Part 7
Telle était aussi l’image de la maladie d’Athènes lorsqu’elle dépassait sa durée ordinaire. Thucydide n’a pas mentionné cet ordre de faits qui sortait du cadre limité de son observation. Mais Plutarque nous en a transmis un exemple d’autant plus frappant que c’est Périclès lui-même qui en est le sujet.
Au milieu de la désolation générale, le grand homme se dévoua sans réserve et brava hardiment tous les périls. Le fléau semblait s’être acharné sur ceux qui lui étaient chers. Après avoir largement moissonné ses amis et ses proches, il avait enlevé sa sœur et Xanthippus, l’un de ses fils légitimes. Périclès avait supporté ces horribles épreuves avec une mâle énergie. Mais, lorsque l’impitoyable mort, comblant la mesure, lui ravit son jeune fils Paralus, qui ne survécut que huit jours à son frère aîné, sa fermeté, jusque-là inébranlable, fit place au plus violent désespoir, et à la vue du cadavre de cet enfant bien-aimé, il fondit en larmes pour la première fois de sa vie, et courut se renfermer dans sa demeure pour s’y livrer tout entier à sa douleur[74].
En temps d’épidémie, de tels déchirements sont trop souvent le prélude d’une atteinte mortelle. La population d’Athènes apprit tout à coup, avec stupeur, que le fléau venait de frapper le chef de l’État et mettait sa vie en danger. Mais la maladie ne se déclara pas chez lui, avec ce cortége de symptômes aigus et violents qui la manifestaient généralement chez les autres. Pendant sa longue durée, elle mina lentement ses forces et affaiblit même insensiblement, au dire de Plutarque, ce grand esprit qui avait fait l’admiration de ses contemporains.
Après de nombreuses alternatives d’amendement et de recrudescence, celui qui devait léguer son nom à tout un siècle, s’éteignit doucement, entouré d’amis qui avaient échappé à la contagion, et étaient venus recevoir son dernier soupir[75].
Ici se présente une question incidente qu’on me permettra d’examiner.
La version de Plutarque est-elle authentique, et faut-il croire, en effet, que la maladie avait porté atteinte aux facultés mentales de Périclès?
Nous avons appris par Thucydide que ceux qui guérissaient avaient complétement perdu la mémoire et ne se reconnaissaient pas eux-mêmes, ce qui dénote une impression profonde sur les fonctions du cerveau. Il n’y aurait donc rien d’invraisemblable dans l’adjonction de cet ordre de symptômes à la longue maladie de Périclès. Je me demande seulement si le fait historique est bien avéré.
Théophraste raconte que l’auguste malade, recevant la visite d’un ami, lui montra une amulette que des femmes lui avaient suspendue au cou, et il donne à entendre que son esprit devait être bien troublé, puisqu’il se prêtait à de pareilles faiblesses.
Ne peut-on pas supposer que Périclès a voulu témoigner, par cette crédulité apparente, le prix qu’il attachait à une marque de sympathie?
Ne sait-on pas, d’ailleurs, que les meilleures têtes ne sont pas toujours en garde contre certaines superstitions populaires? Cette foi aux talismans préservatifs ne s’est-elle pas perpétuée jusqu’à nous? Des auteurs très-sérieux n’ont-ils pas recommandé de porter sur soi, en temps de peste, des vessies pleines de mercure ou des tablettes d’arsenic?
Mais voici un fait qui suffit, selon moi, pour démentir l’insinuation de Plutarque.
Périclès allait mourir. Les principaux citoyens d’Athènes, groupés autour de son lit, et croyant n’être pas entendus, soulageaient leur douleur en racontant ses victoires et en énumérant ses trophées. «Ces exploits, dit le malade en se soulevant avec effort, sont l’ouvrage de la fortune et me sont communs avec d’autres généraux. Le seul éloge que je mérite est de n’avoir fait prendre le deuil à aucun citoyen[76].»
Je ne puis consentir à admettre que le mourant qui a proféré ces belles paroles, dans ce moment suprême, n’était pas en possession de toutes ses facultés.
