Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, Gauguin

Part 7

Chapter 73,475 wordsPublic domain

Cependant, nous apercevons que ce grand courant d'images ne se laisse pas conduire au seul hasard. Pas de fil logique. Mais une intention toujours présente évite les divergences inutiles, ramène sans cesse cet élan multiple avant qu'il ne s'éparpille. Il y a "_la petite pression de la main pour gouverner_". Il y a l'intervention des "_Muses modératrices_".

Une pensée secrète, la même jusqu'au bout, pèse au cœur du poème. Elle l'entraîne par sa simple présence sans se dévoiler jamais complètement. Elle reste close et sourde. Mais elle persiste. Et si je ne peux pas, à la dernière ligne, l'exprimer, du moins l'ai-je comprise, _prise avec moi_.

De temps en temps seulement, comme sous une mer agitée et confuse on entrevoit le roc, l'idée sous la fluctuation des images se découvre. Elle est là, je vais la saisir. Mais déjà une nouvelle vague de visions s'élève et la submerge.

Lire une Ode de Claudel, c'est être porté par un navire certain au milieu d'une large tempête sensuelle. Cette ondulation puissante, ces giclements ... ils traduisent tout ce qu'il y a dans la joie d'ampleur et de générosité.

* * * * *

Mais dans les _Hymnes_, de la joie s'exprime surtout la jalousie. La joie est une passion exclusive. A mesure qu'elle monte, elle rend celui qu'elle possède de plus en plus solitaire. Le chrétien se voit seul en présence de Dieu:

Et il regarde face-à-face avec tranquillité, dans la force et dans la plénitude de son cœur[14].

Vous êtes ici avec moi, et je m'en vais faire à loisir pour vous seul un beau cantique, comme un pasteur sur le Carmel qui regarde un petit nuage[15].

La joie distingue comme le feu. Elle tient séparé. Dans l'_Hymne du Saint-Sacrement_, chaque strophe se termine par un vers plus court que les autres, qui semble vouloir la fermer avec avarice. Qu'aucun impie ne s'introduise dans le désert de lumière où se sent ravi le chrétien:

Jugez-moi et discernez ma cause de la race d'Edom et d'Amalech[16].

Jamais plus Vous ne direz pareil celui qui Vous aime à ceux qui ne Vous ont aimé pas[17]!

Si fervent est le transport du poète, si pleine de certitude sa fidélité, que son espérance même est comme un défi:

Et je rirai à mon dernier jour[18]!

De cette âpreté et de cette solitude de la joie, on trouve l'expression dans la forme même des Hymnes. La régularité rythmique des vers, leurs rimes, leur répartition en strophes donnent au poème l'allure d'une brûlante litanie. Le retour des mêmes sons et des mêmes mouvements imprime à la voix je ne sais quelle monotonie impitoyable. Je sens tout de suite que dans l'hymne entière ne sera récitée qu'une seule passion, que rien ne viendra l'inquiéter, qu'il ne faut m'attendre qu'à sa croissance, qu'à son ascension dévorante. C'est ainsi que le feu prend et n'augmente sa violence qu'en se nourrissant de sa riche sécheresse.

Aucune ombre. Aucun instant de fraîcheur. Nous sommes dans un champ aride et flambant. Il n'y a que du chaume par terre. Une ardeur pèse. C'est la canicule de la Vérité:

Terrible silence de midi où votre nom seul est répondu[19]!

Votre amour est comme le feu de la mort, votre zèle est plus dur que l'enfer[20].

Voici du soleil sur nous...

la face évidente et torride[21].

Et la langue de Dieu sur nous avec un cri éclatant[22]!

Il semble que les _Hymnes_ soient faites avec cette lumière cruelle de la joie. Tous les éléments en sont éblouissants de dureté. Peut-être faut-il attendre désormais de Claudel des œuvres qu'aucune souffrance ne pénétrera plus, qui se composeront de l'éclat même de sa foi. J'entrevois des drames formés par de courts rayons étincelants comme des glaives croisés, une poésie fervente et brève comme l'Eté.

1910.

[1] _Partage de Midi_, p. 152.

[2] _Magnificat_. Cinq Grandes Odes suivies d'un Processionnal pour saluer le siècle nouveau, p. 75.

