Part 6
Il remporte ma mort! Parce qu'il décrit ma servitude dans ses mains[33]!
Qui refusera le bienfait de la Rédemption? Qui osera repousser le présent divin qui nous est fait? Qui préférera sa mort à la joie de vivre en Christ?
"Par notre union au Christ, son chef, dans l'unité visible de l'Eglise, le corps des fidèles est restitué à Dieu[34]".
[1] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 5.
[2] _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 16.
[3] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 6.
[4] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 282.
[5] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 162.
[6] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 7.
[7] _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 12.
[8] _Ibid_. p. 25.
[9] _Ibid_. p. 157.
[10] _Tête d'Or_, L'Arbre, p. 138.
[11] _Ibid_. p. 10.
[12] _Tête d'Or_. L'Arbre, p. 128.
[13] _Ibid_. p. 128 et 134.
[14] _Ibid_. p. 164.
[15] _La Ville_. L'Arbre, p. 350.
[16] _Ibid_. p. 386.
[17] _La Ville_. L'Arbre, p. 388.
[18] _Ibid_. p. 352.
[19] _Ibid_. p. 422.
[20] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 289.
[21] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 294 et 301.
[22] _Ibid_. p. 286.
[23] _Ibid_. p. 284.
[24] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 8.
[25] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 318.
[26] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 8.
[27] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 315.
[28] _Ibid_. p. 305.
[29] _La Ville_. L'Arbre, p. 419.
[30] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 318.
[31] _Ibid_. p. 329.
[32] _La Ville_. L'Arbre, p. 420.
[33] Théâtre (Première Série). II. _La Ville_ (première version) p. 170.
[34] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 11.
LA PRÉSENCE DE DIEU
Nous voici de nouveau jetés entre les bras du Père, dans le sein de "Celui qui est toute vie[1]". Retour ineffable; tout nous est pardonné; le geste qui nous accueille a oublié toutes nos iniquités. Et maintenant "le Christ est avec nous[2]"; par notre adhésion à l'Eglise nous faisons corps avec le Christ, nous "communiquons au Christ[3]".--Parce que nous n'avons pas repoussé sa grâce, parce que nous avons entendu son appel, parce que nous avons senti qu'il ne cessait pas de nous solliciter
Tel que la flamme qui, volant sur le bois sec, le flaire en frémissant[4],
nous voilà réintégrés dans la communion et régénérés. La joie nous est donnée de posséder Dieu, de goûter à sa substance, de l'éprouver vivant en nous-mêmes.
D'un geste de folie admirable Violaine brise ses attaches terrestres; elle devine que, pour trouver Dieu, il faut se dépouiller de tout et se donner une soif digne de lui. Chassée de chez elle, aveuglée par sa sœur,
Toute sanglotante et chevelue, pauvre brebis de femme attrapée aux ronces par sa laine[5],
elle erre plongée dans sa cécité. Peu à peu ses yeux découvrent une lumière plus profonde, elle se sent envahir d'une connaissance nouvelle, qui est comme une effusion secrète. Elle "a crié"
... vers Dieu comme s'il était bien loin[6].
et ce qu'elle reçoit c'est:
Plus qu'une réponse, le tirement de toute ma substance,
Comme le secret enfermé au cœur des planètes, le rapport propre
De mon être à un être plus grand[7].
Elle découvre qu'il y a en elle quelqu'un qui n'est pas elle, elle se sent:
... comme lourde et enivrée de sa présence[8],
elle éprouve en son cœur une éclosion silencieuse, délicieuse et terrible. C'est que la présence de Dieu, quand plus rien en nous ne l'offusque, devient active et efficace. Dieu surprend ce que nous avons de plus secret:
Voici que tout éperdus, dans une révolte comme celle de la conception,
Nous sentons que nous ne pouvons plus défendre ceci en nous
Qui est comme le noyau germinal, le grain intime, la semence de notre propre nom[9].
Et cette essence cachée, Dieu la développe, la déploie, l'épanouit en fruits. Sous son aspiration l'arbre humain:
... invente dans son cœur ses fruits dans l'expansion de ses branches[9].
Dans une joie merveilleuse il grandit sur la terre, qu'il bénit de son ombre, il élargit son branchage bienfaisant, il ouvre ses fleurs vers le Ciel. Et quand la mort descend sur lui avec la fin du jour,
Au lieu de fleurs, il n'y a plus que des fruits et la terre en est jonchée[10].
Sous le rayon ineffable de Dieu, les âmes, comme celle de Violaine dépouillées, mûrissent et fructifient et c'est dans un perpétuel transport qu'elles vivent et meurent. Car: "la joie éternelle n'est pas loin de nous". Ce n'est pas un rêve ou un appétit morbide, c'est un besoin organique et légitime de notre nature, le plus essentiel: "Le Royaume des Cieux est en nous[11]".
Comme il est présent en nos cœurs, Dieu doit être présent au cœur de nos cités. Seules vivent et prospèrent les sociétés qui le possèdent; car seules sa vision, son ostension peuvent organiser l'union entre les hommes:
Chaque homme, pour vivre toute son âme, appelle de multiples accords[12]....
Ce n'est pas seulement la compagnie de la femme qui lui est nécessaire; il ne trouve pas en elle seule satisfaction; son besoin est plus vaste, son indigence plus exigeante. Il faut
Qu'à chaque homme _soient_ donnés tous les hommes[13],
que des correspondances relient chacun à toute l'humanité:
Je pense qu'il n'est point d'être si vil et si infime
Qu'il ne soit nécessaire à notre unanimité[14].
La Ville sera donc constituée en vérité et en solidité si elle ménage entre tous les hommes "une harmonie invincible[15]", si elle fonde entre les besoins de chacun et sa fonction un équilibre sûr, si elle remplace "l'échange" par "la communion[16]". Dans cette communion ce n'est plus un salaire qu'en retour de son travail attendra l'ouvrier, mais la satisfaction par les autres de ses besoins, la réponse de ses frères à ses désirs, le complément librement concédé de son indigence.
Mais, pour obtenir ce merveilleux accord, il n'est pas besoin d'une _ré-forme_, d'une modification de la forme sociale. La société n'est pas un engin à imaginer, une organisation à combiner: elle est un fait, elle existe. Elle est complète "avec tous ses organes[17]"; tous ses membres, même ceux qui contemplent et qui sont "ouverts sur l'esprit", ont leur rôle fixé et constituent un corps unique. Il ne faut que donner à ce corps une tête, que proposer à sa fonction la fin véritable: Dieu. Il suffit de rendre Dieu présent, de l'offrir sans cesse à tous les regards pour qu'ils trouvent en lui leur convergence. Car
... La vérité incompréhensible
Est comme le soleil dans la vision de qui toute chose
Dans l'ivresse de la joie et dans l'exultation du témoignage
Invente sa forme et sa vie[18].
Afin de fixer cette présence et de retenir Dieu parmi eux, les hommes construisent l'église. Au début ce n'est que le carrefour vêtu d'un toit; le lieu où les hommes se rencontrent et s'assemblent, s'abrite d'une couverture; l'église n'est que la basilique, asile du commerce et de la transaction. Mais Dieu vient substituer à l'échange la communion; il s'établit dans l'église; sa présence en gonfle et distend les parois; le plafond se mue en voûte, un effort soulève la pierre. La croix est "plantée dans le fond de l'édifice, selon ce geste des deux bras écartés qui montre, qui déploie, qui appelle et qui arrête; qui arrête, ne permettant pas d'aller plus loin[19]". La foule reflue, s'élargit; à son admission s'oppose et se propose la présence divine. L'église s'élance d'un second et vertigineux élan, déchirant l'épaisseur de ses murs, éployant ses ogives comme des ailes, produisant vers le ciel la prière de ses flèches. Elle devient l'âme de la ville, le centre et le noyau de la communauté et son geste vers Dieu. En elle se viennent confondre toutes les aspirations en une aspiration unique, en un seul amour, en une seule oraison: "Ainsi l'on ne voit jamais dans nos vieilles villes la Cathédrale se dégager nettement des maisons où elle est comme prise... L'église _levait_ de la ville et la ville naissait de l'église, étroitement adhérente aux flancs et comme sous les bras de l'Eve de pierre[20]". Elle était le signe de la communion en Dieu et de l'unité vivante de la cité.
Mais avec les siècles le doute est venu. Pour que nous n'oubliions pas Dieu, il faut que sa présence nous soit rendue par l'église plus évidente encore; il faut qu'à chaque instant du jour notre regard puisse le rencontrer:
Pour nous, moins forts que nos pères, nous avons besoin d'une assistance plus continue,
Et nous disons au Seigneur de rester avec nous,
Parce que le soir approche[21].
C'est pourquoi Pierre de Craon a bâti son église qui est triple; à l'Eglise du Matin il a soudé l'Eglise du Soir et l'Eglise de la Nuit. En chacune de partout on aperçoit "le flamboyant Autel[22]", "le Buisson ardent[22]", "le Centre sacré dans les flammes[23]" et, comme chacune s'appareille et s'accommode à un état de notre âme, ainsi toutes convergent vers la vision unique, vers l'ineffable incendie. A l'extérieur l'édifice s'exhausse confusément vers le ciel et, simulant le soulèvement de la ville tout entière vers Dieu,
Culmine en un faîte essentiel[24].
Tel est le piège ménagé par les hommes pour établir, consolider et retenir parmi eux Celui dont ils ne peuvent sans périr détourner les yeux.
Que sont cependant les bienfaits de la présence divine ici-bas au prix de la possession qui nous est réservée après la mort! Alors nous verrons Dieu face à face. Une fois le corps dépouillé et disparu ce mur qu'est la chair entre nous et Lui, nous "voici nus dans le Regard sévère[25]". Si sur terre nous avons vécu avec Lui en vivant dans l'église, Dieu va nous être livré pour que nous nous en emparions, pour qu'il soit notre bien et notre inépuisable délice. Cependant notre possession ne sera pas une confusion, un évanouissement en Lui. L'âme reste distincte: car, si elle ne diffère point de Dieu par sa substance, si elle est son image adéquate, si elle est simple comme il est simple, elle a du moins une fin spéciale, elle a été créée dans une intention particulière, elle est appelée à rendre un témoignage qu'elle seule peut rendre. C'est ce secret de son individualité qu'elle apprend par la révélation de "ce "nom nouveau" dont parlent les Saints Livres[26]". Elle possède, quand elle le sait, "le rythme essentiel de ce mouvement[27]" qui la constitue et par là même elle connaît le mode particulier de son union à Dieu. Elle transforme selon l'_idée_ qui lui est spéciale, la substance qu'elle puise en Lui. Elle aspire Dieu et elle expire une image marquée de son propre sceau. C'est la véritable _action de grâces_, semblable à la fonction respiratoire: "O continuation de notre cœur! ô parole incommunicable! ô acte dans le Ciel futur!... Quelle prise, d'un empire ou d'un corps de femme entre des bras impitoyables, comparable à ce saisissement de Dieu par notre âme, comme la chaux saisit le sable, et quelle mort (la mort, notre très précieux patrimoine), nous permet enfin un aussi parfait holocauste, une aussi généreuse restitution, un don si filial et si tendre[28]"?
Ainsi qu'elle nous permet d'appréhender Dieu, la destruction du corps nous met en communion avec toutes les autres âmes. Car "il y a une étendue spirituelle où les "distances" sont réglées non plus par l'éloignement tactile, mais par les relations harmoniques[29]". Même, l'âme séparée continue à connaître les âmes non-séparées et les choses matérielles. Elle n'est pas immobile; elle est toujours un rythme, le battement d'un cœur,, elle ne cesse pas de naître ni par suite de connaître: "Elle fait partie d'un ensemble et d'un équilibre dont elle ressent en elle-même toutes les variations[30]". L'âme en Dieu embrasse toute la Création, et elle ne s'en détache pas, elle ne s'interrompt pas d'agir sur elle; elle poursuit dans l'éternité l'accomplissement du rôle qui lui a été confié sur terre; mais sa vie, débarrassée des entraves charnelles, au lieu d'être heurtée et incohérente devient "un vers (vers, direction) de la justesse la plus exquise[31]". "Notre occupation pour l'éternité sera l'accomplissement de notre part dans la perpétration de l'Office, le maintien de notre équilibre toujours nouveau dans un immense tact amoureux de tous nos frères, l'élévation de notre voix dans l'inénarrable gémissement de l'Amour[32]"!
