et des lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières écoles.--Serrer sur son coeur toute la troupe encyclopédique, et croire que ces gens de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans l'école et la discipline dans le rang, et qu'ils sont très durs pour qui vit et pense d'une façon indépendante: voilà une de ses premières expériences.

L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint très vite à détester cette société humaine pour laquelle, je ne dirai point il n'était pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il était fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et à laquelle quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un misanthrope de naissance n'eût pas souffert des petites misères sociales; un homme candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.--Ajoutez sa maladie, qui était de celles qui développent l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez son intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en délivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'était un mystère pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien autre chose que la manie des persécutions et la folie des grandeurs, affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une l'autre; et voilà le dernier état moral de Rousseau.

N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première, à travers toutes les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le goût de Rousseau pour les amitiés mondaines, et les protecteurs et les bienfaiteurs, persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme; que, jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances affreuses et adorées dont il fut toujours dégoûté et toujours épris; que le passage continuel d'un transport de confiance à un accès de désenchantement et de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle machine, et l'inclinait de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce qu'il y a d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages de ce singulier philosophe n'aura plus rien qui vous étonne.

Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est plus rare, ne sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est l'_Inégalité_; le roman de la sociologie, et c'est le _Contrat_; le roman de l'éducation, et c'est l'_Emile_; un roman de sentiment, et c'est la _Nouvelle Héloïse_; le roman de sa propre vie, et c'est les _Confessions_.--Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier, tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple, de vertu facile et d'épanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en guerre violente et implacable contre la société réelle qui l'a mal accueilli, à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente, d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir pour la refaire;--d'où résulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique, un François de Sales qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de génie.

II

LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ».

Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Inégalité parmi les hommes_. Ceci est un lieu commun. Je m'y résigne, parce que je le crois vrai. On en a contesté la vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le crois vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit pourquoi. C'est un plébéien qui a voulu être du monde, qui en a été, qui a cru n'en pouvoir pas être, qui s'en est cru méprisé, et qui s'en venge par en médire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans la _Nouvelle Héloïse_, c'est un plébéien épris d'une patricienne, aimé d'elle, trahi par elle, regretté par elle et toujours resté dans son coeur, que Rousseau mettra en scène. La _Nouvelle Héloïse_ est le rêve d'une nuit d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est qu'à regarder la société en son ensemble, et à la trouver horrible. _Et pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent, à se sentir, sans se bien connaître. L'homme bon, la société inique; l'homme bon, les hommes méchants; l'homme né bon, devenu infâme: cette double idée, sous quelque forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensée éternelle de Rousseau. Et il est aisé de le croire, puisque c'est son âme même. «L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les hommes mauvais», c'est son orgueil. Il a répété cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son orgueil et sa tendresse n'ont cessé de parler.

Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment l'homme bon est-il devenu méchant? Qui résoudra cette contrariété?--Ici intervient la réflexion, et se forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système. Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon. J'ai eu quarante ans de bonté facile et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la société des hommes. Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gâté. L'humanité tout entière a dû subir la même transformation. L'homme est né bon (car j'en suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant social. Le mal moral est le résultat d'une erreur. L'humanité s'est trompée sur ses destinées; elle s'est abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en état social. C'est en état de nature qu'elle devait rester. Cet état de nature a dû exister.--Il a existé.--Il faut le retrouver, et y retourner. Des siècles nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille ans peut-être? Très probablement un court instant. C'est d'hier, par une erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la chaîne qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons à l'état de nature. Effaçons l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais rêve d'une nuit de l'humanité.»

C'était une idée toute nouvelle,--très vieille aussi; nouvelle forme d'une pensée très ancienne parmi les hommes. C'était l'idée du paradis primitif, et de la _chute_. L'homme est né bon et heureux. La nature ne pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir de son état. Il s'est perdu, il est _tombé_. Son effort, désormais, est éternellement à se relever et à revenir.--Cette idée, presque instinctive chez l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse réflexion que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société, le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui ont créé un peu de sécurité pour la faiblesse).--L'idée rationnelle qui est au fond de cette conception, c'est celle de l'inquiétude éternelle de l'homme. Chacun de nous sent les malheurs que le désir de changement lui a attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une éternelle immobilité. Nous concluons que le meilleur eût été, pour chacun de nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous voyons l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a bougé, un jour, a tendu au mieux, s'est déplacée, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle coi?

Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque réminiscence obscure, ce que je serais très porté à croire--l'idée théologique de la chute. Il voyait l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas été tout bon... s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où il reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera Rousseau lui-même.

Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée théologique qu'il ne le croit sans doute. Car, dans son système, la chute de l'homme, c'est sa transformation en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le _Discours sur l'Inégalité_, et presque enfantin, n'en est pas moins un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a été de vouloir vivre en société; il n'a pas été moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser. «L'homme qui réfléchit est un animal dépravé.» Simplicité, ignorance, innocence, et insociabilité: voilà les conditions véritables du bonheur humain.

L'homme a été dans cet état très longtemps; il en est sorti, par erreur comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que l'état social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie naturelle est dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à celle de ses enfants. L'état social c'est la division du travail, qui permet à chacun, son office rempli, de se reposer sur la communauté et de reprendre haleine.--Il est très vrai; mais l'état social développe, ou plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prévues et qui lui ôtent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidité, la jalousie, la simple émulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure et qui existent à présent, demandent à l'homme plus d'efforts que la sécurité sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en épargnent.--De même, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a inventé les premières sciences pour prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux sur la terre et avoir ainsi des moments de répit; les premiers arts, locomotion, navigation, métallurgie, agriculture, pour avoir quelque chose au grenier et à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures de trêve ainsi conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement deviendraient puissances oppressives et absorbantes, véritables tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient _la civilisation_, sorte de course furieuse à la poursuite d'un idéal reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des efforts énormes et une contention qui est un état morbide continu, et toujours aspirant à être plus complète et achevée, et traînant l'homme éperdument à sa suite dans un labeur toujours plus rude et un élan toujours plus disproportionné à ses forces.--Il y a là une immense méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité revienne en arrière.

Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un certain sens, non; en un autre oui, et mieux que cet état. Elle était vertueuse par ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne faudrait point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir à l'état primitif par choix, par préférence et par juste estime faite de lui. Elle ne le subira plus, elle y adhérera, et elle ne le vivra point seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un état seulement, mais à la fois un état, une idée et une volonté. Et tous les précieux biens du premier âge seront retrouvés, aussi précieux, mais plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicité sera mépris de l'orgueil, l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité mépris des vanités et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est à ce troisième état qu'il faut parvenir, qui est un progrès, et sur le second, et même sur le premier.

C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos à son siècle, est de son siècle plus que personne; car sa régression est un progrès, et le plus grand que l'humanité puisse faire, et il l'en croit capable; car sa réaction est un violent effort pour rebrousser, mais dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouvé, et il croit le voyage possible; car son horreur pour la prétendue perfectibilité n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas, comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il croit l'homme bon, dépravé, et corrigible; bon, déchu et capable de relèvement, ce qui est croire à la perfectibilité comme avec redoublement de foi et un raffinement de certitude.

Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de dénigrement à l'égard de son siècle trouvent leur compte dans ce détour, et même qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce système, il est bien possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et profonde de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne qu'on en doute. Passe encore si vraiment elle n'était que dans le _Discours sur les lettres et les sciences_ et dans le discours sur l'_Inégalité_. Mais elle est reprise et résumée magistralement (après l'_Emile_) dans la _Lettre à Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie formellement le lecteur au discours sur l'_Inégalité_, dont il affirme que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme comme le fondement et le centre.

Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose tout ce qui est à prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on connaît. Rousseau le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits». Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure invention de l'imagination. Rousseau dit: «L'homme est né bon, et partout il est méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira plus tard: «L'homme est né libre, et partout il est dans les fers». Dire: «le mouton est né carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce prodigieux changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'état de nature, et que dès lors, sans nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas nous en occuper. Il n'existe pas comme élément de raisonnement. Y pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis; y pousser comme à un retour et à une restauration est mettre au principe de l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières; des abeilles, c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent qu'en société. Comme a dit Rossi, «l'homme vit en société comme le poisson dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une idée, du reste très intéressante, de romancier. Le _Discours sur l'Inégalité_, l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau où il y a le plus d'imagination, de verve, d'originalité neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une histoire de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée de la sociologie.

Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de l'humanité qui y est tracée est d'un grand poète qui ne serait pas très bon psychologue. Des idées très justes, çà et là, sur la nature humaine y traversent la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir. L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme primitif est égoïsme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout un système pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme complètement et attribue uniquement l'invention sociale à l'égoïsme mal entendu des foules et à la tromperie de quelques habiles. Tout cela est peu lié, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance générale. Elle est celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_ social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social à son minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la tribu, au clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la tâche et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre les hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, luxe, vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramené à une demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible, reposée et affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son état de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le _Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit autre chose que ce qu'il vient de dire.

III

LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.»

Il l'a professé et proclamé dans sa _Lettre sur les spectacles_ avec une éloquence spécieuse et entraînante qui est d'un grand maître. D'un coup d'oeil sûr de polémiste, qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si la littérature est l'expression suprême de la civilisation, le théâtre est l'expression extrême et comme aiguë de la littérature et de l'état littéraire. Là le dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-même. Il fait une oeuvre d'art, et il la joue. Il conçoit une statue, il la crée; et cette statue c'est lui-même, sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il conçoit un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement, il fait semblant de le vivre, entre deux décors.--Arrivé là, l'homme est aussi loin de l'état de nature, si l'état de nature existe, qu'il est possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau ce doit être l'extrême dégradation.

De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le théâtre est une école de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un état violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, à être tels dans la vie réelle. Il déforme ainsi la nature humaine, il la pétrit à nouveau pour la faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était. Dépravé une première fois par la société, l'homme l'est une seconde fois par le théâtre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la société de demain, et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà l'idée maîtresse de la _Lettre sur les spectacles_.

Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau, son idée ici est bien contestable.--Ce ne serait point «école de mauvaises moeurs» qu'il devrait dire, mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre doit habituer les hommes, grâce à l'instinct d'imitation, à exprimer des sentiments qu'ils n'éprouvent point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite le théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et une sorte d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.--Reste à savoir précisément si les moeurs factices que le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et, à passer, comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet ce fond.--C'est ce qu'il est très difficile de prouver. Le théâtre présente au public des moeurs figurées de telle sorte qu'elles puissent être comprises aisément d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées par eux. Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a fait, que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les hommes assemblés ne peuvent aisément comprendre que des moeurs moyennes. L'énormité des crimes et l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne nous doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour être vite saisis par nous, _qu'en leur fond_ ces personnages, non seulement nous ressemblent, cela va de soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux, communs à un très grand nombre, à un nombre immense d'individus. Cela est une nécessité, une condition même de l'art dramatique, une manière d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier but, qui est, sans doute, d'être compris sur-le-champ.--Dès lors c'est une _moyenne_ des moeurs que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il est vrai que les moeurs qu'il représente, il nous les communique peu à peu, il s'ensuivrait qu'il ne déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant des moeurs factices imitées de moeurs moyennes, il nous inclinerait à avoir les moeurs de tout le monde.

Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le théâtre fait comme la société; seulement ni le théâtre ni la société ne dépravent l'homme; l'un et l'autre l'_humanise_, au sens propre du mot, le fait ressembler davantage à son semblable en l'en rapprochant. C'est l'originalité, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la société détruit dans l'humanité à user, pour ainsi dire, les hommes les uns contre les autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être, à la longue, fait périr.--Et il resterait à examiner si ce nivellement de l'humanité n'est point, justement, une décadence, si mieux vaudrait, ou moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et si les chances seraient que celles-là l'emportassent, ou celles-ci. Mais ce n'est point dans cet ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je n'ai point à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau juge le théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est plutôt à croire que le théâtre est neutre.

A un autre point de vue, Rousseau institue une théorie qui n'aboutit point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour réfuter les défenseurs du théâtre, il leur fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire la loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit les sentiments du parterre, suit les moeurs de son temps»; que «jamais une pièce bien faite ne choque les moeurs de son siècle»; et il conclut que le théâtre ne saurait corriger un goût auquel sa première règle est de se conformer.--Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par notre sentiment intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.--Tout cela est très juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le théâtre ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin qu'il leur communique?--Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la première que l'homme est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'où vient l'art, si ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement expliqué comment l'homme, si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu exécrable; de même qu'il n'a jamais expliqué comment l'homme, né dans l'état de nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le même problème.

Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau à l'endroit de la vertu moralisatrice du théâtre, quand je songe à l'idée vraiment candide, et peut-être pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux effets du théâtre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu'à tenir le théâtre pour une école de morale, je ne suis pas sans lui accorder une très légère, très flottante, presque insensible, mais salutaire, influence. L'argument est trop facile qui consiste à dire: le théâtre n'a jamais corrigé personne. Il n'a jamais corrigé précisément tel vicieux, tel ridicule ou tel imbécile, parce qu'il est trop évident qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il crée une atmosphère générale, un état d'opinion, un «milieu», comme on dit en langage scientifique, qui ne laisse peut-être pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont à mi-chemin de l'être, c'est-à-dire sur tout le monde. Rousseau reconnaît que c'est le goût général qui est la règle du théâtre. Eh bien, ce «goût général» le théâtre le renvoie au public, mais «développé», comme dit Rousseau encore, renforcé, plus vif, exprimé en traits brillants, ou en types et caractères saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de génie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis très disposé à croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sûr que ce n'est pas rien. Ainsi, de ce goût général revenu au public fortifié, vivifié et comme illuminé par le théâtre, se forme une opinion publique qui pèse, un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent désormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-être agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes un peu plus conformes à leurs pensées et un peu moins à leurs passions, ce n'est pas un très grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est un. Voilà ce que le théâtre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse un peu le bon sens public qui, à son tour, pèse sur moi. «Vous dites qu'il n'a corrigé personne; je le veux bien; _mais le but n'est pas de corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde_.» Ce mot d'Emile Augier est plein de justesse[82]. Il est ce qu'on doit dire en faveur du théâtre quand on ne veut tomber dans aucun excès ni de confiance ni de mépris.

[Note 82: Préface des _Lionnes Pauvres_.]

Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux de l'esprit ne soient pas d'un caractère beaucoup plus élevé ni d'un effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art et littérature sont presque un peu plus que des divertissements, ils commencent à être des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on m'accorde cela (je sais bien que l'auteur du _Discours sur les lettres et les arts_ ne me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de chances de ne pas être démoralisante. Le théâtre s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas dire que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller trop loin; mais il est certain que les hommes assemblés ont plus de pudeur que chacun pris à part: il est certain que les hommes assemblés veulent qu'on les respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De là vient que tous les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect, je ne sais quel musée secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture, poésie, roman, tous, sauf l'architecture et le théâtre, parce que tous deux sont arts de grand jour et de pleine lumière.

Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire et artistique (c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien à dire à cela, si ce n'est que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce genre de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur, ou, si l'on veut, le moins mauvais de tous.--Ce qui serait naturel, ce serait donc que l'austère moraliste qui se défie de tous les arts et qui les condamne, fit presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commençant, le théâtre, s'il est, peut-être, le moins nuisible des arts, est aussi de tout ce qui est art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine, l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la plus vive; et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que Rousseau, avec une sorte de colère et d'inquiétude, poursuit en lui.

IV

L'ÉMILE.

Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant de plus près, dans l'_Émile_. L'_Émile_ est un roman d'éducation destiné à montrer et à prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le système général de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La société corrompt; l'éducation doit dépraver: car l'éducation n'est pas autre chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la société où il naît et en commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas _le faire descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui épargner jusqu'au moment, au moins, où il pourra le subir sans en être gâté. L'essentiel est donc d'isoler l'enfant, de le séparer de la société des hommes, de la société des enfants, et _même de la famille_. Les reproches ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à Montaigne, soit à Fénelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison que l'éducation non publique, que l'éducation par le gouverneur, par Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature même qu'elle ne peut servir ni de modèle, ni d'exemple, ni même d'indication utile; qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou de prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté toute la question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il dise, à Rousseau aussi; mais il peut y répondre. Il est au moins très logique, et d'accord avec lui-même, en repoussant l'éducation publique. Son gouverneur est surtout un gardien des frontières, et un chef de cordon sanitaire qui empêche la contagion sociale de parvenir à son élève. Son précepteur a pour essentielle mission d'empêcher l'enfant d'être instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non seulement la société, le le monde, l'école, les enfants du même âge que le jeune Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la famille elle-même d'Emile n'intervient pas dans son éducation. A la mère il semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait, l'enfant ne paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre. Le père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que, quand Emile a quinze ans, le père est mort.--Rien de plus juste d'après l'ensemble des idées de Rousseau. La famille c'est la société encore, dont il faut à tout prix éloigner l'enfant; c'est aussi, même chose sous un autre nom, la _tradition_, c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés et de _méprises sur sa destinée_ que l'humanité a légué et lègue, toujours plus énorme et plus lourd, aux générations successives. L'homme naturel, voilà ce qui était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il faudrait tâcher de retrouver.

--Mais alors retranchez aussi le précepteur!--Mais non, puisque la société existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur, un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel de renaître. Le gouverneur est l'homme qui connaît et met en pratique ce procédé. Il protégera l'enfant contre l'instruction, et c'est là son rôle. Il donnera à son disciple ce que Rousseau appelle très justement «l'éducation négative».

Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même et trouver toute chose tout seul. Le maître n'est qu'un témoin et un observateur. Il n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille, et répond seulement à ses curiosités, sans même les satisfaire toutes. Il le laisse essayer, tâtonner, chercher, trouver; car l'éducation c'est l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit jeter sur un esprit évidemment trop faible pour le porter.

--Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car ce que sait l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre, et cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité qui recommence.--A ceci Rousseau répond par la seconde partie de son système. «L'éducation négative, c'est son premier point; son second point c'est ce que j'appellerai l'_éducation positive indirecte_. Le maître doit d'abord empêcher la société d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire et excité à s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les réflexions que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et l'intelligence que peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour abréger l'éducation personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et créer autour de lui un monde abrégé, arrangé, mais vrai. De là cette sorte de machination perpétuelle qu'on a tant remarquée dans _l'Emile_, et ces «coups de théâtre pédagogiques»[83] qui y sont si multipliés. L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît, il est vrai; mais sa méthode aussi, sous peine d'être absolument vaine et sans aucun effet, les exige.

[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.]

--Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.--Mais alors, il l'ignorera?--Non; ayez la complicité du jardinier qui jouera devant l'enfant le personnage du propriétaire lésé et fera sentir à l'enfant ce que c'est qu'un droit.--Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes faible; il ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité de tout le quartier, qui, le jour où vous aurez laissé l'enfant sortir seul, par quelques mésaventures concertées l'en dégoûtera.--Ainsi de suite.

Ceci n'est que l'application particulière de tout un système d'éducation morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'idée confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets extérieurs sur nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu je ne sais trop quel dessein d'instruire l'homme à se gouverner par l'extérieur. Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre à les diriger elles-mêmes (comment? je le vois mal) de manière qu'en définitive elles nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je ne suis pas sûr de bien comprendre,--que l'hygiène bien entendue, une habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes, des exercices physiques, etc., étaient ces choses extérieures dont nous dépendons, mais qui aussi dépendent de nous, que nous pouvons disposer, arranger, concerter de manière a nous assurer de leur bonne influence sur notre âme. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermédiaire des choses qui nous gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier à nous mouvoir, et nous étions maîtres de nous indirectement.--Telle était cette «_morale sensitive_» ou ce «_matérialisme du sage_», idée ingénieuse et non sans justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée en projet[84].

[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.]

Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il crée autour de lui l'habitat qui le modèle, l'atmosphère qui l'anime, la température qui le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce système d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a de n'être pas doué de volonté, et d'autre part son esprit d'indépendance et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se gouvernera lui-même, ni il ne veut que le précepteur pèse directement et immédiatement sur l'enfant. Reste que le précepteur l'aide à être instruit par les choses.

Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et nous reviendrons sur ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvénients qui sautent au regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une part soit banale, et d'autre part tende à montrer combien Rousseau est d'accord avec lui-même, d'abord tout plan d'éducation qui n'est pas un plan d'éducation publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant de voir ce qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il ne nous sert quasi à rien. Si dans une pédagogie toute familiale, supprimant l'école publique, et gardant l'enfant à la maison, est d'une application extrêmement difficile, et, déjà, a un caractère exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui se défie de la famille elle-même, l'écarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans chaque famille, un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq ans de son existence?

Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection, nous répondrait: «C'est tout mon système. Sûr que l'éducation publique déprave, précisément parce qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société, je veux justement créer un être d'exception, au moins un, sauver un enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il donnera l'exemple et le modèle.»

--Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier d'enfants dans une nation pourront être élevés ainsi, l'inutilité de l'effort est égale à l'immensité du labeur.--N'importe; Rousseau tient à son système parce que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète qu'il soit presque impraticable; et il y tient peut-être justement parce qu'il sent que Rousseau seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même, au fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit théologique dans l'intelligence, de même il a quelque chose du tempérament sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a l'orgueil, l'esprit de domination et la tendresse. Vous pouvez songer à Joad. Il veut l'enfant séparé du monde, des autres enfants et de la famille, et livré à l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire, chaste, pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste plutôt qu'humaniste, et contempteur du monde et du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune lévite. Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un millier de religieux, que je supposais tout à l'heure, je ne serais pas étonné que ce fût l'idée de derrière la tête de Rousseau, beaucoup plus aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort le développement spontané de l'_intelligence_ dans son disciple, il n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce qui est de la _volonté_ dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se déclare; il ne veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui ressemble encore à une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une contre-volonté massive, muette et inébranlable comme un obstacle matériel. «Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas; empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le _non_ une fois prononcé soit un mur d'airain[85].»

[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.]

Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste à dire que l'éducation de l'_Emile_ est une éducation ultra-aristocratique toucherait peu Rousseau, et que c'est à celle-là même qu'il a songé. Seulement j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il eut admis qu'elle fût complétée. Au-dessous de la classe élevée _à la Rousseau_, que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, et qui, bon gré mal gré, sera toujours instruite _en société_? Je n'admets guère un prétendu traité d'éducation où une question pareille n'est pas même soulevée.

Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque encore, d'abord, qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette éducation naturelle de l'homme naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi artificielle que possible.

La première de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir à Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il est très vrai, quand on fait un petit tableau synoptique des «matières vues» par Emile, pour parler pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de chose. Emile n'a pas été «surmené». Un peu d'histoire, un peu de géographie, un peu d'astronomie, un peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier lieu (ce qui n'a rien que de très juste dans une éducation privée et solitaire), voilà tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.

Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on ne peut lui reprocher d'avoir à peu près exclu les arts et les lettres, puisqu'il les considère comme des agents de corruption; mais, même en sortant de son système, et en raisonnant dans le sens commun, on doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'éducation est l'acquisition hâtive et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est forcément et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, il est vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus matérielle pour ainsi dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle soit bonne. Elle est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation; elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme. Dans les conditions particulières, exceptionnelles, et favorables, où Rousseau s'est placé, quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas besoin de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier manuel, pour qu'il la puisse gagner si sa destinée change, et, sauf cela, une éducation générale toute de culture de l'esprit, d'exercice du raisonnement, de développement du bon sens et d'élévation du coeur, une longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage, aidé de quelques bons livres en très petit nombre: c'est l'éducation véritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être intelligent. Le savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une intelligence ainsi dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation prépare; mais ce n'est pas à ceux qui auront à le livrer, je le dis une fois de plus, que songe Rousseau.

L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procédés de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation par les choses et par ce qu'elles éveillent dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est meilleur; mais les leçons de choses concertées et machinées manquent absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct déguisé, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner une vertu par un événement qui en montre la nécessité ou l'utilité, d'accord; mais inventer et susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là une supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais rusé comme un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté, qui ne nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas, l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est qu'il me semble que Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons remarquée dans son caractère se retrouve peut-être ici.

Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à cette éducation, ce qui est peut-être le fond de l'éducation, la notion du devoir. Il s'agit de faire un homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est un animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il sent le besoin de se créer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient à maintenir l'état social, il crée les religions, les philosophies, les mystères, et les sociétés particulières d'édification, d'expiation et d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce là le fond de l'homme ou est-ce sa dernière expression, il n'importe ici; c'est ce qui le distingue le plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond de l'éducation, de «l'_humanitas_», comme disaient les anciens. On ne le trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procédait de Rousseau. Il est possible, et il est probable. Le culte du sentiment intérieur, la confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la vie solitaire, cachée et méditative, sont les mêmes chez les deux philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni même, peut-être, aussi loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore. Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et sa religion naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il devait terminer par la religion, comme Kant, mener à Dieu par tout le reste, que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et la démonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours de philosophie que celui qui, après les déblaiements nécessaires, commence par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été un beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un dessin imposant et magnifique, que celui qui eût commencé par le devoir et abouti à Dieu.