Le souvenir de la fin de Périclès reporte la pensée sur un contemporain célèbre, qui ne quitta pas Athènes pendant ces jours néfastes, et resta invulnérable au milieu de tant d’hécatombes. Je veux parler de Socrate.
Claude Elien, qui nous a conservé ce détail historique, attribue cette immunité, qui n’est après tout qu’un fait vulgaire, à la vigoureuse constitution du philosophe, et à ses longues habitudes de tempérance[77].
L’expérience prouve que ces conditions de résistance aux influences morbides sont bien loin d’avoir la vertu prophylactique qu’on leur suppose; et dans l’espèce, Elien a oublié que, d’après la remarque expresse de Thucydide, les sujets les plus robustes, comme les plus chétifs, étaient également frappés.
La préservation de Socrate s’expliquerait-elle mieux par ce calme imperturbable qui fermait son âme à toutes les émotions vives, et le laissait impassible, en face du danger[78]?
Il est certain que la crainte, et en général les passions tristes, sont une prédisposition menaçante aux coups des maladies populaires; et bien des épidémistes n’ont attribué leur extension et leur mortalité qu’aux effets de la peur. Mais quoiqu’on ne puisse contester la vérité du principe, maintenu dans les limites assignées par l’expérience, il faudrait bien se garder d’en préjuger l’application dans tous les cas individuels. Pendant que Socrate respirait impunément cet air empesté et restait debout au milieu des mourants et des morts, Thucydide, qui n’en était plus à faire ses preuves de sang-froid et de courage, tombait à son tour, et la maladie ne lui laissait la vie, qu’après lui avoir infligé toutes ses tortures.
Je reprends l’appréciation des rapports que l’observation a pu constater entre le typhus et la maladie d’Athènes. La conclusion de ce rapprochement met en relief des différences qui empêchent de les confondre. L’éruption spéciale qui couvrait la peau de pustules ulcérées, la mortification des globes oculaires, des parties génitales et des extrémités, sans compter d’autres symptômes sur lesquels je n’ai point à revenir, appartiennent en propre à la peste antique, et assurent son individualité.
C’est cependant une opinion généralement reçue qu’elle fut engendrée par l’état de siége, et qu’elle n’est par conséquent qu’un exemple de plus de la fièvre de l’encombrement, dont la disette et les influences morales auraient redoublé l’activité.
Plutarque incrimine, sans hésiter, les mesures prescrites par Périclès et l’agglomération forcée des gens de la campagne dans l’enceinte de la ville[79]. Ce bruit populaire était perfidement exploité par les ennemis politiques du chef de l’État qui l’accusaient hautement d’imprévoyance, sans tenir compte des nécessités impérieuses de la guerre. Ce fut même un des griefs qu’on allégua pour lui retirer momentanément le pouvoir, qui lui fut rendu peu de temps après, sous la pression des événements.
Diodore de Sicile exprime la même conviction en termes moins affirmatifs. L’armée athénienne, décidée à ne pas combattre, se tenait renfermée dans la ville. Une multitude compacte et hétérogène s’y était réfugiée de toutes parts. Cette condensation dans un espace trop resserré devait provoquer une profonde viciation de l’air, et c’est _probablement_ à cette cause (_probabili ratione_) qu’il faut rapporter l’horrible contagion qui se déclara[80].
Les modernes, je l’ai déjà dit, ont généralement adopté cette étiologie qui leur paraît ressortir avec évidence du concours des conditions au milieu desquelles la maladie éclata tout à coup, sans être annoncée par aucun signe avant-coureur. Préoccupés de la prédominance apparente de l’impression infectionnelle, ils ne se sont pas demandé si tous les éléments du fait pathologique, y compris l’ensemble de ses symptômes, concordaient avec cette interprétation.
Mertens, le savant historien de la terrible peste de Moscou, en 1770, fait remarquer que les effets ordinaires de l’encombrement dans une ville murée, rendent probable l’origine miasmatique de la peste d’Athènes qui n’est pour lui qu’une _fièvre putride_[81].
Le docteur Dalmas dit à son tour, que l’épidémie qui se déclara à Athènes pendant la guerre du Péloponèse, «était probablement une épidémie de _typhus_»[82].
Cette opinion, malgré ses nombreux partisans, ne tient pas devant les faits, et trahit un examen trop superficiel des termes de la question.
Lorsque la maladie éclata, l’agglomération était toute récente et la pénurie des denrées alimentaires ne s’était pas encore fait sentir. Les ennemis n’avaient pénétré dans l’Attique que depuis peu de jours, et c’est à peine s’ils étaient arrivés sous les murs de la métropole. Nous avons vu d’ailleurs que l’épidémie ne débuta pas dans la partie haute de la ville, qui était le véritable foyer de l’encombrement. C’est au Pirée qu’elle fit ses premières victimes, ce qui permet de soupçonner qu’elle y fut importée par voie de mer, les provenances des pays infectés ayant leur libre entrée dans le port. On sait, en effet, que, pour parer à l’insuffisance des récoltes, on avait fait venir d’Égypte et de Sicile de nombreux navires chargés de blé.
Il est vrai que les progrès du fléau accrurent la mortalité dans l’Acropole où les campagnards, obéissant aux ordres de Périclès, s’étaient entassés dans des réduits malsains. Les morts et les mourants gisant dans les rues, aggravaient l’infection de l’air; et l’horreur de ce spectacle redoublait l’épouvante de la population qui attendait sans cesse sa dernière heure. Nul doute qu’une pareille situation n’ait favorisé l’extension et les ravages de la maladie, comme il était facile de le prévoir. Mais on ne peut lui en attribuer la cause première, et Thucydide ne s’y est pas trompé.
Il ne faut pas perdre de vue aussi que l’épidémie ne resta pas confinée dans les murs d’Athènes; mais qu’elle envahit successivement les villes de la Grèce les plus populeuses, et principalement celles dont le commerce était le plus actif, ce qui revient à dire, en style du sujet, celles qui ouvraient à la contagion un accès plus facile.
La maladie d’Athènes était donc foncièrement épidémique dans toute l’amplitude du mot; et c’est en vain qu’on prétendrait la rattacher originellement à une infection locale. Cette idée n’a pu venir qu’aux médecins qui ont pris au pied de la lettre sa désignation historique sans se donner la peine d’en vérifier la justesse.
Mais l’épidémicité et la contagion, loin de s’exclure, comme l’ont avancé quelques systématiques, généralisant outre mesure certains faits exceptionnels, s’attirent au contraire, en quelque sorte; et le bilan funèbre d’une maladie populaire représente la résultante de ces deux influences combinées.
La peste dont je trace l’histoire, était éminemment contagieuse: on raconte que des généraux de Périclès, ayant conduit des renforts de troupes sous les murs de Potidée, dont on faisait le siége, l’expédition échoua, parce que les nouveaux venus, imprégnés des germes de la maladie d’Athènes, la communiquèrent à ceux qui les avaient précédés et dont l’état sanitaire avait été jusque-là irréprochable; et ils périrent presque tous[83].
La préférence de la mort pour les médecins et surtout pour ceux qui traitaient le plus de malades, n’a pas d’autre signification.
Thucydide va jusqu’à dire qu’une simple approche suffisait pour transmettre la maladie, ce qui est strictement vrai, et se traduit, dans la langue actuelle de la science, par l’_halituosité_ du virus. Les animaux eux-mêmes en ressentaient l’action funeste et leur instinct les tenait à distance des débris humains qui exhalaient ces germes mortels.
Thucydide, peu familier avec ce genre d’observation qui, à la rigueur, pouvait être aussi une rareté pour la science contemporaine, ne cache pas son étonnement; et il en déduit que la maladie différait essentiellement des maladies ordinaires: conclusion prématurée, puisque le même fait, souvent vérifié depuis sous le règne de certaines épidémies, indique tout au plus leur gravité relative, sans rien préjuger sur leur nature.
