Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, Gauguin

Part 12

Chapter 123,875 wordsPublic domain

De ce bonheur, qu'elle n'ose pas encore appeler bonheur, l'âme va faire le lent apprentissage. _Les Poésies d'André Walter, La Tentative Amoureuse, El Hadj, Le Voyage d'Urien_, racontent ses premières découvertes. Elle ne connaissait jusqu'ici d'elle-même que sa crainte, que son éloignement pour toute possession terrestre. Elle se savait pleine de réserve et de dédain. Elle commence maintenant à démêler les raisons de sa répugnance.

En effet, elle est au milieu du monde et ne peut faire qu'elle ne s'en aperçoive, qu'elle ne l'entende autour d'elle murmurer. Elle est attirée par lui malgré sa timidité. Après "l'amère nuit de pensée, d'étude et de théologique extase", elle s'aventure "dans le val étroit des métempsychoses[19]". Au lieu de négliger les voluptés de loin, en les ignorant, elle vient jusque parmi elles pour s'en priver; elle laisse déferler contre elle toutes les caresses de l'alentour; mais elle les repousse, elle se tient à la fois séduite et refusée. Or, à confronter ainsi aux délices naturelles son détachement, elle le comprend mieux; elle en voit toute la profondeur et quelles causes il a en elle-même; elle sent au contact du monde s'émouvoir et la paralyser son abondance intime; les tentations qui la touchent éveillent le trouble qu'elle portait sans le savoir; en s'y prêtant sans s'y abandonner, elle s'apprend elle-même, comme le corps connaît ses limites par les brises qu'il écarte de lui.

_Le Voyage d'Urien_ et les livres qui l'entourent ne sont le récit que d'invitations déclinées. Ils décrivent toutes les merveilles; mais c'est pour dire comment les héros les évitèrent. Ils mentionnent de nombreuses et aimables actions; mais ce sont celles dont les héros se sont abstenus. Ceux-ci promènent à travers tous les prodiges un désintéressement magnifique. Tant ils montrent de prudence, parfois Gide sourit.

Mais nous n'osâmes pas nous baigner de peur des crabes et des chatrouilles[20].

Ou bien, si par hasard ils viennent à bout de quelque entreprise, Gide aussitôt feint de ne rien trouver à en dire. Il veut faire croire qu'il ne se représente bien que les actes qu'on ne fait pas.

Mais ces livres, en même temps qu'ils nous content tant d'exploits éludés, nous font sentir comment l'âme par ses abstentions se révèle peu à peu à elle-même.

Appelées par le monde, ses confuses amours s'agitent, se déplient. C'est le tourment des vains désirs. Ils s'échappent du cœur lentement, lui laissant goûter leur essor. Ils tournoient tout autour un instant comme des colombes; leur vol las et enchanté ne s'éloigne pas. Puis ils s'abattent, mourants.

L'âme ne sait pas encore démêler s'ils sont doux ou cruels. Elle ne connaît que le trouble qu'ils font en elle; au milieu de l'univers, elle sent un malaise qu'elle n'ose appeler délicieux. Je l'éprouve moi aussi, en relisant ces livres irritants et suaves. Poésie de l'inutile et de la désoccupation:

Et les jours s'en allaient ainsi, en promenades ou en fêtes[21].

Vains élancements, regards qui vont soudain découvrir toute la plaine, mais pourquoi? Chevaliers qui partent au matin et reviennent au crépuscule.

Terrasses! Miséricordieuses terrasses des Bactrianes au soleil levant; jardins suspendus, jardins d'où l'on voit la mer! palais que nous ne reverrons plus, et que nous souhaitons encore[22]...

Falaises! d'où l'on croit qu'on va voir autre chose[23].

Arbres du Nord; rameaux vaguement désirés; ah! promontoires! promontoires lancés vers le ciel, où l'on s'avance, où l'on s'avance; après lesquels on ne peut plus[24]...

* * * * *

En voyant toutes les richesses qu'il décèle confusément dans son âme, Gide comprend l'importance de son détachement. Il ne peut plus le considérer comme une simple privation. Mais il l'appelle liberté; et du même coup s'aperçoit que cette liberté nous fait cruellement défaut. Il voit tous ceux qui l'entourent paralysés par leur activité quotidienne et s'amuse à railler ces captifs qui ne savent pas leur lien[25].

