Études: Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgsky, Debussy, Ingres, Cézanne, Gauguin

Part 1

Chapter 13,643 wordsPublic domain

ÉTUDES

JACQUES RIVIÈRE

ÉTUDES

BAUDELAIRE, PAUL CLAUDEL, ANDRÉ GIDE, RAMEAU, BACH, FRANCK, WAGNER, MOUSSORGSKY, DEBUSSY, INGRES, CÉZANNE, GAUGUIN.

nrf

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MARCEL RIVIÈRE & CIE

31, RUE JACOB, PARIS

1911

* * * * *

à mon frère Henri Alain-Fournier

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART 15 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ D'ARCHES NUMÉROTÉS A LA PRESSE

* * * * *

TABLE DES MATIÈRES

I

BAUDELAIRE

Baudelaire

II

DES PEINTRES

Ingres

Cézanne

Une exposition de Henri-Matisse

Une exposition de Georges Rouault

Gauguin

III

PAUL CLAUDEL

Paul Claudel, poète chrétien

I. Introduction II. L'Art III. La Doctrine Le Monde Dieu Le péché originel et la rédemption La présence de Dieu IV. Prière

Les Œuvres lyriques de Claudel Bibliographie

IV

DES MUSICIENS

_Dardanus_ de Rameau

La _Passion selon St Jean_ de J. S. Bach

César Franck

_Tristan et Isolde_ de Wagner

_Ariane et Barbe Bleue_ de Paul Dukas

_La Rhapsodie Espagnole_ de Maurice Ravel

_Pelléas et Mélisande_ de Claude Debussy

Les poèmes d'orchestre de Claude Debussy

Les Scènes Polovtsiennes du _Prince Igor_ de Borodine

Moussorgsky

V

ANDRÉ GIDE

André Gide Première Partie Le Style La composition Deuxième Partie L'âme Eloge d'André Gide Bibliographie

* * * * *

I

BAUDELAIRE

BAUDELAIRE

O vous, soyez témoin que j'ai fait mon devoir Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte

BAUDELAIRE.

Il est au milieu de nous. Il ne se retire pas dans les solitudes pour en revenir poète et prophète. Il ne va pas demander à la nature de le rendre divin.--Mais il est avec nous. Je l'aperçois dans la rue: il est préoccupé de ses dettes, il marche tout en calculant. Il est en train de fonder des espérances sur des articles dont le prix l'aidera à se libérer. Ou bien peut-être il médite quelque plaisanterie à l'adresse de cet ami qu'il va voir. Ou bien encore il _travaille_ mentalement un poème, il arrange des mots qui ne vont pas bien ensemble.--Peut-être, à le fréquenter, n'eussé-je jamais connu de lui que ses fantaisies et ses humeurs. Mais il avait une âme. Il la portait parmi sa vie. Elle était présente quand survenait une souffrance ou quelque volupté. Elle était prête à tout ressentir; non pas avec dilettantisme, mais comme une pauvre âme véritable faite pour la peine et la besogne. L'âme, cette chose inconnue en nous, et qui nous épie dans toutes nos aventures! Rentré chez lui, il la laissait se délivrer. Elle parlait sagement, elle racontait ses épreuves sans déchaînement, sans éclat. Elle faisait son examen de conscience. Et voici que ce n'est plus elle seulement qui s'accuse, mais mon âme aussi et la vôtre, que nous avons pourtant contenues si soigneusement, que nous ne savions pas capables de toutes ces passions.

I

Poésie gouvernée

Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large[1].

Et toujours elle semble sous la barre décrire une courbe appuyée. Elle est docile et pleine. Elle vogue obéissante, avec sa fantaisie ployée. On n'y trouve jamais de ces vers qui s'empressent dans une interminable voie droite, qui s'ajoutent les uns aux autres, qui se multiplient spontanément. Mais chaque pièce est le détour pur d'un courant, la fidélité de l'eau entre des rives tournantes.