Tite-Live rapporte que pendant une terrible épidémie qui couvrit Rome de deuil, l’an 174 avant Jésus-Christ, et qui avait été précédée d’une épizootie bovine, ni les chiens ni les oiseaux de proie ne touchaient aux cadavres qui gisaient sans sépulture[84].
Schnurrer a noté la même particularité dans l’histoire d’une épidémie qui régna à Copenhague, en 1523[85].
Boccace prétend s’en être assuré en 1348, lors de la peste de Florence:
«On n’apprendra pas, dit-il, sans surprise, un fait qui a eu bien des témoins, que j’ai vu moi-même et que j’aurais eu de la peine à croire, quoiqu’il m’eût été affirmé par des personnes dignes de foi. La contagion de cette maladie était si active qu’elle s’opérait, non-seulement d’homme à homme, mais, ce qui est bien plus fort, de l’homme aux animaux, de telle sorte que tout animal qui touchait un objet ayant appartenu à un individu malade ou mort de la peste, était frappé et mourait promptement. C’est ce que j’ai vu, comme je le disais, dans la circonstance que voici. On avait jeté dans la rue les hardes d’un pauvre homme qui avait succombé. Advinrent deux pourceaux qui, après avoir fouillé ces haillons avec leur groin, les saisirent entre leurs dents et les secouèrent sur leur museau. A l’instant ils se mirent à tourner sur eux-mêmes, comme s’ils avaient été empoisonnés et tombèrent morts sur place[86].»
L’auteur du _Décaméron_ n’est pas tenu d’en savoir plus long. Mais outre que le fait qu’il raconte n’est pas aussi merveilleux qu’il a l’air de le supposer, il n’implique nullement la _communication_ de la maladie de l’homme aux animaux. Ce qui est incontestable, c’est que les émanations qui s’échappent des cadavres ou des objets à l’usage des malades agissent, en pareil cas, à la manière d’un violent poison, sur les animaux qui les inspirent. Mais on ne peut en déduire rigoureusement que ces miasmes produisent, chez ceux-ci, une maladie semblable à celle dont ils proviennent et capable de se transmettre, par une véritable _contagion_, à l’homme et aux autres espèces animales.
Les médecins, comme il n’y en a que trop, qui professent des principes absolus en matière de communications morbides, pourront s’étonner que la maladie d’Athènes, douée d’une virulence si active, ait épargné le Péloponèse, malgré ses rapports inévitables avec les populations infectées. Quelles sont les barrières qui ont intercepté ou restreint la contagion? Il n’existait alors rien d’analogue à nos cordons sanitaires. L’hygiène publique devait méditer pendant de longs siècles avant de découvrir la vertu prophylactique de la séquestration. La salubrité proverbiale du ciel de cette contrée, dans ces temps reculés, a paru rendre raison de cette immunité imprévue; mais il faudrait être bien novice pour se contenter de cette explication.
Le fait est que les Péloponésiens ont été préservés; ce qui implique, de leur part, une disposition réfractaire à l’impression du contagium. A quoi tient ce défaut de réceptivité? Je ne me charge pas de répondre. Quand on a quelque expérience de l’épidémiologie, on est préparé à ces prétendues anomalies qui déjouent les prévisions de la règle générale. Les masses ont, comme les individus, leur mode de vitalité, leurs aptitudes morbides, leur résistance aux influences nocives. Il n’est pas plus surprenant de voir une population cernée par des foyers de contagion rester intacte contre toute prévision, que de voir un individu rendre à un varioleux ou à un pestiféré les soins les plus intimes, et rester invulnérable au sein de ces conditions si menaçantes.
L’invincible léthalité des grandes maladies populaires qui en est l’inséparable attribut, n’a pas failli à la peste d’Athènes, et l’art a vu tristement échouer tous ses efforts. Le nombre des décès fut énorme et traduit l’œuvre collective de l’épidémicité et de la contagion.
Thucydide ne nous a transmis que le recensement des victimes appartenant à l’armée, et il se rejette sur l’impossibilité de fixer le chiffre des morts de la population civile.