[1] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 163.
[2] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 13.
[3] _Ibid_. § 12.
[4] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 287. Il y a un peu plus haut:
Comme Dieu a aimé ses créatures au commencement, il les aime jusqu'à la fin.
Il ne retire point l'être qu'il leur a communiqué et ses volontés sont sans repentir.
[5] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 487.
[6] _Ibid_. p. 487.
[7] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 488.
[8] _Ibid_. p. 487.
[9] _Ibid_. p. 491.
[10] _La Jeune Fille Violaine_, L'Arbre, p. 491.
[11] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 14.
[12] _La Ville_. L'Arbre, p. 391.
[13] _La Ville_. L'Arbre, p. 392.
[14] _Ibid_. p. 391.
[15] _Ibid_. p. 391.
[16] _Ibid_. p. 392.
[17] _Ibid_. p. 424.
[18] _La Ville_. L'Arbre, p. 422-423.
[19] _Développement de l'Eglise_. Art Poétique, p. 187.
[20] _Développement de l'Eglise_. Art Poétique, p. 182.
[21] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 524.
[22] _Ibid_. p. 527.
[23] _Ibid_. p. 525.
[24] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 528.
[25] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 162-163.
[26] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 165.
[27] _Ibid_. p. 166.
[28] _Ibid_. p. 167-168.
[29] _Ibid_. p. 171.
[30] _Traité de la Co-naissance_, Art poétique, p. 174.
[31] _Ibid_. p. 175.
[32] _Ibid_. p. 178.
IV
PRIÈRE
Et maintenant il faut recourir au silence, il faut tout oublier de cette analyse simplement destinée à faciliter la lecture. Voici que dans le secret l'œuvre de Claudel se reforme, se rassemble, se condense et nous apparaît soudain dans sa terrible beauté. Malheureux celui que le premier choc n'effraiera point! Car il n'aura pas compris.--Claudel est redoutable et cruel; il se jette sur nous avec la même impétuosité que son Dieu, il réclame tout de nous, il veut nous enflammer tout entiers, il n'est pas une parcelle de nous qu'il renonce à accaparer: "Il est plus dur que l'enfer." Qu'on ne pense pas pouvoir lui consacrer une froide admiration! Ce n'est pas l'assentiment de notre goût qu'il désire; mais il exige notre âme, afin de l'offrir à Dieu; il veut forcer notre consentement intime; il veut nous arracher, malgré nous, à l'abjection du doute et du dilettantisme. Comme réponse à nos résistances, il assène sans cesse sa formidable vérité. Il est un missionnaire et un apôtre.
Ceux qui voudront lui échapper sauront le prix qu'il en coûte. Sa façon de rendre compte du monde est si serrée, son explication s'offre à nous avec une telle force (car quelle doctrine philosophique s'imposerait comme elle à tout notre être et saurait comme elle le pénétrer?), elle est si despotiquement convaincante, que la repousser c'est embrasser le néant. Refuser le christianisme de Claudel, c'est se condamner à n'avoir plus de recours qu'en le néant. A l'ineffable révélation ne s'oppose de valable que le "_Rien n'est_" de Besme. C'est ce cri seul que Claudel n'a pu réduire; ce cri seul du désespoir sans fond est le bien et la possession de qui a pu s'arracher à Claudel.