Mais c'est une éducation attrayante que celle que donne Rousseau, plutôt qu'une éducation forte; et l'éducation attrayante est exclusive de l'éducation de la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout entière dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'était de naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout «sensible», et légèrement déclamateur, et homme à effusions. Je ne vois pas qu'il doive être énergique; et même dans une éducation aristocratique, que dis-je? surtout dans l'éducation d'un homme qui ne sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au moins un indépendant soustrait aux communes servitudes, c'est l'énergie personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère, qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler à son rôle comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire mention.

C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme toujours, Rousseau écrivait son livre avec ses sentiments et son humeur, autant et peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit comme le reste, avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je, oublié bien des choses; il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette éducation sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, et toute personnelle, et comme spontanée, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il est fier. Il est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit lui-même, dans le plus grand désordre du reste, sans contrainte, en plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout inventé. Ce n'est pas lui que la société a parqué, que la famille a lié, que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel grand homme est sorti de cette éducation sans enseignement, vous le savez! Cette vie de jeunesse si féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher Emile; il se borne, en sa faveur, à l'abréger et à la ramasser. Il la fait tenir en vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il s'admire.--Et il lui donne un précepteur qui est Rousseau encore. Il se dédouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui règne dans l'_Emile_ vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau a tenu à donner un très beau rôle, et il voudrait le montrer découvrant toutes choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans qui est le gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a pas laissé d'être gêné à bien faire les parts.

Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez sévèrement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans l'âme de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et, qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le jeune homme en est à chercher la compagne de sa vie, peut-être ne lui doit-on de conseils que s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre pas à pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'à la veille, et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque plus d'indiscrétion curieuse que de sage dévouement. Mais il y a un «directeur» dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne résiste pas à se mêler des mystères du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu dans sa vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien grave, de belles amours; et le livre s'achève comme une _Nouvelle Héloïse_ dont le dénouement serait heureux.--Il avait bien été un peu cela dès son principe, un roman traversé de dissertations morales, qui elles-mêmes sont un peu des oeuvres de l'imagination.

Et n'y a-t-il rien à tirer de l'_Emile_?--Une seule leçon, mais importante, si importante et si naturellement oubliée toujours qu'il est bon qu'à chaque siècle un grand homme la donne à nouveau. Au fond de l'éducation, comme au fond de toutes les choses humaines peut-être, il y a une contradiction essentielle, inhérente, dont on ne sait comment faire pour se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style qui n'est pas original n'est pas un style;--nous enseignons à penser, et toute pensée que nous tenons d'un autre n'est pas une pensée, c'est une formule; et toute méthode pour penser que nous tenons d'un autre n'est pas une méthode, c'est un mécanisme;--nous enseignons à sentir, et un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une déclamation;--nous enseignons à vouloir, et vouloir par obéissance est l'abdication de la volonté.--L'enseignement va donc, par définition, contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent à les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue. La perfection de l'enseignement aurait comme plein succès la nullité du disciple. Et cela n'est ni un paradoxe, ni une vérité de théorie. La chose s'est vue. Le duc de Bourgogne est très probablement le parfait disciple, le disciple absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner; car, si la perfection de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement y laisse. Nous avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité d'enseigner.--On se débat dans cette contradiction naturelle et nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen terme dont on peut être sûr qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose des inconvénients des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais encore faut-il s'y résigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse entre les deux extrêmes selon les temps, les lieux, les maximes générales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement et l'exagération de son principe. L'éducation, dans les peuples civilisés, est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension illimitée et à l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de développement extrême, et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils seraient nuls, et où par conséquent elle s'écroulerait sur elle-même.

Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une réaction très forte, et même brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui dise: «Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez.» C'est ce qu'a dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il s'instruisit seul. C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme il n'a pas dit, mais comme nous disons d'après lui. C'est une chose où il ne faut nullement se fier, mais qu'il y a un péril immense à perdre de vue. Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velléités que l'enfant montre de s'instruire lui-même, vénérer sa curiosité, ses efforts personnels, ses excursions hors du cercle tracé par nous, se plaire à ses objections quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser en quelque sorte, au lieu de les proscrire, quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de telle façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement M. Renan, le disciple qui pense le contraire de notre pensée, sauf quand c'est taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être un paresseux qui n'a fait que nous écouter;--en un mot, croire que l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et rien qu'à le croire, l'incliner doucement et sensiblement à être tel.

Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne l'avait merveilleusement exprimée déjà, mais à laquelle il a donné une très grande force et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont des scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes.

Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs suites. Car, remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui, ne pas croire à son originalité, mais seulement à la tradition et à l'institution pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme d'enseignement, et à un type unique, uniforme et rigide d'éducation, grave défaut qui était celui de l'enseignement français au XVIIIe siècle et où nous aurons toujours des penchants presque invincibles à retomber. Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer à le suivre plus qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration des droits de l'enfant»; c'est une manière d'individualisme pédagogique, qui mène à croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un unique moule à façonner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut des systèmes d'éducation et d'enseignement très divers, capables, par leur multiplicité, leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se prêter, de s'ajuster et de répondre à la diversité des tempéraments et à l'inégalité des esprits.

Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y amène même, car il y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Héloïse_ (partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois, tellement imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au moins, les vraies données du problème, qu'elle est une conquête.

V

LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»

La _Nouvelle Héloïse_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses _Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression «écrire avec amour» n'a été plus juste que de Rousseau écrivant _Julie_. Julie est la femme qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il eût voulu être; Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il a cherché et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le Saint-Lambert qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien voulu être.

Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne laissent pas de prendre plaisir à s'y sentir.--Ils sont dans le faux comme dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils font des gageures contre le sens commun et goûtent je ne sais quelle jouissance à les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste, retire chez lui l'ancien amant, encore aimé, de sa femme, pour les guérir tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse, consent à cette combinaison; l'amant honnête et loyal l'accepte; tous font de concert, avec réflexion, gravement et solennellement, la plus grande folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non pas précisément, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres passions en les mettant dans les conditions où elles auront tout leur jeu et toutes leurs prises et faire des expériences sur leur propre coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil, partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme tout le monde, à être des créatures comme on n'en voit point, dans des situations extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchées de ceux qui en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas engagés dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils s'y engagent eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le roman dont ils pâtissent.

Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable d'agir ainsi lui-même! Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir «hors de l'ordre commun», non point, comme les héros de Corneille, par une exaltation et une tension violente de la volonté, mais par goût du singulier, mépris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage intellectuel, appétit des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs, dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Héloïse_ sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Héloïse_ est le roman picaresque du coeur.

Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une façon logique, non point par un dénouement qui soit la conséquence nécessaire ou vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont placés volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point impunément avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user peu à peu leurs puissances d'aimer, s'émousser, s'engourdir, s'endormir dans la langueur des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir des mêmes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne comportait guère de dénouement logique; on en a inventé un accidentel. Les personnages avaient fait comme une association de singularités. Ils seraient restés singuliers et étranges, examinant et discutant l'étrangeté de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalité qui pèse sur eux n'est autre chose que leur volonté même, et qu'ils la créent et la renouvellent en même temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit était donc la seule chose qui pût mettre fin à leur entreprise contre le sens commun.

Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout son goût du faux, ces personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naïfs, qui sont déclamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idées.

Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mêlé au romanesque le plus romanesque qui soit au monde, il y a là un goût profond de simplicité et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnée, tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie morale absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent aussi sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur père, Rousseau, simple en ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point», comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais passionné, néanmoins, pour mille chimères, et jetant à chaque instant un roman étrange et même insensé dans sa vie de petit bourgeois tranquille, timide et studieux. La simplicité dans le romanesque, c'est Rousseau lui-même. Il aime les deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à sa simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la forme, à ses fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincérité et de candeur.

Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et épris du simple et du naïf, ils ne manquent pas tous de vérité. Wolmar est décidément fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, Julie et Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel et lyrique, être tout d'imagination et de sensibilité, né pour aimer et pour parler d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes comme un printemps capiteux, tiède et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors, il était nouveau. L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme, une puissance de domination. L'homme faible, aimé un peu, peut-être beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce un peu molle, ses plaintes caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inférieur à la femme, au mari, à lord Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'était à peu près inconnu avant la _Nouvelle Héloïse_; et cela intéressa comme une nouveauté où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de le sentir, tout un renouvellement du roman.

Claire, un peu manquée dans la première partie, parce que Rousseau veut la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait être rieur et gai, a un rôle très juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette contagion lente de l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps regardé, de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus séductrices que ses joies, est d'une fine observation.

Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas moins un des caractères les plus complets, les plus solides et les plus vivants que la littérature romanesque nous ait mis sous les yeux.

Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il y a insisté, par une servante qui ressemble à la nourrice de Juliette; mise, à dix-huit ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimité intellectuelle d'un jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, ce qui est grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; elle se laisse aller aux premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard, trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse marier à un autre homme; et, dès lors (si je comprends bien), épouse, mère, maîtresse de maison, un être nouveau naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'épouse (bien mariée) est digne, forte, capable de vertus, à la hauteur des grandes tâches. Elle peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans trouble, du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, à l'unir à une autre femme.--Mais voilà qu'un coup funeste la frappe. Voisine de la mort, le passé la ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des premières sensations sur l'être humain revient sur elle affaiblie et désarmée; et elle bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu.

Le double caractère de la femme, persistance des premiers sentiments, facilité à se plier à une destinée nouvelle, se trouve donc ici; sans compter faiblesse, audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement par la maternité; et aussi transformation, à demi vraie et à demi sincère, de l'amour en bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour la première fois depuis bien longtemps une complète biographie féminine était faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les contemporaines, ne s'y sont pas trompées une heure. Les femmes étaient lasses, ou du moins il est à croire qu'elles devaient l'être, de romans où la femme n'était jamais qu'un jouet des passions légères ou des vanités cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment de sa vie, celui où elle plait et est séduite. On leur montrait enfin une vie féminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, ayant un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices, quelques-uns de leurs bons penchants, et très directement et précisément leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non point par l'accumulation des malheurs épouvantables, comme Prevost en ses longs romans, mais par la «douleur des amants, tendre et précieuse», comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond, abominablement fausse aussi, mais où les principaux personnages avaient le goût naturel et comme l'appétit de la douleur.

Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, il était sincère. On y sentait un auteur qui était aussi attendri du sort de ses personnages que le pouvait être aucun de ses lecteurs; qui adorait Julie, Claire, Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit par un héros de roman triste, un roman romanesque écrit par le plus romanesque des hommes. Le secret est là. C'est pour cela que pareil succès est chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modèle de la _Nouvelle Héloïse_. C'était se faire des sentiments déclamatoires, mais qui ressemblaient à la vie, car, au moins à la source d'où ils venaient, ils avaient été vivants et profonds.--Le siècle n'en fut pas changé, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La philanthropie existait, elle, devint fraternité, épanchement, expansion, besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité existait, elle était dans Marivaux, dans La Chaussée, dans Prevost; elle devint à la fois plus intime et plus prétentieuse: plus intime, j'entends s'inquiétant moins des incidents, des situations extraordinaires, des grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour éclater, naissant d'elle-même, coulant comme de source, palpitant du seul battement du coeur, mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; plus prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction morale de la vie, s'érigeant en dominatrice légitime de l'existence humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la conscience, et par conséquent remplaçant la morale, dont la place, aussi bien, était depuis longtemps vide, par un égoïsme sentimental et attendri.

Tant de choses dans un roman!--Elles y étaient parce que Rousseau s'est mis tout entier dans la _Nouvelle Héloïse_, avec un peu de ses vices, beaucoup de ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, beaucoup de cette croyance, éternelle chez lui, que tout est affaire de bon coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit être reconnu comme bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître romancier s'est le plus ouvertement peint et le plus complètement déclaré.

VI

LES «CONFESSIONS»

Ses _Confessions_ n'en sont que le complément. Elles sont plus piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage parce qu'il y dit _je_; plus agréables aussi à lire pour nous, parce que le style n'en est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa philosophie générale. C'est là qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une confirmation de ce qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité même de Rousseau est faite de ses années de vagabondage, d'insouciance, de paresse gaie, d'_insociabilité_, et, disons-le, d'immoralité.

Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même, et ce qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en nous le souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau de vingt à trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa misanthropie dans le ressentiment amer de ses années d'humiliation et d'épreuves. Mais ces années n'ont jamais été pour lui des épreuves et ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec délices, et il en est encore fier. Il n'en a pas l'amer déboire, il en a encore aux lèvres la caresse et le parfum. Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les Charmettes, le gué, le cerisier, les bords de la Saône, le coche de Montpellier, ce sont les asiles de Rousseau, c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose, et délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se retrouve.--Ne vous figurez point un plébéien qui a peiné et souffert et qui dit avec orgueil au monde: voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien peu près, un sauvage, civilisé presque malgré lui, ne détestant pas absolument le monde nouveau où il est entré, et flatté d'y être trouvé intelligent, mais le méprisant un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un long regard lointain caressant le beau désert vaste et libre, la hutte fraîche, le sentier qui mène aux sources, les fleurs dans le buisson, le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au rêve.

Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! mais plutôt, plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la vie, ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi ne suis-je pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps sans peine et avec bonheur! Pourquoi l'humanité n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle l'a été si longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie, candeur, douceur! Et le rêve recommence de l'Arcadie perdue, dédaignée, oubliée, si facile peut-être à reconquérir.

Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste aimable, du moins, réussit moins qu'elle ne voudrait même, à être incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus près qu'au fond, très proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous les plis apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, le rêve ingénu d'un enfant, un peu gâté, un peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus séduisants des artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercée, sans que nous consentions à la subir.

Et voilà aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau qu'on aime encore le plus à lire, sauf les quelques pages où la grossièreté de l'auteur--aidée de celle du temps--a laissé des souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le sentiment est devenu idée, et l'idée est toujours si contestable qu'elle déconcerte et irrite, même quand elle est profonde. Dans les _Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se détacher de la société, de la civilisation, du monde organisé, en est venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait laborieusement pour combattre tout cela, même des violences et des colères que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il ne nous dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit surtout: «Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» Et, comme il y a un peu de vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule.

Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité si frappante parmi tous les mémoires. Les mémoires ont toujours quelque chose de désobligeant et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. Il y a toujours une impertinence extrême à occuper le monde de soi, et à se donner ainsi pour une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de génie, mais parce qu'on a eu une loi de développement différente de celle des autres, alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du moins l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. Les mémoires sont alors une explication des opinions et des théories, explication dont on pourrait se passer à la rigueur, mais qui a son sens, son utilité et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné par le monde où s'est passée sa jeunesse, et ce monde étant connu. Mais les mémoires d'un vagabond devenu parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me soient pas nécessaires; mais ils me seraient agréables,--d'autant qu'ils seraient naïvement modestes, au lieu d'être naïvement orgueilleux.

Enfin remarquez cette dernière différence entre les mémoires de Rousseau et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce défaut, assez grave peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante ans, l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons plus. Nous ne pouvons plus le connaître. Notre vie s'est placée entre lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec nos idées de sexagénaire, nous aimerions avoir été à vingt ans, que nous affirmons que nous avons été en effet. De là tous ces jeunes sages dont les mémoires sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, produit chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guère le Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu par la société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par la demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé d'aimer, c'est le Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitté pour ainsi parler, tant il a continué de le chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours, il l'a gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, ou presque point, parce qu'il est conservé par le culte dont on l'honore. Rousseau le retrouve dès qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par le temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse! L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un merveilleux effet: il a fait une résurrection.

Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par l'arrangement délicat, l'art de faire attendre, de préparer et d'amener les incidents, de mettre en pleine et vive lumière les points saillants, les événements décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un roman plein de vérité, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise; plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des informations les plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et indécis, ses trêves, ses misères, ses impuissances, son acheminement, de si bonne heure commencé sans qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la désespérance et de la folie.

VII

SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES

L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment, une certaine originalité même dans la conception de la vie suffisent à faire un grand romancier et une manière de brillant poète; elles ne suffisent point à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point été un grand philosophe. Ses idées philosophiques et ses idées politiques sont dignes d'attention plutôt que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire de leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie est très élémentaire, et les «cahiers scolastiques», comme disait Diderot en parlant de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, sont plus brillants de forme, plus entraînants par leur mouvement oratoire et plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour l'esprit et pour la raison.--Rousseau est parti, comme il était naturel, d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne volonté instinctive, et après avoir songé, comme nous l'avons vu, à transformer ses confuses sensations du bien en un système, il en est revenu à une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache fortement sans renouveler les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, à peu près intact, des antiques croyances théologiques, il le relient, il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure qu'il avance, à y adhérer, et il le fait aimer par l'élévation naturelle de l'éloquence avec laquelle il l'exprime.

Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a vraiment d'originalité, et n'a eu de charmes pour ses contemporains, qu'en ce qu'elle n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle était professée par un homme un peu indigne d'en être l'apôtre.--Elle n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache à un nouveau principe et à quoi elle emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a besoin que pour ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il a besoin pour lui-même. Cela fait, certes, une différence, surtout dans le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré; mais la profondeur est la même ici et là, et la puissance, sinon de persuasion, du moins de conquête est égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et partisan du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant même de l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément de l'avis de Rousseau, en le lisant; et je ne vois guère de différence plus essentielle. Tous deux aboutissent au même point par des chemins très divers. L'un a besoin d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque consolation et quelque espérance; et ce minimum est le même où Voltaire trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et une assurance sans devoir.--Cette philosophie religieuse est à très bon marché, vraiment, et à très bon compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De ses deux aspects elle séduisit le monde d'alors, par Voltaire les gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de tempérament oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour ne pas traiter légèrement deux grands hommes de pensée du reste, il me serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en dire plus, que je ne fais.

Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au même, la «religion» de Voltaire et «la religion» de Rousseau partent de sentiments très différents, il s'ensuit que les idées de Rousseau sur la _question religieuse_ s'écartent de celles de Voltaire. Il y a une certaine générosité de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons noté, certaines tendances, certain goût et certain air de directeur de conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le prêtre qui est le côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du _Dictionnaire philosophique_. Aussi Rousseau n'a jamais voulu «écraser l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer. Il le voulait plus philosophe, plus «éclairé» et moins croyant, devenant un simple «officier de morale»; mais gardant son influence, salutaire, douce, non plus rude, impérieuse et terrible, mais son influence encore, sur la société. C'est là un des rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y insiste un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par lui.

Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux écoles très différentes, au point de vue de la question religieuse, sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant du reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et à «écraser»; à Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essayé d'associer la religion ancienne aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et un clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis la vision aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux écoles ont traversé toute la période révolutionnaire et toute la période contemporaine, et on les retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idées au XIXe siècle, représentant du reste deux penchants divers, très persistants l'un et l'autre, de l'esprit français.

Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale. Il n'a pas un système lié et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnaît de bonne grâce. Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et que nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste s'y rattachent et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondément.--L'optimisme misanthropique c'est la définition même de Rousseau.--Le monde est bon parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se retranche et d'où il ne serait pas aisé de le faire sortir. Le monde est bon; seulement, vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique, dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne, à laquelle _Candide_ est une réponse, avec une assurance et une intrépidité de conviction très significatives. Le mal moral, l'homme serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le péché est de lui. Il est une monstruosité que l'homme a introduite sur la terre. Que l'homme l'en retire, et purge le monde.--Resterait à expliquer comment et pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau nierait, du moins si aisément capable de le devenir; et c'est, bien entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais éclairci. Il s'en tire, comme nous tous, par la considération du parfait et de l'imparfait, par cette idée que l'homme, s'il était parfait, serait Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit être borné, fini, incomplet...--Mais l'imperfection n'est pas la malice, et si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme créateur du mal, cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu, cette objection.

Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a inventé, à bien peu près, si presque entièrement, que, retranché le mal physique créé par l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les maladies par ses imprudences et ses intempérances. Il a créé les accidents par son humeur aventureuse et sa fureur de braver les éléments dans un dessein de lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par la sottise qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller plus loin, le désastre de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a bâti Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée, ont bien peu de chose à craindre d'un tremblement de terre.--Reste la mort; mais la mort sans maladie, sans accident et sans crime, après une longue vie saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un dernier sommeil, l'engourdissement suprême, la simple impossibilité d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.--Voilà le système tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au contraire.

Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette vue du monde est-elle assez étroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle qui veut que les êtres animés vivent uniquement de la mort, prématurée et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant aujourd'hui, la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal n'est pas une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal organisé, si bien que vie et mal sont tout simplement la même chose: voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien étrange.--Il semble que la pensée, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une certaine direction, d'autant elle laisse toute une région de ce qu'elle explore étrangère à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même.

L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la misanthropie, confirmé au contraire et comme renforcé par la misanthropie, chéri d'autant plus que la malice des hommes le gêne; le monde cru bon, non seulement malgré le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention des hommes, l'a pour un temps offusqué et apparemment enlaidi, voila où Rousseau se tient obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.--Ses misères même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne laisse pas d'être juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau, misérable et persécuté, qui la bénisse.--Il n'a point tort, et le pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas à une énergique volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel à l'homme, besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la considération de malheurs personnels, se prend à tout.--Mais si le pessimisme ordinaire est le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le besoin de se consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fondé sur la notion du devoir, sur cette idée qu'il n'y a que le bien moral qui compte et que celui-ci il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme système que le système adverse;--et s'il se complique d'un mépris infini pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil, et cette opinion, peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le redresser.

Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques, rares et courts du reste (_Lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne_.--_Lettres à M. l'abbé de ***_, 1764), qu'il faut chercher ce qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à M. de Mirabeau, et surtout à ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens littéral du mot, des _lettres de direction_, c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant, bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très souvent exquises. Les «sermons» de «Julie» et les «lettres de direction» de Rousseau, avec quelques pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce qu'il y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel» dans tout le XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle est là. Elle est courte. Elle est mêlée, et d'une essence toujours un peu basse. Il est très rare qu'il ne s'y égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile et si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualité qui ne laisse pas d'être un peu grossière. Les sages du XVIIIe siècle n'ont pas eu des mains à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je dis les plus fines et pures, ne détestaient point une certaine lourdeur de tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, même à leur gloire, avec les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le «_Sénèque à Lucilius_» du XVIIIe siècle est dans Rousseau, partie dans l'_Emile_, partie dans _Héloïse_, partie, et c'est encore ici qu'il est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins misanthrope et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un grand romancier, et un grand poète, et un peintre amoureux et touchant des beautés naturelles,--ensuite un médiocre philosophe,--enfin un moraliste délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami des coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire, non sans quelque douce et insinuante puissance à les guérir.

VIII

LE «CONTRAT SOCIAL»

Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement, ne pas tenir à l'ensemble de ses idées.

Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des sentiments et des idées de Rousseau; que s'affranchir lui-même, et affranchir l'homme, s'il est possible, du joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois exprimée?--Eh bien, ses théories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait à peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exagération de polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer le joug social et à le rendre plus solide, plus étroit et plus lourd.

Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns à prouver justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut pas croire que Rousseau ait à ce point l'horreur de l'état social et des prétendues servitudes qu'il impose et des prétendues dégradations qu'il entraîne. Le discours sur l'_Inégalité_ est dans ce sens; mais c'est le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne considérer l'_Inégalité_ que comme une boutade de Rousseau jeune, soufflé très fort par Diderot.

[Note 86: En particulier M. Champion dans son très beau livre sur l'_Esprit de la Révolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_, février 1889.]

S'il n'y avait que l'_Inégalité_ d'un côté et le _Contrat_ de l'autre, je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, si différentes qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais là. Mais l'idée de l'_Inégalité_, l'idée antisociale, l'idée que les hommes ont serré trop fortement le lien qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont ils se gâtent, et une vie artificielle dont ils meurent, cette idée elle n'est pas seulement dans l'_Inégalité_. Elle est, seulement, et sans la mettre où elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Inégalité_, dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle Héloïse_ et dans la _Lettre à Mgr. de Beaumont_; et j'ai montré que dans cette dernière (après l'_Emile_), Rousseau renvoie à l'_Inégalité_, en résume les principes, en répète et en confirme les conclusions, en accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc cette idée est partout dans Rousseau, et est presque le tout de Rousseau, et fort, maintenant, précisément du raisonnement de mes adversaires, pris à l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de Rousseau est en contradiction avec ses idées générales;--à moins qu'on ne préfère dire que tous les écrits de Rousseau sont en contradiction avec le _Contrat social_, ce à quoi je ne m'oppose point.

Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isolé dans l'oeuvre de Rousseau. Il s'y rattache par une phrase, par la première, qui pourrait tromper ceux qui jugent tout un livre par la première ligne.--«L'homme est né libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien qui est du Rousseau que nous connaissons; l'homme est né bon, et partout il est mauvais; le monde a été créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né libre, et partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner. Et nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât d'après sa méthode ordinaire, ou plutôt sa pente d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit: «Donc rebroussons; donc revenons à un état social aussi proche que possible de la liberté primitive, à un état où l'individu ait le plus possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, où la société soit contenue et réduite autant que possible. «L'anti socialisme, c'est l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un lecteur assidu, de Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant la première ligne, c'est à voir Rousseau devenir, je veux dire rester, libéral intransigeant, anarchiste.--Il a été le contraire; je n'y peux rien.

Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens que, comme il y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas très lié, on y trouvera du libéralisme; comme on y trouvera un peu de bien des choses que Rousseau prétend combattre; mais le fond du _Contrat_ est nettement et formellement anti libéral. Rousseau avait soutenu toute sa vie que la société était illégitime, et illégitime sa prétention de demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-mêmes; il va soutenir que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par conséquent qu'il n'y a de droit que le sien,

Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voilà l'idée maîtresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas vrai, Rousseau?--peut légitimement disposer de moi à son plein gré et resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empêche de peser de plus en plus sur moi de toute sa détestable influence. Il fera la loi civile, la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa chose comme homme, comme citoyen et comme être pensant, comme corps, comme âme, comme esprit. Il m'élèvera selon ses idées, me fera agir selon sa loi, «expression de la volonté générale», me fera penser selon sa religion, qui sera chose d'état comme tout le reste, que je devrai accepter, sous peine d'être exilé si je la repousse, d'être «puni de mort» si, l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin général du _Contrat_.

Le détail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux. Le jeu facile des rouages, ce qui est une manière de liberté encore, Rousseau s'en défie. Une démocratie représentative, par cela seul qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale qu'une autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une volonté, impérieuse et brutale, dont il va faire une loi s'imposant à chaque individu. Mais s'il fait faire cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces législateurs discuteront, réfléchiront, tiendront compte, sinon des droits, du moins des convenances, des intérêts respectables de la minorité; ou même des individus. Rousseau voit très bien que cet état n'est déjà plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie, et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie élective». Voilà qui n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, «le meilleur des gouvernements»; mais il s'arrange de manière que ce meilleur des gouvernements ne fonctionne pas. Ces législateurs, dont les discussions mettraient un peu de raison, d'atténuation au moins et de tempérament, dans la rude organisation sociale, dans ce système de pression de tous sur chacun, ces législateurs n'auront pas à discuter; leur mandat sera impératif, et leur décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» ne peut être représentée, parce qu'elle ne peut pas être aliénée. «Les députés du peuple _ne sont pas_ ses représentants; ils ne sont que ses commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il n'est rien.»--Et nous voilà revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est à savoir despote capricieux et irresponsable.

Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu, remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu. Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme se permet tout, parce que son irresponsabilité est absolue. Elle ne risque pas même d'être méprisée.--C'est pourtant à ce despote sans frein que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, s'abandonne. Il n'y a pas un atome ni de liberté ni de sécurité dans son système.

Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple souverain qui m'élève, me fait penser, me fait agir, et me pétrit de toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs. Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats à la députation[87]. «La fonction de juge doit être un état passager d'épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et la probité d'un citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents dont il est trouvé capable. Cette manière de s'envisager eux-mêmes ne peut que rendre les juges très attentifs....»--à quoi, si ce n'est à plaire à ceux qui les nomment, et à être les instruments dociles d'un parti? Tout au gré du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une constitution, ou par des privilèges et droits acquis, ou par une reconnaissance du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le plébiscite nécessaire à chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature élective, c'est-à-dire servante d'un parti: tel est le système complet de Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son danger.

[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.]

J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, avait eu quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement à contrôler la manière dont on le gouverne, mais à choisir ses gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais il la croit très judicieuse dans le choix des personnes. «Le peuple est admirable pour choisir ses magistrats», dit Montesquieu; et s'il n'avait été un parlementaire, sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi bien dans le sens de juge que dans celui de représentant politique. Cette manière de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, vient d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques souvenirs de l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire à d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'expérience, et de l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe siècle ont eu l'idée de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans les vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable au regard superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt. Un penseur est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que les autres, du moins qui en est moins continuellement obsédé que les autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par là toujours assez porté à voir dans le monde plus de raison et moins de passion qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un peu, voient une nation comme une famille qui a un procès et qui ne songe qu'à choisir le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menés par l'instinct de combattivité. L'essentiel pour chacun est de vaincre les autres, ou à deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une élection qui ne fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou à bien peu près. Dès lors, non seulement le résultat de l'élection n'est pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est pas même l'expression de la volonté du parti le plus fort; il n'indique que ses répugnances. Toute décision de la majorité a le caractère d'un _veto_. Indication précieuse, qu'il faut bien se garder de négliger, et que même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement ni d'une législation ni d'une politique. Or toute législation et toute politique, selon Rousseau, est fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui part, à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou incomplète.

Peut-être aussi--je n'en sais rien du reste--peut-être aussi les quelques écrivains politiques qui ont penché, au XVIIIe siècle, vers «l'Etat populaire» n'ont-ils jamais songé au suffrage universel. Il était trop loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont le peuple, et où le «citoyen» est déjà un aristocrate), pour que l'idée, nette du moins, de la foule gouvernant se soit vraiment présentée à eux.--Sans doute quand ils parlaient démocratie, ils songeaient aux «bourgeoisies» des villes libres, c'est-à-dire à des aristocraties assez larges, mais très éloignées encore des démocraties modernes.

Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa simplicité extrême dont il est si fier (car il méprise les gouvernements «mixtes» et «composés» et fait de haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est certainement l'organisation la plus précise et la plus exacte de la tyrannie qui puisse être.

Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales de Rousseau n'y mènent point?--Il vient, ce me semble, de l'éducation protestante de Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation; mais on sait assez que l'éducation de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passé sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vécu dans une cité protestante durant tout le premier développement de son esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement eu les yeux tournés vers Genève pendant toute sa vie. Or, l'ancienne théorie politique des écoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme de la souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques de Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter point par point, et comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient à ce que ce n'est pas Rousseau qui a écrit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui en est l'auteur, et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu que Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter et à confondre.

[Note 88: Voir notre _Dix-Septième siècle_, article _Fénelon_. (Lecène, Oudin et Cie.)]

Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.» Avant lui Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en avait pas moins posé en principe et comme base de tous ses raisonnements le «contrat social» de Rousseau, une convention par laquelle les hommes ont fait délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui mène (quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser qu'ils peuvent toujours légitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Même doctrine dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, élève de Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, se maintien et se répète. Même doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il faut faire attention; car il est protestant, il est de Genève, et les _Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement: La société humaine est par elle-même et dans son origine une société d'égalité et d'indépendance.--L'établissement de la souveraineté anéantit cette indépendance.--Cet établissement ne détruit pas et ne doit pas détruire la société naturelle.---Il doit servir à lui donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne faisant que le souligner, cette idée que «la souveraine autorité sur l'économie de la religion doit appartenir au souverain», que «la nature de la souveraineté ne saurait permettre que l'on soustraie à son autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction humaine»; que, quand on prend une autre voie, il y a soit «anarchie», soit «deux puissances», auquel cas tout est perdu; car «on ne peut servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».--De Burlamaqui encore cette idée[89] que la démocratie exige un Etat d'un territoire peu étendu, etc.

[Note 89: Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)]

Rousseau était donc comme le dernier venu de l'école protestante, il ne faisait, ce me semble bien, qu'en résumer très brillamment toutes les leçons; il en subissait très directement l'influence, et ses idées générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en détacher, comme il me parait qu'elles auraient dû faire. Cette école était trop autorisée, trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part Grotius parmi les livres de chevet de son père.)--Cette école, tout entière, avait pris la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée libérale a été très lente à naître en Europe. Elle est essentiellement moderne; elle est d'hier. Elle consiste à croire _qu'il n'y a pas de souveraineté_; qu'il y a un aménagement social qui établit une _autorité_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, contrôlée, et divisée, toutes choses aussi difficiles, du reste, à réaliser, qu'elles sont nécessaires, et qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec beaucoup de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. Cette idée était presque inconnue au XVIIIe Siècle, et l'on sait à quel point pour les hommes de la Révolution elle est restée confuse.

--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une très grande influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir, Rousseau a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutôt un critique sociologue qu'un théoricien systématique: «... il n'eut garde de traiter des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis». Il plaisante un peu lourdement sur la théorie de la division des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet: ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en puissance exécutive.... Tantôt ils confondent toutes ces parties, et tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et formé de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent, dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses membres l'un après l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout rassemblé[91].»--Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation ou d'emprunt, Rousseau profite de Montesquieu et ramène à son profit quelques-unes de ses idées;--et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce qu'il y a de libéralisme dans le _Contrat social_; car il y en a.

[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.]

[Note 91: _Contrat social_, II, 2.]

Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dédaigneusement, il la rétablit par un détour. La souveraineté doit rester indivisible, mais les _délégations_ de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs délégués doivent être distincts, et cette précaution prise, revenant tout simplement à l'idée et même au langage de Montesquieu qu'il jugeait tout à l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps politique on distingue la force et la volonté, celle-ci sous le nom de puissance exécutive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois les exécute [93].»

[Note 92: _Contrat social_, III, 1.]

[Note 93: _Contrat social_, III, 4.]

Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et très juste, que Rousseau tire ingénieusement de l'idée même qu'il se fait de la souveraineté. La loi est la parole de la souveraineté; elle est l'expression de la volonté générale. C'est pour cela que la souveraineté ne peut parler que par la loi, non par une décision particulière. La volonté générale n'a son expression que dans la loi; elle ne peut l'avoir dans une résolution de détail, d'interprétation ou d'application. Elle cesserait alors d'être volonté générale. «La volonté générale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94].» Donc le peuple ne doit être ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il faudrait ajouter son aptitude) à _penser généralement_, à décider sur les ensembles, et à concevoir l'ordre et la règle. Donc ni le peuple, du moment même qu'il est législateur, ne peut être ni _gouvernement_, ni _juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier, viser une personne, ou être faite pour une circonstance. Une loi contre une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les chances du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité: elle n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique.

[Note 94: _Contrat social_, II, 4.]

Quel dommage que ces idées, d'une part restent un peu obscures dans le texte de Rousseau, d'autre part soient disséminées et diffuses dans ce texte, soient quittées, reprises et quittées encore, ne forment point corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris très nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener à leur dernier point de netteté, sentant qu'à ce moment il eût été la main dans la main de Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.

Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, qui ne vont à rien moins qu'à réduire infiniment la souveraineté du peuple, et qu'à ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas assez médité sur les questions politiques, n'est point arrivé, quoi qu'il en croie, à un système arrêté, définitif et rigoureux; et que Rousseau, se retrouvant lui-même, avec sa passion intime de liberté individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté populaire, y a glissé ou laissé s'introduire toute une théorie, qui, suivie jusqu'où elle tend, mènerait à la doctrine libérale des publicistes modernes. --Et voilà que le dernier représentant de l'école politique protestante apparaît, non plus comme celui qui en a le plus étroitement ramassé les principes tyranniquement démocratiques, mais comme celui qui s'en relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement la rigueur.

Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, encore que si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la souveraineté populaire, considérée comme ayant existé toujours, et s'étant seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, dans les sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, soutenait avec vigueur, proclamait avec éloquence et avec passion.--Et c'était aussi, partie grâce à lui, partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait dans son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en finissant, que c'est ce qui en est resté; et que de cette doctrine, encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme à ses idées générales, encore que même dans le _Contrat_ il s'en écarte, Rousseau est demeuré le propagateur le plus éclatant, le seul éclatant, glorieux et influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi les hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré (ce qui est plutôt mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser, pour une grande part au moins, responsable.

IX

ROUSSEAU ÉCRIVAIN

Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur, puissant par la pensée et l'imagination, et assez puissant par elles pour faire de ses faiblesses mêmes des forces redoutables à charmer et plier les coeurs.

Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, chez qui l'imagination et la sensibilité dominent et étouffent la raison, le sens commun, les facultés de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un des plus grands poètes de notre race. Seulement, c'est un poète né dans un siècle de théories, de systèmes et de raisonnement, et sa poésie, il l'a mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systèmes et des théories; et c'est là son originalité en même temps que le danger perpétuel, et pour lui-même et pour les autres, de tout ce qu'il écrit et de tout ce qu'il pense.

Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection de vie idéale, froissé, comme tous les poètes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie telle qu'elle est, et dans la société telle qu'elle existe autour de nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, dans des rêveries, des contemplations, des visions, mais dans des théories politiques et des doctrines sociales, où il a apporté non l'observation et l'étude des faits, mais des constructions _à priori_ et des abstractions de «promeneur solitaire».

Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce que tout ce qui porte la marque du génie est spécieux, et ensuite parce que Rousseau était doué d'une singulière puissance de raisonnement et de logique. Un logicien n'est pas nécessairement un homme de raison froide et tranquille. Il arrive fort souvent que la déduction à outrance est une des formes de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de _raison_, c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion; mais on s'enivre de _raisonnement_, c'est-à-dire de la poursuite indéfinie, en ses transformations successives, d'une idée générale devenant système politique, système pédagogique, système religieux, système social.

Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent jette dans un rêve de perfection irréalisable, prolongé par un logicien qui de ce rêve fait une théorie sociale très logique, très suivie, très liée, très systématique et très séduisante, voilà Rousseau.

Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à ces rêveurs qui ont du génie, telle _intuition_, peu ramenée à la vérité pratique par l'auteur lui-même, mais contenant, comme en un germe, une partie de vérité, met d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis et attentifs, sur la voie d'une excellente doctrine de détail, très réalisable, très utile et féconde en résultats. Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme des poètes glorieux et des rénovateurs de l'imagination humaine, ce qui déjà vaut qu'on s'en pénètre; mais encore, au point de vue des applications, comme des initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, mais inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs de la lumière qui commence à poindre, un peu étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent; en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs de la chimie, qu'ils rêvent, qu'ils aident à naître et qu'ils doivent ne pas connaître.

Rousseau est un des plus grands prosateurs français. Il est un rénovateur du style et de la langue. Il a ramené en France le style oratoire qu'elle avait complètement désappris depuis Fénelon, et presque depuis Bossuet.

A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, au beau développement et aux souples évolutions des grands maîtres eu style du XVIIe siècle, avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans qu'on en puisse voir très nettement les causes, succédé une prose fort distinguée aussi, mais d'un genre essentiellement différent, un style coupé, court, nerveux plutôt que fort, procédant par phrases braves, vives et comme tranchantes, par traits, par maximes et par épigrammes.

Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très grandes différences entre eux, du reste, présentent tous ce caractère commun; et leurs contemporains portent à l'excès cette manière, comme toujours font les élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du moins pour ce qui est l'homme même, à savoir le style, n'est l'élève de personne, apporte avec lui un style nouveau; et comme il est passionné, c'est le style oratoire.

Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mêle à tout ce qu'il écrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme, jusque dans les souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante de les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la conduite du discours, et, plutôt que _l'ordre_ véritable, ce _mouvement_ qui vient de l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce _mouvement_ que Buffon a donné avec raison pour la seconde des deux qualités fondamentales du style, mais que, après l'avoir une fois nommé, il oublie complètement et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a pas le don.

C'est le don propre de Rousseau. Pour la première fois depuis plus de cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et, sans le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.

Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement un signe de la pensée, mais qui est une trace de la sensation, qui vit, qui respire et qui brille.

C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement un écrivain, orateur entraînant et séduisant, mais un peintre des choses réelles, ce que personne n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et réveiller chez les Français le goût des beautés naturelles, susciter dans la génération littéraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Sénancour, et surtout son élève passionné, George Sand.

A ces titres, j'entends comme peintre ému de la nature et comme écrivain éloquent, Rousseau est un grand précurseur. Ce qu'il y a de plus sincère, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la révolution littéraire du commencement de ce siècle, en grande partie dérive de lui. Il a aimé les grandes harmonies de la nature, et il a retrouvé les grandes harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes, et deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. Mais qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passé?

X

Rousseau a été en son temps le maître et le guide le plus fascinateur, le «subtil conducteur» dont parle Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il était bien de son siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour l'inquiéter, le piquer et achever de le séduire.

Il était de son siècle en ce que, plus que personne, il repoussait l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, toutes les traditions. Ce n'était plus seulement avec la tradition religieuse et avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces autorités séculaires, au delà des siècles, et presque au delà du temps, il allait attaquer l'autorité de l'humanité tout entière, la tradition du genre humain. Ce n'était pas seulement une nation ou une religion, c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité dont il fallait récuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et c'était toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de plus inattendu--et rien de plus préparé. L'habitude une fois prise de considérer l'antiquité et la longue possession d'une doctrine comme une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre à ce qu'un esprit audacieux révoquât en doute la croyance la plus ancienne du genre humain, et voulût convaincre d'illusion l'instinct même par lequel le genre humain croit qu'il subsiste.--C'était, sous la forme d'un rêve doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires français: «Vous avez préféré agir comme si vous n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau disait aux Français de 1760: «Il faut agir comme si nous n'avions jamais été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire par excellence, et c'est bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort. Il tend directement à cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoï, qui a tant d'idées communes, en politique, en morale, en éducation, avec Rousseau, est en ce moment le représentant prestigieux. Et les causes, là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, qui fléchit, en quelque sorte, sous son propre poids,--_nec se Roma ferens_,--qui s'épuise à se poursuivre, et finit par douter d'elle-même.

En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret désir de ses contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la négation; ensuite se montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent à rien, encore même qu'il reculât devant elles. Il comprenait l'intime, l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine à se consommer, qu'elle manque son but, en le dépassant, à force de le poursuivre; qu'inventée pour soulager l'homme, elle finit par le surcharger; qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là encore une grande et douloureuse vanité, un grand et décevant préjugé. Restait à savoir si ce préjugé n'est point nécessaire, et une condition même de notre nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière est d'une vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est un effort et un tour de pensée qui se trouvaient bien à leur place en ce siècle de démolisseurs des idées toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un crible.

S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il en était moins, et il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse, de mollesse, de _non-sécheresse_, et de rêverie sentimentale.--C'était un romancier et un poète, en un temps où l'on devait être affamé de vraie poésie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siècle est un âge tout épris de sciences, de géométrie, de physique et d'histoire naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les attaquer, en communauté de dessein avec son siècle, s'en distinguant par les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni n'en était aimé. De quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation de la lutte avec une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus à la raison et aux raisonnements, dont peut-être on était las, mais au sentiment, à l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle», faisant de toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est, à les faire considérer comme, des élégances.--C'était un poète, mais comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir ceux qui l'écoutaient, un poète logicien. La conception poétique, rêve d'humanité heureuse, ou d'éducation idéale, ou de société ramenée à la nature, au lieu de se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en songeries ou en tableaux, se développait en systèmes, en constructions logiques, en chaînes d'arguments. Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gré, du point de départ ou du chemin.

Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et comme réaction, et comme chose déjà suffisamment préparée. La Chaussée, Prevost, Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces larmes. La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à eux: et il est juste de leur en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient pas eu l'autorité nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un homme de génie qui fît des faiblesses du coeur un mérite de la conscience, qui les autorisât et les consacrât par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme sur le trône. Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque part que fait le poète dramatique[95]. Le poète, selon lui, «suit le goût public en le développant», et ne fait que penser ce que le public va penser lui-même, «sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau a donné l'exemple de la sensibilité qui se croit sanctifiante et d'une sorte d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des larmes une manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait, le directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont passés. L'homme de science avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les effets durent encore, a été de remplacer, pour une partie considérable de la nation, les prêtres par les romanciers.

[Note 95: Lettre à Dalembert sur les spectacles.]

C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a été si grand révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées et son tour d'esprit, comme nous l'avons vu, il l'a été plus encore par le changement dans les moeurs qu'il a fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il ne faut jamais changer les moeurs et les manières dans l'Etat despotique. Rien ne serait plus promptement suivi d'une révolution.» C'est Rousseau que Montesquieu prévoyait, ou, pour parler plus exactement, _la société à la Rousseau_, la société déjà désorganisée, confondant ses rangs, brouillant comme par jeu ses idées, doutant d'elle-même et s'en moquant, et se faisant des moeurs factices, société chancelante et égarée, à laquelle Rousseau a donné une dernière impulsion et comme une dernière façon de fausseté d'esprit.

En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne fût-ce que parce qu'il a toujours été par le monde dans une situation fausse. Plébéien déclassé, dépaysé par son génie même, placé au centre de la société polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme le symbole même de la démocratie brusquement précipitée au sommet de la nation, et chargée, ou se chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle n'est point habituée; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis défiante et irascible.--Et aussi, non accoutumée par l'hérédité à porter sans faiblesse, ou tout au moins sans étonnement, le poids séculaire d'une civilisation compliquée, elle n'en sent que l'embarras et la gêne, et songe vite à en rejeter le fardeau.--Et encore ses vertus mêmes, la simplicité de ses goûts et la simplicité de ses besoins, l'inclinent aux idées simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand État comme de l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.--Rousseau a donné en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a représenté et figuré à l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe sociale, et sa manière de s'y accommoder.

Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une nature originale et riche, une de ces individualités qui résument en elles, ou au moins figurent par la trace qu'elles laissent, toute une période historique. Ses intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries d'une grande âme douce et blessée. Auprès de lui Voltaire ne laisse pas de paraître parfois un étudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme homme d'imagination, l'égale par la puissance du regard, et le dépasse par la clarté de la vue.--Il y a de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs; il n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant la hardiesse est une banalité, une plus imprévue et plus rude secousse à l'esprit et au coeur humains.

BUFFON

I

SON CARACTÈRE

De l'homme qui vit de la vie de son siècle au risque de se disperser, mais de manière à laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins que ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de celui qui se détache de son siècle jusqu'à s'en isoler complètement, et à tel point qu'il n'y tient pas même en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque de n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais cela pour une si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y coule et s'y dépense, et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est le plus grand, je ne sais; mais le second au moins paraît plus fort, plus vigoureusement doué, d'une personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus original.

Ce Buffon est très singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de Rousseau, homme du XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle _central_, il ne s'est occupé ni de politique, ni d'économie politique, ni de théâtre, ni de roman, ni de théologie. Il n'a pas été de l'Encyclopédie, il n'a pas été de tel ou tel cercle ou _club_ politique ou philosophique, il n'a pas même été d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il n'a pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les plus grands de ses contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietés, Montesquieu lui-même, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais assez libres et relâchées encore. Buffon n'a jamais eu l'idée d'écrire une Lettre haïtienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire une page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein XVIIIe siècle il a vécu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il est difficile d'être moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a pas de date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature qu'il étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle va du moment où la terre s'est détachée du soleil à celui où l'homme a paru sur la terre, peut-être jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en société; mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il semble ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il ne s'est rien passé du tout.--Il compte par milliers de siècles et seulement de l'apparition d'une espèce à la formation d'une autre. Pour un tel homme un événement comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'océan des âges, et le XVIIIe siècle se confond si exactement avec le XIIIe ou XIVe siècle qu'il ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son existence.

Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût même pour l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants dominants du XVIIIe siècle, le plus fort peut-être. Ce n'est pas même cela précisément. Buffon n'a nullement été entraîné vers l'histoire naturelle par une impatience de curiosité «philosophique» et une démangeaison d'indépendance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord à l'histoire naturelle. Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur du Jardin du Roi et se préoccupant de Linné, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire naturelle, c'est-à-dire dans le monde entier, moins les vétilles, s'y sentit à l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en détournât.

Car s'il était hors de son siècle, il était également hors de l'histoire et n'était pas plus lié par la tradition que séduit par les nouveautés; et, à vrai dire, choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots qui n'avaient pour lui aucune espèce de signification. Quelques paroles de complaisance courtoise, comme précautions à l'endroit de la Sorbonne et de l'Église, c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du passé; et quant aux puissances nouvelles, aussi impérieuses, et plus bruyamment impérieuses, il s'est contenté de les ignorer. Il voulait être, et il était presque, une pure intelligence en face des choses éternelles, les regardant et tâchant de les comprendre. Il a travaillé ainsi cinquante ans, en se levant de très grand matin, sans faire attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni même aux louanges; car, une fois pour toutes, il s'était accordé très franchement celles dont il se jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout autant de les surfaire que d'en retrancher.

Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille, la patience, la lucidité, et la fierté sans inquiétude, c'est-à-dire sans vanité. «Assez de génie, beaucoup d'étude, un peu de liberté de pensée», il a dit cela un jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste: c'est la définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement un peu les termes, et disons: un grand génie, et une liberté de pensée comme je ne vois pas qu'il y en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable et plus constante.

La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. Personne n'a eu, appuyée sur une robuste constitution physique, une plus magnifique santé morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, délassements, ou plutôt distractions d'un tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni brigué, ni tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été jaloux. Son dédain vrai des critiques, le silence pur et simple, qui à peine même est dédaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. Par là, il semble presque échapper à l'humanité; et pour ce qui est de son siècle, par là il s'en détache d'une manière qui tient du prodige.

Il est bien curieux à observer quand il considère les hommes à ce point de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'étonnent jusqu'à la profonde stupéfaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur est au dedans de nous-mêmes; _il nous a été donné_; le malheur est au dehors, et nous l'allons chercher.» Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions changer la nature même de notre âme; _elle ne nous a été donnée que pour connaître, et nous ne voudrions l'employer qu'à sentir_. Et il en résulte que les hommes sont dans un état à peu près continuel de démence. Ils ne sont «raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient les supprimer». Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée et dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que malheureuse et abrégée. «_La plupart des hommes meurent de chagrin_.»

Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouvé la vie admirablement bonne, du moment qu'il avait «une âme pour connaître», et puisqu'il y a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre en une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne l'a pas quitté une minute pendant toute son existence. Le secret de la vie naturelle de l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa destinée lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et les plus nobles.

On définit incomplètement, mais avec netteté par les contraires. Songez à Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade, le passionné, l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait équilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et d'âme. Buffon a écouté «le silence éternel de ces espaces infinis»; et il n'en a pas été effrayé. Il a vécu «toute sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été incommodé, et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que les hommes pussent souffrir d'une telle existence, et la considérer comme un «supplice insupportable».

C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans le démentir, ce singulier personnage. Il est venu parmi les agités et il les a fort étonnés, et il en a été très étonné lui-même, sans s'en inquiéter autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant ni une boutade, a été lui-même, à travers tout son siècle, un long, sévère et imperturbable paradoxe.

II

LE SAVANT

C'est un très grand savant. Aucune des qualités du savant ne lui a manqué: ni le goût de l'observation et la patience à observer; ni le labeur énorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté; ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique, c'est-à-dire la faculté de généralisation et d'hypothèse; ni le sang-froid à ne prendre les généralisations que comme des hypothèses, et les hypothèses que comme des commodités de travail, ayant toujours un caractère provisoire et toujours destinées à être un jour abandonnée; ni la puissance de former des systèmes; ni le mépris des systèmes dès qu'ils veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et lier l'esprit humain qui les a produits.

Il était patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit. Comme l'attention s'est surtout portée sur son Histoire des animaux, et sur ses deux grandes généralisations, _Théorie de la terre_ et _Epoques de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit sans avoir observé par lui-même, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des animaux, et qu'il est surtout un homme à magnifiques idées générales, ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse embryologie, pour voir à quel point il est l'homme du laboratoire, de l'observation cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée. Il y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la manière de se servir du microscope», et telles autres sur les fourneaux à grand feu, les fourneaux à feu restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le montrent sachant son métier et le faisant de près avec toute la patience minutieuse qu'il exige. Buffon penché, et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a pas suffisamment pris coutume de le voir; et ce portrait est plus intéressant et au moins aussi vrai que celui de Buffon en manchettes écrivant dans un cabinet vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset; il en avait d'autres pour la rédaction paisible dans sa tour nue, à la voûte élevée et pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé et expérimenté infiniment, et que la moitié de son oeuvre, géologie, minéralogie, génération, est strictement originale et deux fois de sa main, de sa main de manipulateur et de sa main d'écrivain.

Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministère bien tenu. Il est l'homme d'État de la science. Il donnait à Hume l'idée d'un maréchal de France. Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard, lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions, classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant le tout par l'idée maîtresse et dirigeante, il donne l'idée plutôt d'un Richelieu, d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle.

A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité du savant, la liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la vérité. Il a varié, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idées, sans cesse nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange d'orgueil, ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur à répéter les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait commencé par la _Théorie de la terre_, où il rapportait à peu près exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la planète. Trente ans plus tard, il écrivait les _Epoques de la nature_, où la planète est presque tout entière expliquée par l'action du feu primitif. C'est qu'entre la _Théorie de la terre_ et les _Epoques de la nature_, à la science des calcaires et des «coquilles», s'étaient ajoutées ses profondes études minéralogiques et la science des roches vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire la _Théorie de la terre_, il n'importe, si, en réalité, elles la complètent, et ce n'est pas l'étroite cohésion des idées, signe d'étroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai au regard de la postérité, mais l'abondance des idées, chacune ouvrant une avenue à l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la science à venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause, croit à l'organisation spontanée de la matière. Il croit que _de_ la pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines espèces d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare que Buffon n'ait pas deux idées pour une, et que, se plaçant dans une hypothèse, et y restant provisoirement, il n'aperçoive pas longtemps avant les autres l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se décomposent, changent de figure et deviennent plus petits, et, à mesure qu'ils diminuent de grosseur, la rapidité de leurs mouvements augmente. Lorsque le mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils sont eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur, elle s'échauffe à un point même très sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et l'action de ces parties organiques des végétaux et des animaux _pourrait bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation_.

J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin de la vipère et les autres poisons actifs, même celui de la morsure d'un animal enragé, pourrait bien être cette matière active trop exaltée.»--Et voici que Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement l'idée que la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être un fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien être des invasions d'animaux, et la théorie microbienne, juste inverse de la doctrine de la génération spontanée, est entrevue dans un éclair.

Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées foisonnent chez lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitalière qui se puisse. C'est essentiellement un génie inventeur, de ces génies qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs d'idées et créateurs de disciples. Il a été inventeur et promoteur au moins sur trois points. En géologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux est surtout un géologue, et que là est son vrai titre de gloire--en géologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a été le premier à comprendre et à faire entendre que l'état actuel du globe est le résultat d'une longue succession de changements dont il est possible de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier écrit l'histoire de la planète.--En zoologie, il est le créateur d'une véritable science nouvelle qu'on peut appeler la géographie des espèces, et ses idées sur les limites que les climats, les montagnes et les mers assignent à chaque espèce, sont absolument une nouveauté, et une nouveauté vraie autant que féconde, qu'il a introduite.--Enfin en physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-être trop cartésienne encore, mais très rajeunie, très renouvelée, beaucoup plus ingénieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut définir à peu près un système mécanique de mouvements réflexes, me paraît une vue un peu indécise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle, beaucoup plus rapprochée de nous que des Cartésiens, et dont les théories les plus modernes ne sont guère qu'une application, ou, si l'on veut, qu'un agrandissement.

[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tirée des leçons de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.]

Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la science des choses visibles où sa curiosité éveillée, patiente et infatigablement ingénieuse, ne se soit portée, et que partout sa curiosité a été suggestive, évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer des questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la curiosité la plus inventive qu'on ait connue.

Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus utile par la méthode de son esprit que par son esprit même. Il a mis le doigt avec une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non moins que sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué merveilleusement ce dont il convenait de se défier. Ses défiances sont pleines de génie, ses antipathies sont d'excellents conseils et de précieuses indications. Il a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir les _abstractions_, les _classification_, et les _causes finales_. A l'état où elles étaient alors dans les esprits, c'étaient trois grands ennemis de la science et trois obstacles à vaincre, ou du moins à réduire.

L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue, non pour une simple vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculté raisonnante, mais pour une vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour quelque chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi vénérée et divinisée était à la fois dans la science une idole et un fléau. Dire: «_nulla fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute génération suppose des sexes_»; c'est simplement constater la majorité des cas observés; c'est une simple généralisation qui a juste la valeur des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des observations à venir. Le penchant de l'ancienne science était à faire de ces «axiomes», de ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement Buffon, des principes supérieurs à l'observation et à la recherche, et devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme des êtres divins, par suite de ce penchant de notre esprit à donner toujours à ce que nous imaginons une réalité personnelle, et ils tyrannisaient ceux qui les avaient inventés. De même la _Raison suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, étaient comme des divinités métaphysiques gouvernant les choses créées, et au service et à la glorification desquelles le savant n'a qu'à se consacrer. C'est la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et établit perpétuellement le monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement à elles, et pour les prouver.

Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou Perfection ne sont que des «êtres moraux créés par des vues purement humaines» et des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»? Qui ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui était un soutien devient une entrave dans la recherche, quand une idée, qui n'est qu'une idée, si grande qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle personne sacrée dont les intérêts imposent au chercheur des devoirs, des obligations et des limites? La science, à ce compte, devient vite une apologétique, c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire à elle, et nécessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source du raisonnement au lieu de n'en être que l'aboutissement, altérant par conséquent presque à coup sur la sincérité de la recherche et la rectitude de la pensée.

Il en va de même des classifications trop superstitieusement respectées. Il faut classer par seul amour de la clarté, et non jamais par croyance en la réalité de la classification. Il faut classer sans rien croire de la classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une bonne table des matières. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sûr qu'elle l'ait écrit quelque part. Encore ici comme tout à l'heure, les classifications ce sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits naturels d'après des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre esprit. Ces groupements sont donc forcément artificiels. Ils le seront toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par définition ils le sont autant les uns que les autres, ils peuvent être seulement plus clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que dire plus rationnels, c'est à savoir encore plus _humains_, non plus _naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais quelle vénération scrupuleuse. Cette vénération n'est en son fond qu'un égoïsme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe même de toute observation et de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet.

Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpréter l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans prétendre le donner en sa réalité; car lui ne classe pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle ne comprend que des individus.» La nature n'est pas spécifiante, elle est synthétique. Elle nous paraît spécifiante, il est vrai, et ce serait renoncer à nos manières de connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que de ne pas la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc; mais à la condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des apparences, et que derrière, en son unité, en sa continuité, c'est la nature vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et méritoire, du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idée de l'unité et de la continuité de la nature, voilà le devoir du savant.

Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences naturelles est la préoccupation des causes finales. Les causes finales tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y aura un fait inconnu, l'ignorance où nous en sommes empêche de conclure, et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire que tel phénomène existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention générale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut avoir saisie, ce que seul celui là pourra se flatter d'avoir fait qui connaîtra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur les causes efficientes pour les vérifier et les justifier. Elles disent: telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci était le but de celle-là. Mais ce retour ne peut se faire qu'après qu'on a été au bout de tout, manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire et récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens; elle est un cercle dont le centre et la circonférence sont partout; ce serait donc non pas de l'extrémité d'une première série de causes et d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes finales, pour vérifier et justifier cette première série d'effets et de causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité de toutes les séries dans tous les sens, à l'extrémité de tous les rayons de cette circonférence qui est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on connaîtrait exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre légitimement la vérification par les causes finales. Il est de leur essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique d'ici à la consommation de la science, c'est-à-dire d'ici à la consommation des âges.

Ne nous en servons donc _jamais_. «La reproduction se fait _pour que_ le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours également couverte de végétaux et peuplée d'animaux, _pour que_ l'homme trouve abondamment sa subsistance...» sont des formules absolument vides, et dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout à l'heure, nous avions affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire des abstractions fondées sur des «convenances morales». Nous ne disons ces choses uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous «convient» que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces proverbes qui se donnent pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux du savant.

Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les fantômes qu'il a chassés devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, défiance des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes c'est la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la science l'anthropomorphisme. L'homme conçoit tout sur l'idée qu'il a de lui-même, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses vêtements, soit se substitue à elle, et en elle ne contemple que soi. L'abstraction c'est une idée humaine qu'il arrive vite à tenir pour une loi qui oblige l'univers, et, à peu près, comme un être qui lui commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou c'est lui-même considéré comme centre et but de l'univers, ou c'est l'univers considéré comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans un dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi, de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procédés de notre esprit une nécessité de notre nature à laquelle il n'est pas probable que nous puissions entièrement nous soustraire. Mais il est certain qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et stérilisent l'esprit du chercheur, et que l'on peut, à les surveiller, en éviter au moins l'excès. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre ombre, et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en débarrasser; mais à bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue. C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement sévère, sagace, ingénieux et opiniâtre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il profite.

Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté d'esprit, Buffon a promené sur la nature un regard calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu qu'à la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que cela. Mieux vaut décrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses proverbes à lui, où il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, on dirait que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette idée que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et qu'à l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien des hommes s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en même temps il est homme à idées, et infiniment ingénieux et fécond en inventions de théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise dans son office de théoricien; car chacune de ses théories ne sera qu'une _vue_, qu'un _aperçu_, qu'une manière de présenter des files ou des ensembles de faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les éclairer que de les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu ni visé à davantage.

Et si, pour mesurer la force systématique de cet esprit, on veut se représenter sommairement la plus vaste et la plus générale de ses vues de l'univers, en voici à peu près le résumé.

La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, et comme de ceci il ne pourrait y avoir que des preuves métaphysiques, nous n'avons pas à nous le demander; mais elle existe, ici les preuves matérielles s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'années.--Deux forces universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force d'expansion, cette dernière très probablement effet elle-même, effet indirect, effet par réaction, de la première.--Il y a deux sortes de matière, l'une qu'on peut appeler matière morte, et qui n'est soumise qu'à la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matière vivante, ou organique, qui est soumise et à la force attractive et à la force d'expansion. Ce qui est matière morte est nommé minéral, ce qui est matière vivante est nommé végétal ou animal.--La planète que nous habitons est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments calcaires provenant en partie d'êtres vivants, recouverts eux-mêmes presque partout de détritus végétaux, dont se nourrissent les végétaux actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les animaux, certains animaux mangeant les végétaux eux-mêmes, certains autres mangeant les animaux végétariens.

Cette planète, comme toutes les autres du système solaire, s'est probablement détachée du soleil, dans l'état d'incandescence et de fusion, comme une goutte de verre fondu lancé dans l'espace. Elle tourne, depuis sa séparation, autour du soleil d'une part, et d'autre part autour de son propre axe. Elle a été tout entière en fusion et brûlante; car elle l'est encore; et dans les idées de Buffon, la plus grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient d'elle-même et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est refroidie progressivement, gardant sa forme sphérique, mais, comme toute matière molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son axe et se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire à son axe.--Elle s'est durcie peu à peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant çà et là comme toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines parties plus légères des éléments qui la constituaient sont restées flottantes à sa surface comme une écume; c'est ce qu'on appelle les liquides et les gaz, les airs et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait bouillonner ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que tourbillons de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, se refroidissant, retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs, indéfiniment.

Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les cavernes, comblé les grands vides avec les fragments de matières usées par elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface terrestre, au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abîmes, en proportion du volume de la planète, sont des accidents imperceptibles; enfin elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques qui sont ce que nous appelons les océans.

Mais auparavant elles avaient comme préparé la surface de la terre. En elles, dans la période tiède, la vie avait paru. Une infiniment petite partie de la matière, quelques grains de matière répandus à la surface de la planète ont une constitution particulière. Ils ont une _force d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers, autonomes, et se gonfler, s'accroître, attirer à eux de la matière qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable à lui. C'est ce que nous appelons les végétaux et les animaux. Ils ne sont qu'un accident dans l'énormité de la planète, et comme une légère moisissure à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, répandues sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laissé leurs squelettes recouvrant presque toute la sphère. Ainsi se sont constitués les dépôts de sédiments que nous appelons la matière calcaire.

Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont déposés peu à peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les détritus des grands végétaux qui ont formé une mince pellicule molle et meuble, laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, mais l'est encore, toute pleine de grains de matière organique, toute prête aux différents modes d'_expansion_, toute prête à recréer la vie dont elle vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule, et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, nous vivons, l'épuisant, puis la reformant de nos cadavres.

Les végétaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la matière qui leur convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas. Ils ne sentent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils ramassent et centralisent en un point intime de leur être les impressions faites sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît point que tout leur individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie de leur être; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie; autrement dit, ils n'ont pas d unité; ils ne sont pas à proprement parler des individus; ils sont des collectivités; un arbuste est une collection de petits arbustes; un arbre est une forêt.--Ils ne veulent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils aient un mouvement propre dont ils s'élancent vers le but d'un désir; ils se laissent vivre sans vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, ils n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante dans l'être. De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend conscience d'elle-même, on peut se faire une image par ce que nous appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui dort.»

Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont d'un point à un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons animaux ont ce caractère. Le végétal est, dans son ensemble, un tube vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace vers sa proie, et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils sentent: l'animal le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire preuve qu'il y a sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-à-dire qu'ils accumulent, puis élaborent des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir à un but ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-à-dire que leur vouloir-vivre est précis, énergique et _circonstancié_, qu'il n'est pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais ingénieux, sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le cas, et même se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, déjà, il sait peser et choisir.

L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble; il a une unité; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensée, volonté, ont, comparées aux nôtres, un caractère particulier; ce sont sensation, pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles. L'animal sent, pense et veut, sans réflexion, du moins sans suite de réflexions, sans généralisation, et par conséquent sans pouvoir ni faire de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est amené ainsi à croire qu'il a un cerveau plus matériel, si s'on peut parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intérieur est simplement un _sens_, un sens plus raffiné et plus délicat qur les autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et d'en conserver très longtemps les ébranlements. On sait que la rétine conserve, longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression très nette d'une lumière vive. Le sens intérieur de l'animal semble être quelque chose d'analogue. Il conserve des ébranlements dont la cause a disparu, et sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par telle circonstance, il agit sans «volonté» proprement dite, d'un mouvement presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien dressé à ne prendre le mets convoité que sur un signe, et qui résiste à l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans doute un être qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusément. C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements produits en lui par la sensation d'agréable goût durent encore; les ébranlements produits par la sensation du fouet durent encore; les uns contrebalancent les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une troisième série d'ébranlements, conforme à la première, la balance penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il désire, veut donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. Le dormeur veut d'une façon générale ne pas être blessé, mais il ne le veut pas d'une façon précise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient être coordonnées, former système, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deçà de cette coordination des sensations, des pensées et des vouloirs qu'est la limite des animaux.

[Note 97: Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.]

Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, l'homme est un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations, pensées et vouloirs, et qui les fixe et les résume dans des abrégés qui s'appellent _idées_, et qui fixe et résume ses idées dans des signes qui s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres hommes ses idées, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, s'agrandir et se combiner indéfiniment. L'animal capable de généralisation, et d'expérience, même isolé: capable de science, de tradition et de progrès, à la condition de vivre en société, existe sur la planète; et par l'immense différence qui est entre lui et les autres, est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard à la comprendre.

Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables entre les végétaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. Il n'y a de différence profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matière morte et la matière vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la force d'attraction, et la matière soumise, en même temps qu'à la force attractive, à la force d'expansion, qu'entre le minéral d'une part et les végétaux et animaux de l'autre, qu'entre la matière que la nature travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement à elle, et la matière que la nature semble travailler du dedans, intérieurement, et en quelque sorte, par un «moule intérieur».--La nature façonne le minéral comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse, elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en déposant quelque chose à sa surface; tout son travail ici est extérieur, exactement semblable à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la nature. Elle ne travaille le minéral que par la surface. Elle travaille le végétal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de lui, mais au centre de chacun des éléments qui le constituent, de chacun des grains de matière organique qui frémissent dans ce tourbillon qui est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent ce mot singulier, mais nécessaire, d'après «un moule intérieur», un moule qui s'élargit, s'allonge et se creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend, dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens, un moule, en un mot, à trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matière brute et morte qui se façonne mécaniquement, comme le fer sous le marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui se façonne organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens et qui accroît et développe l'être, du plus profond de lui-même, dans toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans toutes les dimensions.

Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le monde inorganique et le monde organique. Entre les différentes, si nombreuses, provinces du monde organique il n'y a que des degrés, et il y a des transitions insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme à dessein confuses. Le végétal est une collection, non un individu. Il est vrai en général: mais tel végétal commence à être un individu, commence à avoir comme une conscience et une volonté. J'ai dit que les végétaux ne sentent point: il y en a qui semblent sentir. «Si par sentir nous entendons faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc ou d'une résistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espèce de sentiment, comme les animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel degré est déjà un individu.--Il est entendu que les végétaux n'ont pas un véritable vouloir-vivre, précis et actif, et ne s'élancent pas vers le but d'un désir. Il est vrai, en général; mais la _Vallisnérie_ mâle, attachée au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers la surface du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le végétal est une collection de végétaux, se multiplie par parties détachées, par bouture, qu'une branche de saule que vous détachez est un saule que vous détachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour lesquels il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre d'eau douce, et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hésite et ne sait, en présence du polype, s'il a affaire à un animal ou à un végétal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une transition obscure et mystérieuse entre l'un et l'autre règne.

Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doués de sensibilité, se contractant tout entiers à une blessure, individus _uns_ par conséquent, qui cependant par certains caractères sont au-dessous d'un grand nombre de végétaux, comme par certains autres ils sont au-dessus. L'huître est plus immobile, plus passive que la vallisnérie, plus inapte à saisir la proie que tel végétal carnivore qui attrape les mouches, sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni moins, peut-être moins, que la sensitive.--Et d'une façon générale il est vrai que l'animal veut, poursuit un hut, évite un obstacle; mais le végétal aussi, quoique moins ingénieusement: de ses racines il cherche la nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air (l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les sources de vie.

Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en connaît pas. Ce sont des idées générales que nous nous faisons pour nous aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre. _Elles sont opposées_, même, _à la marche de la nature_ qui se fait uniformément, insensiblement _et toujours particulièrement_.» Comptez que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à déconcerter à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a cette première singularité de permettre aux pucerons de se reproduire sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement et comme à l'infini ses imaginations, ses combinaisons, ses rêveries réalisées, et l'on serait tenté de dire ses divertissements et ses caprices.

Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite absolument précise qui sépare l'homme des animaux. Il s'en distingue, il n'en est pas séparé. Nous refusons la faculté «de comparer les perceptions» à la plupart des animaux, et il faut bien avouer que «le chien et l'éléphant ont quelque chose de semblable et que leurs actions paraissent avoir les mêmes causes que les nôtres.» Tout en reconnaissant, et en connaissant bien les caractères généraux qui distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutôt de notre impuissance que de notre perspicacité, dans les classifications établies par nous, et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne ininterrompue, et encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des accidents ingénieux de marche, et une série imperceptible, souvent, et déconcertante, de transitions. Il n'y a de «passage brusque» qu'entre ce qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue.

--D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle est une, que tant de variétés végétales et animales ne sont que des transformations d'une première _chose vivante_ unique qui s'est modifiée de mille façons au cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaître de nouveaux individus et par eux de nouvelles espèces.

--Il y a deux problèmes dans cette question. Le premier est celui de l'origine des espèces, le second est celui de la variabilité des espèces[98].

[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon considéré comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan: _Edition complète de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetière: article de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.]

Sur le premier nous serons très réservé, parce que c'est une affaire de philosophie et presque de métaphysique beaucoup plus que de science de la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer, avec le temps, tous les autres êtres organisés»; et qu'en créant les animaux «l'Être suprême n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier en même temps de toutes les manières possibles.» Non, encore que ce ne puisse être là qu'une hypothèse, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits; car, «quoique tous les êtres variant par des différences graduées à l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et général qu'on peut suivre de très loin.... Que l'on considère, par exemple, que le pied d'un cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, a été pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on jugera si cette ressemblance cachée n'est pas plus merveilleuse que les différences apparentes; et s'il ne faut pas se préoccuper surtout de cette conformité constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons, etc.»--_Une seule idée organique_ se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variété, revêtant des milliers de formes extrêmement diverses mais rappelant toutes un ordre général, un «dessein primitif», oui, cela est possible, cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la majesté de la nature; cela est conforme surtout à l'instinct et au goût d'unité que l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus intelligent; et peut-être pourrait-on dire que cette conception est une forme du monothéisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons mêmes, ce n'est qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que brièvement et avec réserve, et toujours comme d'une vue très générale et probablement peu susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous prononçons pas.

Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous serons beaucoup plus affirmatif. Les espèces sont variables, nous en sommes persuadé, et une des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses est précisément notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite, à l'endroit de la variabilité des espèces. Un grand fait nous incline, avant toute autre considération, à croire que l'espère animale change avec le temps. Ce grand fait c'est la différence des «faunes» selon les différents pays. La géographie des espèces, constituée par nous, conduit à l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent que la faune de l'Amérique méridionale et celle de l'ancien continent; mais, cependant, la plupart des animaux européens n'en ont pas moins leurs analogues au nouveau monde, avec cette particularité que les animaux de l'Amérique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence du type primitif, une altération, une dégradation,--écartons ces idées de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guère scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que l'espèce a apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux, à beaucoup d'égards, sont comme «des productions de la terre; ceux d'un continent ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés, rapetissés, changés au point d'être méconnaissables. _En faut-il plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas inaltérable?_ que leur nature peut varier et même changer absolument avec le temps?»

Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle se modifie au moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de la guerre éternelle que se font les êtres vivants pour exister. Les variations de la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les êtres que nous connaissons, se sont répercutées naturellement sur les espèces. Des espèces ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les débris gigantesques, avec étonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles géologiques,

_Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._

L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. «Cette espèce était certainement la première (?), la plus grande et la plus forte de tous les quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus petites, plus faibles et moins remarquables, ont dû périr sans nous avoir laissé ni témoignages ni renseignements sur leur existence passée! Combien d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles étaient autrefois!»

Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le, temps, ne laissent, par conséquent, subsister que celles qui sont les mieux armées, d'une façon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement, le plus précisément, le plus fortement le genre de défense, le genre de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce qu'elles sont_; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent, les espèces se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant entre elles de grands vides autrefois sans doute occupés; et les fortes différences que nous remarquons entre les espèces ne sont qu'une preuve de la variabilité, de la plasticité de l'espèce. «Les espèces faibles ont été détruites par les plus fortes»; et celles-ci restent seules, et voilà pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une évolution, lente à nos yeux, mais continuelle. «Toutes les espèces animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?» Non, sans aucun doute. «Leur nombre n'a-t-il pas augmenté, ou _plutôt diminué_? «Oui, très apparemment.--Et cette évolution se poursuit; les espèces ne seront pas les mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: «_Qui sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie, il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont le tempérament différera de celui du renne autant que la nature du renne diffère de celle de l'éléphant_?»--Les «moules intérieurs» sont stables, ils ne sont pas éternels et indéfiniment immuables; ils sont des arrêts momentanés de l'invention de la nature, des succès de son invention créatrice où un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des combinaisons réussies où la matière organique trouve une installation convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions générales devenues autres, ils ploient eux-mêmes, ne déforment, se transforment quelquefois, souvent disparaissent, et cèdent la place à d'autres, ce qui veut dire que la vivace matière trouve, en tâtonnant, se fait, se crée un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle «réussite», grâce à quoi elle entre dans un nouveau stade.

Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la terre du moins, mais jusqu'à ce que la planète, progressivement refroidie, ne soit plus que mers glacées, humus congelé et pétrifié; bloc de roche primitive, recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus eux-mêmes d'une pellicule de glaçons.

Tel est le tracé général de la pensée de Buffon sur l'univers, tel est le sommaire de son histoire du monde.

Au point de vue scientifique, sans rien exagérer, sans tirer indiscrètement à nos systèmes ce libre esprit qui fut le plus indépendant des systèmes rigoureux et fermés qui jamais ait été, on doit dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire de la science générale depuis Descartes jusqu'à Charles Darwin. Il est le maître et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-mêmes, de notre grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait comme «lever» toutes les idées dont la science moderne a fait des systèmes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou tout pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes ne le raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause qu'elles commenceraient par ne point l'étonner. Il a porté en son esprit, au moins en germes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli qui semblent s'exclure, ou que c'est à un avenir éloigné de concilier peut-être, c'est que, possédant au plus haut degré l'esprit de généralisation sans en être possédé, il s'est tour à tour proposé une foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant comme la science elle-même, qui s'aide, un temps, d'une hypothèse, et ne se lient pas pour obligée de la garder; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et grands systèmes, et l'homme le moins systématique qui fût au monde.

Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le plus beau poème qui ait été composé en France. Il est, au moins, le plus grand poète du XVIIIe siècle, et il faut que le XVIIIe siècle ait eu le goût que l'on sait en choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son oeuvre est de celles que dans l'antiquité on écrivait en vers, comme poèmes sacrés. En France elle a été écrite en prose--ce dont à certains égards il faut, d'ailleurs, se féliciter--parce que le faux goût classique avait comme retourné les choses, et, réservant la versification au récit d'un festin ridicule ou à la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement à la prose la description du monde et le récit de la genèse. Mais il n'importe, et Buffon n'en a pas moins écrit notre _De natura rerum_. Il l'a écrit avec la même passion pour la science que Lucrèce, sans rien de la «passion» proprement dite et de la sensibilité douloureuse et tragique que le grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que Buffon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que Lucrèce, est beaucoup plus «un savant». Il a l'impartialité, le calme, la liberté d'esprit, et la tranquillité de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à comprendre et à faire comprendre, et qui regarde les choses pour les entendre, non pour se révolter contre elles, non pas davantage pour faire de la manière dont il les entendra un argument contre qui que ce puisse être. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales dans la nature, digne lui-même de son modèle et s'y conformant, on peut dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même, qu'il se contente de la science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but que son objet. Il participe du calme inaltérable de son modèle; l'inscription fameuse: «_Majestati naturae par ingenium_», est plus juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les _Templa serena_ de Lucrèce, c'est Buffon qui les a habités.

III

LE MORALISTE

Aussi, sans avoir recherché la gloire du moraliste, ni y avoir songé, il a une science morale très élevée, et singulièrement plus pure que celle des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses, et l'on a remarqué avec raison (malgré certaines formules qui sont de convenance, et dont la rareté et le ton froid montrent qu'elles ne sont en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et même assez obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du tout à sa digression sur l'immortalité de l'âme humaine que je songe en ce moment. On peut la tenir elle aussi pour mesure de précaution, et, comme Dalembert disait, pour «style de notaire». Mais l'esprit général de ce livre sur les évolutions de la matière et de la force est spiritualiste, en ce sens qu'il est _humain_, que l'homme y tient une haute place, un haut rang, n'est nullement ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans l'océan bourbeux et lourd de la matière, nullement confondu avec elle, nullement tenu pour n'en être qu'une modification très ordinaire et un aspect comme un autre.

Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme. Il le tient pour incomparable à tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est loin d'avoir les idées, volontiers il dirait: «il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon naturaliste, évidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux; mais il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; mais il a vraiment cent fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'après lui: «le règne minéral, le règne végétal, le règne animal, _le règne humain_». Or c'est où l'on connaît et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste; c'en est la marque. Il y a deux tendances générales, dont l'une est d'aimer à confondre l'homme avec la nature, à lui montrer qu'il ne s'en distingue point, qu'il est gouverné par les mêmes forces, et n'a point de loi propre, et à lui conseiller plus ou moins, et de façons diverses, de s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de vivre comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage;--dont l'autre consiste au contraire à remarquer plus ce qui distingue l'homme du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à tenir un compte vigilant et complaisant des facultés qu'il semble bien que l'homme ait seul parmi tous les êtres, à y rappeler son attention, et à lui persuader de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met à part d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances, ses facultés, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses privilèges.

De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans hésitation et sans mélange, celle de Buffon. Voilà en quoi il est en vérité très décidément spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement des «causes finales» à la pensée de Buffon, que sa méfiance et son chagrin à l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il éprouve à voir qu'on le «classe» trop décidément avec eux. C'est une observation peut-être plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument juste de M. Edmond Perrier[99], mais encore qui n'est pas sans quelque vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop près du singe: «Si l'on admet une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il n'en diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré...»; et cela, évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de Buffon.

[Note 99: Ouvrage cité plus haut.]

Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt ses pressentiments sur la variabilité des espèces ne sont pas en contradiction avec ce haut rang et cette place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais, _au contraire_, seraient des arguments en faveur et des preuves à l'appui de sa pensée sur l'incomparable dignité de l'homme. Si les espèces se sont définies elles-mêmes en se combattant les unes les autres; si elles se sont ramenées elles-mêmes chacune à son type le plus parfait, la mieux douée des congénères détruisant ses congénères moins bien douées; si, de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune en sa perfection propre, et ont laissé entre elles de grands vides, jadis pleins de transitions d'une espèce à l'espèce voisine, maintenant à jamais profondes lacunes; songez si la plus forte des espèces, la mieux douée, et la mieux douée précisément en usant du temps comme auxiliaire et instrument, l'espèce capable d'accumulation de ressources, capable d'expérience héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans le cours prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un vide énorme entre elle et l'espèce la plus rapprochée, n'a pas dû se faire une place tellement à part, et une constitution tellement singulière qu'aucun être vivant ne peut lui être comparé même de loin!

Au fond c'est l'idée de Buffon. L'homme est un animal tellement supérieur à la nature qu'il est comme une force particulière de la planète, il la change. Après les grandes révolutions géologiques, il y en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement intelligent, son égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il multiplie les espèces animales et végétales qui lui servent, refoule et détruit les espèces végétales et animales qui lui nuisent, et aussi, détruit, effrite du moins et volatilise les minéraux qui lui sont utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.

Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout où la vie animale est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. «Il est le seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue, assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se prêter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux n'a obtenu ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans des contrées particulières; les animaux sont à beaucoup d'égards des productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel.»--C'est de ce ton que Buffon parle toujours du «maître de la terre», et je ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: «Tout marque dans l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres vivants; il se soutient droit et élevé; son attitude est celle du commandement...» [100].

[Note 100: L'HOMME.--_Age viril_, premières pages.]

Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux peut être contestée par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux caractères particulièrement significatifs contre lesquels ne vaut aucun raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progrès, et il est capable de génie individuel.

Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de cet autre terme, nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait, il ne le fait pas toujours de la même façon; il est inventeur, il imagine. Ce trait est unique dans tout le règne animal. Aucune abeille qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor qui bâtisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal chercheur, ce qui est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque chose; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le repos; il est l'animal évolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-être que l'évolution organique exceptionnellement énergique qui l'a si fort séparé et éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a laissé son souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer, de se modifier, de s'aménager autrement, avec, au moins, la conviction inébranlable et obstinée qu'il s'améliore.--Et soyons sincères, et reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progrès a son terme, et qu'au moment où nous sommes la progression n'existe plus, on est bien forcé de convenir qu'elle a existé; que l'homme, né pour être mangé par le lion et par le pou, très exactement destiné par la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique et la débilité extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait de l'esprit, uniquement parce qu'il était inventeur, les moyens d'échapper à ces fatalités, et est quelque chose de plus qu'il n'était à l'état naturel el primitif. Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine, existe; il ne devient jamais douteux qu'à en considérer une courte période, et voisine de celle où nous sommes.

Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste en tant qu'il est persuadé que l'homme, loin de devoir retourner à la nature, peut et doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner, s'en dégager, et toujours reprendre essor.--Il est progressiste en tant que persuadé que l'homme invente sa destinée sur la terre, la laisse très basse ou la fait très grande selon son énergie, dans une sphère de libre activité et de développement, si incomparablement plus étendue que celle des autres êtres, que c'est en somme ce qui nous donne la meilleure idée de l'indéfini.

Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur à tout son siècle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son siècle, j'en suis sûr. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part avec Diderot.--Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, à travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a eu l'idée que l'homme avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature et tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, tort de vouloir savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.--Il est en opposition avec Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau, veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte qu'elle est meilleure et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison contraire.--Même l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne encore, quoique progressiste, par la façon particulière dont il l'est. Le XVIIIe siècle croit au progrès; Buffon aussi; mais le XVIIIe siècle y croit en révolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est pas du tout la même chose. Le XVIIIe siècle croit aux grands perfectionnements rapides et instantanés, aux Eldorados brusquement apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont pas des transformations, au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il a vécu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et avec une lenteur désespérante, et l'homme aussi, quoique plus alerte; que l'homme a mis, très probablement, un millier d'années à réaliser ce progrès de n'être plus mangé par le lion; qu'il y a tout lieu de penser, par conséquent, que tout progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un; que tout progrès général sensible à un homme dans la brève carrière de la durée de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est par définition le contraire d'un progrès, et exige que le vrai progrès se remette en marche pour réparer lentement le faux; que tout progrès par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne.

Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre la même chose, ou plutôt ce sont deux idées absolument contraires qui ont le même nom, et dont l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie. Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires. A qui le pousserait sur ce point Buffon dirait: «Si je m'aperçois du progrès que je réalise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un progrès dont l'origine remonte à des temps très anciens; je contribue à un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. Je mesure celui qui est consommé, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé en observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais, j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose. Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre (s'il n'est pas un simple ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, à elle toute seule, veut faire une montagne.»

L'homme est capable de progrès, voilà un des deux caractères particulièrement significatifs qui le sépare nettement du règne animal, l'homme est capable de génie individuel, voilà le second, auquel Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement parler, d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une même espèce, les uns que les autres; il y a chez eux comme une âme de l'espèce, non point des âmes individuelles. Ce n'est point une abeille qui a inventé la ruche, c'est _l'abeille_ qui la construit, depuis que _l'abeille_ existe. «On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns prendre l'empire sur les autres et les obliger à leur chercher la nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu'ils sont malades ou blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre eux connaisse de suite la supériorité de sa nature sur celle des autres.»--L'extraordinaire supériorité de l'homme est qu'il est constitué aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il ne l'est que par quelques individus de l'espèce; imitateur et éducable, il l'est par tous les individus de l'espèce. Il s'ensuit, et qu'il se trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffît que celui-là ait trouvé pour que toute l'espèce fasse un progrès.

C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et étudier mille hommes sans être convaincu d'une si immense différence entre les hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: «Ces animaux-ci, comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits et des passions, et ont une intelligence rudimentaire à peu près suffisante pour pourvoir à leurs besoins et également répartie dans toute l'espèce, comme les fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.» Le Swift ou le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas observé le mille et unième individu humain, ou le cent mille et unième; ou bien n'aurait pas lu l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit.

Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu; il serait au dessus et au-dessous de la vérité; car l'homme, à considérer les ressources dont dispose la majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans la sphère où s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des siens, cela est évident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins sûr, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce qui lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le menace, par les impressions de l'air de l'instant précis ou il doit faire une migration, etc. Il ne sait rien qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence; et, en majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques individus le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est éducable. Il suffit. Un homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un homme observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés, c'est celui-ci qui empoisonne; le lendemain, à peu près, personne dans la tribu n'en mange, et la tribu a fait un progrès. L'espèce humaine n'a pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement (sauf quelques caprices, et dont elle revient après avoir égorgé les inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est très docile aux inventions, très imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et indéfiniment modifiable par l'éducation.

C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore que les hommes ne pensent guère; et ce qui met l'humanité au-dessus de l'animalité, c'est le savant. On s'attendait à cette conclusion de Buffon; et on y souscrit.

Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par la docilité prompte ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'être pas indéfinie. Elle a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts plateaux de l'Asie la période lunisolaire de six cents ans «savaient autant d'astronomie que Dominique Cassini», et avaient donc une science générale «qui ne peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui «suppose deux ou trois mille ans de culture de l'esprit humain». Et elles ont été perdues pendant un long temps ces hautes et belles sciences; «elles ne nous sont parvenues que par débris trop informes pour nous servir autrement qu'à reconnaître leur existence passée.» Il en est ainsi. Une civilisation, lentement, se forme et se développe; puis _la terre se refroidit_, les hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent vers les contrées riches, abondantes et cultivées par les arts... et trente siècles d'ignorance suivent les trente siècles de lumière». C'est la diffusion de la science humaine sur toute la surface de la planète, de telle sorte que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage, sans avoir besoin de se recommencer, qui peut empêcher le retour de tels malheurs.

Persuadons-nous donc que l'homme est né pour savoir, pour exercer son intelligence et agrandir son entendement, et que c'est là sans doute tout l'homme, puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et ce grâce à quoi elle n'a point péri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: «Considérons l'homme sage, _le seul qui soit digne d'être considéré_: maître de lui-même, il l'est des événements; content de son état, il ne veut être que comme il a toujours été, ne vivre que comme il a toujours vécu; se suffisant à lui-même, il n'a qu'un faible besoin des autres; il ne peut leur être à charge; occupé continuellement à exercer les facultés de son âme, il perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de nouvelles connaissances, et se satisfait à tout instant sans remords et sans dégoût; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même.»

Autrement dit: «Toute la dignité de l'homme consiste dans la pensée. Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale»; et si peu mystique, si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit de Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste.

On voudrait peut-être que ce dernier mot même de la pensée de Pascal, que je viens de citer, Buffon l'eût dit, qu'il eût fortement rattaché la morale à la dignité de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des devoirs que la singularité même et l'excellence de sa nature imposent à l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent l'homme des animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus nettement, celle qui l'en distingue le plus, la présence en son esprit de cette idée qu'il est _obligé_. La morale de Buffon est que l'homme est très noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale suffisante, à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient. Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: «Pensez, sachez, et considérez ceux qui pensent et savent comme vos guides». Il pouvait ajouter brièvement: «Et soyez justes et bons; car c'est une manière aussi de vous distinguer infiniment de l'animalité.» Encore que très élevée, la morale de Buffon, comme toute sa pensée, comme toute sa vie, comme lui tout entier, est trop purement _intellectuelle_.--N'importe, elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui en son siècle est quelque chose; ensuite elle est fondée tout entière sur ce principe que tout avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modèle, de ne pas l'adorer, de ne pas, même, lui être complaisant et docile; que tout avertit l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement, de plus en plus supérieur à elle.--L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le temps peut abolir en lui l'animalité, et s'il le peut il le doit, voila toute la morale de Buffon.--En cela il est hautement spiritualiste, et peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru lui-même, et d'un spiritualisme qui, n'ayant rien de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que le langage d'un naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme de celle des bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de son extrême modestie même reçoit une extrême autorité. Buffon le naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit aperçu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquiétant et le plus compétent du _naturalisme_ du XVIIIe siècle.

IV

L'ÉCRIVAIN--SES THÉORIES LITTÉRAIRES

C'est un grand écrivain. Quand il disait, dans son discours de réception à l'Académie française, que les ouvrages bien écrits sont les seuls qui passeront à la postérité, il songeait à lui, et il avait raison d'y songer. Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par ses idées. Buffon se rattachait au XVIIe siècle. Il en avait l'instinct de dignité, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste, un certain penchant à la noblesse d'attitude et à la pompe. Cela se retrouve dans son style, et, comme écrivain, Buffon semble appartenir plutôt au XVIIe siècle qu'à celui dont il était. Il est avant tout «éloquent», sa parole est «belle», plutôt qu'elle n'est vive, piquante, rapide, spirituelle ou divertissante. Il a le génie «oratoire». Sa grande histoire se déroule majestueusement, dans une grande unité, avec une suite assurée, dans un ordre sévèrement médité et préparé, comme un seul «discours» continu, qui marche de ses prémisses à ses conclusions. Il a fait un _discours_ sur l'univers, comme Bossuet un discours sur l'histoire universelle. Tout cela revient à dire que le génie de Buffon, comme tous les génies oratoires, vise à l'impression d'ensemble et au grand effet final. Les génies de ce genre ont quelque chose d'architectural; ils construisent un monument, une de ces oeuvres imposantes qui demandent qu'on recule un peu pour en saisir l'ordonnance et pour les admirer dans leur grandeur.

Ce n'est pas à dire que le détail en soit négligé; on a pu même dire que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, dans ses mille descriptions d'animaux si divers, montre des ressources singulièrement variées de pittoresque. Il a la force, tour à tour, et la grâce, et l'éclat. Il a comme une sympathie toujours prête pour ses modestes héros, qui sait relever leurs mérites, faire éclater leurs beautés, bien saisir et à chacun bien conserver son caractère propre, et donner ainsi à la physionomie son unité, son air distinctif qu'on n'oublie point.--Sans doute il est trop orné; il s'applique trop; il est trop l'homme qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop complaisamment son métier d'écrivain; et, s'il écrit bien, ce n'est pas assez sans s'en apercevoir.--Défaut commun, du reste, à presque tous les hommes de science quand ils rédigent: ils ne croient jamais avoir assez bien rédigé; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se convaincre eux-mêmes qu'eux aussi savent écrire. Il y a des alarmes dans cette application trop curieuse.--Cette explication que je donne du défaut le plus saillant de Buffon s'applique bien, à ce qu'il me semble; car les parties de ses ouvrages où il y a excès d'ornement, ou de pompe, sont d'abord ce qu'il a écrit pour l'Académie française (_Discours de réception--Eloge de la Condamine_); ensuite ce qu'il a écrit en collaboration avec des savants ses élèves (_Quadrupèdes, Oiseaux_). Dans ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours très heureusement, mais il reçoit cependant et subit la contagion de la coquetterie littéraire des hommes de science, et du trop beau style. Mais dans les livres qu'il a écrits tout entiers lui-même, géologie, minéralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit plus, et parce que c'est admirable), anthropologie, théorie de la terre, époques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave, plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et même sans chaleur, comme il convient à un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et que ses idées les plus grandes n'étonnent pas; je ne sais pas enfin meilleur modèle du style propre à l'exposition scientifique.

Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et sans précisément se répéter, donne à la même idée, pour la faire mieux entendre, plusieurs formes équivalentes, plusieurs tours ramenant au même point, en plus grand nombre peut-être qu'il ne serait indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui expose des choses toutes nouvelles et qui songe au grand public, une nécessité, dont, cent ans plus tard, l'ignorant lui-même ne se rend plus compte.

Et à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux points de vue qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, Buffon ne les a jamais séparés lui-même: «On a loué la variété de ses tours. En peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en décrivant la fureur du tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des objets; mais il conserve toujours sa dignité imposante; c'est toujours la nature qu'il peint, et il sait que, même dans les petits objets, elle manifeste sa toute-puissance.»

On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires de Buffon rien qu'à connaître les principaux caractères de son style. Ce style est le style oratoire, ou, pour être plus précis, le style de l'exposition oratoire, c'est-à-dire non pas celui de l'orateur à la tribune, à la barre, ou à la chaire, mais celui de la _leçon_ faite par un homme naturellement éloquent. Il est méthodique, grave, mesuré, imposant, majestueux et _nombreux_. Il n'est ni animé par une passion vive, ni alerte et armé en guerre comme le style des polémistes. C'est le style d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce que Buffon a été amené à recommander comme le style parfait, ou approchant de la perfection; car toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer pour les autres les règles de l'art d'écrire, il ne fait que l'analyse et l'exposition raisonnée de ses propres qualités d'écrivain. C'est ainsi qu'il en a été de Buffon écrivant le _Discours sur le style_. Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que «la confidence un peu apprêtée» de Buffon sur son propre génie littéraire, et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes leçons de détail et des aperçus profonds qu'il renferme.

Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire; et, du reste, sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y mettre une _rhétorique_ complète, même sommaire. L'admiration qu'on a éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après coup le titre _faux_ de «Discours sur le style»; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a donné, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours trompe l'attente qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait pas provoquer, et prête à des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas exposé. Ce morceau est tout simplement le «Discours de réception de M. de Buffon à l'Académie française», ou, comme l'auteur le définit lui-même dans les premières lignes, «_ce sont quelques idées sur le style_». Voilà le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.

Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections. On ne peut plus reprocher à ce discours où sont si vivement recommandées les qualités de composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le style, de les exposer dans un ordre un peu libre et abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très incomplet. Il devait l'être. Il devait ne contenir que _quelques idées sur le style_ les plus chères à l'auteur et les plus importantes à ses yeux. Il devait n'être, pour parler le langage des savants, qu'une contribution à l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un mérite supérieur.

Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des vérités indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les ouvrages de l'esprit;--ensuite cette belle et profonde pensée que l'auteur qui met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses oeuvres;--enfin l'idée de Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style _est l'homme, même_ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que le style est une peinture du _caractère, des moeurs_ et de la _façon de sentir_ de l'auteur (rien n'est plus éloigné que cela de la pensée de Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style c'est _l'intelligence_ de l'auteur, la marque de son _esprit_, et par conséquent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce soit.

Voilà les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas croire qu'il révèle les véritables sources du grand style; il n'en montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan, l'ordre, l'unité, sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de là naissent _toutes_ les qualités du style, et cela n'est pas vrai. De là naissent la clarté, la précision, l'aisance, la vivacité même et un certain mouvement, et un caractère grave, imposant, qui recommande l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il y a d'autres qualités du style qui tiennent au _sentiment_ et à l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant de l'art d'écrire, que ces deux sources du génie: imagination et sensibilité; et ce qui fait le style des poètes, des grands romanciers, des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque toujours, il semble que Buffon l'ait oublié.

Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie. La preuve c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parlé, seulement en essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les idées, du plan;--ensuite en recommandant à plusieurs reprises de les tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage où il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme à leur cause: «Lorsque l'écrivain se sera fait un plan... il sera pressé de faire éclore sa pensée; il aura du plaisir à écrire... _la chaleur naîtra de ce plaisir_... et donnera _la vie_ à chaque expression... les objets prendront de la _couleur_ et, le _sentiment_ se joignant à la lumière...» Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du plaisir qu'on a à écrire quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser sa matière et d'en bien voir comme étalées devant nos yeux toutes les parties dans un bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de chaleur et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer à Démosthène le serment sur les morts de Marathon et à Racine le «_qui te l'a dit_?» d'Hermione.

Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas à s'en occuper. Il n'aime pas les poètes et les orateurs passionnés; son orateur préféré est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le _Discours sur le style_ le montre. C'est là que l'on trouve qu'il faut «_se défier du premier mouvement_»; éviter «_l'enthousiasme trop fort_», et mettre partout «_plus de raison que de chaleur_». Voilà le fond de la pensée de Buffon. Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui résulte du plan bien fait, c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa théorie. Elle est étroite. Elle ne tient pas compte de la littérature de sentiment, ni de la littérature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau poussé à l'excès; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle les remplace.

On peut même ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction. Buffon ne cesse de recommander le «naturel», et il n'a pas tort. Mais en quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut qu'on se défie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur, l'éveil de la sensibilité, l'élan de la nature, et en un mot le naturel. C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment où il naît, le contrôler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple écart de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commençant point par «s'en défier».--De même Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner toujours les choses «par les termes les plus généraux» (ce qu'il se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle géologie), par les termes les plus généraux, c'est-à-dire par les termes abstraits et les périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il déteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'apprêt, l'arrangement, l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de leur côté, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la naïveté.--Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse d'une théorie littéraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La Fontaine. La Fontaine jugé au point de vue du _Discours sur le style_, est mauvais. La question est tranchée: c'est le _Discours sur le style_ qui a tort.

Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des lacunes et des erreurs de ce petit traité si fécond, tout au moins, en réflexions. Mais en finissant comme nous avons commencé, prenons-le en lui-même et pour ce qu'il est. Il est une _vue_ sur l'art d'écrire, rapidement présentée par un savant, grand écrivain, à l'usage des savants qui voudront écrire. Il est un petit traité d'_exposition scientifique_. A ce titre il n'est pas éloigné d'être excellent. Comment faut-il s'y prendre pour écrire l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon, ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour écrire des ouvrages du même genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose.

Il y a eu une époque où le _Discours sur le style_ était considéré comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est le temps où d'illustres professeurs avaient apporté dans les chaires supérieures de l'Université ces qualités d'exposition large et éloquente dont le _Discours sur le style_ donne la leçon et l'exemple. Il est, en effet, et la règle et le modèle de cette éloquence particulière, intermédiaire, qui n'est ni la simple et profonde éloquence du coeur et de la passion, ni l'éloquence de la tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part, mais l'éloquence au service de l'enseignement, tendant à instruire d'une façon élevée et avec une manière imposante, plutôt qu'à toucher et à émouvoir. Dans cette éloquence, l'unité, la composition, l'ordre clair, lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles et le fond de l'art. De là la grande fortune du _Discours sur le style_. Les leçons qu'il donne ne sont pas à mépriser, et non seulement ceux à qui il s'adresse spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont bien à leur place, et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portée.

V

Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand poète et ce grand sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Révolution française. Ce lui fut une chance heureuse; car il en aurait été un peu incommodé, et n'y aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères, leurs passions, leurs efforts généreux même en vue d'un but prochain, sont choses qu'habitué à la marche insensible et sûre de la nature, il ne comprenait point et trouvait singulièrement méprisables. Son dédain pour «l'histoire civile» est extrême, excessif même pour un homme qui, surtout naturaliste, n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand mérite. Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du reste, simples misères: «La tradition ne nous a transmis que les gestes de quelques nations, c'est-à-dire les actes d'une très petite partie du genre humain; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, nul pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant que pour passer comme des ombres qui ne laissent point de traces; et _plût au ciel_ que le nom de tous ces prétendus héros dont on a célébré les crimes ou la gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre de l'oubli!»--Cette petite portion de «l'histoire civile» qui s'étend de 1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche de la nature, et même dans celle de l'humanité, et, seulement, plus désagréable à traverser. La providence qui veillait sur lui a donc comblé une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que cela.

Il avait fait un très beau livre, et accompli une très grande oeuvre. Il avait presque créé l'histoire naturelle, et du même coup il l'avait affranchie. Elle existait, confondue avec la «physique», chez ces timides et modestes savants de la fin du XVIIe siècle et du commencement du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle était alors très sérieuse, volontairement très réservée en ses conclusions et très discrète. Avec Fontenelle lui-même, et avec ses successeurs «philosophes», Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle était devenue très prétentieuse, très audacieuse, et s'était mise au service d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois, avec Diderot, immorales. Elle était devenue une forme, ou un auxiliaire, ou instrument de l'athéisme libérateur. C'est de cette compromission, très dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher qu'elle devint une véritable science, que Buffon l'a délivrée.

Sans être religieux lui-même, il a eu de la science cette idée juste et digne d'elle, qu'elle n'a pas à se mettre au service d'une doctrine de combat et qu'elle déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle a un domaine dont sortir est une désertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est redevenue ce qu'elle était chez nos bons savants tranquilles de 1700, mais agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les hommes de l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à Buffon cette sécession, qui était une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifférent, et peut-être un dédaigneux, c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs adversaires.

Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son impassibilité d'observateur, et précisément un peu parce qu'il n'en sortait pas, il dirigeait vers des conclusions très contraires à leurs tendances générales, relevant l'homme, le montrant obéissant aux lois de la nature d'abord, et ensuite à d'autres, et lui persuadant que son devoir, ou tout au moins sa dignité, n'étaient point à se confondre avec elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du nouvel esprit scientifique et du goût des sciences naturelles, s'arrêtât précisément au plus grand naturaliste du siècle, ne l'entraînât point, ni ne l'émût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant des écoles, c'est ce qui les désobligea sans doute extrêmement.

La science y gagna en dignité, en indépendance, en aisance dans sa marche, et en autorité.

L'influence de Buffon comme savant a été considérable. Son grand mérite d'abord et comme sa victoire, a été de conquérir le public à la science de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la science politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les préoccupations et dans le commerce du monde lettré. Il a été comme un Fontenelle grave, imposant, qui a attiré le public mondain à la science, sans faire à ce public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie suspecte à le séduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le plus inoffensif et le plus aimable.

Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet, le défigurent, et poussent à l'excès, d'une intrépidité de dogmatisme qui l'eût fait sourire avec toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes de ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses; dont les autres, comme Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de génie et des créateurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et dire qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est une nouveauté qui vient de lui; et que son idée du lent et éternel progrès de la nature créant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant et s'ingéniant dans des constructions plus délicates et subtiles, puis créant avec l'homme l'être capable d'un perfectionnement dont nous ne voyons que les premiers essais, trouve dans les _Dialogues philosophiques_ de M. Renan son expression éloquente, poétique et audacieuse, et comme son écho magnifiquement agrandi.

Son influence comme poète n'a pas été moins grande que sa contribution de savant à la conscience de l'humanité. La plus grande idée poétique qu'ait eue le XVIIIe siècle, c'est lui qui l'a eue, et exprimée. La majesté vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est étrange, quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu que l'_Oiseau-mouche_ ou le _Kanguroo_ pour que tel oubli puisse être fait. La vérité, pour qui, a lu les _Epoques de la nature_, est que le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation, exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans Rousseau. La grande vision de l'éternelle puissance qui a pétri nos univers, et le sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des côtes, c'est dans Buffon qu'on les trouve à chaque page, et soyez sûrs que la phrase de Chateaubriand sur «les rivages _antiques_ des mers» est d'un homme qui a lu Buffon.

A vrai dire, cette fin du XVIIIe siècle a donné trois poètes, qui sont Buffon, Rousseau et Chénier, et tous les trois, inégalement, ont eu dans les imaginations du XIXe siècle un sensible prolongement de leur pensée. Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilité; Buffon a appris aux hommes l'histoire et la géographie de la nature, et les a invités à se pénétrer de toutes ses grandeurs; Chénier a retrouvé le sentiment de la beauté antique; et l'on rencontrera ces trois grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans Chateaubriand, vous savez assez que tout le siècle dont noua sommes en a reçu la contagion, et a continué, jusqu'à l'époque où le réalisme a reparu, à les entretenir.

MIRABEAU

I

CARACTÈRE--TOUR D'ESPRIT--ÉTUDES

Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique et politique du XVIIIe siècle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idées de Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque tout entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre, jeté dans l'action, placé en face de la réalité, et à qui l'histoire semble dire: «ne disserte plus, mais exécute.»

Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se retrouvent dans Mirabeau. Indépendant et audacieux par la pensée, esclave de ses passions, avide de savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous les jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus lourdes, subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot, orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et improvisateur comme Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe siècle que nous avons devant les yeux dans un tempérament d'exception, d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité terrible.--Avec cela, ce double trait où presque tout homme du XVIIIe siècle se reconnaît d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur de coeur et générosité naturelle, qui, sans suppléer à la moralité, fait que le manque en est moins pénible et répugnant.

Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de ses aventures. Soldat, grand seigneur, manière de diplomate obscur et équivoque, joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, embastillé, évadé en enlevant une femme mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné de nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'études incroyable, et des épanchements de passion souvent exquis; puis, tout à coup, se dressant, éclatant en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la révolution, roi de l'opinion, traitant de puissance à puissance d'un côté avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte existence qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant elle est surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes, et retentissante d'un continuel redoublement d'orages.

Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même, qu'en partie il acceptait des circonstances, était excellemment de son goût. Il était romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle, pleines de sensualité, de vraie passion, aussi d'éloquence, et de cette mélancolie mâle des âmes robustes pour qui le malheur est une forte et non point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extrême de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la neige un chasseur aventureux et allègre.

Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit en passant, un roman qui se trouve par hasard être bien composé. Ce sont d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, qui est méridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle Héloïse_;--ce sont ensuite des lettres de jeune père, ravi de l'être, plein de sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de tout son coeur les recettes philosophiques aux «recettes de bonne femme» pour le plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné, et ces caresses hasardeuses confiées au papier, et ces baisers paternels jetés à travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de fou, et d'attendrissant, et de naïf, et de délicieusement suranné comme une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce qu'encore c'est cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant mort, le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres tendrement amicales, confiantes et apaisées, avec des longueries et des traineries de bavardage, et des anecdotes gaies, et des épanchements familiers, sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées de vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à l'autre par les épreuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque, hasardeux, fiévreux, amoureux de situation hors du commun et du normal, et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce qu'il était en prison, ensuite parce qu'il était excité, et renfoncé dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonté par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et exalté et enivré par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents contraires.

Et ses idées générales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est absolument, de très bonne heure, et toujours. Ses lettres à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel, et indiscutable précisément parce que l'athéisme y est tranquille, sans colère, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette affaire, un fanfaron, un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté, ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, qui n'a pas traversé de crise ni de période d'angoisses, qui, au contraire, est incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de très longue habitude. Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette étape, à cette région de l'esprit où l'intolérance à rebours est aussi dépassée, aussi lointaine que l'intolérance traditionnelle, et où l'on est séparé des croyants par de trop grands espaces pour pouvoir même les détester.--Le mystérieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands problèmes métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments de l'âme des hommes, ne répondent à rien dans son esprit. Amené à en parler, il n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est incapable de les soupçonner, d'en comprendre l'importance, et d'en sentir l'attrait, et d'en éprouver l'inquiétude.

Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son âme et de toute son espérance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y croient davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique des Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière des grands optimistes de la fin du XVIIIe siècle, et avec un certain degré de candeur qui aurait fait sourire Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents, suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal sur la terre que parce qu'il y a des erreurs; que le jour où les lumières, et la morale avec elles, pénétreront dans les diverses classes de la société... l'instruction diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les maux de l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition la plus douce dont soient susceptibles des êtres périssables.»

Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours posthume sur la liberté de la presse, il écrivait encore: «Un bon livre est doué d'une vie active, comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre utile s'étend sur la nation entière, sur les générations à venir; il grandit, il féconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge, il propage, il éternise l'influence des lumières et des vertus, de la raison et du génie; c'est leur essence pure et précieuse que l'avenir ne verra pas s'évaporer; c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe périssable....»

L'humanité cherchant péniblement sa voie que personne ne lui a enseignée dans le principe, ayant en elle-même, mais très enveloppée et confuse, une lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes supérieurs dépositaires particuliers de cette lumière, la faisant paraître plus vive et plus pénétrante par intervalles et formant ainsi comme une providence collective et successive; et à leur suite l'humanité marchant lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grâce à l'accumulation des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un avenir assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarté: voilà la grande théorie du progrès par la raison, qui a toujours été, plus ou moins, un des beaux rêves de l'espèce humaine, et qui certainement est une de ses raisons d'être et un de ses principes de vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus vive et d'une plus entière assurance que par les hommes du XVIIIe siècle.--C'est bien la croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale et son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes, encouragé dans ses résistances et animé dans les assauts qu'il a donnés. C'est le plus noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont agi en lui.

Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son romanesque et à travers toutes ses fougues, et parmi les fumées, souvent épaisses, de son tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci, quoique romanesque, et encore que généralisateur, aimait les faits et prenait plaisir en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul, mais du moins en grande partie, et digérant et classant le tout) sept gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la monarchie prussienne; il s'inquiétait de la constitution et de la législation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté d'un _Essai sur le despotisme_, et d'une étude, essentiellement autobiographique, sur les _Lettres de cachet_, il écrit un _Mémoire sur les salines de la Franche-Comté_, des traités sur la _Liberté de l'Escaut_, sur _l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_, sur la _Question des eaux_, sur l'administration financière de Necker; et dans tous ces petits livres, écrits vite, pensés longuement, on trouve une solidité d'informations et une sûreté de raisonnement topique peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti, longtemps avant Maury et Cazalès, la rude étreinte de ce vigoureux dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il étudie avec acharnement, entasse les notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons», si elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de l'autre, un cours complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a été d'un Casanova qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.

Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que Mirabeau a été improvisé par la Révolution. C'est lui qui était capable de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête, et depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides études et les plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789 le plus grand des orateurs de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en était, sans conteste, le plus savant.

Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se sépare des chefs du choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci, décidément, donnent dans le pur chimérique et le rêve absolument romanesque. Son appréciation de Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, à propos de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est très curieuse et doit être lue de très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme. Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siècle, Rousseau est une espèce de mage, d'ascète et de saint. C'est l'opinion commune, et ce n'est guère qu'au bout de deux générations que cette hallucination singulière et cette sorte de possession s'est dissipée. Mais en même temps Mirabeau sait très bien, dire que Rousseau lui fait l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de Frédéric. Il sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens du réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les dates; et il lui dirait, comme de Maistre aux émigrés: «Le premier livre à consulter, c'est l'almanach.»

Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772, c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très nettement séparé de Rousseau sur la question de l'_état de nature_. Il sent déjà, en homme d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien plutôt des livres satiriques que des études politiques véritables: «On prétend que les institutions sociales ont dégénéré l'état de nature et rendent les hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tâchons de découvrir des remèdes ou du moins des palliatifs à nos maux; cette recherche est plus utile à faire que des satires des hommes et de leurs sociétés.»--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que pouvait être l'homme avant d'être un animal sociable, puisque ce n'est que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment homme, c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque la société commence à s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses semblables qu'une association momentanée, _il est encore féroce, dévastateur_, et n'a guère que _des idées de carnage, de bravoure, d'indépendance et de spoliation_».--Dès que Mirabeau s'occupe de questions politiques, il écarte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en dehors du temps, la rêverie en deçà de l'histoire; il se place dans le temps, dans le réel, dans l'humanité telle qu'elle est, songeant aux «remèdes et aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans la chaudière d'Eson.

On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec l'histoire à comprendre, mais avec l'histoire à faire, il saura se placer non seulement dans le temps, mais dans le moment.

II

LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU

Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le premier moment, longtemps avant même, il vit très nettement ce qui était à faire et ce qui était possible.

Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, qui n'avait jamais existé que par tolérance et à l'état précaire, et qui, sans compter qu'elle est une nécessité de civilisation chez les peuples modernes, a, ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans le tempérament du Français et n'est pas dans son esprit.--Le Français ne comprend pas la liberté, et il en a besoin. Il l'embrasse très difficilement comme principe et comme règle; mais, audacieux de pensée, libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à penser tout seul, passionné pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore, aimant à pouvoir avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui; la liberté de sa personne, la liberté de parole et la liberté d'écriture lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, impérieux, et ne pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours désespéré que ses adversaires aient les mêmes libertés que lui et par conséquent est aussi peu libéral qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à accorder la liberté qu'il est passionné à la prendre.

C'est précisément à une telle race qu'il faut une liberté très large, parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de l'individualisme des autres, étant passionné pour le sien, elle est, de caractère général, profondément individualiste; et c'est à ses besoins plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le mieux. La «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est le traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, comme aussi le plus élevé, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait été écrit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat_. Tous les principes des gouvernements libres y sont consignés et exprimés avec la plus grande clarté et précision. Responsabilité des fonctionnaires, liberté électorale, liberté et inviolabilité parlementaire, liberté individuelle, liberté des cultes, liberté de la presse, division et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette première «constitution française» moderne, qui devrait s'appeler la constitution de Mirabeau.

Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large possible, allant jusqu'au droit d'émigration, et quand il a plaidé à l'Assemblée nationale le droit des émigrés à propos du départ des tantes du roi, il put lire un fragment de sa _Lettre à Frédéric-Guillaume II_, écrite dix ans auparavant, pour montrer combien ses idées sur ce point étaient peu une opinion de circonstance.

Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une rare largeur d'idées et même de sentiment, avec une sorte de générosité et de sérénité, qui est très près d'être de la charité: «Trois chemins doivent nous conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience de nos propres faiblesses; la prudence qui craint d'être injuste, et l'envie de bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois obligé de porter désormais cette extrême tolérance sur toutes les opinions philosophiques et religieuses. _Il faut réprimer les mauvaises actions, mais souffrir les mauvaises pensées_, et surtout les mauvais raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste et le réglementaire aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent servir aux têtes douées de la bonne ambition d'aider au bien-être du genre humain... En vérité, dans un certain sens tout m'est bon: les événements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse, une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident: quant à ceux qui n'y songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant qu'ils sont très utiles[101].»

[Note 101: _Lettres à Mauvillon._]

Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la décentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les _assemblées provinciales_[102]. Il avait un système d'ensemble tout prêt, très médité et très mûri, dont l'esprit général était liberté, force et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune et à la province.

[Note 102: _Dénonciation de l'agiotage_.]

C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée honnête, bien intentionnée et dévouée au pays, généreuse même et héroïque, mais peu instruite, médiocrement intelligente, comprenant peu la liberté, comme toute assemblée française, et dont, sinon l'idée unique, du moins l'idée fixe, fut non pas d'assurer la liberté, mais de déplacer le gouvernement.

Partir de ce principe que la souveraineté appartient à la nation, et en conclure qu'il fallait ôter le gouvernement au roi et le concentrer dans l'Assemblée nationale, voilà le fond de la Constituante comme de toute la Révolution. La Constituante, en théorie du moins, a été la première Convention. Elle a cru que la liberté consiste à être gouverné par des maîtres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée ne peut pas être tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme exercé par une Chambre; que le despotisme transporté du roi à un Sénat, c'est une nation affranchie.

Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a combattue constamment pendant toute son existence parlementaire. A travers la Constituante, il a vu la Convention, et à travers la Convention le rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement son admirable prévoyance. Voici sa prophétie qui n'est point obscure, qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires prophéties, entre dans le détail; voici son histoire de la Révolution écrite a l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789:

«Si une nation se montrait plus désireuse du bien public qu'expérimentée dans l'art de l'effectuer; si une carrière toute nouvelle d'égalité, de liberté et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y précipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit législatif était encore chez elle un esprit à naître, une disposition à former; si quelques traces de précipitation et d'immaturité marquaient déjà l'avenue législative où elle est entrée, conviendrait-il de n'environner les législateurs d'aucune barrière et de leur livrer ainsi sans défense le sort du trône et de la nation?--Les sages démocraties se sont limitées elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie où les fonctions du pouvoir législatif sont confiées à une assemblée représentative, la nation doit-elle être jalouse de la modérer, de l'assujettir à des formes sévères _et de prémunir sa propre liberté contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir_.--Quand le pouvoir exécutif, sans frein et sans règle, en est à son dernier terme, il se dissout de lui-même, et tous réparent alors les fautes d'un seul; nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la révolution était inversée; si le Corps législatif, avec de grands moyens de devenir ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forçait un jour la nation à se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à se réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles naîtraient de ce grand corps décomposé, les chefs les plus puissants seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale, après des années de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait en mettant tout de niveau, c'est-à-dire en écrasant tout. _La liberté publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le mépris, sous un despotisme presque nécessaire_.--Serait-ce là le fond de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la Constitution qui s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons nous aurait préparé de meilleures choses que celui dans lequel nous allons entrer.»

Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le parti révolutionnaire ne songeait qu'à annihiler le roi, voilà quelle a été l'idée maîtresse de Mirabeau, parce que, seul du parti révolutionnaire, il savait prévoir. C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le _veto_, et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est cette idée qui lui a dicté ces paroles si justes et si pleines de réalité: «Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les représentants du peuple de prolonger, et bientôt d'éterniser leur députation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les représentants de s'approprier la partie du pouvoir exécutif qui dispose des emplois et des grâces? Manqueront-ils de prétextes pour justifier cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les grâces si indignement prostituées!...»

C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond de la situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: «Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants: il faut autant que possible assortir toutes ces choses à la révolution, et sauver la soudaineté du passage.... Mais si nous substituons l'irascibilité de l'amour-propre à l'énergie du patriotisme, les méfiances à la discussion, de petites passions haineuses et des réminiscences rancunières à des débats réguliers, nous ne sommes que d'égoïstes prévaricateurs, _et c'est vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la Monarchie_, dont les intérêts nous ont été confiés, pour son malheur.»

Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été prononcées, on est confondu d'une telle lucidité prophétique, et de tant d'avenir contenu dans un esprit. Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»; mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement, prennent, en effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne devait pas voir qui semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il semble les avoir évoqués.

C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et trop justifiée de l'unique assemblée souveraine qui lui faisait dire à propos du droit de paix et de guerre: «Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses pouvoirs par les suites presque inévitables qu'entraîne l'exercice du droit de guerre et de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète _qui serait par le fait un second pouvoir exécutif_?... Ne pourrait-on pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif à tous les préparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir exécutif ne serait que l'agent d'un comité; nous ne ferions pas seulement les lois, nous gouvernerions.»

La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on peut résumer toute la théorie politique de Montesquieu. A l'appétit de souveraineté que la Constituante prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse, avec une indomptable fermeté, la loi de la séparation des pouvoirs: voilà presque tout le rôle et tout l'effort de Mirabeau. Il avait déjà dit en 1784 aux Bataves: «Pour que les lois gouvernent et non les hommes, il faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le répéter à une assemblée dont la majorité n'était convaincue que d'une chose, à savoir que son droit et son devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs possibles. Il a été persuadé que la liberté politique n'est jamais que l'effet d'un équilibre entre les forces sociales; et entre une royauté qui voulait rester tout et une assemblée qui voulait tout devenir, voyant le danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé d'établir un équilibre et une répartition régulière de puissances.

Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la souveraineté menaçante de l'assemblée que de la souveraineté cherchant encore à se maintenir du pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du premier coup mesuré la profondeur de la déchéance de celui-ci et la force d'ascension et d'invasion de celle-là.

Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée. Admiré plus que suivi par l'Assemblée constituante; à la fois craint, désiré et méprisé de la cour, forcé par le désordre de sa fortune d'accepter les subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et donnait à ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut fort à propos, au moment où toute sa gloire comme aussi tous ses projets allaient s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu d'une mort encore triomphale, il eût subi une fin tragique et, ce qui est pis, ignominieuse.

A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une partie de son influence, aurait-il, en restant fidèle à sa pensée générale, agrandi, élargi et complété son plan? Car il faut reconnaître que, si juste qu'il fût, ce plan ne laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par Rousseau et par le Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberté politique était dans un équilibre social, et cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une était le pouvoir personnel unique, l'autre l'unique pouvoir législatif; et voilà certes de grandes vues. Mais vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée, et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore que meilleur que l'un ou l'autre absolutisme, qui était vain et illusoire. De ces deux forces, seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait dévorer l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant elle-même, la première finît par reparaître, ce que, du reste, il a prévu. Deux forces sociales, seulement, ce n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se contrebalançant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'était que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque chose.

Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance secrète avec la cour ressort presque uniquement cette idée: «créer dans la nation une opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer le roi, ni au roi d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la troisième force sociale que Mirabeau avait rêvée pour compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour être ou un rempart ou un soutien, et au prix d'énormes efforts, on n'eût pas changé sensiblement la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour qu'il y eût dans la France politique de véritables points de résistance ou d'action.--Par exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé, et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu être ni emprisonné ni mis à mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eût été établie, et si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi ne pût être jugé que par des juges.--Par exemple encore, étant donné qu'il existait un clergé et une noblesse constitués à l'état de corps sociaux encore très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on démunisse l'autre de privilèges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est légitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point très politique. Au simple point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et simplement _pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop fort_, il était habile de constituer, ou plutôt de maintenir, noblesse et clergé en corps de l'Etat dans une chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la chambre populaire.

Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, très familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit? Pourquoi oublie-t-il ces «corps intermédiaires», comme dit Montesquieu, qui sont la sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple, parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être trop grand? Il craint que l'Assemblée unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique? Il craint «l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne songe-t-il pas aux freins? Il songe à des limites: pourquoi est-ce aux forces elles-mêmes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer? Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès espère-t-il?

Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point faible, du moins le point très susceptible et très sensible de Mirabeau. Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de l'aristocratie, et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait peur. Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes sur lettre de cachet obtenue par son père, et, encore, il a été exclu de l'assemblée de la noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi irréconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il aime à dire. Très fier personnellement de ses quatre cents ans de noblesse prouvée, et ne détestant pas dire: «L'amiral de Coligny, qui par parenthèse était mon cousin...», il a une défiance excessive à l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne peut aimer ni les Parlements, ni le clergé indépendant, ni les Chambres hautes; tout cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.--Remarquez bien que s'il craint tant l'Assemblée unique souveraine, c'est comme libéral, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus encore comme antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, d'assujettir à des formes sévères le Corps législatif, et de prémunir sa propre liberté contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir: _car, il ne faut pas l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et toute assemblée particulière porte avec elle des germes d'aristocratie_»[103].--L'Assemblée gouvernant c'est pour lui, et non sans raison, un Sénat de Venise ou de Rome, et voilà pourquoi il veut qu'à côté d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle légifère, et qu'il gouverne.

[Note 103: Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»]

«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément à propos de Mirabeau, «_le roi règne et ne gouverne pas_» est une formule aristocratique.» Voilà la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut pas précisément un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi conservateur, un roi qui soit un frein et un modérateur, un roi _Veto_. Il voit en lui comme un représentant permanent et continu des intérêts généraux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme un tribun du peuple, héréditaire et perpétuel. Le fond de la pensée politique de Mirabeau c'est une «_Démocratie royale_», comme il n'a pas dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple libre, une assemblée qui le représente pour faire la loi, un roi qui le représente pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, et ce roi très solidement muni d'armes, du moins défensives, contre cette assemblée, et cette assemblée assez fortement tenue en défiance, comme toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement aristocratique, et très sévèrement contenue dans son rôle de corps législatif: voilà son système.

Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant pour le monarque, de l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulières pour le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et à propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et à propos du pillage de l'hôtel de Castries. Soin de sa popularité et application à rester toujours, aux yeux de la multitude, le «Marius» des élections provençales, je ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une théorie d'ensemble qui est bien la sienne, et où le peuple a une très grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par libéralisme qu'il est défiant à l'égard du corps législatif, c'est par antiaristocratisme, mais son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps législatif les freins et d'apporter au pouvoir législatif les tempéraments qui seraient nécessaires et seuls efficaces. Il est resté dans cette antinomie, qu'il n'a pas essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout entière. Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un moment au moins il a dû se dire que le libéralisme est essentiellement aristocratique, sous peine de n'être qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les conséquences d'une pareille idée, essentiellement désagréable à son tempérament, à ses penchants et à ses rancunes.--Et il a essayé de ce système, séduisant du reste, et qui même peut quelque temps réussir, mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en face d'une Convention, avec la popularité de l'un, ou de l'autre, pour servir de contrepoids.

Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup plus réfléchi et beaucoup plus savant que ceux du coté gauche et du côté droit de l'Assemblée, côté droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir personnel, coté gauche ne voulant que la souveraineté pure et simple de l'Assemblée, tous les deux foncièrement et également despotistes. Mirabeau ne trouvait peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée, mais du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui a-t-il sans cesse recommandé une constitution où le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif fussent très fermement, très nettement, très judicieusement séparés.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec équité, que ce qu'il faisait là était tout ce qu'il pouvait faire. Déjà suspect à l'Assemblée et souvent considéré par elle comme trop royaliste, il ne pouvait, sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire» et «aristocrate». Le dogme de l'époque était déjà l'égalité. Le respect, et même l'amour du roi restait encore; en profiter de manière à maintenir au roi une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas ramassés dans les mêmes mains était, peut-être, tout ce que l'on pouvait tenter.

Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait admirablement prévoir, et c'est un grand libéral, un homme qui a bien entendu les conditions essentielles de la liberté, et qui a fait à peu près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, assurée et distincte; il a vu à l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est beau, et n'a pas cessé de les voir et de diriger sa pensée politique selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment un esprit historique, un de ces esprits en qui l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un peu, par suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au travail intellectuel.

Cela revient à dire que c'est un esprit politique comme il y en a très rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une haute raison et une spacieuse et facile intelligence.

Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé à définir, ne laisse pas d'être fâcheuse. Il y a une certaine sécheresse d'âme dans tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau développement de la forme, on sent de purs raisonnements, très froids, une sorte de mécanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacée. Jamais, presque, on ne sent le coeur de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par un grand sentiment dont l'émotion contagieuse se communique à nous. Ni son royalisme n'est du dévouement, ni son démocratisme n'est amour, sympathie ou pitié. L'émotion patriotique elle-même est rare et faible. Certes ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, et cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a très bien définie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant de la pensée, vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai, plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux, est un pur esprit. Si peu aristocrate par son système, il l'est bien, quoi qu'il en ait et dans le sens défavorable du mot, par une certaine froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialité. Il n'est élève de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du XVIIIe siècle d'en deçà de Rousseau, du siècle purement intellectuel et presque exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un grand patriote, ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de la religion dans leurs idées; c'était un grand ambitieux très intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus grands hommes politiques que l'histoire ait montrés.

III

L'ORATEUR

Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très grand orateur. Il l'était de nature et comme de tempérament. Sa phrase, même familière et confidentielle, est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le style périodique en écrivant au lieutenant de police ou à Sophie; il l'a en traitant la question des eaux, comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou aux Bataves. Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires dans ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la tribune. Nisard remarque qu'il «est écrivain comme on est orateur», et que l'écrivain chez lui «est l'orateur empêché, comprimé, qui se soulage» par les écritures. Cela est juste à la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus encore, orateur plus abondant, plus périodique, plus largement épandu quand il écrit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_, par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est plutôt l'écrivain orateur plus contenu, plus serré et plus pressé qu'il apporte à la tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé qui s'essaie dans ses écrits.--Il a appris à écrire dans Diderot et dans Rousseau, ou plutôt, familier et assidu lecteur des écrivains à tempérament oratoire, il n'a pas appris à écrire, mais il a _parlé_, avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau, une multitude de pamphlets, de factums, de traités et de lettres; puis abordant la tribune, il a _parlé_, mais avec plus de retenue et de circonspection, des discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés, surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au but.

Son défaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le manque de variété. Le ton est presque toujours le même, la phrase, presque toujours, se déroule du même mouvement majestueux et imposant. Il a un peu de cette «éloquence continue» dont parle Pascal. Ici encore ses discours valent mieux que ses écrits, parce que quand il parlait, il était interrompu, et chez lui la réplique, presque toujours heureuse, et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui relève le discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses débuts sont lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à remarquer, il en est de même sur ce point dans ses lettres et dans ses discours. Ses lettres commencent presque toutes par une série d'exclamations assez froides dans le goût de la _Nouvelle Héloïse_, et, à la première page, sonnent le creux. La véritable chaleur arrive ensuite. Ses discours, souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique serrée et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de contact sensible avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent plus tard; et alors plus de déclamation, plus de pompe, plus d'appareil, et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des raisonnements, qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent, serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.--Il est à peine besoin de noter les incorrections, les néologismes un peu bizarres quelquefois, et qui étaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus solide. Et, encore que périodique, remarquez qu'elle a une certaine nudité saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle, n'est presque jamais métaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi des citations anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre de déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours de Mirabeau, et même à quelques-uns de ses écrits, malgré l'abondance des mots, la multiplicité des synonymes, et, en général, une certaine surcharge, le caractère de choses classiques, et une beauté durable sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son effet.

IV

Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes, malgré le scandale et la sottise de ses négociations financières, qu'il ne faut pas chercher à atténuer, un grand homme d'État, un grand philosophe politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher de songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité pour lui de la révolution, et par l'opportunité de sa mort, qu'il aurait pu jouer un plus grand rôle encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a servi à rien. Il a régné plus que gouverné dans l'Assemblée nationale; et après lui, il n'est pas une parcelle de son système politique qui ait été sauvée. Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus grande, son sillon est plus profond et plus fécond.--En 1750 il eut été un philosophe politique aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans doute l'influence de Rousseau, étant plus compétent en choses politiques que Rousseau, et aussi grand orateur. Il eût été le grand théoricien politique du XVIIIe siècle.--En 1816 ou en 1830, il aurait été ce qu'il a particulièrement rêvé de devenir, un grand ministre, le ministre d'État d'une monarchie constitutionnelle et parlementaire, puissant à la cour par son ascendant personnel, puissant à l'Assemblée par sa parole, et populaire, ou tout au moins, soulevé, de temps à autre, par de grandes et subites marées de popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau d'être alternativement adorés et exécrés de la foule.--Cette destinée, qu'il a cru saisir, lui a manqué, et je ne dis point parce qu'il est mort prématurément, car il allait sombrer comme homme politique au moment où il a succombé à la maladie, mais parce que la révolution ne pouvait ni être contenue par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré et un politique de grandes vues.--Personne, malgré les apparences, n'a plus manqué son moment que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France, et la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément si elle devait le prendre tout à fait au sérieux; il méritait de parler à l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate secret de quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme écrivain à la journée ou à la lâche chez les libraires de Hollande. Un roi absolu l'aurait très probablement découvert, choisi et gardé, comme un Colbert ou un Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; sous un roi constitutionnel, il serait certainement parvenu très vite au premier rang par les élections et les assemblées. Il est arrivé juste au moment où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, et mal compris et suspect, quoique éclatant, et où il ne lui aurait servi à rien de vivre davantage.--La gloire littéraire n'est pas une compensation suffisante pour de tels hommes; elle peut leur être une consolation. Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en goûter la saveur flatteuse, décevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu amère.

ANDRÉ CHÉNIER

I

L'HELLÈNE

Aux premiers abords, et à un premier point de vue (qui peut-être est le vrai, et où nous finirons peut-être par nous arrêter), André Chénier apparaît dans le XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un _cas_ extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans un siècle de prose, un «ancien» dans un siècle où les anciens ont cessé d'inspirer la littérature, un «grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que possible de ces sources antiques de l'art européen.

Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A coup sûr c'est un fourvoyé dans son siècle. On dirait un homme de la Pléiade né en retard. Autour de lui on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment du progrès et cette certitude de supériorité qui fait de l'approbation une manière d'acquiescement et de la complaisance une forme de mépris intelligent. On les goûte en les corrigeant, et en montrant par l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils étaient les premières ébauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les derniers de leurs disciples.

Chénier les goûte naïvement et cordialement, par un retour à eux, nom par un retour sur lui-même. Il est possédé de leur charme avec cette passion dont étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop peu remarqué, pour les écrivains du XVIe siècle français, complète cette analogie. On voit bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne. A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son goût est plus pur que celui de Ronsard. Comme il goûte l'antiquité sans effort, la trace de l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de Ronsard, lui déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eût connu Joachim du Bellay, à coup sûr il l'eût, aimé, et certes il lui ressemble par beaucoup de traits. Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe avec moins de sécheresse, de rigueur, de pédantisme, et d'instincts belliqueux et proscripteurs; et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente. presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement. Un homme de la Pléiade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable, et homme du monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier.

Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus grec que latin. Une des erreurs de notre seizième siècle, qui savait du reste aussi bien la Grèce que Rome, a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et, nonobstant la _Défense et illustration_, de piller plutôt le Capitole que le Temple de Delphes. Chénier est grec plus profondément, plus intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elégies_, il n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments épiques, qui sont ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite, Callimaque Bion, et l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres, sans cesse relus, sans cesse médités, transformés en substance de son esprit. «Il est du pays», comme disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord de la mer où a roulé Myrto.

Quelque chose lui en échappe, et précisément comme aux hommes de la Pléiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du mystère, qu'à leur manière ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui ont été capables de méditation, et que les Grecs ont connu beaucoup plus, même, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chénier un écho de Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes, si souvent, du sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, médité sur le secret obscur et effrayant de la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque, la Grèce des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux autour d'une source, des théories harmonieuses le long de la mer retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger des Cyclades.

Son horreur pour les poètes du Nord vient de là. Il déteste ces artistes «tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants comme leur air nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages». Fuyons de toutes nos forces «la pesante ivresse

De ce faux et bruyant Permesse Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;»

et ne respirons que les senteurs fines et délicates, l'odeur de bruyère et de thym qui vient, dans un murmure de flûte, des pentes de l'Hymette ou des ravins de Sicile.

Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce. Plus que tout autre poète français, il atteint, quelquefois, la largeur et la simplicité homérique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le _Mendiant_; et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce qui plus que toute chose a été le propre des Grecs, et des Latins qui ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure, déliée et élégante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en songeant à ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints, délicats, bien composés et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait parler, de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans musculatures fortement accusées, sans expression de passions vives et puissantes, mais d'un dessin net, d'une précision élégante, d'un mouvement aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec grâce sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur.

C'est proprement là son domaine, son originalité, son don secret, sa façon de voir les choses qui n'est à aucun degré celle des autres, le sentiment de beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs du XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident, et qu'il transmettra à d'autres.

C'est bien par là qu'au XVIIIe siècle, et il en eût été presque de même au XVIIe, il est isolé. Le sens du sobre, du discret, et de l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que voilà bien ce que n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers d'alcôve, et ces experts en sensibilité bourgeoise du XVIIIe siècle! Ce qu'il faut se figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébillon père ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-même, et je parle de celui qui fut poète, non point, par conséquent, de celui qui a fait des vers, face à face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_, ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprît; remonter jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à Ronsard, qui eût reconnu et salué, tout en la trouvant trop nue, et insuffisamment fastueuse, «la douce muse théienne».

Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voulût rester longtemps inédit, il publiait, de temps en temps, quelques vers. Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non pas tout à fait; mais déjà un peu. Il les montrait à ses amis, aux bons du Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-être, hélas! le trouvant bon, à coup sûr le sentant dans le goût des contemporains, c'était le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de Châteauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en écrivant ces poèmes, les pires défauts du temps en toute leur lamentable perfection, nous le verrons assez, s'y étalaient avec confiance. Seul dans sa chambre, entouré de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'à satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque «se frayer murmurante un oblique sentier» et chanter délicieusement à ses oreilles.

Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire. Chénier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment délicat et sûr des choses grecques et de la beauté antique; mais isolé, c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siècle, une véritable petite renaissance des études antiques, qui, certes, n'a pas créé Chénier mais dont Chénier a profité. On venait de retrouver Pompéi, et les esprits, non pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-là. Les _Analecta_ de Brunck venaient de paraître, dont Chénier, qui connut Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que Chénier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux études sur l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'était les voyageurs en Grèce, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chénier, avec qui Chénier s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacrée des impressions et des souvenirs. Et, à l'écart, au milieu de ses médailles, de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthélémy mettait la Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés.--C'était tout un petit monde grec, très passionné, très épris, un peu inaperçu en son temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement connu cette société de grands travailleurs et de demi-artistes, et a parfaitement entendu ce petit bruit-là. Son originalité, à lui poète, a été d'aller de ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits et un cabinet de «médaillistes», et d'y voir et d'y sentir une vraie renaissance, un retour au vrai classique français, et la tradition renouée.

Il l'a renouée lui-même très fortement, moins par les «imitations» et traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans André Chénier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est pas la moins grande, où il n'est nullement entré, mais il a eu en toute perfection le sens de l'épique, et de l'idyllique des Hellènes, le sens d'Homère, de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce comme un Romain très intelligent des choses grecques la comprenait, comme l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, à dessein, tout en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est comme promené autour d'Athènes, à quelque distance, sans y entrer. Encore pratique-t-il Aristophane, et le goûte, et l'imite souvent. Précisément, c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de génie poétique, Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique charmant à la rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets de l'imagination humaine; et Chénier pouvait entrer en commerce avec Aristophane. Ce n'était pas le sol attique qui lui était interdit; mais c'était du moins le cap Sunium.

Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon par sa faculté créatrice, du moins par son goût, par son tour d'esprit, par la direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur, soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les savants, ne se souciait.

Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment original, un autre Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son temps, et peut-être trop.

II

CHÉNIER FRANÇAIS DU XVIIIe SIÈCLE

Chénier est né à Constantinople, mais il a été élevé en France et a passé sa jeunesse à Paris de 1780 à 1791; sa mère est née grecque, mais c'est une Parisienne qui préside un salon littéraire où trône Lebrun. C'est beaucoup que Chénier, mort si jeune, ait entrevu et même embrassé un autre horizon que celui de l'_Almanach des muses_; mais qu'il eût échappé à l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poésie française, ce serait chose prodigieuse, et à la vérité il n'y a pas échappé.--Un homme écrit trois pages dans sa matinée, l'une pour lui, impression, sensation, réflexion ou souvenir; l'autre, billet à une belle dame chez laquelle il a dîné la veille et qui se connaît en beau style; l'autre, lettre à un ministre ou conseiller d'État. Ces trois pages ne se ressemblent aucunement: l'une a été écrite par l'homme, l'autre par l'homme du monde, et la troisième par l'homme officiel. Il y a dans Chénier de la poésie, de la poésie mondaine, et de la poésie officielle.

De ces deux dernières la première est bien mêlée, souvent bien mauvaise, et la seconde, fréquemment, ne laisse pas d'être à faire frémir. C'est le goût du temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le satisfaire. La poésie mondaine, la poésie élégante de ce temps est spirituelle, un peu fade et extrêmement tourmentée. C'est une rhétorique laborieuse et périlleuse où l'on procède par trouvailles rares et rencontres extraordinaires d'expressions imprévues ou de syntaxes surprenantes. «Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abîme, de paraître le conquérir»: voilà du Lebrun. «Conquérir un abîme»: voilà une expression trouvée, et que ne trouverait pas le premier venu. Chénier a ce style. Il dira, même dans un fragment antique:

......et j'étais misérable Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.

Armer les pierres et les cris, c'est-à-dire s'armer de pierres et crier pour se faire craindre, voilà tout à fait l'élégance, un peu bien pénible et torturée, de 1780.

Ajoutez-y la fadeur, c'est-à-dire je ne sais quelle grimace du sentiment qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger qui dit à une bergère:

Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler?

est bien un berger de 1780.

Enfin l'abus, je dirai même l'usage de l'esprit dans les choses de sentiment, est ce qui jette sur toute poésie amoureuse la plus sensible impression de froideur. Chénier est un amoureux trop spirituel. Faire parler la lampe de sa maîtresse infidèle, c'est déjà un tour trop ingénieux; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et dès lors que nous importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion: «On m'éteignit;

Je cessai de brûler; suis mon exemple: cesse. On aime un autre amant, aime une autre maîtresse. Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi, Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.

La chute en est jolie, et peut-être admirable; mais à coup sûr elle n'est pas amoureuse.

Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment de cette sorte. Mais l'impression générale en est au moins tiède. C'est un ambigu assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraîne avec de très grands efforts, et des grâces un peu mignardes du XVIIIe siècle, mélange bizarre, quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et de Pompadour.--Voilà pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans l'histoire très obscure des amours d'André Chénier, il est si difficile de savoir à qui s'adressent ces adorations composites et pour qui fut bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce à des courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou que songe Chénier? On ne sait trop, et dans la même pièce le ton de l'homme de cour, et le ton du Catulle ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent. Une dame pourrait dire: «Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde qui parle, ou si c'est le poète latin?» Et jamais, sauf peut-être une strophe à Fanny, ce n'est «le coeur vraiment épris» et passionné.

Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a là d'agréablement factice, mais de factice, il faut, après une lecture de ces Elégies franco-romaines, lire notre grand élégiaque Musset, ou Henri Heine; et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui écrit l'élégie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un grand rêve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poésie, anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante, qu'il peut contenir, et qu'il contient en effet chez ceux qui l'éprouvent.

Et je ne cherche pas à éviter _la Jeune Captive_. Je reconnais qu'elle est charmante. Un procédé très heureux, que Chénier a employé plusieurs fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le héros principal du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au lecteur. Ailleurs ce n'est qu'un procédé, ici il y a un grand air de vérité, et la scène se fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison; d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui peu à peu se fait plus distincte; un prisonnier écoute, se rapproche, entend, finit par voir la prisonnière, et pleure avec elle.

[Note 104: _Jeune malade_.--_Jeune Locrienne_.]

Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les mémoires, la sotte pudeur de ne pas répéter: _«Je ne veux point mourir encore!--Je plie et relève ma tête.--L'Illusion féconde habite dans mon sein.--J'ai les ailes de l'espérance.--Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux»_; et merveilleusement opposés l'un à l'autre en demi-chute et en chute de strophe: «_Je veux achever mon année... Je veux achever ma journée._»

Mais _la Jeune Captive_ n'est cependant pas dénuée de toute rhétorique, cette série d'images trop voisines les unes des autres (l'épi, le pampre, le printemps, la moisson, la rose à peine ouverte) est un développement, et un développement qui allait devenir un peu languissant au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête; mais on a eu le temps d'être inquiet. Chénier avait déjà composé ainsi dans sa pièce _À mademoiselle de Coigny_: «Blanche et douce colombe...»--«Blanche et douce brebis...» Rien de plus dangereux que cette méthode, parce que rien n'est plus facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux désir, de voir s'il ne viendra pas un: «Blanche et douce gazelle...» Le trait final lui-même de _la Jeune_ _Captive_ sinon la dépare, du moins ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme se dessiner vaguement une révérence trop correcte et un sourire trop accompli.

Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d'elle,

n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu le tour et le geste. On n'est pas impunément du siècle de Boufflers. Lamartine lui-même, une ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront d'y être nés, ou d'avoir connu des gens qui en étaient.

Quant à ses poésies _officielles_ et destinées à la publication, on voudrait qu'elles ne fussent pas d'André Chénier. L'_Hymne à la France_ est bien d'un écolier de Lebrun. C'est un modèle du style classique en honneur au XVIIIe siècle. Il est presque tout en descriptions mesquines, menues et coquettes, et en périphrases élégantes. C'est là qu'on voit les canaux qui «joignent l'une et l'autre Théty»; et «les vastes chemins départis en tous lieux»; et le poète cherchant un asile obscur où «sa main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice». C'est là qu'on peut admirer:

«...Ces réseaux légers, diaphanes habits, Où la fraîche grenade enferme ses rubis.»

Aux collectionneurs de périphrases classiques je ne puis me tenir de signaler, au moins en note, une pièce rare. C'est le concierge de Camille:

Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi. Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire, M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire.

Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toute l'énergie et tout le relief qu'on lui connaît:

J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère, La mendicité blême, et douleur amère.

Le _Jeu de Paume_, qui a du souffle, et, quoique trop long et surchargé, une certaine grandeur de composition, est bien difficile à goûter de nos jours. Il nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne pour admettre ces apostrophes multipliées: «_O France!... ô Raison!... ô soleil!... ô jour!... ô peuple!... hommes!... Salut, peuple français..._»; ou cet emploi vraiment indiscret de l'interrogation:

Aux bords de notre Seine Pourquoi ces belliqueux apprêts? Pourquoi vers notre cité reine, Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français...? De quoi rit ce troupeau?.......

Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommodés à la description de scènes révolutionnaires. Rien de plus étrange, je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que ce _Tiers-Etat_ comparé à Latone «_déjà presque mère_» courant la terre pour «_mettre au jour les dieux de la lumière_», et dont la salle du Jeu de Paume «_fut la Délos_».

L'_Hymne sur les Suisses de Châteauvieux_ a un début éloquent et d'une redoutable ironie; mais voilà bientôt que la mythologie et les réminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gâter, jusque-là qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent dans le ciel la chevelure de Bérénice, parce que les poètes chantaient autrefois la chevelure de Bérénice et qu'ils chantent maintenant les Suisses de Châteauvieux. C'était le bel air des choses en ce temps-là. Dans une ode sur le vaisseau _le Vengeur_, le fils de Calliope devait apparaître, au sommet glacé de Rhodope. Rien de plus glacé. Mais c'était la poésie élevée, noble, et non «familière», telle qu'on la comprenait autour de Chénier. Il prenait Lebrun pour son maître, et Marie-Joseph Chénier pour son frère. Mais en vérité, quand il se donnait tant de mal pour écrire dans le grand goût, il réussissait à se tourner le dos à lui-même.

III

CHÉNIER POÈTE PHILOSOPHE

Il rêvait de très grandes destinées poétiques, et de devenir tout différent de ce qu'il était, et un tel maître poète que tout ce que nous avons de lui n'eût plus passé que pour études préliminaires; et ce qu'il a rêvé, je ne doute pas qu'il ne l'eût accompli. Cet «antique» était, par ses idées, par les penchants les plus impérieux de son esprit, par une partie au moins, très considérable, de ses études, le plus éveillé et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arrêtée encore, mais qui se rapprochait du matérialisme, ou plutôt du _naturalisme_, adorait Lucrèce, savait Buffon par coeur; et certes nous voilà maintenant bien loin du pur hellène, et en plein courant du XVIIIe siècle.

Il voulait profiter des découvertes de la science moderne, et écrire en vers ce poème du monde que Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur cette fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que sur l'esprit scientifique de cette époque. Traduire Buffon en vers a été l'ambition de trois poètes distingués de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes, de Delille et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une pleine sincérité et naïveté d'admiration:

Souvent mon vol armé des ailes de Buffon Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton, La ceinture d'azur sur le globe étendue.....

Dans les plans et projets relatifs à _Hermès_ que nous possédons, nous trouvons des pages entières qui ne sont que des résumés de la «genèse», de la géologie, de l'embryologie, et même de l'anthropologie de Buffon[105]. Il n'est pas jusqu'à cette idée que j'ai signalée dans Buffon, de la constitution forcément aristocratique de l'humanité, toujours guidée par les grands hommes de pensée et de savoir, ne pouvant se passer d'eux, et valant, vivant même par eux seuls, qui ne dût se retrouver, magnifiquement illustrée, dans l'_Hermès_[106]. A cela il eût ajouté un peu de Lucrèce, pour la partie irréligieuse[107]; car Chénier était irréligieux, et _Hermès_ l'eût été, et ce semble un peu de Rousseau pour ce qui aurait eu trait à la première constitution des sociétés[108].

[Note 105: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de l'_Hermès_, les sec. II, III, IV, VI.]

[Note 106: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, chant III de l'_Hermès_ sec. I.]

[Note 107: Voir _ibid_. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.]

[Note 108: Voir _ibid_. Chant III, sec. I, II.]

Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière grandeur. En tout cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poétique, l'instinct et le flair sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût dont il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème aurait eu cela de _vrai_, de vivant, de non artificiel, qu'il eût résumé la pensée du siècle où il aurait paru, qu'il nous eût donné dans un grand tableau la conception du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou moins précise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poème est grand pour beaucoup de raisons diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à cette définition répondent aussi bien l'_Ennéide_ que l'_Iliade_ et le _Paradis Perdu_ que la _Divine Comédie_. Je ne sais donc si l'_Hermès_ eût été un des grands poèmes de l'humanité, mais je vois qu'il en courait le risque et qu'il en prenait le chemin.

Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop scientifique et «matérialiste» au sens purement littéraire du mot. N'oublions pas, car je crois que nous nous en sommes aperçus, que Chénier, à tout prendre, n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilité. Son imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique; c'est une belle et très pure répercussion. Sa sensibilité est de courte verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques fragments qu'il a écrits semblent l'indiquer, décrit, admirablement décrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu animé, peu échauffé et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouvé ces imaginations, «ces visions» qui transforment, au risque de la dénaturer un peu, mais qu'importe quand on écrit un poème? la vérité scientifique en idée poétique. Un exemple, car ces procédés de poètes, ou bien plutôt ces trouvailles, se sentent très bien et ne se définissent guère. Chénier dit dans un fragment de l'_Hermès_:

Je vois l'être et la vie et leur source inconnue, Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants. Je poursuis la comète aux crins étincelants, Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances; Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses... En moi leurs doubles lois agissent et respirent; Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent; Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.

Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts et d'un très vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque part, et certes dans un poème indigne de contenir cette page:

J'aime!--voilà le mot que la nature entière Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit, Sombre et dernier soupir que poussera la terre Quand elle tombera dans l'éternelle nuit! Oh! vous le murmurez dans vos sphères nacrées, Etoiles du matin, ce mot triste et charmant! La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées, A voulu traverser les plaines éthérées Pour chercher le soleil, son immortel amant; Elle s'est élancée au sein des nuits profondes; Mais un autre l'aimait elle-même; et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament.

Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de faire d'une loi physique une pensée, un sentiment ou une passion, voilà peut-être ce qui aurait manqué à Chénier. Le symbolisme peut être, ou devenir, une manie; mais encore est-il que Chénier n'en a pas même été menacé.

Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul essai eût comme renouvelé André Chénier. Il l'eût renouvelé, je le crois assez; car il le forçait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de ce qu'il avait été jusque-là. Ce qu'il y a de très intéressant dans l'_Invention_, qu'il faut considérer comme la préface de l'_Hermès_, c'est que Chénier, dans ce manifeste littéraire, ou dans cette poétique, comme on voudra, conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait guère prévoir qu'il dût, ou seulement qu'il voulût devenir.

Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer et entretenir en soi une âme et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanément par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations à la manière antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur contour, comme les voyait un ancien du siècle de Périclès ou de l'âge d'Auguste, et entendre, et peut-être goûter de la même façon, et trouver la même forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même parfum aux fleurs et la même saveur au baiser; instinct personnel, atavisme, éducation, ou tour de force de génie artificiel, ç'avait été le propre caractère tant du peintre de l'_Aveugle_ que de l'amant de «Camille» ou de «Fanny».

--Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être _inventeur_, avant toute chose, «aux seuls inventeurs la vie étant promise»; c'est de ne plus «avoir les seuls anciens pour Nord et pour étoile»; c'est de ne plus «les côtoyer sans cesse»; c'est de ne plus «dire et dire cent fois ce que nous avons lu»; c'est de ne pas croire «qu'un objet né sur l'Hélicon a seul de nous charmer pu recevoir le don»; et «qu'on a tout dit et que tout est pensé»; c'est de savoir regarder et comprendre «la Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux hommes; c'est de puiser une inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine, pourra être indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des choses telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire telles que les yeux modernes ont appris à les voir.

Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?--Ils restent nos maîtres, mais les maîtres de notre forme, non plus de notre pensée, et non plus ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous apprennent à écrire avec netteté, avec force et avec éclat, et qu'on croie bien qu'eux seuls, d'ici à longtemps, peuvent nous donner cet enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.---Et voilà la nouvelle pensée d'André Chénier, comme son nouveau dessein, et elle ressemble à l'ancienne en ce que la préoccupation de l'antique y est encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est toute la conception d'André Chénier qui s'est comme renversée. L'aimable poète qui jusque-là sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un peu jeunes, a pour but désormais et pour maxime:

Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.

De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a bien au moins trois Chéniers, l'un antique dans sa pensée et dans sa forme; l'autre contemporain de ses contemporains par sa manière de penser et de sentir, et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore soutenu souvent par l'imitation de l'antique; le troisième enfin, qui voulait naître, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui, sauf la forme, que du reste il eût certainement été forcé de modifier tout en la gardant forte et pure, prétendait bien dépasser le premier et oublier complètement le second.

Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est intéressant que comme indication de tendances, et promesses, et déjà demi-puissance de renouvellement; et dans toute étude sur André Chénier c'est bien toujours aux deux autres qu'il en faut revenir.

IV

OEUVRES EN PROSE

Les oeuvres en prose d'André Chénier ne dépassent pas la mesure d'un beau talent ordinaire de polémiste; et tout en faisant honneur au génie d'André Chénicr en font encore plus à son caractère. Il a brillamment soutenu de 1789 à 1793 la cause de l'ordre, de la raison et de la justice; il a parfaitement mérité l'échafaud, et voila, sans lui faire beaucoup de tort, à quoi l'on pourrait borner l'appréciation de ses articles et pamphlets.

Si l'on voulait plus de détails, je dirais que ce qui frappe en lisant ces pages, c'est le caractère sain et pur de la langue. André Chénier a quelque chose, on l'a vu, de la déclamation de l'époque révolutionnaire dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune trace, ce qui surprend, mais agréablement, dans ses articles. Ils sont écrits, à très peu près, dans la langue sévère et sobre du XVIIe siècle. Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme qui deviendrait très facilement orateur, et qui, dit-on, à ses heures, l'était en effet. Elève de Buffon et de Rousseau, à tant de titres, il l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase périodique (un peu trop longue peut-être) s'étale et se déroule dans ses brochures, comme dans les plus courts écrits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante. Rappelez-vous une page de Mirabeau, à peu près au hasard, car il n'a pas, et c'est son défaut, en plus d'un style, et lisez cette page de Chénier, qui du reste vaut qu'on la lise:

«Si les représentants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients s'évanouissent bientôt d'eux-mêmes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en alarmer; mais si, bien loin d'avoir disparu après quelque temps, l'on voit les germes de haines publiques s'enraciner profondément; si l'on voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de citoyens; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les coins de l'Empire, des insurrections illégitimes, amenées de la même manière, fondées sur les mêmes méprises, soutenues par les mêmes sophismes; si l'on voit paraître souvent, et en armes, et dans des occasions semblables, cette dernière classe du peuple, qui, ne connaissant rien, n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, ne sait que se vendre à qui veut la payer; alors ces symptômes doivent paraître effrayants.»

Ce ton oratoire, très soutenu, qui était du reste le ton ordinaire dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui seulement chez les hommes de mérite et d'éducation littéraire devenait un style, est, chez André Chénier, imposant, élevé et de grande allure. Quelquefois (encore que très rarement) il touche à la vraie et grande éloquence, et rappelle la dialectique enflammée des _Provinciales_. Ce qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru dans l'expression, serait une page de Pascal:

«Ils déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que, disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y être, car ils sont dans celle de tous les gens de bien; et l'hypocrisie ne serait plus dangereuse et ne mériterait pas son nom, si elle n'avait l'art de ne répéter que les paroles qu'elle a entendues sortir des lèvres de la vertu... C'est ainsi que certains démagogues se revêtent d'une autorité censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la même manière que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel même et être ennemi de Dieu et de la vertu.»

Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse d'ironie se ramasse en un trait vif et acéré et qui part en sifflant. Je dis que cela est tout à fait rare. En général, Chénier n'a pas le trait, et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien doué que Chénier, et tout fulminant d'honnête colère, et contemporain de Chamfort, sans trouver quelquefois une épigramme souple, brillante et aiguë. En voici: «Il est incontestable que, tout pouvoir émanant du peuple, celui de pendre en émane aussi; mais il est bien affreux que ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par représentant»--«Je reconnais là cet _honneur de corps_, l'éternel apanage de ceux qui trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit à eux.»--Mais Chénier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est convaincu, vigoureux, élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a laissé de beaux vers.

V

L'ÉCRIVAIN

À s'en tenir simplement aux questions de style, Chénier, si peu inventeur en tout autre chose, est un véritable créateur. Nous ne dirons plus un mot, bien entendu, ni des «poésies officielles» ni même des _Elégies_, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver une expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut étudier, et de très près, le style des _Idylles_ et des fragments épiques. Il est d'une nouveauté et d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la création naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et comme mêlée à ses sens la modulation de ces langues anciennes qui étaient des musiques. Le principal mérite de cette langue de Chénier, auquel on pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualité du son_. La langue française s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les abstractions et les formules, elle était surtout éteinte par les mots lourds, sourds et secs. «L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux était chose oubliée et désapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup plus _nombreuse_, et _rythmée_, que mélodieuse à proprement parler. Elle ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et de trop solide. Les sonorités légères et cristallines de La Fontaine, l'air circulant au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin très net et très sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siècle, je cherche avant Chénier sans le pouvoir trouver.

Les vers sont faits pour être retenus, et pour nous accompagner en chantant dans notre tête, quand nous allons nous promener. Les vers latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers français ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe, Racine, La Fontaine, puis Chénier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset qui aient eu le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis de la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, à proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la mémoire, c'est qu'ils sont amis de l'oreille.

Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas toute la poésie, et tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, à un degré tout à fait supérieur et extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout au morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses deux talents indiscutables. Je ne rappelle pas le début de l'_Aveugle_, ni la _Jeune Tarentine_, à tous les égards le chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais dites-vous à haute vois ces quatre vers:

Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler; Sur l'immobile arène il l'admire couler, Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante, Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.

Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous cette mort d'Hercule, que Victor Hugo, déjà guidé par son instinct épique, saluait avec admiration en 1819:

.......Il monte. Sous nos pieds Etend du vieux lion la dépouille héroïque. Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique, Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu. Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu Brille autour du héros, et la flamme rapide Porte au palais divin l'âme du grand Alcide.

Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'_Hermès_, qui n'a pas été écrit. C'est qu'un grand poème scientifique et philosophique sur l'histoire du monde comporte et réclame surtout le talent descriptif et le génie épique, et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier n'était capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis

L'Océan éternel où bouillonne la vie.

jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées, par le génie scientifique, que n'émeut pas et n'arrête point

Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.

VI

LE VERSIFICATEUR

On a beaucoup exagéré l'invention rythmique d'André Chénier, la réforme, la révolution rythmique apportée par André Chénier dans la versification française. Il était en cela très loin du but, je dis de celui-là même qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la versification de son temps; il ne s'en était pas encore fait un qui lui fût personnel. Il n'était encore qu'un insurgé, il n'était pas encore un conquérant.

En cela, comme en autre chose, et ce n'était pas un mauvais chemin, il remontait à la Pléiade, et retrouvait cette liberté de coupes que Ronsard et ses amis, un peu indiscrètement, avaient pratiquée. Mais la liberté de coupes n'est nullement par elle seule une invention de rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers «n'ose pas enjamber», cela est très déplorable; mais qu'il ose enjamber, cela ne suffit pas à le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant pourquoi.

Un rythme est l'expression d'une pensée,--ou l'image d'un sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit être risquée que pour donner la sensation de quelque chose, pensée, sentiment, mouvement ou forme, qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte. D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison appréciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant un déplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles inutiles finit par faire perdre de vue toute espèce de rythme et par donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de Gautier, et la plupart des vers de Baïf;--et enfin risquer une coupe exceptionnelle, à dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouvé le rhythme juste qui le devait produire, c'est un contre-sens rythmique.

Ces trois défauts ne laissent pas d'être fréquents dans Chénier. Il a deux procédés coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrêt, puis trois). Ce sont des coupes très exceptionnelles, très risquées; il en abuse. Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas _dans sa sensation actuelle_, au moment même où il veut peindre quelque chose, et s'imposant à lui pour le peindre; et partant elles sont plutôt un procédé qu'une inspiration.

Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicité des coupes exceptionnelles ramène le vers à la prose pure:

La liberté du génie et de l'art T'ouvre tous ses trésors. Ta grâce auguste et fière De nature et d'éternité Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire, Dompte les coeurs La liberté......

C'est presque un jeu d'écolier qui s'émancipe d'amener ainsi qu'il suit un rejet ambitieux:

_Strophe XI_.

L'Enfer de la Bastille à tous les vents jeté Vole, débris infâme et cendre inanimée; Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté Altière, étincelante, armée.

_Srophe XII_.

Sort!--.....

Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut dire. Dans l'exemple précèdent, ni _vole_, ni _sort_, à les prendre en eux-mêmes seulement, ne sont très heureux. Ce n'est pas un monosyllabe sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fumée et de la cendre d'un château fort incendié. Il exprimerait mieux une flèche dardée ou une fusée qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec qui exprime l'apothéose de la Liberté se dressant et planant sur les ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De même dans cette peinture des élections de 1789:

Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir. Versailles les attend. On s'empresse d'élire; _On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir Les représentants de l'Empire.

Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrête point, de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chénier n'eut, ni dans ses alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la période poétique. Son style en prose est périodique, son style en vers ne l'est nullement, à l'ordinaire. Comme il était doué, comme il adorait les anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette période en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et pénible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et deux décasyllabes, combinés de telle sorte que tantôt deux alexandrins tombent sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur deux octosyllabes, tantôt trois alexandrins sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur un décasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille française; c'est une méthode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme à mesure qu'il commence à se dessiner, pour dérouter l'oreille dès qu'elle s'apprête à suivre une courbe mélodique. Elle y renonce, et on lit tout le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de l'auteur, qu'il est écrit en vers libres.

Vers la fin de sa carrière il trouva la période poétique, en vers lyriques du moins, c'est-à-dire qu'il trouva la strophe pleine, nettement coupée et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune Captive_.

Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque l'inventeur, un rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans l'invective et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête. «L'Iambe» consiste dans l'entrelacement _régulier_ et continu de l'alexandrin à rime féminine et de l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans la versification française, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux octosyllabes, rimes croisées, formaient une strophe; puis, après un fort repos, une autre strophe semblable commençait. De ce système rythmique Chénier avait même sous les yeux un exemple tout récent, la dernière ode de Gilbert. Ce qu'il a imaginé, c'est de supprimer le repos. Dès lors on a un rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une marche ardente en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les distiques élégiaques latins, plus courts, partant plus rapides par eux-mêmes, et, en outre, avec une plus grande différence entre le vers long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de l'élan.--Et comme le rythme est continu, le poète peut y _faire sa strophe_ à son gré, tantôt partir de l'octosyllabe, tantôt de l'alexandrin, tantôt s'arrêter en chute de période sur l'alexandrin et tantôt sur l'octosyllabe, varier ses effets à l'infini dans un dessin rythmique arrêté pourtant et très net qui est une certitude pour l'oreille.

Chénier avait comme tourné autour de ce rythme dont il avait l'instinct secret et la confuse impatience. Dans «_À Byzance_» on surprendra les tâtonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mêle alexandrins et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arrêtant sur un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et s'arrêtant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à la chute (et remarquez que dans tout cela le décasyllabe, dont l'union soit à l'octosyllabe soit à l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est enfin l'ïambe pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme: «Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»; et il le manie déjà avec beaucoup d'aisance, de sûreté et de vigueur.--Dans les _Suisses de Châteauvieux_, et surtout dans les _Vers écrits à Saint-Lazare_, il en fera un admirable instrument de passion et d'éloquence.

VII

On voit quel homme supérieur était Chénier et quel grand homme il allait devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poète imitateur qui allait se dégager et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection de forme capable de soutenir tous les sujets et d'être à la hauteur d'une forte inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un Juvénal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes études, et la mémoire indiscrète d'un Properce.

Il était peu connu comme poète à l'époque où il a vécu. Il était discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de poésie de son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant que Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de l'édition de Latouche, et fût absolument ignoré auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six mois après sa mort dans la _Décade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le _Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles dans une note du _Génie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs fragments du poème _L'Aveugle_ dans les notes de ses élégies.

Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819. Mais il était inconnu du public. Latouche en publia une édition incomplète (les nôtres le sont encore) et très fautive, qui tomba en pleine révolution romantique et fit grand bruit dans une société toute préoccupée de poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez curieux. Les révolutions littéraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour un des leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le moment où, par horreur de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard, sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le père de tout le «classicisme» français. L'erreur fut la même à l'égard de Chénier, étoile nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier avait certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les novateurs. Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier romantique et même pour soupçonner Latouche d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à l'effet de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion s'est prolongée, et l'on représente encore quelquefois Chénier comme un précurseur de la littérature moderne.

C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes classiques, qui s'est distingué des poètes classiques de son temps en ce qu'il l'était véritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir même le soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui seront familiers à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine, et par conséquent à Hugo. Le mot à retenir, c'est celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins justes: «C'est notre plus grand classique en vers depuis Racine».

Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine partie de la littérature du XIXe siècle. Chateaubriand avait montré qu'on pouvait, tout en étant très original, et de son pays, et de sa religion, et de son temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique et en tirer d'admirables choses. Par ce côté de son génie, il venait en aide à Chénier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et même le recommandait à son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui, il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui ont cherché leur inspiration dans les légendes antiques et dans les sentiment antiques, quelquefois même plus profondément compris qu'ils ne l'avaient été par Chénier, grâce à une information un peu plus complète.--C'est là toute une école beaucoup moins éclatante que la grande, mais qui marque sa trace à part, et que la postérité en distinguera très nettement. C'est une petite école classique, écrivant quelquefois en vers modernes, mais toute classique en son essence et en son esprit, et qui procède d'André Chénier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus Chénier en ce siècle sont dans ce groupe.

Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués qu'on y compte; malgré, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite école un peu indistincte, où se sont rencontrés des romantiques moins la sensibilité, et des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité, et qui procède un peu d'André Chénier par le soin curieux de la forme rare; malgré Hugo lui-même, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution, s'amuse quelquefois à se donner la sensation de l'antique à la manière de Ronsard, et, parce qu'il a plus de goût que Ronsard, rencontre juste André Chénier; malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier, en notre temps comme au sien, reste un peu un isolé. Il est un phénomène curieux de déplacement. Classique dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que prosaïque; classique et connu seulement à l'époque romantique; admiré par elle et recommandé à notre génération par ceux à qui il ressemblait le moins, et un peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins, par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris, et plus souvent mal classé.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant à lui, l'idée de ce qu'il voulait devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il reste.

Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix ans plus tard, il eût peut-être désavoué, c'est de le lire dans une bonne édition, comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant en notes la clef de ses imitations et réminiscences. C'est alors comme notre bibliothèque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent à nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fête de lumière gaie et d'harmonies légères:

Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines.

Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous donnerait un traducteur de génie. Et il voulait faire autre chose; et il l'aurait fait. Et ce ne sont là que ses études et exercices. Il faut les admirer et les chérir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop imiter les années d'apprentissage même d'un grand poète, sinon comme exercice aussi, et années d'apprentissage.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS

PIERRE BAYLE

I.--Bayle novateur II.--Bayle annonce le XVIIIe siècle sans en être III.--Le «Dictionnaire» lu de nos jours IV.--Conclusion

FONTENELLE

I.--Ses idées littéraires et ses oeuvres littéraires II.--Ses idées et ses ouvrages philosophiques III.--Conclusion

LE SAGE

I.--Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siècle au point de vue purement littéraire. II.--Le «réalisme» dans Le Sage III.--L'art littéraire de Le Sage IV.--Le Sage plus vulgaire V.--Conclusion

MARIVAUX

I.--Marivaux philosophe II.--Marivaux romancier III.--Marivaux dramatiste IV.--Conclusion

MONTESQUIEU

I.--Montesquieu jeune II.--Montesquieu amateur de l'antiquité III.--Son goût pour les récits de voyages IV.--Idées générales de Montesquieu V.--«L'Esprit des lois», livre de critique politique VI.--Système politique qu'on peut tirer de «l'Esprit des lois» VII.--Montesquieu moraliste politique VIII.--Conclusion

VOLTAIRE

I.--L'homme II.--«Son tour d'esprit III.--Ses idées générales IV.--Ses idées littéraires V.--Son art littéraire VI.--Son art dans les «genres secondaires» VII.--Conclusion

DIDEROT.

I.-L'homme II.--Sa philosophie III.--Ses oeuvres littéraires IV.--Diderot critique d'art V.--L'écrivain VI.--Conclusion

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

I.--Son caractère II.--Le «Discours sur l'inégalité» III.--La «Lettre sur les spectacles» IV.--«L'Emile» V.--La «Nouvelle Héloïse» VI.--Les «Confessions» VII.--Idées philosophiques et religieuses de Rousseau VIII.--Le «Contrat social» IX.--Rousseau écrivain X.--Conclusion

BUFFON

I.--Son caractère II.--Le savant III.--Le moraliste IV.--L'écrivain--Ses théories littéraires V.--Conclusion

MIRABEAU

I.--Caractère--Tour d'esprit--Etudes II.--Le système politique de Mirabeau III.--L'orateur IV.--Conclusion

ANDRÉ CHÉNIER

I.--L'Hellène II.--Le Français du XVIIIe siècle III.--Le poète philosophe IV.--Oeuvres en prose V.--L'écrivain VI.--Le versificateur VII.--Conclusion.

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES