Part 5
Jacques, amèrement trompé par Mara, détourné par elle de Violaine, comprend cependant qu'il a fait son devoir en vivant sa vie auprès de cette femme; ce qui importe ce n'est pas le bonheur de son amour, mais l'accomplissement exact de son rôle, sa signification, sa voix dans le chant total et l'universelle harmonie; si cette voix doit être douloureuse, elle n'en est pas moins nécessaire:
... Mais moi,
La tâche à faire, je l'ai encore devant moi, le devoir à épuiser, la rançon avec tous les termes à solder.
Ainsi faisant vie de tout comme un arbre qui pousse, ce n'est nulle part aucune douceur que je chercherai,
Mais l'utilité essentielle, car dans l'action est la vie et la jouissance est une pourriture[40].
Enfin Anne Vercors, en conduisant fortement; sa vie par la voie assignée, en quittant sans hésitation sa famille et ses biens, quand il sent que son devoir l'appelle en Amérique, découvre que le bonheur n'est pas un bien extérieur, qu'il faille capter, mais qu'il se retrouve dans l'accomplissement strict de la tâche prescrite, dans la collaboration librement acceptée à l'œuvre universelle. Ce n'est pas le bien-être qu'il faut espérer, c'est la satisfaction dans la lassitude, c'est l'abandon de tout l'être épuisé au repos, c'est le calme de la journée finie, c'est la paix:
La paix, pour qui la connaît, la joie
Et la douleur y entrent pour des parts égales[41].
Elle est dispensée, au moment suprême, à ceux qui furent des acteurs fidèles et scrupuleux du drame. Elle est refusée à ceux qui voulurent se dérober à leur mission, se dépouiller de leur personnage.
C'est qu'aucun geste n'est indifférent; chacun a sa valeur dans l'ensemble et pèse sur tout le reste.--Le Monde ne se développe pas par un enchaînement simplement mécanique; il n'est pas une machine fonctionnant avec une nécessité indifférente; les philosophes suppriment toute intention dans les choses; sous prétexte de science, ils excluent toute fin extérieure à la Nature: Aussi devant eux: "Voici l'automate éternel dansant indéfiniment[42]"!--Mais ils se trompent. Le monde a besoin que tous les êtres qui le composent coopèrent librement à son développement et travaillent sans cesse à le constituer. Car il est quelque chose qui _se fait_ dans une intention, qui a une fin extérieure. Cette fin, qui est aussi son origine, c'est Dieu.
[1] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 9.
[2] _Ibid_. p. 20.
[3] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 16.
[4] _Ibid_. p. 20.
[5] _Ibid_. p. 17.
[6] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre.
[7] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 27.
[8] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 28.
[9] _Ibid_. p. 39.
[10] _Ibid_. p. 44.
[11] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 45.
[12] _Ibid_. p. 48-49.
[13] _Traité de la Co-naissance au monde et de soi-même_. Art Poétique, p. 53.
[14] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 62.
[15] _Ibid_. p. 68.
[16] _Ibid_. p. 66.
[17] _Ibid_. p. 66.
[18] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 70.
[19] _Ibid_. p. 83.
[20] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 108.
[21] Ce serait ici le lieu de décrire la connaissance sensible, qui est le privilège de l'animal, et qui consiste proprement dans le fait d'endurer le contact des objets circumvoisins, dans l'_information_ de l'être par le dehors. La connaissance intelligible, réservée à l'homme seul, est la perception de la _constance_, la découverte de ce qu'il y a de _semblable_ dans les choses, l'appréhension du général.--Voir la 2e et la 3e parties du _Traité de la Co-naissance_.
[22] _Traité de la Co-naissance_. Art. Poétique, p. 143.
[23] _Ibid_. p. 111-112.
[24] _Ibid_. p. 109.
[25] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 137-138.
[26] _Ibid_. p. 138.
[27] "L'intelligence est ce qui consomme les choses, ce qui les réduit à l'esprit, c'est-à-dire à ce mouvement dont elles le décèlent en fuyant..." _Ibid_. p. 141.
[28] _Ibid_. p. 142.
[29] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 148.
[30] _Les Muses_. Bibliothèque de l'_Occident_, p. 19.
[31] _L'Echange_. L'Arbre, p. 215.
[32] _Ibid_. p. 179.
[33] _L'Echange_. L'Arbre, p. 208.
[34] _Ibid_. p. 220.
[35] _Ibid_. p. 231.
[36] _Ibid_. p. 227.
[37] _Tête-d'Or_. L'Arbre, p. 33.
[38] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 530.
[39] _Ibid_. p. 496.
[40] _La Jeune Fille Violaine_. L'Arbre, p. 532.
[41] _Ibid_. p. 530.
[42] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 25.
DIEU
Le Monde décèle Dieu. Le Monde n'est que mouvement; l'essence de toute chose et de tout être est mouvement; ce que nous appelons matière n'est point la cause ou le lieu du mouvement, mais simplement les "divers arrangements[1]", les formes que produit le mouvement. L'homme même est une vibration, son esprit un mouvement. Or: "le mouvement d'un corps est son abandon du lieu premièrement occupé. Il est donc, nous l'avons dit, de soi et avant tout, un échappement, un recul, une fuite, un éloignement imposé par une force extérieure plus grande. Il est l'effet d'une intolérance, l'impossibilité de rester à la même place, d'être là, de subsister... L'origine du mouvement est dans ce frémissement qui saisit la matière au contact d'une réalité différente: l'Esprit. Il est la dilatation d'une poignée d'astres dans l'espace; et la source du temps, la peur de Dieu, la répulsion essentielle, enregistrée par l'engin des mondes[2]". "Tout mouvement ... est _d_'un point et non pas _vers_ un point[3]". Ce fait que le monde se meut en toutes ses parties et passe, implique qu'il y a quelque chose qui ne passe point: "Toute chose créée ... désigne son origine en s'en écartant[4]". De même que nous reconnaissons la présence d'un lièvre au tremblement de la haie où il se cache, de même nous devinons Dieu au branle de l'Univers, le Créateur à "l'agitation sacrée de la créature[5]". En un certain sens le Monde est ce qui n'est pas: "Tout _périt_. L'univers n'est qu'une manière totale de ne pas être ce qui est[6]".--Dieu, s'il est, épuise toute l'existence. Pour exister aussi d'une certaine façon, il faut s'exclure de lui, se séparer de lui, le fuir, s'occuper à ne pas être ce qu'il est. Or en effet tout fuit d'un point qu'on ne voit pas, tout s'écoule, tout travaille à _périr_, à ne pas être. Donc Dieu est. C'est ainsi que l'instabilité du Monde prouve Dieu. Elle est inexplicable sans Lui. Le _sens_ des choses ne se comprend que par Lui.
Mais ce _sens_ ne peut être représenté par la ligne droite; le mouvement ne va pas indéfiniment dans la même direction: "Tout mouvement est limité par une fin, qui est la production, la naissance d'un être, quelque chose qui soit capable de _finir_[7]". Ainsi s'organise, comme nous l'avons vu, la combinaison des formes, dont la totalité constitue la Nature. La _Nature_ est ce qui "est occupé à naître[8]", c'est-à-dire à être ce qui n'est pas, à ne pas être ce qui est, à ne pas être Dieu. Chacun de ces efforts individuels, de ces mouvements particuliers, qui sont l'essence des choses, tend vers une _fin_, qui est son complément, ce qui lui manque pour être total. Et l'ensemble a aussi sa _fin_, qui est l'Unité. L'univers ("version à l'unité")[8] a pour _fin_ l'Un, c'est-à-dire Dieu, en qui il doit finalement se résoudre. De même qu'il sort de Dieu, il y retourne; il a en lui son principe et en lui sa consommation; son origine et sa fin sont Dieu. Dieu l'a créé pour qu'il "représente au-devant de ce qui est ce qui n'est pas[9]". Il ne faut donc pas qu'il oublie sa "précarité" et pense pouvoir se suffire. Il n'existe pas pour lui-même, mais seulement pour ne plus exister, pour "se décomposer dans l'accord explicatif et total, "pour" consommer la parole d'adoration à l'oreille de _Sigè_ l'Abîme[10]".
Seul l'esprit de l'homme ne passe point, il est la seule chose qui, hors de Dieu, _subsiste_. C'est qu'il a été créé pour une mission spéciale. Tandis que l'animal est "construit comme un joujou pour tel saut déterminé[11]", "l'homme connaît le permanent, c'est-à-dire qu'en toutes choses il reconnaît le fait de la variation par rapport à un point fixe, comme en chinois l'idée d'éternité est exprimée par le caractère "eau" avec un point au-dessus[12]". Il saisit le rapport constant entre la fuite du monde et l'immobilité de Dieu. Il réduit les choses à l'éternité en les _comprenant_ et en les nommant. Il les arrache au temps, il crée dans son esprit leur image indestructible et il les fixe dans un mot "inexterminable[13]".--Comme nous le savons, le rôle de l'homme est de se faire l'image commune des éléments innombrables de l'univers, de les comprendre. Nous voyons maintenant que c'est pour les offrir sous cette forme impérissable à Dieu. L'homme est chargé de _représenter_ sans cesse au Créateur la Création: "Tout _passe_, et, rien n'étant présent, tout doit être représenté[14]". A l'homme un esprit a été donné, simple, incorruptible pour connaître toutes choses, pour les ordonner autour de lui comme autour de leur principe, pour leur prêter un _sens_ en leur fournissant un point de convergence, et pour les dédier ensuite, ainsi éternisées, au Principe véritable qui les a produites: "L'homme est un principe exclu, une origine forclose. Par rapport au monde, il est chargé du rôle d'origine, de "faire" le principe selon quoi tout vient s'ordonner... Par rapport à Dieu, il est le délégué aux relations extérieures, le _représentant_ et le fondé de pouvoirs[15]". Dieu a établi l'homme sur la terre pour l'administrer comme un intendant qui doit compte au maître de sa gestion; il lui a livré le monde
... pour qu'il lui en fasse la préparation, l'offrande, le sacrifice et la dédicace[16].
Telle est la place de l'homme, tel est son "séjour intransgressible[17]". L'homme occupe "le très-saint Milieu[18]"; il est à l'intersection du Ciel et de la Terre, il est le centre de la Croix. Le bâton de l'Empereur a poussé deux branches latérales, et c'est le signe que présente au peuple l'Explorateur de l'Enfer. Comme l'Arbre, l'homme est soumis à une double attraction: celle du sol où l'attachent ses racines, celle du soleil qui fait épanouir ses feuilles et l'attire vers en haut. Autrement dit, l'homme subit l'exigence du monde où il vit, qui réclame de lui la conscience, et l'exigence de Dieu, à qui il doit consacrer cette image du monde qu'il élabore. A ces deux questions simultanées et contraires il doit répondre par son travail d'abord, ensuite par son repos. Par son travail il arrache à la terre tout ce qu'elle renferme de précieux, il réunit ses tendances obscures et en fait une pure idée. Par son repos il offre à Dieu ce joyau, cette quintessence. Il faut donc qu'après les six jours de labeur, il dédie le septième au repos:
... Comme un serviteur qui, ayant paré sa maison y introduit son maître, Qu'il élève les mains vers le Ciel[19].
Et qu'il se tienne debout sur la terre, comme un prêtre auprès de la table des offrandes[20].
Telle est la prescription par laquelle l'ordre est établi dans le Monde.
[1] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 152.
[2] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 33-34.
[3] _Ibid_. p. 52.
[4] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 134.
[5] _Abrégé de toute la doctrine chrétienne_, § 2.
[6] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 132.
[7] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 135.
[8] _Ibid_. p. 136.
[9] _Ibid_. p. 137.
[10] _Connaissance du Temps_. Art Poétique, p. 52.
[11] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 155.
[12] _Ibid_. p. 156.
[13] _Ibid_. p. 157 et 158.
[14] _Ibid_. p. 136.
[15] _Traité de la Co-naissance_. Art Poétique, p. 133.
[16] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 304.
[17] _Ibid_. p. 314.
[18] _Ibid_. p. 310.
[19] _Le Repos du Septième Jour_. L'Arbre, p. 304.
[20] _Ibid_. p. 317.
LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA RÉDEMPTION
Mais en réalité l'ordre n'est pas dans le monde: "Nous vivons ... dans un état de désordre. Il y a eu une viciation de l'_Ordre_ primitif, du commandement qui a enjoint aux choses d'apparaître; un gauchissement de certains rouages qui cause du frottement dans tout l'appareil[1]". C'est pourquoi nous prend à contempler le monde cette angoisse qui étreint Cébès. Nous nous interrogeons dans la terreur, nous cherchons, sans le trouver, le sens de ce que nous voyons. C'est l'effroi du jeune homme:
... qui contemple sans comprendre l'ouverture du jour,
Empli de chuchotements comme un arbre mort[2].
Sa signification a été retirée à l'univers. Un chaos est présenté à notre anxiété.
"Ce désordre par définition ne peut être l'œuvre du Créateur, puisque toute chose est bonne de ce seul fait qu'elle soit son œuvre. Il ne peut donc être l'œuvre que de la créature libre, libre de se prendre elle-même pour fin, au lieu de Dieu qui n'a pas de fin. Différence, préférence. Cette préférence vicieuse est le péché dit _originel_, qui a pour cause cette différence originelle d'avec Dieu en qui l'être se complaît, se plaît en tant que tel[3]". Le péché originel est proprement le refus de l'aveu, le refus de reconnaître Dieu pour fin. Créé par Dieu à son image, l'homme s'est saisi de l'être qui lui était remis, et il a fait de lui-même sa fin; il a renié le Seigneur du Ciel; il a dénié l'hommage; il a détourné son regard de la présence divine; il a dit non à la lumière. L'humanité s'est soustraite à Dieu. C'est pourquoi s'émeut encore en nous cet "esprit de blasphème[4]", cette scélératesse profonde, ce "cri bas" dont l'Empereur, au contact du Démon, se sent brusquement torturé: relique du méfait primitif, survivance de la révolte originelle. En effet nous portons la faute du premier homme. L'homme, "séduit par le serpent, se complut dans sa fin comme si elle lui était propre et non point celle de la volonté de Dieu, dont il était l'instrument. Et c'est pourquoi une fin lui fut en effet donnée et la mort de ce corps qui lui servait à l'atteindre[5]". "La conséquence du péché originel, par qui l'être fini se choisit pour fin est la _Fin_, ou mort, ou séparation[6]".
C'est une fin qui est imposée à Tête-d'Or et à la Ville et au peuple du Milieu, car tous, victimes du péché originel, méconnaissent la vraie fin: Dieu. Tête-d'Or représente le plus grand effort de l'homme pour suppléer Dieu, et son échec. Par une tension désespérée de tout son être, par une frénésie d'héroïsme il s'arrache à son inertie, il soulève son pays; il entraîne derrière lui les peuples, comme un fleuve déborde ses berges, il gravit la plus haute cime du globe. Mais il retombe, arrêté par son propre poids, rappelé par les liens qui l'attachent à la terre et qu'il a consolidés de son adhésion. En effet c'est un esprit terrestre qui souffle en lui, qui le transporte et qui, l'abandonnant soudain, le laisse s'effondrer. Le sentiment de sa vie, de cette merveille qu'il y a à vivre, l'exalte et l'égare. Ce lui est un enchantement, un enivrement perpétuel de sentir:
... cette vie à moi, cette chose
Non mariée, non née,
La fonction qui est au-dedans de moi-même[7].
Et le délice d'éprouver sans cesse cette force en lui empêche Tête-d'Or d'en chercher la fin; il méconnaît son origine, il méconnaît Dieu. Non qu'il n'en ait aucune conscience: une inquiétude veille en lui, qui pourrait le sauver; au moment de s'élever sur les hommes, il sent soudain son insuffisance, il se précipite, sanglotant, sur la Terre, ne désirant, n'appelant plus que la nuit sur sa solitude. Plusieurs fois il s'arrête dans son exaltation, doutant de sa force, comprenant que quelqu'un lui manque:
Et qui ai-je, moi? et qui ai-je, moi[8]?
Mais chaque fois et jusqu'au dernier moment:
De nouveau
Comme une flamme roule
Dans sa poitrine le grand désir[9].
Désir "vorace, obstiné, insatiable[10]", délire brusque et obscur comme celui du vin, transport brutal qui l'étouffe, colère, passion. Il s'affole et blasphème, il affirme que l'homme sorti de la terre, doit revenir à la terre. Il ne comprend pas le sens de la mort de Cébès.--Cébès meurt de son inquiétude, mais dans cette inquiétude il trouve la certitude et la paix; il a si fort et si longtemps tiré sur ses chaînes terrestres qu'il obtient enfin le détachement suprême, l'attraction délicieuse, le ravissement en Dieu.--Tête-d'Or assiste, désolé et révolté, à sa béatitude et ne devine rien. N'a-t-il pas déjà, sans souci de ses aspirations confuses, enseveli la femme qui le suivait "la face contre le fond[11]" de la fosse, dans l'attitude de ressaisir la glèbe maternelle? A ce sacrilège il joint celui d'usurper la place de Dieu; il prétend se faire la seule fin du peuple; il lui demande exactement ce qu'exige Dieu, de se consumer pour lui, et sa volonté de puissance est telle, qu'il réalise un instant l'accord profond qu'organise entre les hommes la vision de Dieu. Son armée n'est plus qu'un immense amour, qu'un regard vers lui.
Mais la force qui l'anime est vaine; elle ne peut pas le porter longtemps. Voici le sommet du Caucase, le seuil du monde, le lieu marqué pour que l'effort de l'homme s'y défasse, voici le lieu de l'échec humain:
O Roi! ô Roi!
Tu t'élevais vers la fixité comme l'Ange qui porte le sceau de la vie[12]!
Et voici que dans ton triomphe soudain tu t'anéantis; la terre qui te soulevait, s'effondre, le souffle cesse, qui te poussait; quelqu'un est là, avec qui tu ne comptais point! Ta longue agonie, ta révolte, les derniers battements de ton désir, "ô Roi des Hommes[13]", nous y assistons dans l'angoisse et la consternation. Mais ta mort ne nous est pas inutile. Ce sang, que tu disperses en te débattant comme un lion, nous instruit et nous sauve. Nous savons maintenant ce qui manquait. Dieu manquait, dont nous avions détourné les yeux, que nous avions refusé pour maître et sans qui rien ne se peut accomplir:
... Et notre effort arrivé à une limite vaine
Se défait lui-même comme un pli[14].
De même la Ville périt pour avoir oublié Dieu. Elle s'est livrée à Isidore de Besme, l'ingénieur, dont le génie a captivé les forces élémentaires et qui lui a imposé sa domination bienfaisante:
Par moi, pour moi, la ville des hommes s'étend autour de moi
Afin que je connaisse la joie et qu'ils reçoivent de moi l'assistance[15].
Mais la fausseté, l'injustice de cette organisation se décèlent par la misère générale qu'elle entraîne. Comme Besme a usurpé la place de Dieu, comme il s'est fait la fin de la Ville, les hommes n'ont pas voulu offrir gratuitement leur travail à un homme comme eux; ils ont exigé un salaire: ainsi s'est institué le régime de l'échange. Tout a eu son prix; les choses ont été évaluées par l'or; on s'est mis à les échanger, à violer de cette nouvelle façon l'ordre incommutable du monde. De plus, le salaire promis au travail, en supprimant la joie et la liberté, a dissous tous les liens entre les hommes:
... Tout effort qui a le désir pour mobile suppose la satisfaction pour terme:
Toute satisfaction est individuelle, tout terme est immobile[16].
La Ville est en proie à la _décomposition_; et le régime qui la tue, ne peut même pas donner à son maître un soupçon de bonheur. Comme il a dérobé à Dieu sa place, comme il a prétendu le supprimer de la vie sociale, Besme ne trouve devant lui que le néant. Car "qui nie l'être, il nie tout être. Qui retire le _Verbe_ de la phrase, elle perd son sens". Besme est obligé d'avouer:
L'ennui de la mort est pareil à la solitude que j'envisage[17].
et il ajoute cette terrible menace:
L'homme ne sortira point du sépulcre qu'il s'est construit[18].
Il faudra la violence inconsciente et destructrice d'Avare, les divinations de Lâla et la révélation apportée par Cœuvre pour arracher l'homme à son abjection et fonder la Ville nouvelle
... dans la clarté de l'évidence[19].
Cette misère de l'humanité, qui semble irrémédiable à la plupart, c'est toujours à la faute originelle qu'elle est due. Elle a toujours pour cause le crime d'un homme qui usurpe la place de Dieu. Par elle nous expions le crime du désaveu. Mais un châtiment plus profond encore nous attend après la mort:
N'ayant plus que nous-mêmes pour fin[20],
nous avons cédé à l'attraction de la matière; c'est en elle que nous avons cherché notre joie, en elle que nous avons placé notre récompense, c'est dans sa compagnie que nous avons voulu nous complaire. Elle a déçu toutes nos attentes, elle nous a comblés de déconvenues. Il n'importe; notre peine est inévitable. La Terre nous réclame par l'intermédiaire des morts pour nous ensevelir. Une fois morts, nous suivons la direction de nos pensées, et si nos pensées se sont toujours inclinées vers la terre, nous pénétrons en elle, nous nous y glissons, afin de la posséder dans son intimité et dans sa profondeur; l'assentiment que nous avons donné, vivants, à son invitation, subsiste après notre mort. Et plus délibérée a été notre adhésion à la pesanteur, plus étroite est notre adhérence à l'épaisseur du sol. Certains entre les hommes ont fait plus que tourner leur préoccupation vers la matière; ils l'ont prise pour maîtresse et proclamée telle; ils ont avoué ouvertement leur monstrueux amour; ils ont écarté toute inquiétude par quoi l'homme peut retrouver Dieu; ils ont enseigné la placidité dans le blasphème. Ce sont les sectateurs de "l'Antiscience[21]" et,--comme leur crime, étant le plus conscient, est le plus odieux,--repliés sur eux-mêmes au plus profond de l'Enfer, dont ils constituent l'ossature, ils sont en proie au feu justicier, "pur, exact, indéfectible[22]".
Cet horrible châtiment: la mort et l'enfer, ne suffit pas à expier le péché originel. En effet
Quelque chose de Dieu a été volé[23]...
L'homme a soustrait à Dieu son image; il a commis un larcin qu'il ne peut réparer. Car "ce qu'il a dérobé innocent, il ne peut le rendre pécheur[24]".
... Où est le mérite de l'offrande? où est l'autorité du donateur?[25]
"Dieu seul peut rendre Dieu (ou l'œuvre de Dieu) à Dieu, par une espèce de recréation, de régénération[26]".
La miséricorde recrée tout[27].
De même qu'en lui refusant l'hommage, nous avons volé à Dieu
... son œuvre, et son bien très précieux, notre volonté[28].
de même Dieu nous "_dérobe notre crime_" et "_opère la restitution_".
Cœuvre.--L'homme s'étant soustrait à Dieu, doit être _restitué_.--
Ivors.--Que veux-tu dire?--
Cœuvre.--Je veux dire _substitué_[29].
Pour suppléer à notre indignité, dont l'offrande ne pourrait compenser notre ancienne grandeur, Dieu lui-même se substitue à l'homme pour se le restituer. C'est le mystère de la Rédemption: Dieu se fait homme et se sacrifie pour nous, constituant ainsi une réparation digne de l'offense, une compensation exacte du rapt originel.
Ce sacrifice sublime l'Empereur l'aperçoit dans l'avenir et le promet à son peuple comme récompense de l'observation du repos:
La gloire de la Vision viendra de la Montagne et de l'Ouest,
Le mystère de la restitution vous sera enseigné, le sacrifice suffisant sera constitué parmi vous[30].
Et l'Empereur nouveau, célébrant l'attente, implore son bienfait:
Entends ma prière! descends, ô Ciel, comme au printemps les eaux surabondantes immensément
Arrivent sur les rizières préparées[31].
Et Cœuvre montre à Ivors cette image
.... imprimée sur le linge de la Véronique.
L'expression en est si austère qu'elle effraie, et si sainte
Que le vieux péché en nous organisé
Frémit jusque dans sa racine originelle[32].
Enfin voici le cri délirant du chrétien, qui se sent sauvé, en qui Dieu efface en les assumant, l'humiliation, la honte, la mort:
Pourquoi cries-tu? tel qu'un cygne sur les eaux résonnantes!
Je me suis réveillé en triomphe,
Parce que me souvenant d'hier, je me suis vu tel que de la neige! Je suis pur! je suis pur!
Je m'enorgueillirai de mon crime; mon Dieu! j'agite ces mains meurtrières!
J'ai frappé, et l'ablution a jailli. J'ai craché,
Et mon insulte est sur toi comme une gorgée de pierreries!
C'est moi! Je vois
Chaque blessure que j'ai faite; elle luit
Plus qu'une lampe, ou qu'une flaque d'eau sous Midi ne rejette une poignée de dards!