[3] _Hymne de la Pentecôte_, dans l'_Occident_ de mai 1909, p. 213-214.

[4] Cf. _Les Muses_. Cinq Grandes Odes, p. 25:

...... Voici que dans tous les cantons de ton âme

Se résout le Génie, pareil aux eaux de l'hiver!

[5] _Les Muses_. Cinq grandes Odes, p. 7 et 8.

[6] C'est sans doute l'impression de cette horizontalité qui inspira à M. Francis Viélé-Griffin, à propos des _Muses_, cette phrase: "J'aime l'ivresse de cette danse verbale, qui frappe le sol ferme d'une sandale aisée et large et qui marche sur l'air et sur les flots d'un pas matériel." (_L'Ermitage_, 1905.)

[7] _Les Muses_. Cinq grandes Odes, p. 12-13.

[8] _Les Muses_. Cinq Grandes Odes, p. 12.

[9] _Ibid_. p. 12.

[10] _Magnificat_. Cinq grandes Odes, p. 67.

[11] _Les Muses_. Ibid. p. 10.

[12] Cf. _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 46:

La Muse parfois s'égare dans un chemin terrestre;

Et profitant de l'heure le soir où ils mangent la soupe dans les bourgs,

La passante aux cheveux hérissés de lauriers marche nu-pieds, chantant des vers, le long de l'eau,

Toute seule, comme un cerf farouche!

[13] _Les Muses_. Cinq Grandes Odes, p. 19.

[14] _Magnificat_. Cinq grandes Odes, p. 93.

[15] _Ibid_. p. 66.

[16] _Hymne du Saint Sacrement_, dans la _Nouvelle Revue Française_ du 1er avril 1909, p. 247.

[17] _Hymne de la Pentecôte, Occident_, p. 206.

[18] _Hymne du Saint Sacrement, Nouvelle Revue Française_, p. 254.

[19] _Hymne du Saint Sacrement, Nouvelle Revue Française_, p. 246.

[20] _Saint Paul. Trois Hymnes_ dans la _Nouvelle Revue Française_ de Décembre 1909, p. 343.

[21] _Saint Jacques. Trois Hymnes. Ibid_. p. 350.

[22] _Hymne de la Pentecôte. Occident_, p. 204.

BIBLIOGRAPHIE[1]

Morceau d'un drame, _dans la Revue Indépendante_, 1890 Tête-d'Or (sans nom d'auteur), _Librairie de l'Art Indépendant_, 1891 La Ville (sans nom d'auteur), _ Librairie de l'Art Indépendant_, 1893 L'Agamemnon d'Eschyle, traduction, _Foutchéou_, 1896 Connaissance de l'Est, _Librairie du Mercure de France_, 1900 L'Arbre (Tête-d'Or. L'Echange. Le Repos du Septième jour. La Ville. La Jeune Fille Violaine), _Librairie du Mercure de France_, 1901 Connaissances du Temps, _Foutchéou_, 1904 Les Muses, ode, _Bibliothèque de l'Occident_, 1908 Les Muses, ode, _dans Vers et Prose, Tome II,_ _Juillet_ 1905 Vers, _dans l'Ermitage_, 15 _Juillet_ 1905 Camille Claudel, statuaire _dans l Occident_, _Août_ 1905 Paroles pour de la musique, _dans l Occident_, _Octobre_ 1905 Léonainie, _poème_ inédit d'Edgar Poë (traduction), _dans l'Ermitage_, 15 _Janvier_ 1906 Partage de Midi, _Bibliothèque de l'Occident_, 1906 Connaissance de l'Est (nouvelle édition augmentée de neuf poèmes parus dans l'_Occident_), _Librairie du Mercure de France_, 1907 Art Poétique (Connaissance du Temps. Traité de la Co-naissance au monde et de soi-même. Développement de l'Eglise), _Librairie du Mercure de France_, 1907 Hymne de la Pentecôte, _dans l'Occident_, _Mai_ 1909 Hymne du St Sacrement, _dans la Nouvelle Revue Française_, _Avril_ 1909 Trois Hymnes (Saint Paul, Saint Pierre, Saint Jacques), _dans la Nouvelle Revue Française_, _Décembre_ 1909 Vers sur la mort de Charles-Louis Philippe, _dans la Nouvelle Revue Française_, _Février_ 1910 La Visitation, _dans le Catholique_, _Mars_ 1910 Magnificat, _dans la Nouvelle Revue Française_, _Mai_ 1910 Méditation pour le Samedi Soir, _dans la Phalange_, 20 _Juillet_ 1910 Les Paradoxes du Christianisme, par G. K. Chesterton (traduction), _dans la Nouvelle Revue Française_, _Août_ 1910 Dédicace, _dans l'Art Libre_, _Septembre_ 1910 Cinq Grandes Odes suivies d'un Processionnal pour saluer le siècle nouveau, _Bibliothèque de l'Occident_, 1910 L'Irréductible, _dans l'Hommage à Verlaine_, _Librairie Léon Vanier-Messein_, 1911 Théâtre. Première Série. I. Tête-d'Or (Première et seconde versions), _Librairie du Mercure de France_, 1911 L'Otage, drame, _Edition de la Nouvelle Revue Française_, 1911 Théâtre. Première Série. II. La Ville (Première et seconde versions), _Librairie du Mercure de France_, 1911 Propositions sur la justice, _dans l'Indépendance_, 15 _Mai_ 1911 Chemin de Croix, _dans Durendal_, 1er _Juin_ 1911

Sous presse:

Théâtre. Première Série. III. L'Echange. La Jeune Fille Violaine. Vers d'exil. _Librairie du Mercure de France_, L'Annonce faite à Marie, drame, _dans la Nouvelle Revue Française_.

[1] Parmi les œuvres publiées dans les Revues nous ne signalons que celles qui n'ont pas été réunies jusqu'à ce jour en volume ou qui n'ont paru que dans des éditions rares.

IV

DES MUSICIENS

_DARDANUS_ DE RAMEAU

Rameau est la récompense de notre fatigue et l'un de nos plus chers étonnements. Cette recherche fiévreuse de l'expression dramatique que nous avons entreprise avec Wagner, nous pensions qu'elle exigeait d'abord l'abandon de tous les moules musicaux, de toutes les formes prescrites; elle nous semblait impossible sans ce sacrifice préalable. En fait, notre effort a sans cesse tendu vers la plus grande liberté. L'œuvre de Debussy par exemple a été surtout de réagir contre ce qu'il y avait encore de trop rituel dans l'invention dont Wagner était devenu le prisonnier, savoir la construction thématique.--Cependant Rameau nous est rendu; et voici qu'avec émerveillement nous constatons qu'il a su tout exprimer, en se servant des formes mêmes dont le rejet nous était apparu comme notre premier devoir.

Sa spontanéité est si merveilleuse qu'elle n'éprouve aucune gêne à se voir enchaînée. Elle se lève, danse, se passionne et pleure dans le palais qu'elle s'est choisi et dans ses jeux enfermés elle s'emploie tout entière, si bien qu'elle n'a pas l'idée d'échapper à une contrainte dont elle ne saurait s'apercevoir. La beauté de cette musique commence si tôt, qu'on la ressent avant qu'il lui faille par quelque geste d'affranchissement s'affirmer; et le sourire de la captive qui danse est d'abord trop pur pour qu'on le puisse espérer plus aimable, une fois les liens tombés.--Même, il semble que Rameau ait besoin de ces formes où il s'adapte et que dans l'exactitude aisée avec laquelle il vient les combler, il y ait quelque reconnaissance. Je ne pense pas qu'elles lui soient nécessaires pour se soutenir; mais son émotion est si intime, si uniquement musicale qu'elle ne saurait comment composer d'elle-même son maintien extérieur et qu'elle accepte avec joie un visage tout fait, ainsi que les acteurs des tragédies grecques, n'accordant d'importance qu'à la substance même de leurs paroles, pour les prononcer sur la scène prenaient des masques.

Un air ou un chœur de _Dardanus_, encadré par ses ritournelles ou engagé entre deux récits de forme à peu près fixe, est aussi expressif que les plus libres mélodies dramatiques d'aujourd'hui. Seulement, au lieu de s'appliquer à traduire le poème mot à mot et à se modeler sur lui, au lieu de le saisir corps à corps et de décrire son sens avec une minutie presque syllabique, Rameau ne prend les paroles que comme un texte à développer musicalement, comme une épigraphe qu'il faut justifier; il les énonce, puis les enveloppe d'un merveilleux réseau sonore qui laisse paraître parmi ses mailles leur sens visible et prisonnier. En reprenant plusieurs fois la même phrase, il exprime tous les aspects de l'émotion qu'elle lui suggère, jusqu'à ne pouvoir plus que la reproduire en finissant dans la simplicité primitive de son apparition.--Avec une âme différente et tout ce que peut ajouter de richesse l'inquiétude de la foi, Bach écrit dans le même style ses cantates.--D'ailleurs Rameau n'ignore pas la traduction textuelle et, quand il y recourt, il sait noter les plus flexibles accents, les plus sensibles désinences. La mélodie du grand air d'Iphise est comme le battement virginal du cœur, comme la passagère lueur des yeux; elle est fine, inquiète et mouvante, aussi attentive aux ondulations des phrases que la déclamation de Debussy.

Mais le véritable prodige c'est l'orchestre, qui, ne procédant que par rigaudons, menuets et chaconnes, tient l'auditeur dans un trouble perpétuel d'attente et de délice. Partout traînent les désirs, coulent les plaintes, glissent au long du cœur les plus voluptueux désespoirs. Qu'on ne s'y trompe pas. Il ne s'agit pas seulement des "tendres amours" et des "doux soupirs" dont le texte est prodigue; nous ne respirons pas là simplement la fadeur galante du XVIIIe siècle. Mais les sentiments que porte cette musique, ont l'élan pur et direct des larmes qu'on ne peut empêcher. Je vois la Muse debout, et d'une main elle contient son grand cœur anxieux qui bouge sous sa robe; son attitude est pleine de décence; mais je n'en sais pas moins qu'elle souffre des mêmes amours que moi. Si vous en doutez, il ne faut qu'écouter l'admirable chaconne finale et surtout l'ascension sombre, haletante, épuisée, bien que toujours passionnément réservée, qui remplit le prélude du troisième acte et que _les Tablettes de la Schola_ ont pu, sans trop d'arbitraire, rapprocher de la "Solitude" de _Tristan_.

1909

_LA PASSION SELON SAINT JEAN_ DE J.-S. BACH

C'est la musique de la contrition. Elle est possédée par la pensée du péché; elle s'accuse profondément; elle prie afin d'être pardonnée. Comme la prière, dont elle emprunte les modes invariables, elle est à la fois rigide et haletante.

Bach prend les idées l'une après l'autre. A chacune il s'attache jusqu'à l'avoir exprimée complètement; il ne la quitte pas qu'il ne l'ait épuisée. Il l'insère en une forme fixe, chœur, air ou récit, dont les lignes abstraites désignent d'avance tous les trajets par lesquels, pour l'explorer entière, il la faudra sillonner. A l'intérieur de cette forme, une grande musique fiévreuse et unie se développe; elle parcourt longuement l'espace qui lui est donné, elle le crible de ses pas nombreux, elle le couvre de sa marche précipitée et régulière. Admirable piétinement! Il n'est pas d'issue par où je puisse m'échapper; je suis conduit avec violence; je ne peux qu'obéir à la main qui m'a saisi; il faut que _j'éprouve_ jusqu'au bout. Sous cette prise étroite et sévère, je me sens malmené comme par la pénitence.--Quand le texte qu'elle commente a été complètement _exprimé_, la musique longuement s'arrête; elle se rassemble toute; elle vient, avec une consciencieuse passion, se réunir sur la tonique. On discerne dans son ralentissement une satisfaction austère, comme en ceux qui n'ont agi qu'"afin que toutes choses fussent faites".

Les _chœurs_, les _airs_, et les _chorals_, forment la partie lyrique de la _Passion selon Saint-Jean_: avec dureté l'âme chrétienne fait l'application à soi des paroles de l'Evangile, tourne vers soi le grief du Sauveur. Dans les _chœurs_, l'orchestre tout de suite entreprend ses rapides et rigides montées, l'ascension sombre de ses traits uniformes, son grand mouvement indiscontinu qui se recouvre sans fatigue. Les voix ajoutent la régularité âpre de leurs échanges; jamais la phrase n'est délaissée par elles, elle s'enchaîne sans cesse avec elle-même et la reprise perpétuelle de son intégrité dessine des ondulations inflexibles. Toute cette musique est en proie aux amples pulsations de la prière, elle respire fortement, toute dressée et plaintive, elle s'agite comme un cœur bouleversé d'adoration.--Elle ne progresse pas; tout de suite elle énonce tout ce qu'elle a à dire, puis ne fait plus que le répéter. Mais la répétition même augmente peu à peu l'émotion jusqu'aux larmes: chaque retour pénètre d'une pitié nouvelle et plus forte. La prière ne compte que sur sa monotonie pour blesser l'âme à qui elle s'adresse, elle se recommence, elle se ressaisit elle-même, elle se tient de nouveau, pareille, entre ses propres mains et s'offre de nouveau, pareille, comme si elle ne découvrait pas de plus profond cri qu'elle-même.--Dans les _chorals_, la pensée est parcourue d'une musique plus lente; elle n'est plus couverte en tous sens, mais traversée avec douceur et exactitude d'un bout à l'autre. Le chant prend chaque phrase, la soulève jusqu'au faîte de son intensité contenue, puis la dépose; il s'appuie sur des silences pour que le cœur s'écoute pénétrer par la méditation.

La partie narrative est faite des _récits évangéliques_. La mélodie se déroule avec uniformité. Elle est accidentée, mais ses inflexions sont comme rituelles. Son discours est plein de mouvement, mais d'un mouvement prescrit une fois pour toutes. C'est qu'elle s'est faite servante des formidables paroles qu'il lui faut porter; par humilité elle s'est vêtue des habits les plus coutumiers; elle gravit le calvaire avec modestie. A la fin des récits seulement elle se permet parfois quelque emportement: "Alors Pilate fit prendre Jésus et le fit fouetter." L'énormité d'un tel crime possède si fort la pensée du musicien qu'il ne peut se séparer de cette parole, et, l'ayant saisie, il la traîne en une longue vocalise, l'appuie au fond de sa gorge jusqu'à l'horreur.--Parmi l'exacte monotonie de la narration, brusques, les réponses et les invectives de la foule éclatent en _chœurs_. Une parole est à dire, préparée de toute éternité, annoncée par les prophètes! Voici que la foule se rue sur elle, s'empare d'elle, la prononce enfin et, pleine de rage, s'enivre de la répéter. Puis, parce que tout est accompli, elle se tait. Cris abrupts, brutalité haletante, haine spasmodique du chœur: "Kreuzige" (crucifie-le). Et, soudain, silence imprévu, interruption subite des voix: le peuple confusément s'étonne du crime qu'il vient de commettre, reste interdit, sans comprendre quelle fatalité le pousse.

En même temps qu'elle est une œuvre universelle, la _Passion selon Saint-Jean_ délicieusement garde un goût national. Je pense aux gravures sur bois des maîtres allemands: c'est bien le même calvaire, naïf et féroce, tout en oppositions. Autour du Christ accablé, je distingue le gros rire des bourreaux et ces faces bestiales et sommaires, où la cruauté se déchaîne en grimace.

1910.

CESAR FRANCK

La grandeur de César Franck est de n'avoir jamais dit que ce qu'il avait à dire. Il ne s'est pas douté qu'on pût jouer avec la matière sonore, il a eu le respect de son utilité, il ne l'a employée que pour la faire servir à quelque dessein. Ce n'est pas qu'il se soit décidé à une telle probité; mais il l'avait naturelle, étant de ceux qui ne parlent que parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Sa récompense fut cette liberté de langage qui est la seule chose que ses disciples n'aient pas su imiter,--cette liberté qui toujours résulte d'une intention précise et de l'obligation; comme il savait à chaque instant ce qu'il voulait dire, il n'était gêné par rien.

La nécessité dont la musique de Franck est imprégnée, est la source de toutes ses vertus. D'abord de son exactitude admirable. Chaque instrument entre à sa place, appelé par tous les autres, et son apparition émeut tant elle est naturelle. Jamais d'effet par l'inattendu. Si je tressaille, ce n'est que de sentir mon attente avec perfection comblée. Le clair discours se déroule, les paroles naissent au fur et à mesure de ce qu'il faut énoncer. Non qu'elles soient prévues; chaque mesure au contraire est une surprise mais elle ne surprend qu'à force de satisfaire.

Puis, son exactitude donne à cette musique sa continuité si particulière. Elle est si serrée, elle s'agence si scrupuleusement qu'aucune interruption ne s'y saurait insinuer; rien ne manque, aucun passage dont le vague puisse être l'occasion d'une divergence; l'intention est sans cesse présente en chaque détail et lui interdit de distraire. Le développement n'emprunte rien à l'extérieur; il procède par éclosions successives; la mélodie se déploie en plusieurs moments, imitant la fragile et progressive détente d'une pousse; elle ne progresse qu'en se précisant elle-même par ses répétitions, qu'en se dégageant peu à peu elle-même de son propre repliement. A mesure qu'elle se fortifie, l'harmonie émane d'elle et l'environne; il n'y a enrichissement que par multiplication intérieure, et c'est par l'approfondissement du passé, que surgissent les découvertes nouvelles. La modulation chez Franck est elle-même une forme de la continuité; elle n'a jamais le souci de créer un contraste; mais elle s'emploie à marquer d'exactitude les passages; elle est toujours comme une main qui s'ouvre lentement, comme l'insensible introduction à plus de lumière, comme la filtration irrésistible d'une même clarté qui gagne plus d'espace.

Une âme se chante avec fidélité. Tout vient d'elle. Elle s'épanouit dans la solitude; elle se développe, s'accroît, se donne avec une candide prodigalité. Mais elle est seule; on sent qu'elle n'a rien eu à vaincre et que dès sa naissance elle fut céleste. Aucun débat. La sensualité ne glisse nulle part ses tentations; c'est d'être si _pure_ que la musique de Franck est si _juste_. On ne peut s'empêcher de sourire à l'admirable _Psyché_. Franck dévêt Eros et Psyché de leurs corps; à la charnelle poésie du mythe antique il substitue l'histoire de l'Ame et de l'Amour; entendons: de l'Amour divin. Le duo, si plein d'enlacements et de courbes flammes, qui s'élève soudain de l'orchestre, brûle d'un pathétique uniquement spirituel: ce sont les noces de l'âme sainte avec Dieu. Et l'exaltation progressive de cette âme, son transport croissant, le tremblement de plus en plus passionné de sa dédicace, atteignent une intensité si poignante qu'on ose à peine préférer secrètement d'autres musiques plus humaines et moins sûres, qui chancellent plus souvent, hésitent à plus d'obstacles et ne maintiennent leur continuité qu'en absorbant en elles les voix de l'entour, qu'en confondant sans cesse avec leur cœur les interjections de ce monde périssable où elles cheminent.

1910.

_TRISTAN ET ISOLDE_ DE WAGNER

Monstrueux chef-d'œuvre! J'y entre comme dans la nuit noire et bleue. Les formes autour de moi deviennent fantastiques; je ne les reconnais plus. Elles ressemblent à des arbres plongés dans le courant des ténèbres. Cependant je n'ai d'autre ressource que d'attendre le jour.

Il n'y a pas d'œuvre qui soit plus dépourvue d'espoir que _Tristan_; car elle n'exprime que le désir, qui est le contraire de l'espoir. A chaque mesure et dès la première, le désir. C'est lui qui se traduit d'abord par cette sorte de continuité basse, par cette tenue de la mélodie, pareille à la longueur des sens. Il est courbé, mais il dure sans pause ni pitié: de là la sifflante persistance de la phrase musicale; elle semble portée par je ne sais quel souffle aride et inapaisable. Elle est faite de flammes soumises, mais qui gardent la violence attachée du feu. Le thème du _Regard_, avec sa souplesse qui ne lâche pas, est interminable comme la demande du désir chargée d'une accusation infinie. Il monte, élastique et suivi, il est l'humble et exigeante prière du corps, il file sans fatigue son imploration séduisante.