Diodore de Sicile l’évalue à plus de _dix mille_, ce qui, ajouté aux _quatre mille sept cents_ notés par Thucydide, formerait, à peu près, un total de _quinze mille_[87]. Ce chiffre, quelque élevé qu’il soit, me paraît encore au-dessous de la vérité, si l’on part de cette supposition très-permise que la population, tant libre qu’esclave, a été proportionnellement aussi maltraitée que l’armée.
Demandons des renseignements à l’abbé Barthélemy, qui fait autorité en tout ce qui concerne la Grèce antique.
On comptait d’après lui, dans Athènes, plus de _trente mille citoyens_[88]. De ce nombre, on peut induire qu’il n’y avait pas moins de _quarante mille esclaves_[89]. Si on ajoute environ _dix mille étrangers ou domiciliés_[90], on obtient la somme de _quatre-vingt mille_ habitants, momentanément grossie par la masse compacte des campagnards qui avaient cherché un refuge dans la ville.
D’un autre côté, Barthélemy nous apprend qu’il y avait dans l’Attique _vingt mille hommes_ en état de porter les armes, et il est à présumer que Périclès avait requis pour la défense d’Athènes toutes les troupes disponibles[91].
Je ne crois donc pas m’éloigner de la vérité en portant à _cent dix mille âmes_ approximativement la population agglomérée dans la ville, au moment de l’épidémie, et à _vingt mille_ pour le moins, le produit général de ce relevé nécrologique[92].
La nouveauté de la maladie d’Athènes à son apparition, sa léthalité et sa résistance aux remèdes sont autant de caractères des grandes épidémies qui font préjuger d’avance sa profonde spécificité de nature.
Mais avant d’examiner cette difficile question, je demande la permission d’insister en peu de mots sur certains détails du récit de Thucydide qui sont susceptibles d’être diversement commentés.
On se rappelle que bien des malades, échappant à la surveillance de leur entourage, couraient se précipiter dans les puits. Au dire de l’historien, cette funeste détermination était parfaitement raisonnée: C’était, dit-il, pour éteindre l’ardeur dévorante de leur soif.
Je ne saurais y voir, quant à moi, qu’un acte de délire ou de désespoir. Ou bien ces malheureux obéissaient, dans le trouble de leur esprit, à une impulsion instinctive provoquée par l’intolérable chaleur qui les consumait; ou bien ils étaient résolus à terminer plus promptement leurs tortures.
Cette conjecture me paraît d’autant plus probable que la croyance générale à l’empoisonnement des puits les aurait détournés d’affronter ces boissons mortelles. Dans tous les cas, s’ils avaient eu toute leur raison, ils auraient été se désaltérer tout bonnement aux fontaines.
Mon avis est donc qu’il ne s’agit ici que d’une forme de suicide qui se rattache aux observations analogues consignées dans l’histoire des épidémies. Nous verrons plus tard Procope constater les mêmes faits pendant la peste de Constantinople au VIe siècle. Certains malades se précipitaient par les fenêtres; d’autres se jetaient dans l’eau; et le chroniqueur fait remarquer qu’ils n’étaient pas poussés par la soif, puisqu’un grand nombre allaient se noyer dans la mer.
D’après Bertrand, l’historien de la peste de Marseille en 1720, on voyait dans les rues bien des malades qui s’étaient jetés par les croisées. Dans d’autres épidémies, les délirants ont attenté à leur vie par la submersion ou la strangulation.
Autre remarque, que je soumets à mon lecteur.
Thucydide a noté que la maladie gagnait les extrémités et les parties génitales, dont la chute était suivie de la guérison.
Lucrèce s’est ici écarté de son modèle pour commettre une erreur qu’il ne sera pas hors de propos de relever. Il a imaginé que le chirurgien détachait les parties gangrénées à l’aide de l’_instrument tranchant_, et que le salut du malade dépendait de cette opération.
Thucydide se contente de dire que les malheureux _privés_ (στερισκοντοὶ) des organes mortifiés, revenaient à la santé. Il ne fait pas la moindre allusion à une séparation artificielle.
Ce détachement _spontané_ des parties sphacélées est un fait vulgaire dans l’histoire des affections gangréneuses. On a eu de nombreuses occasions de le vérifier, pendant le règne de certaines épidémies rapportées, avec plus ou moins de vraisemblance, à l’ergotisme. Et, pour le dire en passant, l’art paraît avoir fort mal suppléé la nature. Les chirurgiens impatients qui attendaient merveille de l’amputation, ont été bien vite détrompés et se sont empressés d’y renoncer. Il n’est pas douteux pour moi, d’après le témoignage de Thucydide et les termes qui l’expriment, que la nature faisait tous les frais de ces mutilations, au grand avantage des patients. Lucrèce a donc arrangé l’histoire quand il a écrit:
«Et graviter partim metuentes limina lethi, »Vivebant FERRO privati parte virili[93].»
M. de Pongerville, son interprète, a traduit ainsi ces vers: «Les uns pour s’éloigner du seuil de la mort, livraient au _fer tranchant_ la partie la plus noble de leur être[94].»
J’accorde que le savant académicien était lié par le texte. Mais je suis surpris qu’après avoir enrichi de notes explicatives le sixième livre du poëme latin, à propos de cette peste dont il reconnaît que la description «est presque entièrement tirée du second livre de Thucydide[95],» il n’ait pas cru devoir signaler, sur ce point, la divergence de Lucrèce.
M. le Dr Auguste Krauss exprime une autre opinion que la mienne, dans ses recherches déjà citées sur la peste d’Athènes. Il est aussi d’avis que les chirurgiens durent s’efforcer de prévenir par l’amputation les progrès de la gangrène qui menaçait, dit-il, de s’étendre à l’intérieur. D’après quoi, il donne raison à Lucrèce[96].
Il ne s’agit pas de décider ce qu’auraient pu faire rationnellement les chirurgiens; mais ce qu’ils ont fait, en réalité, d’après le témoignage le plus autorisé. Or il est évident que la présomption de M. Krauss, dont il n’allègue d’ailleurs que la vraisemblance, tombe devant la lettre du texte grec.
Thucydide déplore l’impuissance absolue de la médecine, et il eût été heureux de la réhabiliter au moins dans ses tentatives chirurgicales, appliquées à ces gangrènes critiques. Un seul mot suffisait, et sa réticence serait inexplicable. Il parle _de visu_, et son observation minutieuse n’aurait pas été en défaut sur un fait aussi saillant.
Une dernière réflexion doit trouver place ici.
Quelques traducteurs de Thucydide, étrangers à notre art, lui font dire que certains malades guérissaient _après avoir perdu la vue_.
Sprengel lui-même, faute d’attention, a pensé que la _perte des yeux_ expressément notée dans ce récit, indique l’_amaurose_ qui abolit la vision, sans altérer sensiblement la structure apparente de l’organe oculaire[97].
Cette interprétation est nettement démentie par les termes mêmes de Thucydide. Il ne s’est pas, en effet, borné à dire que les malades restaient aveugles. Il affirme qu’ils étaient _dépouillés de leurs yeux_ (οφθαλμοι). Le sens de ce passage est d’autant plus clair, qu’il fait immédiatement suite à celui où l’auteur mentionne la mortification de certaines parties. Nous avons vu d’ailleurs que la maladie débutait par une violente ophthalmie; une simple lecture démontre qu’il s’agit d’une _véritable gangrène des globes oculaires_, et que la cécité consécutive n’était pas de nature _amaurotique_. Cette distinction, indifférente pour les gens du monde, puisque, en définitive, il y a également perte de la vision de part et d’autre, est d’une grande importance pour le nosologiste qui recherche avant tout la nature des maladies.
Ce mot me ramène à la question dont j’ai un moment suspendu l’examen, et que je me pose sans me dissimuler que je vais me trouver en présence d’un mystère qu’on ne peut guère se promettre d’éclaircir, quand on est bien résolu à ne pas se contenter d’à-peu-près.
Quelle idée faut-il se faire de la peste d’Athènes et du mode morbide dont elle est l’expression?