Cette poésie conduite entraîne dans son nombre tous les mots. Les plus rares y sont pris avec les plus familiers, les plus humbles avec les plus hardis. Mais, plongés dans le sûr et délicat mouvement de l'ensemble, aucun ne surprend. Etrange train de paroles! Tantôt comme une fatigue de la voix, comme une modestie soudaine qui prend le cœur, comme une démarche pliante, un mot plein de faiblesse:

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve Trouveront dans ce sol lavé comme une grève Le mystique aliment qui _ferait_ leur vigueur[2].

Ou bien:

Cybèle, qui les aime, _augmente_ ses verdures[3].

Subtile restriction qui vient diminuer la densité du vers. Choix de la petitesse. Compromis avec le silence.

Tantôt au contraire les mots les plus forts se débattent emportés, étouffés. Ils roulent sans cri. Ils ont été arrachés aux rives et se perdent dans la puissance muette et contenue du cours poétique:

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues, Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond; Sur les bords duvetés de vos mèches tordues Je m'enivre ardemment des senteurs confondues De l'huile de coco, du musc et du goudron[4].

Sur ses poèmes le poète ne cesse d'exercer son empire. Il les mène, lents et suivis. Il fléchit à son gré leur intention. Il les dirige par l'influence de son goût. Il aime appeler à son service les mots imprévus,--on pourrait presque dire saugrenus. Mais c'est pour réduire aussitôt leur étrangeté, pour faire couler sur elle une harmonie, pour modérer l'écart que par caprice il ouvrit[5]. Comme ceux qui se sentent parfaitement maîtres de ce qu'ils veulent dire, il cherche d'abord les termes les plus éloignés; puis il les ramène, il les apaise, il leur infuse une propriété qu'on ne leur connaissait pas.

Il est _poète_, c'est-à-dire qu'il _façonne_ des vers comme un ouvrage audacieux, utile et bien calculé.

* * * * *

Une telle poésie ne peut pas être d'inspiration. Elle a des élans sans doute, mais qui ne sont que la délivrance de la faculté poétique en travail. Baudelaire lui-même se décrit en train d'errer et

Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés[6].

Le jaillissement des phrases qui semblent le plus spontanées, est toujours comme une subite solution, comme un éclair préparé. Et de même que la pensée qui monte, enfin déliée, s'arrache sans hâte à l'obscurité qu'elle fut, de même le jet poétique retient de sa longue virtualité une lenteur:

J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre[7]...

Il est solitaire comme une grande fleur. Jamais chez Baudelaire les images ne foisonnent sur place ainsi que chez les inspirés. Le poète a horreur des situations poétiques, des idées dont la simple énonciation fait bondir à l'entour les métaphores comme des flammes. Il n'aime pas à être environné et enfermé par le resplendissement de sa fantaisie. Il ne se donne rien en commençant. Mais les images naissent autour de sa parole; elles se lèvent éveillées par celle-ci; elles lui restent jointes; elles lui font un cortège discipliné. Elles montent au long d'un simple vocatif, le soutiennent, l'éclairent d'une lumière dense et sombre:

Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, O vase de tristesse, ô grande taciturne[8]...

Elles sont la forme même de l'élocution, elles suivent le mouvement de la phrase, elles sont prises dans sa courbe:

Quand vers toi mes désirs partent en caravane, Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis[9].

Elles se glissent dans le dialogue; elles sont dans la question et dans la réponse:

D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange, Montant comme la mer sur le roc noir et nu[10]?

Et dans _la Chevelure_:

N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde Où je hume à longs traits le vin du souvenir[11]?

Chaque poème de Baudelaire est un mouvement; il ne piétine pas, il n'est pas une description immobile, exaltant par des reprises et des surenchères un thème choisi. Il est une certaine phrase, question, rappel, invocation ou dédicace qui a un sens. Il est une proposition très courte, mais appuyée d'images qui se tiennent contre elle, penchées dans la même intention:

A la très chère, à la très belle Qui remplit mon cœur de clarté, A l'ange, à l'idole immortelle, Salut en immortalité! . . . . . . . . . . . . Sachet toujours frais qui parfume L'atmosphère d'un cher réduit, Encensoir oublié qui fume En secret à travers la nuit[12].

* * * * *

Ces images, bien loin de nous écarter de la parole qu'elles accompagnent, au contraire nous y ramènent innombrablement. Au lieu de la développer et de l'illustrer, elles l'approfondissent, elles la replient, elles la font retentir à l'intérieur. Elles n'ont aucune destination _poétique_, elles ne cherchent pas à caresser notre imagination; elles sont lointaines et étudiées comme ce détour de la voix quand elle insiste[13]. Parole qui peut-être eût passé sans que je la reconnaisse. Mais les images qui l'environnent, me sont un avertissement; elles me la rendent intime, personnelle; elles la font à moi-même adressée; elles m'obligent à la subir avec toute son intention. Leur sensualité jamais n'est épanouie. Elles la gardent condensée comme une liqueur faite pour séduire le souvenir. Elles viennent ainsi tenter notre mémoire, battre le cœur avec l'insistance des vagues; elles forcent doucement nos secrets inconnus; elles réveillent notre passé inavoué; elles évoquent par leur incantation toute la vie que nous n'avons pas vécue; elles demandent la résurrection à ce qui ne fut jamais[14]. Comme une parole à l'oreille au moment où l'on ne s'y attendait pas, le poète soudain tout près de nous: "Te rappelles-tu? Te rappelles-tu ce que je dis? Où le vîmes-nous ensemble, nous qui ne nous connaissons pas? Tu les as donc approchés, ces rivages; jusque vers eux ton voyage t'a donc égaré toi aussi." Et cette voix

...... chantait comme le vent des grèves, Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu, Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie[15].

Elle chante, cette voix, et renaissent tous les adorables sourires du regret:

Mais le vert paradis des amours enfantines, Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets, Les violons vibrant derrière les collines, Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets, --Mais le vert paradis des amours enfantines,

L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs, Est-il déjà plus loin que l'Inde ou que la Chine? Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs, Et l'animer encor d'une voix argentine, L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs[16]?

[1] _Le Beau Navire_. Les Fleurs du Mal, p. 164.

[2] _L'Ennemi_, p. 101.

[3] _Bohémiens en voyage_, p. 104.

[4] _La Chevelure_, p. 120.

[5] Claudel disait du style de Baudelaire: "C'est un extraordinaire mélange du style racinien et du style journaliste de son temps."

[6] _Le Soleil_, p. 251.

[7] _Chant d'Automne_, p. 173.

[8] p. 121.

[9] _Sed non satiata_, p. 123.

[10] _Semper eadem_, p. 145.

[11] _La Chevelure_, p. 120.

[12] Hymne, p. 227.

[13] "Le surnaturel comprend la couleur générale et l'accent, c'est-à-dire intensité, sonorité, limpidité, vibrativité, profondeur et retentissement général dans l'espace et dans le temps." (_Œuvres Posthumes_. Librairie du Mercure de France, p. 86.)

[14] "De la langue et de l'écriture, prises comme opérations magiques, sorcellerie évocatoire." (_Œuvres Posthumes_, p. 86.) "Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau." (_Ibid._ p. 85.) "... Tocsin des souvenirs amoureux, ténébreux, des anciennes années." (_Ibid._ p. 84.) "Evocation de l'inspiration. Art magique." (_Ibid._ p. 135.).

[15] _La Voix_, p. 225.

[16] _Mœsta et Errabunda_, p. 185.

II

Cette poésie ne cherche que la confession. Baudelaire, tandis qu'il la compose, ne songe qu'à confier ses plus lourdes pensées, à les transmettre, à les donner aux autres comme une charge secrète et insupportable. Cette subtile contrainte, cette modération du caprice poétique par quoi il maintient toujours la phrase à la disposition de son âme; enfin ces longues images qui tourmentent le souvenir comme des reproches, tout est calculé pour exprimer les sentiments d'un cœur qui ne peut pas souffrir sa solitude.

Mais ce ne sont pas des épanchements; ce n'est pas une sincérité bavarde. Elle est multiple, sévère et souriante. Chaque poème est le doux corps précis d'un sentiment unique. Les vers se posent sur lui, comme un vêtement qui le ferait vivre. Ils l'animent à cette existence seule qu'il pouvait avoir. Et dès qu'il palpite, ils l'abandonnent[1].

Ainsi le poète éveille tout le monde merveilleux de ses passions; toutes sont là. Elles ont des visages divers; et peut-être certains ne s'accordent pas. Mais elles regardent ensemble vers moi. Je les reconnais toutes.--Sur toutes passe la modération de l'ironie, comme une lumière. Baudelaire connaissait cette clairvoyance du cœur qui n'admet pas tout à fait ce qu'il éprouve, qui ne sait pas sentir sans arrière-pensée. Si vigilante est sa sincérité qu'elle traduit jusqu'à l'intelligence qui la trouble. C'est un suspens, une hésitation de l'âme, un regard de modestie. Le poète plaint un peu sa crédulité, il révoque doucement en doute son sentiment. Il sourit.

Pourtant ce n'est pas par une sèche curiosité de soi qu'il est mené; ni par le désir d'une analyse impartiale. Il ne se décrit que pour se faire des complices. Il se donne à nous afin que nous nous donnions à lui. Il ne nous permet pas de ne pas lui ressembler. Ses passions sont si véritables, elles tiennent si fortement à son cœur qu'elles gagnent le nôtre et qu'il faut que nous les reconnaissions en nous.

Tant de désirs, tant de remords qui se cachaient en moi. Pourquoi me les fussé-je avoués, puisque je savais ne les pouvoir calmer? Et soudain, froissant toute ma discrétion, faisant s'évanouir mon hypocrisie, s'élance un vers si nu, si pur, si déplacé, qu'il me touche comme une offense[2]. C'est la vérité jaillissant de l'âme. C'est une sorte de délivrance affreuse. C'est un aveu si sévère qu'il accuse et laisse blessé: il faudra que je l'entretienne avec désespoir dans mes moments secrets:

--Voilà que j'ai touché l'automne des idées[3]...

--J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans[4]...

--Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres: Adieu, vive clarté de nos étés trop courts[5]!...

Et ce vers chargé de tout le remords du monde:

Le Printemps adorable a perdu son odeur[6]!

Vers si parfaits, si mesurés que d'abord on hésite à leur donner tout leur sens; un espoir veille quelques instants, un doute sur leur profondeur. Mais il ne faut qu'attendre. Dans mon souvenir peu après je les retrouve vibrant encore comme des flèches.

Et parmi cette sincérité, dont il importerait qu'au plus tôt je me débarrasse, circule l'ironie murmurant: "Je sais toutes les réponses, je sais bien toutes les justifications. Je ne suis dupe de rien. Cependant il faut subir cette amertume. Il n'y a rien qui puisse délivrer ton cœur de tant de vérité."

* * * * *

C'est ainsi que je reçois, sans m'en pouvoir défendre, tous les sentiments qu'il plaît à cette grande âme de verser en moi. Quels sont-ils? Ils sont si vivants qu'ils restent d'abord confondus. Je ne les reconnais que bien longtemps après les avoir soufferts. Alors seulement j'aperçois qu'ils sont différents au point de se contredire.

D'abord un regret immense, un souvenir informe et violent, le mal de l'exil.

.... Ame aux songes obscurs, Que le réel étouffe entre ses quatre murs[7].

Il y a des ciels qui raniment soudain au fond du cœur l'image des belles patries perdues:

Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés, Qui font se fondre en pleurs les cœurs ensorcelés[8].

Le "spleen" ou "l'ennui", cette passion sourde et désespérée que chassent ou ramènent les températures, n'est pas une simple mélancolie poétique, une tristesse ordinaire. Mais l'âme se révolte soudain; elle ne peut plus vivre dans cette banlieue terrestre avec le poids de son imperfection:

Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût[9]!

Impossibilité d'être là. Une mémoire tourmente l'âme déchue[10]. Elle s'afflige à la pensée de la dignité d'où elle se voit descendue:

Une Idée, une Forme, un Etre Parti de l'azur et tombé Dans un Styx bourbeux et plombé Où nul œil du Ciel ne pénètre;

Un Ange, imprudent voyageur Qu'a tenté l'amour du difforme, Au fond d'un cauchemar énorme Se débattant comme un nageur[11].

Peu à peu le poète sent s'agrandir sa douleur. Elle cesse de lui être personnelle. Toute la plainte du monde passe en son cœur. Il est travaillé par le remords du paradis perdu. Il est en proie à la réminiscence[12]. Il revoit confusément cette forme parfaite que l'univers a dépouillée pour jamais et qu'il s'efforce pourtant de ressaisir. A la longue le souvenir qui vient le visiter dans son abîme, se fait plus précis. Ainsi qu'au naufragé la consolation des longs mirages, le paradis terrestre s'étend au fond de sa mémoire[13]. Il est svelte et nu comme les arbres clairs des Iles; il est semblable à la mer tiède et domptée des beaux climats, où les navires circulent, voluptueusement appuyés au flanc des vagues:

J'irai là-bas où l'arbre et l'homme pleins de sève Se pâment longuement sous l'ardeur des climats; Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève! Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts[14].

Parfois, séduit par un espoir moins fort, c'est d'une voix plus basse, avec une sorte de regret sans révolte, que le poète appelle son bonheur:

Dis-moi, ton cœur, parfois, s'envole-t-il, Agathe, Loin du noir océan de l'immonde cité, Vers un autre océan où la splendeur éclate, Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité? Dis-moi, ton cœur, parfois, s'envole-t-il, Agathe? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Comme vous êtes loin, paradis parfumé, Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie, Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé! Où dans la volupté pure le cœur se noie! Comme vous êtes loin, paradis parfumé[15]!

Pourtant, si l'atteignait notre amour:

Tout y parlerait A l'âme en secret Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté[16].

C'est ainsi que le poète est tourmenté par le désir immense de la perfection. Il se souvient des origines. Tantôt, porté par quelque heureuse humeur jusqu'aux confins du paradis, il le contemple de près, il l'anime des yeux, il oblige toutes ses merveilles à fleurir. Puis tantôt, il le perd de vue et l'invoque plaintivement dans l'obscurité de [Pg 23]l'univers. Mais jamais il ne l'oublie, jamais ne le quitte la pensée de ce qui est complet, satisfaisant, éternel[17].

* * * * *

Cependant quelle dilection pour la réalité défaillante, incertaine, périssable! Aussi fort que l'amour du parfait, l'amour de ce à quoi il manque[18]. Avec la contemplation de l'immuable, la pensée du mortel, un respect infini pour toutes les choses imparfaites, une admiration sans paroles, un silence devant elles, souffrantes, mutilées, exténuées. Ce n'est pas simplement de la pitié, ni l'appel sur elles de la miséricorde divine, mais une considération pleine d'amour, la dévotion d'un cœur que la faiblesse emplit d'extase.

Le poète parle avec une tendresse pénétrée des moindres existences, des objets eux-mêmes. Il semble qu'il n'ose les toucher. Il met toute sa précaution à les soulever. Il les enveloppe dans ses vers avec émerveillement. Il sent tout le prodige qu'il y a à ce qu'ils soient tels et non pas autres. Il se complaît à décrire des appartements, à dire la couleur des tentures, l'odeur qu'exhalent les meubles. Avec révérence il évoque le désordre que le passé lentement au fond des armoires compose:

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, De vers, de billets doux, de procès, de romances, Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances[19].

Il parlera des choses les plus horribles et la violence de son respect lui donnera une subtile décence. Avec une image chaude et funèbre, mais délicate comme l'hommage d'un amour que la mort ne décourage pas, doucement il montre dans une chambre inconnue la tête coupée d'_Une Martyre_[20].

Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre Et qui nous enchaînent les yeux, La tête, avec l'amas de sa crinière sombre Et de ses bijoux précieux,

Sur la table de nuit, comme une renoncule, Repose...

A tout ce qui est, à tout ce qui, privé de perfection, vit pourtant, le poète étend son admiration muette et triste. Il épouse toute misère, il est prêt à recevoir tout sentiment. Dans l'infinité des souffrances il n'en est aucune qui le trouve distrait. Mais il n'est là que pour les aimer. Trop de respect en lui pour qu'il s'indigne. Il garde cette impartialité terrible que donne un immense amour de la vie:

Loin du monde railleur, loin de la foule impure, Loin des magistrats curieux, Dors en paix, dors en paix, étrange créature, Dans ton tombeau mystérieux;

Ton époux court le monde, et ta forme immortelle Veille près de lui quand il dort; Autant que toi sans doute il te sera fidèle, Et constant jusques à la mort[21].

Chaque vers du _Crépuscule du Matin_, sans cri, avec dévotion, éveille une infortune:

Les maisons çà et là commençaient à fumer. Les femmes de plaisir, la paupière livide, Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide; Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids, Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts, C'était l'heure où parmi le froid et la lésine S'aggravent les douleurs des femmes en gésine. Comme un sanglot coupé par un sang écumeux Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux; Une mer de brouillards baignait les édifices, Et les agonisants dans le fond des hospices Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux. Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux[22].

Poésie pleine d'amour. Elle se partage entre tous les malheurs; elle accompagne chacun dans sa mansarde. Elle le devine, proche ou lointain, à travers les murs. Elle assiste toute la ville qui souffre et mène sa tâche. Elle

.... refait le lit des gens pauvres et nus[23].

Mais la pitié qui la tient est si violente qu'elle se tait[24].

* * * * *

Dans ces vers mesurés, que semblait guider une âme tranquille et artificieuse, pouvions-nous discerner de quels sentiments extrêmes nous ferait à la fin complices l'audience que nous leur prêtions? Mais il est trop tard pour échapper. Les plus grandes passions se sont insinuées en nous, si grandes, si vastes, si complètes, que les voici contradictoires. C'est toute notre âme avec la violence insoupçonnée de ses amours diverses que Baudelaire nous a rendue à nous-mêmes sensible. Il est possible que le don soit lourd et qu'il faille du courage pour le supporter. Cette poésie ne rassure pas; elle ne verse pas d'illusions. Mais elle s'adresse à ceux pour qui rien n'est plus beau que de connaître son cœur, que de le sentir peser en soi. Souvent j'écouterai la voix de cet ange savant et désespéré.

1910.

[1] Voir _Semper eadem_ et _Recueillement_.

[2] "Le propre de la _Confession_, dit Péguy, ... est de montrer de préférence les pièces invisibles, et de dire surtout ce qu'il faudrait taire." (_Victor-Marie, Comte Hugo_, p. 14.)

[3] _L'Ennemi_, p. 101.

[4] _Spleen_, p. 199.

[5] _Chant d'Automne_, p. 172.

[6] _Le Goût du Néant_, p. 205.

[7] _Sur Le Tasse en prison_, p. 236. Cf. _L'Irréparable_, p. 168.

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords, Qui vit, s'agite et se tortille, Et se nourrit de nous comme le ver des morts, Comme du chêne la chenille? Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords?

[8] _Ciel brouillé_, p. 160.

[9] _Un Voyage à Cythère_, p. 321.