Mais ceux en qui sa persuasion s'est insinuée, ont un plus doux privilège. Ils peuvent maintenant, dans le transport de la foi, prier cette prière:
O mon Dieu, je suis devant vous passionné, hagard, misérable, avec ma force et avec ma faiblesse, avec mon courage et avec ma lâcheté, avec mon ambition et avec mon abjection. Je suis devant vous avec ma pourriture. Chaque jour je mène à bout ma besogne, chaque jour je m'acquitte minutieusement de ma fonction terrestre. Ce n'est aucune satisfaction que je cherche: nulle part je n'asseois ma jouissance. Mais je me suis rendu sensible à l'appel secret que vous m'adressez au delà du bonheur: une faible question a filtré jusqu'à moi. Je comprends comment il faut y répondre. Lourdement, péniblement, je soulève vers vous le poids que je suis: hors de mes ténèbres, hors de la matière qui m'enserre et dont je suis fait, je tends vers votre présence mes deux bras à tâtons.--Déjà je sens votre feu m'emprendre, déjà vous saisissez ce que j'ai en moi d'unique et d'essentiel, de plus profond, de plus caché, mon noyau intérieur. Je me révolte et je ne me défends plus; dans un sursaut, dans un abandon délicieux, je vous livre mon cœur; je suis comme la bien-aimée qui abandonne ses mains; vous êtes en moi, je suis en vous: communion indémêlée, fusion de l'être en l'Etre. A votre attraction rien de moi n'est plus soustrait. Vous faites jaillir de moi mes actes comme de l'arbre les fruits. Je grandis, je mûris, j'adore. Sous votre rayon ma vie se développe et s'épanouit. Et voici que ce bonheur, à quoi j'avais renoncé, je le sens qui soudain sourd, monte et m'envahit, non plus fragmentaire et fugitif et comme un sourire dans les larmes, mais fort, continu, inépuisable comme une source vive:
Certes j'ai toujours pensé que c'était une bonne chose que la joie.
Mais maintenant j'ai tout!
Je possède tout sous mes mains! et je suis comme quelqu'un qui, voyant un arbre chargé de fruits,
Etant monté sur l'échelle, il sent plier sous son corps le profond branchage.
Il faut que je parle sous l'arbre, comme la flûte qui n'est ni basse, ni aiguë! Comme l'eau
Me soulève! L'action de grâces descelle la pierre de mon cœur!
Que je vive ainsi! que je grandisse ainsi, mélangé à mon Dieu, comme la vigne et l'olivier[1]!
1906-1907.
[1] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 534.
LES ŒUVRES LYRIQUES DE CLAUDEL
L'amour dévore la crainte, la gloire absorbe la mort! (_Hymne de la Pentecôte_.)
_La Jeune Fille Violaine_ s'achevait dans la joie. A la fin de _Partage de Midi_, c'était avec un débordant espoir qu'Ysé et Mesa entraient dans la mort. Mais cette joie,
par quelles routes longues et pénibles[1],
par combien de souffrances il avait fallu l'atteindre! Elle n'apparaissait dans les drames que par moments. Elle surgissait avec la violence d'un cri qui, de temps en temps, délivre le cœur oppressé. Comme si les personnages entrevoyaient soudain à travers leurs maux présents le lourd déploiement de l'au-delà, ils levaient
... les mains dans la transe et le transport de l'espérance sauvage et sourde[2]!
Maintenant toute plainte s'est tue. De même que chaque poème monte peu à peu vers l'éclat de la joie, de même, à travers l'œuvre entier de Claudel, la joie, comme une parole de plus en plus distincte et solitaire, s'est élevée. Et voici que dans les œuvres lyriques, elle chante pure, debout ainsi qu'un grand ange blanc:
Tout s'est tu, mais l'esprit qui contient toute chose ne se contient pas en moi.
L'esprit qui tient toute chose ensemble a la science de la voix,
Son cri intarissable en moi comme une eau qui fuse et qui déferle!
Il n'est à ce discours parole ou son, pause ou sens,
Rien qu'un cri, la modulation de la Joie, la Joie même qui s'élève et qui descend,
O Dieu, j'entends mon âme folle en moi qui pleure et qui chante[3].
Les poèmes lyriques de Claudel ne forment qu'une immense action de grâces. Pourtant, parce que leurs voix, jointes en un chant unique, laissent distinguer dans le concert leur qualité respective, il nous faudra séparer les Odes et les Hymnes. Mais les réflexions différentes qu'elles nous inspireront, ne cesseront pas d'être générales et, pour mieux convenir aux unes, ne perdront pas, appliquées aux autres, toute propriété.
* * * * *
Dans les _Odes_ la phrase ne se déroule pas régulière, uniforme. En son début, la fin n'est pas, impliquée. Au lieu de se développer suivant une courbe calculée, elle se compose du tumulte même des images. Sa richesse fait son désordre. Tant de spectacles et d'idées se pressent dans l'esprit du poète qu'ils n'attendent pas de laisser la période se former exactement. Une impatience les pousse et les force à se produire tous ensemble avant de s'être rendus compatibles. Ils se font accepter avec toute leur tressaillante différence. La phrase se précipite comme un courant gorgé, comme une rivière qui charrie[4].
Chaque image se présente avec la forme de proposition qu'elle appelait; elle refuse de se soumettre à la construction générale. Il faut qu'elle trouve place, entière et vivante.
Voici soudain, quand le poète nouveau comblé de l'explosion intelligible,
La clameur noire de toute la vie nouée par le nombril dans la commotion de la base,
S'ouvre, l'accès
Faisant sauter la clôture, le souffle de lui-même
Violentant les mâchoires coupantes,
Le frémissant Novénaire avec un cri[5]!
Souvent, alors qu'une pensée déjà commence à s'exprimer, une image si forte apparaît qu'elle interrompt la phrase, s'épand au centre et parfois laisse inachevé le développement qu'elle a suspendu.
Aucune continuité préconçue ne vient ordonner la naissance des propositions, ni agencer leurs contacts. Elles surgissent selon la force sensuelle des visions qu'elles traduisent. Chacune s'ajoute tout entière à la précédente et ne se déforme en aucun point pour préparer sa liaison, pour se joindre à celles entre lesquelles elle est comprise. Aussi a-t-on le sentiment que les images sont planes et horizontales, qu'elles ne se disposent jamais suivant une déclivité et qu'elles s'élèvent les unes au-dessus des autres, comme les marches étales d'un escalier rustique[6].
Le poème dans son ensemble se développe sur le modèle d'une phrase. La composition imite la syntaxe:
O mon âme impatiente, pareille à l'aigle sans art! comment ferions-nous pour ajuster aucun vers? à l'aigle qui ne sait pas faire son nid même?
Que mon vers ne soit rien d'esclave! mais tel que l'aigle marin qui s'est jeté sur un grand poisson,
Et l'on ne voit rien qu'un éclatant tourbillon d'ailes et l'éclaboussement de l'écume!
Mais vous ne m'abandonnerez point, ô Muses modératrices[7].
Le poète ne "concerte aucun plan[8]". Il compose par tableaux qui naissent les uns des autres:
Et comme quand en automne on marche dans des flaques de petits oiseaux,
Les ombres et les images par tourbillons s'élèvent sous ton pas suscitateur[9]!
Nous avançons dans le poème en passant d'un spectacle à un autre. Que le nom de la Vierge Marie soit prononcé: aussitôt voici la Visitation[10]. Ou, s'il est parlé d'Homère, le poète ne peut s'empêcher d'apercevoir l'Odyssée comme un large drame splendide encore ouvert au fond des temps[11]. Et l'_Enéide_, et la _Divine Comédie_ passent ainsi que de hauts vaisseaux entrevus... Le poème est conduit par l'imagination. C'est elle qui marche, dans l'égarement et le transport, partagée entre toutes les splendeurs qu'elle découvre.[12] Et ce sont ses sursauts qui font l'enchaînement de l'Ode.
Aussi ne faut-il pas chercher d'abord la direction intellectuelle du poème, mais trouver le point précis d'où l'on puisse contempler sans déplacement toutes les visions offertes. Il y a une certaine attitude de l'imagination qui rend liés tous les spectacles comme ils le furent dans l'esprit du poète. Il n'est besoin que d'un peu d'abandon pour s'y sentir soudain placé:
O grammairien dans mes vers! Ne cherche point le chemin, cherche le centre! mesure, comprends l'espace compris entre ces feux solitaires!
Que je ne sache point ce que je dis! que je sois une note en travail! que je sois anéanti dans mon mouvement! (rien que la petite pression de la main pour gouverner.)
Que je maintienne mon poids comme une lourde étoile à travers l'hymne fourmillante[13]!