Paludes[26] en effet, c'est la satire de toute réalisation de la vie; en se réalisant la vie s'immobilise, s'enferme; en prenant une forme elle meurt. Elle est comme une flamme: en la nourrissant on l'étouffe, on la maintient sourde et sombre. Morne vie qui se dépense au fur et à mesure en tout petits actes inépuisables. Richard est accablé d'occupations:

Toutes ses heures sont prises[27].

Il ne soupçonne même pas qu'on puisse être différent de ce qu'on fait. Il résume dans sa vraiment pauvre personne tout ce qu'a de mesquin l'accomplissement.

Ce sont chaque jour les mêmes pis-aller lamentables, les substituts de toutes les choses meilleures[28].

Un acte est quelque chose qui vient se mettre à la place d'une partie de l'âme; il éteint un peu de notre belle énergie; il crée de l'immobile, du définitif là où il y avait d'exquises puissances; il nous arrête un peu, il met un terme à notre douce ambiguïté intime. Il pèse sur nous comme un poids mort; nous ne pouvons plus nous débarrasser de lui, car il demande à être répété; il a je ne sais quelle force d'inertie.

Tout ce que nous suscitons, il semble que nous le devions entretenir[29].

Tous nos actes subsistent horriblement et pèsent. Ce qui pèse sur nous c'est la nécessité de les refaire[30]...

Il faudrait au moins qu'ils fussent contingents[31], gratuits, accomplis au hasard, avec une sorte de générosité dédaigneuse; il faudrait qu'ils parussent par l'âme concédés, plutôt que voulus, abandonnés avec superbe aux exigences de la vie ainsi qu'un don qu'on eût pu aussi bien refuser[32]. Car alors on se sentirait distinct d'eux, comme un pianiste qui choisit ses touches voit bien qu'il en est séparé.

Mais non. Nous sommes ensevelis sous nos actes, nous n'existons plus qu'en eux, ils nous absorbent:

Je disais que notre personnalité ne se dégage plus de la façon dont nous agissons--elle gît dans l'acte même--dans les deux actes que nous faisons (un trille)--dans les trois[33].

Mieux vaut donc nous priver d'agir. Ainsi seulement nous pourrons connaître, pure et voluptueuse, notre propre vie.

* * * * *

Car voici le bienfait incomparable du détachement: il permet à l'être de se sentir vivre.

_Les Nourritures Terrestres_ naissent de _Paludes_, comme naissent les uns des autres tous les livres de Gide, par opposition, par réaction et selon le mouvement essentiel d'une pensée qui ne se développe qu'à force de se corriger, de se réfuter et de se détruire.--Cependant, tout en s'y contreposant, _les Nourritures Terrestres_ sont une solution de _Paludes_; elles défont le nœud et l'obscure question qu'il formait. Fiévreusement, et au hasard, et non sans se moquer de lui-même, Gide s'était élevé contre l'étroite contrainte de nos actes quotidiens; il aperçoit maintenant de sa révolte téméraire et mal assurée la raison simple et sensible: les actes et les attachements sont mauvais, car il nous détournent de notre propre vie, qui est notre seul vrai bonheur; pour être heureux il suffit d'être et de savoir qu'on est:

Volupté! Ce mot je voudrais le redire sans cesse; je le voudrais synonyme de _bien-être_, et même qu'il suffît de dire _être_, simplement[34].

A force d'errer parmi le monde et d'éprouver en lui cette contraction prodigieuse qui toujours l'arrêtait, Gide a fini par entrer en possession de sa richesse: elle s'est avouée en lui, elle est devenue soudain facile comme un visage qu'enfin on reconnaît:

Obscures opérations de l'être...--comme les chrysalides et les nymphes, je dormais; je laissais se former en moi le nouvel être, que je serais[35]...

A chaque refus, à chaque éloignement que lui imposait son cœur, il se sentait ramené vers lui-même, et ces retours perpétuels étaient comme les coups qui ébranlent une cité inconnue et rétive: puis, le menaçant trésor de toute sa vie accumulée, un jour il l'a trouvé en lui disponible, aisé, joyeux, pareil à l'hilarité subtile du matin.

_Les Nourritures Terrestres_ chantent cette joie: tenir sa vie en soi, la connaître, la toucher, souffrir son constant éveil:

O! si tu savais, si tu savais terre excessivement vieille et si jeune, le goût amer et doux, le goût délicieux qu'a la vie si brève de l'homme[36]...

Ce n'est plus pour s'apprendre que l'âme cherche et repousse les voluptés; maintenant qu'elle s'est saisie, elle veut simplement entretenir perpétuel le sentiment qu'elle a de sa vie; de chaque minute d'elle-même elle veut éprouver le passage: elle est comme une flamme qui demande à toutes les brises de l'aviver, et de son ardeur augmentée elle se ravit; elle n'admet aucune fatigue, mais craint sans cesse que ne s'émousse son allégresse intérieure. Tous ces désirs qu'elle donne au monde, ne tendent qu'à la rendre à elle-même plus sensible; en s'écartant de leur foyer, ils ne veulent que le faire plus intense:

Heureux, pensais-je, qui ne s'attache à rien sur la terre et promène une éternelle ferveur à travers les constantes mobilités[37].

_Les Nourritures Terrestres_ décrivent des plaisirs moins vastes et moins solennels que ceux du _Voyage d'Urien_. Car pour éviter que l'âme ne perde conscience de sa vie, ils se renouvellent incessamment; ils viennent comme mille douces mains qui s'appuient et se retirent, comme des baisers précipités; ils sont plus proches, ils touchent de plus près, ainsi que les pieds nus goûtent du sol les exquises températures. Ils sont innombrables afin qu'aucun n'arrête à lui; leur changement importe encore bien plus qu'eux-mêmes; il en faut un pour chaque instant. Et tantôt ce sera une violente ivresse, tantôt...

Simiane alors se levant, se fit une couronne de lierre et je sentis l'odeur des feuilles déchirées[38].

Que jamais ne demeure mon corps de plaisir inoccupé.

Et je pris ... l'habitude de _séparer_ chaque instant de ma vie, pour une totalité de joie, isolée--pour y concentrer subitement toute une particularité de bonheur[39]...

Voici donc cette âme que nous avons connue si altière et si réservée, exposée à toutes les délices du monde: la voici engagée dans la vie[40]; autour d'elle, emmenés selon le délicat mouvement des Rondes, tournent les biens inépuisables de la terre. Pourtant elle est la même toujours; elle garde ce détachement, cette attitude démêlée qui, d'abord, faisaient sa solitude; car se donner à tout n'est qu'un moyen raffiné de ne se donner à rien et car son bonheur, comme son dédain, dont il n'est que la transformation, se passe fort bien de posséder.

J'ai porté tout mon bien en moi, comme les femmes de l'Orient pâle sur elles leur complète fortune. A chaque petit instant de ma vie, j'ai pu sentir en moi la totalité de mon bien. Il était fait, non par l'addition de beaucoup de choses particulières, mais par leur unique adoration[41].

C'est la même âme, mais joyeuse, épanouie. Elle ne refuse plus le monde en se fermant à son approche, mais au contraire parce qu'elle est trop ouverte, trop déployée:

Mes émotions se sont ouvertes comme une religion[42].

Elle dépasse les choses, elle ne peut plus s'y réduire. Elle palpite ainsi que de grandes ailes maladroites à se replier.

* * * * *

Cet élargissement n'est pas sans danger pour elle: à force de s'étendre, elle risque de ne plus pouvoir se ressaisir. _Saül_ est la parodie des _Nourritures Terrestres_. Par tout ce qu'il accueille de lui-même, par tous désirs qu'il se laisse avoir, par l'immense permission intérieure qu'il se donne, Saül peu à peu s'anéantit lui-même: à trop accepter il use et détruit sa volonté. Tant il a d'amours, il s'y embrouille, comme il s'entrave dans les plis de sa robe. Il chancelle au milieu des tentations trop diverses qui l'assaillent. Il écoute toutes ses voix; comme ceux qui ne savent à qui entendre, il est un peu ridicule; il se tient les bras ouverts au hasard. Il ne s'épargne aucune idée; en même temps que par les plus hautes, il est séduit par les plus basses, et sous leur conseil divisé il ne peut arriver à une décision. Il a tant de sentiments à nourrir qu'il est entièrement distribué entre eux et qu'il ne lui reste rien pour vouloir:

Ah! qu'est-ce que j'attends à présent pour me lever et pour agir[43]?

Si par hasard il agit, c'est avec une sorte de fureur: il cherche à s'étourdir, à oublier dans la violence les mille raisons qu'il avait de se conduire autrement. Puis il est ressaisi par son âme; elle est si nombreuse qu'elle l'étouffe. Ses démons ont envahi sa tente et le poussent dans un coin:

Je suis complètement supprimé[44],

dit-il tout bas. Il ne peut plus vivre, il ne sait plus comment s'y prendre.

* * * * *

Après _Saül_, qui est encore un traité de morale et déjà une œuvre d'imagination, Gide, nous le savons, quitte la littérature subjective, et n'écrit plus--_Amyntas_ mis à part--que des drames et des romans. Ces nouveaux livres, nous ne devons pas les interroger de la même façon que les premiers. Ce ne sont plus de ces méditations au cours desquelles l'âme de Gide se laissait si clairement connaître: ils n'ont plus pour mission précise de la livrer; il n'y a plus de l'un à l'autre de continuité intime. Du moins est-elle bien plus cachée.

Il nous faudra considérer séparément ces ouvrages, sans vouloir leur imposer aucun enchaînement. En chacun, tour à tour, nous ne surprendrons l'âme que si nous savons après chacun la quitter. Peut-être cependant l'entreverrons-nous de l'un à l'autre se développer, ainsi qu'entre les feuillages on accompagne du regard quelqu'un qui passe.

_L'Immoraliste_ est peut-être le plus beau livre de Gide; c'est du moins celui qui s'avance le plus loin.

Il raconte l'histoire d'une âme détachée. Michel dès son enfance est privé, séparé, retiré; il ne souffre de vivre qu'avec une sorte d'impatience dédaigneuse; il se retranche; il marque lui-même volontairement sa différence d'avec tous les hommes. Et l'on peut mesurer son ignorance du monde à la naïveté de ses premiers étonnements:

Ainsi donc celle à qui j'attachais ma vie avait sa vie propre et réelle[45]!

Avec cette âme il découvre soudain la vie. Il en est si distinct qu'il faut bien à la fin qu'il l'aperçoive; il la méconnaît si bien qu'elle force enfin son attention. Tout de suite il l'aime, il la désire. Mais on ne se débarrasse pas si vite d'un long dédain; son amour conserve la forme de son détachement: il est un enthousiasme pur et qui néglige tous les biens dont on se peut satisfaire. C'est de sa propre vie, surtout que Michel s'éprend, c'est elle qui l'étonne et qu'il écoute grandir. Il ne se mêle pas aux choses, il ne se dépense pas en elles, il garde contre elles une sorte d'hostilité et rejette toute possession. Les attaches que par hasard il a nouées avec le monde, il ne songe qu'à les rompre. Ménalque lui enseigne à se dépouiller de plus en plus, à laisser tomber à chaque instant son passé, à se priver de mémoire:

C'est du parfait oubli d'hier que je crée la nouvelleté de chaque heure[46].

Il tend vers un toujours plus farouche dénuement, il ne travaille qu'à se désenchaîner. Il sent encore cette impatience de toute propriété qui dès son enfance le divisa d'avec le monde, elle l'agite encore, elle fait trembler ses mains, elle lui interdit de prendre:

Décidément tout se défait autour de moi; de tout ce que ma main saisit, ma main ne sait rien retenir[47]...

Et c'est avec une sorte de découragement passionné qu'il s'écrie:

Je tâchai donc, et encore une fois, de refermer ma main sur mon amour[48].

Ainsi, tout auprès de la vie qu'il continue de refuser, Michel demeure seulement occupé par la croissance infatigable de _sa_ vie. Elle se développe en lui, elle lui donne je ne sais quel air attendant, exposé, perpétuellement ouvert. Comme aucun objet, aucun acte définis ne viennent la clore ou l'adapter, comme rien ne la rassemble et ne la réduit, elle s'épanouit toujours de plus en plus[49]. Jamais un sentiment qui soit plus resserré que le précédent, qui soit sur le précédent en diminution, qui le restreigne; toujours le sentiment qui ajoute, qui dilate l'âme davantage, qui accentue son élargissement[50]. Après la joie, la joie. Michel surprend Moktir en train de le voler:

Mon cœur battit avec force un instant, mais les plus sages raisonnements ne purent faire aboutir en moi le moindre sentiment de révolte. Bien plus! je ne parvins pas à me prouver que le sentiment qui m'emplit alors fût autre chose que de la joie[51].

Ouverture silencieuse et sombre. On lit sur le visage de Michel l'effort et la jubilation de son âme; il supporte quelque chose d'immense. Je le vois dans le port de Syracuse, errant étranger, avec son sourire. Il va, soulevé par une force intérieure que rien n'utilise ni n'astreint et dont il subit tout le ressort. Sa vie s'appuie si fort aux parois de sa poitrine qu'elle lui est presque pénible[52]; il souffre bonheur.

Peu à peu il dépasse le bonheur:

Mais déjà je sentais, à côté du bonheur, quelque autre chose que le bonheur[53].

Il finit par n'éprouver plus qu'une sorte d'accablante liberté. Il a rompu tous ses liens et maintenant il hésite tragiquement dans le vide:

Je me suis délivré, c'est possible; mais qu'importe? je souffre de cette liberté sans emploi[54].

Il ne bouge plus, il reste où il se trouve avec indifférence; mais cette indifférence le distend cruellement; elle ne l'immobilise que parce qu'elle le partage et le démembre en secret. L'écartement de son âme devenue démesurée le déchire. La joie qui ne s'apaise pas en lui, est si pure qu'elle le brûle[55].

Il y avait pourtant dans l'âme de Michel un sentiment qui eût dû modérer ce sauvage et solitaire enthousiasme: l'amour des autres. Gide, mieux que son héros, en comprendra l'importance et saura le développer.

L'immoraliste, comme il a découvert sa vie, découvre celle des autres[56]. Il s'attache à Moktir, à Charles Bocage, à Bute. Ainsi semble-t-il sortir de lui-même. Mais en réalité, il n'aime que son amour, que l'augmentation intérieure qu'il en reçoit; il cherche dans autrui un renforcement de ses propres sensations; la sympathie qui l'entraîne, c'est surtout le désir d'apprendre, en les _éprouvant avec eux_, les émotions inconnues de ses compagnons:

Je sais à peine exprimer cette sorte de joie que je ressentais auprès d'eux: il me semblait sentir à travers eux[57].

C'était un immédiat écho de chaque sensation étrangère--non point vague, mais précis, aigu[58].

Il est mené par un insatiable désir de lui-même et, comme il n'arrive pas seul à posséder toute sa profondeur, il demande aux autres de l'aider à s'en rendre maître: il poursuit une sombre conquête intime, il appelle fiévreusement à son secours les autres êtres et ceux qui sont le plus loin de lui, sont ses meilleurs alliés:

Je m'attachais aux plus frustes natures, comme si, de leur obscurité, j'attendais, pour m'éclairer, quelque lumière[59].

Mais il les rejette aussitôt qu'il s'est servi d'elles, que par elles il s'est appris; il les abandonne comme il dépouille tout son passé; il reste seul, pur, sans autre bien que sa vie trop libre qui l'oppresse.

* * * * *

Dans _Amyntas_ de nouveau nous n'avons devant nous que Gide lui-même. Pour la première fois il montre une âme un peu fatiguée de sa solitude. On le devine inquiété de plus près, de plus bas par le monde et prêt à se joindre enfin à lui:

J'avais l'âge où la vie commence à prendre un goût plus douteux sur les lèvres; où l'on sent chaque instant tomber d'un peu moins haut déjà dans le passé[60].

Pourtant ce goût de la vie sur les lèvres, il ne renonce pas encore à lui trouver de la douceur. Ce n'est qu'apaisement, apprivoisement de la grande joie intérieure qui tournoyait en lui: il aime encore à sentir la délicatesse de ses émotions, les changements de son cœur.

Il chérit dans le désert l'absence de tout objet: tant les prétextes y sont monotones, on y éprouve avec plus de subtilité sa vie; elle ne prend aucune forme; elle demeure inoccupée, simple, nue:

Que viens-je encore chercher ici?--Peut-être, ainsi qu'un corps brûlant trouve joie à se plonger nu dans l'eau froide, mon esprit, dépouillé de tout, trempe dans le désert glacé sa ferveur[61].

Devant soi l'on ne contemple que des variations pures; les heures lentement modifient le vide sans fin, le teignent de couleurs imperceptiblement différentes; elles passent sans qu'aucune matière s'offre à leur transformation[62]. Et c'est comme si l'on tenait son âme sous ses yeux; elle s'échappe au-dehors, elle se déroule devant nous[63]; elle laisse voir délicieusement sa vicissitude:

Ah! de combien peu d'éléments est fait ici notre bruit et notre silence! le moindre changement y paraît...

Je voudrais que de page en page, évoquant quatre tons mouvants, les phrases que j'écris ici soient pour toi ce qu'était pour moi cette flûte, ce que fut pour moi le désert--de diverse monotonie[64].

* * * * *

_La Porte Etroite_ est de toutes ses œuvres celle que Gide a le moins dominée: il l'a écrite presque malgré lui; ou plutôt elle s'est retournée contre lui, elle l'a contraint, elle s'est dictée à sa pensée, dédaignant ses intentions[65]. Ce qu'elle va nous révéler, c'est donc ce que Gide n'a pu s'empêcher de dire, ce qu'il y avait de plus profond en lui et qui est remonté au moment où il le croyait disparu.

Livre si cher qu'on voudrait n'en pas parler, nier même l'avoir lu pour le garder plus près de soi. Livre "si pur, si lisse" qu'on ne sait pas non plus comment en parler. Livre de si profonde et dangereuse importance qu'on ne résiste pas à la tentation d'en recueillir le sens.

Il faudrait le lire d'un seul trait, avec amour et larmes, assis, comme Alissa, par un temps trop beau sur ce banc de la marnière abandonnée d'où se découvraient au déclin du jour les champs vides et labourés:

L'été fuyait si pur, si lisse que, de ses glissantes journées, ma mémoire aujourd'hui ne peut presque rien retenir. Les seuls événements étaient des conversations, des lectures[66]...

C'est ainsi que les héros du _Voyage d'Urien_ laissaient, au long d'eux-mêmes, s'écouler sans mémoire les heures merveilleuses et vaines. Dès la première lecture de _La Porte Etroite_, même si l'on ne veut pas encore écouter le sens intérieur du livre, on ne peut manquer de se sentir gagné par cette langueur et cette douce insatisfaction qui faisaient le charme des premières œuvres. Un incessant désir, tendrement irrité, s'échappe de nous. En quelle région du bonheur sommes-nous conduits? Il semble que ce soit sur ses extrêmes confins; ici nous n'aurons de lui que sa fuite et que ce faible cri qu'il nous abandonne en s'envolant de nous; il est pareil aux branches agitées par un oiseau surpris et déjà lointain:

L'été fuyait. Déjà la plupart des champs étaient vides où la vue plus inespérément s'étendait[67].

Ce n'est pas sans de profondes raisons que nous éprouvons ici cette détresse ravissante, ce plaisir frustré. _La Porte Etroite_ est l'histoire de deux âmes timides qui font leur bonheur de leur impuissance même à atteindre le bonheur. Elles ont l'une et l'autre je ne sais quelle maladresse native aux choses de la vie, elles ne savent pas les prendre, elles sont frappées d'une sorte de pudeur qui est leur essence même, si bien qu'elles ne goûtent d'aise véritable qu'éloignées l'une de l'autre[68]. Elles se rétractent dès qu'elles se rapprochent: une mystérieuse impossibilité se glisse entre elles; une ruse inconsciente, issue du plus profond d'elles-mêmes, les sépare.

Nous ne sommes pas nés pour le bonheur[69],

dit Alissa; mais c'est de sainteté qu'elle se pense éprise; elle croit qu'elle n'écarte Jérôme que pour le mieux élever vers Dieu et qu'elle sacrifie au salut tout son "contentement humain[70]".--Mais elle ne se connaît pas tout entière: un ravissement plus subtil et moins clair que l'enthousiasme religieux l'entraîne à se dépouiller; à mesure qu'il se fait plus pressant, elle le découvre de moins en moins explicable: