Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 6

Chapter 63,596 wordsPublic domain

»Ce désordre moral, suite naturelle de l’épidémie, alla plus loin encore. On ne craignit plus de se livrer à des actes blâmables dont on aurait rougi dans toute autre circonstance. En voyant ces bouleversements soudains de la fortune, les riches subitement enlevés, les pauvres de la ville s’emparant immédiatement de leurs biens, on en concluait qu’on n’avait rien de mieux à faire que de jouir promptement, et sans frein, de ces faveurs imprévues du sort, dans la persuasion que tout cela allait s’éteindre avec la vie. Nul ne se préoccupait plus de projets honnêtes, en face de la mort qui menaçait d’en prévenir l’exécution. On ne recherchait, comme bon et utile, que ce qui flattait, à l’heure présente, les goûts et les passions; et dans cette voie, on n’était retenu ni par la crainte des dieux, ni par les rigueurs de la loi. Car on voyait la mort frapper indistinctement les personnes religieuses et les impies. Et, d’un autre côté, nul ne comptait vivre assez longtemps pour porter la peine de ses méfaits. A défaut du jugement des hommes, on savait que le Destin avait prononcé un arrêt irrévocable, et, avant de le subir, on était résolu à mener joyeuse vie jusqu’au dernier moment.

»En résumé, les habitants d’Athènes étaient sous le coup d’un double malheur: la mort faisant sa moisson dans l’enceinte de la ville, et l’armée ennemie portant le fer et le feu dans les campagnes.

»Dans ces douloureuses conjonctures, on se répétait naturellement une ancienne prédiction que les vieillards retrouvaient dans les souvenirs de leur jeunesse: _La guerre Dorique et la peste viendront de compagnie_. On se demandait, à ce propos, si c’était la _peste_ ou la _famine_ qui avait été annoncée[58]. Mais en pleine épidémie, on s’accorda à interpréter l’oracle dans le sens de la _peste_, dont on était alors témoin. J’estime néanmoins que si une nouvelle guerre Dorique venait à éclater, et qu’elle coïncidât, cette fois, avec la _famine_, on ne manquerait pas d’adopter cette explication. On racontait aussi que les Lacédémoniens ayant consulté l’oracle sur l’issue de la guerre, la réponse avait été que la victoire appartiendrait à ceux qui combattraient le plus vaillamment, et que le Dieu lui-même leur accorderait son appui. Or les événements présents paraissaient justifier, en tous points, cette prédiction. Car la maladie commença au moment même de l’entrée des Péloponésiens dans l’Attique; et c’est à peine si elle se montra dans le Péloponèse. Elle exerça principalement ses ravages à Athènes; et parmi les villes voisines, elle frappa, de préférence, celles qui renfermaient la population la plus compacte.

»..... A l’entrée de l’hiver, l’épidémie sévit de nouveau à Athènes. Non pas qu’elle eût complétement disparu; mais elle avait eu des temps d’arrêt. Cette reprise ne dura pas moins d’une année entière. La première invasion s’était prolongée pendant deux ans. On devine l’atteinte profonde qu’une pareille calamité porta sur les forces numériques de l’armée athénienne. Il périt environ quatre mille quatre cents fantassins et trois cents cavaliers. Quant à la mortalité du reste de la population, il est impossible d’en donner le chiffre. Je dois ajouter que de fréquents tremblements de terre furent ressentis à Athènes même, dans l’île d’Eubée, dans la Béotie, et notamment à Orchomène[59].»

Le récit qu’on vient de lire révèle toutes les grandes qualités de l’écrivain qui en a doté la postérité. On devait s’attendre à les voir briller dans la partie dramatique du sujet. Mais on s’étonne de retrouver, dans le tableau des symptômes, une précision de détails et une finesse d’observation qui feraient honneur à un homme de l’art. Nous avons reproché aux médecins, témoins de l’épidémie, d’avoir déposé leur plume au moment où le devoir leur prescrivait de la prendre. Serait-ce qu’après avoir eu communication de la relation de Thucydide, leur amour-propre aurait reculé devant les chances trop prévues d’une comparaison dangereuse?

Il n’en est pas moins vrai que l’illustre historien, qui portait dans toutes les questions sa sagacité naturelle, n’avait pas été poussé par sa vocation vers l’étude de la médecine. Il n’a donc pu tirer la conclusion didactique et pratique des faits qu’il avait observés. Nous lui avons bien entendu dire que cette maladie se distinguait, par son cachet insolite, des maladies vulgaires, et j’apprécierai plus tard la valeur du motif qui sert d’appui à cette opinion fort juste. Mais il n’était pas en mesure de pousser plus loin son analyse; et sa pénétration, en présence d’un problème de pathologie aussi complexe, ne pouvait tenir lieu des notions spéciales qui lui manquaient.

Mon commentaire va mettre en œuvre les matériaux qu’il a si artistement assortis. Le signalement qu’il a tracé est complet, et nous pourrons en dégager le diagnostic différentiel de la maladie d’Athènes comparée à celles qui s’en rapprochent par quelques caractères communs. La plupart des épidémistes ont traité cette grave question de nosologie avec une inexcusable légèreté. Sachant d’avance ce qu’ils voulaient croire à la fin de leurs recherches, ils ont arbitrairement exagéré la prépondérance de certains symptômes aux dépens de ceux qui ne se prêtaient pas à leurs préventions. A cet égard, nous aurons à redresser bien des torts. Nous devrons rappeler les vrais principes qui règlent, selon nous, la détermination de la nature des maladies, dans les limites permises par la certitude médicale. Après avoir réuni et interprété toutes les données de l’observation qui peuvent servir à éclairer le mode morbide dont nous cherchons le secret, nous serons en présence d’une maladie profondément spécifique qui réunit tous les attributs essentiels des grandes épidémies. Si nous ignorons ce qu’elle est, nous pourrons, en toute assurance, dire _ce qu’elle n’est pas_. Dans l’état actuel de notre science, la nosologie n’a pas encore conquis le droit de se montrer plus exigeante.

La première idée qui se présente, c’est qu’on trouvera de précieux renseignements dans les écrits d’Hippocrate, contemporain de l’épidémie. Le problème nouveau qui venait s’imposer à la pathologie humaine était digne de la plume qui inaugurait ces histoires des constitutions épidémiques, le plus beau fleuron de la médecine antique. Lors même qu’Hippocrate, retenu par les devoirs de sa pratique, plus impérieux encore aux approches d’un fléau menaçant, aurait dû renoncer à recueillir ses observations sur le théâtre même de ses ravages, les informations qui auraient afflué de toutes parts, dans son cabinet de travail, auraient emprunté au prestige de son nom une valeur nouvelle. Quelle belle page que celle qui aurait eu pour titre: «Thucydide commenté par Hippocrate!»

Le maître en a décidé autrement, ou peut-être ne serait-ce pas lui qui devrait porter la responsabilité d’une omission aussi inattendue. Personne n’ignore que la littérature contemporaine déplore d’immenses vides. Le hasard ou quelque volonté bien résolue a sauvé du naufrage certaines œuvres privilégiées. Mais combien d’autres ont péri sans laisser de traces! Les ouvrages manuscrits ne pouvaient se répandre et se perpétuer qu’à l’aide de copies dont la reproduction lente et dispendieuse était nécessairement très-limitée, et souffrait trop souvent de l’impéritie ou de la négligence des scribes. Un grand nombre de ces copies disparaissaient avant d’avoir été suffisamment multipliées, ou sans avoir franchi le rayon d’une publicité très-restreinte. D’autres sont parvenues à leur destination lointaine, mutilées et méconnaissables. On a admis longtemps, sur la foi du titre, l’homogénéité de la collection hippocratique; l’érudition moderne a rétabli la vérité. Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour y découvrir des travaux de provenances très-diverses. Par la même raison, bien des œuvres décorées, à bon droit, de la signature d’Hippocrate, ont pu être détachées de ses livres, et n’y ont plus repris leur place. Faisons la part, l’histoire à la main, des incendies accidentels, des destructions volontaires, des vicissitudes politiques, etc., et nous n’aurons pas de peine à expliquer l’anéantissement de tant de trésors, prédestinés aussi à une courte vie, par la faiblesse de leur constitution matérielle. Si je fais ces remarques, c’est que je voudrais me persuader que l’écrit d’Hippocrate qui brille par son absence dans sa collection authentique, pourrait bien avoir eu le sort de beaucoup d’autres dont la perte est irréparable.

Cette supposition, toute personnelle d’ailleurs, est remplacée par des légendes dont la critique a fait justice, et que je dois néanmoins rappeler, en peu de mots, ne fût-ce que pour sauvegarder la vérité historique.

La plupart des biographes d’Hippocrate et les écrivains à la suite répètent de confiance qu’il se rendit à Athènes, en pleine épidémie, et qu’il prescrivit d’allumer de grands feux dans les rues et sur les places pour désinfecter l’air. L’auteur du livre _de la Thériaque, à Pison_, ajoute qu’il recommanda de mêler au combustible des fleurs odorantes et des huiles parfumées[60]. Cette mesure aurait eu, assure-t-on, les meilleurs effets.

Actuarius va jusqu’à affirmer qu’il employa avec un succès merveilleux un antidote dont il donne même la formule. La reconnaissance publique aurait décerné à l’auteur d’un si grand bienfait de magnifiques récompenses[61].

Il est pour moi une preuve sans réplique qu’Hippocrate n’alla pas à Athènes pendant le règne de la peste. C’est que Thucydide ne prononce pas même son nom et ne fait pas la moindre allusion à un événement qui aurait dû laisser, dans les souvenirs de ce temps, une trace ineffaçable. L’illustre écrivain déplore amèrement l’inutilité des remèdes tour à tour essayés, et l’impuissance absolue de l’art aux prises avec une maladie inconnue. Il déclare qu’il n’a rédigé ce récit, étranger à ses études ordinaires, que pour donner quelques indications utiles à ceux qui étaient menacés des mêmes épreuves. Comment croire qu’il n’eût pas salué l’arrivée du médecin le plus célèbre de l’époque apportant à une population décimée et en proie au désespoir un antidote souverain? Dans quel but le loyal et véridique chroniqueur aurait-il dissimulé un fait dont il aurait bien dû pressentir l’inévitable retentissement? Le silence qu’il a gardé est un argument qui dispense de tout autre.

Mais si on se place au point de vue purement médical, on peut hardiment affirmer que tout récit qui proclame le triomphe de l’art humain, en lutte avec une grande épidémie, est _ipso facto_ convaincu d’imposture. Le médecin qui a suivi l’histoire de ces fléaux exterminateurs, et qui a vu à l’œuvre le choléra de ce siècle, ne se laisse pas prendre à de prétendus prodiges, si cruellement démentis par les réalités de la pratique.

Thucydide nous apprend que la peste qui n’avait pas complétement disparu se montra l’hiver suivant à Athènes. Cette recrudescence se prolongea pendant un an, ce qui porte à trois la durée totale de l’épidémie depuis son invasion. Que devient dès lors l’efficacité des conseils d’Hippocrate et de son héroïque antidote? A quel bienfait se serait donc adressée la reconnaissance expansive de la population athénienne?

Faut-il rappeler ici l’anecdote suivante déjà si connue? Artaxerce Longue-Main, touché du malheur de son peuple, envoya, dit-on, des ambassadeurs à Hippocrate pour implorer son assistance. Celui-ci repoussa fièrement les instances du grand roi, et les riches présents qu’on lui offrait en son nom, «ne voulant pas, dit-il, porter secours aux barbares qui sont les ennemis de la Grèce[62].»

Cette scène, qui a inspiré la peinture moderne, a été adoptée par les médecins comme un symbole de dignité professionnelle.

Quelques biographes ont allégué contre l’authenticité de ce fait, la jeunesse d’Hippocrate. L’objection n’est pas sérieuse. Hippocrate avait alors trente-deux ans environ, et le génie devance l’âge. Il est bien permis de croire que l’homme qui devait porter un jour le titre glorieux de _Père de la Médecine_, avait gagné d’un vol rapide les sommets de la renommée. Mais il est certain qu’il ne pouvait avoir à cette époque, comme on l’a dit, des fils et un gendre en état de répondre à l’appel des villes de la Grèce envahies par le fléau.

En résumé, on peut affirmer aujourd’hui que tous ces récits transmis de main en main sont de pures fables qui n’ont d’autre garantie que des correspondances notoirement apocryphes. La lecture un peu attentive des pièces annexées aux Œuvres d’Hippocrate, en démontre péremptoirement la fausseté[63].

Quelques médecins ne pouvant se résoudre à admettre qu’Hippocrate se soit abstenu de prendre la parole sur un événement pathologique si étroitement lié à ses études favorites, se sont persuadés que la maladie d’Athènes était désignée dans le passage suivant du livre III _des Épidémies_ (4e constitution):

«Dans l’été on vit un grand nombre de _charbons_ et autres maladies putrides, des _éruptions pustuleuses_ étendues; chez plusieurs, de grandes éruptions d’herpès.»

M. le docteur Auguste Krauss prétend que ces diverses déterminations cutanées ne peuvent être que celles qui ont été décrites par Thucydide[64].

Il m’est impossible de partager ce sentiment et de fonder une conjecture plausible sur des éléments séméiotiques aussi insuffisants. Si Hippocrate avait voulu représenter ce type saisissant, cette physionomie originale de la grande épidémie, il n’aurait pas assurément réduit son commentaire à cette rapide et vague allusion. Il n’aurait pas simplement indiqué, comme en passant, un sujet aussi fécond en considérations médicales de premier ordre. La main qui a tracé le tableau de l’épidémie de Périnthe aurait reproduit l’image de la maladie d’Athènes, avec tous les traits du modèle, et il ne serait pas resté la moindre incertitude sur son identité.

Mais laissons ces questions d’érudition qui n’ont, à cette place, qu’un intérêt secondaire, et revenons à l’interprétation nosologique du récit de Thucydide.

Je dois, tout d’abord, avertir qu’on se ferait une fausse idée de la maladie qu’il dépeint, si l’on s’imaginait, sur la foi de sa désignation vulgaire, qu’elle n’a pas franchi l’enceinte de la capitale de l’Attique. C’est ainsi que l’histoire mentionne souvent, sous le nom de _peste de Florence_, la fameuse épidémie qui fit le tour du monde au XIVe siècle.

L’étiologie généralement accréditée qui l’attribue à l’encombrement provoqué par l’approche de l’armée lacédémonienne, semble justifier cette erreur. Dans cette hypothèse, elle ne représenterait qu’une forme spéciale de cette fièvre maligne que son origine infectionnelle a fait nommer, selon les cas, _fièvre des prisons_, des _hôpitaux_, des _camps_, des _vaisseaux_.

La vérité est que la maladie, partie de l’Orient, venait d’entreprendre un long voyage dont Athènes ne fut qu’une étape. Thucydide rapporte, comme un bruit public, qu’elle était née dans l’Éthiopie, et qu’elle avait dévasté l’Égypte et surtout la Perse, avant de fondre sur la malheureuse ville où il en fut témoin. Elle ne tarda pas à se propager dans le reste de la Grèce, et attaqua des corps de troupes qui assiégeaient, dans le même temps, quelques villes de la Thrace.

M. Littré fait remarquer judicieusement que, si on ne peut la suivre dans l’Italie et dans les Gaules, c’est qu’à cette époque reculée les écrivains manquent partout ailleurs que dans la Grèce[65].

Thucydide ne nous dit rien de la constitution atmosphérique antécédente, et on ne peut, par conséquent, apprécier la part d’influence qu’elle aurait pu exercer sur l’invasion de l’épidémie. Il note seulement que l’année fut remarquable par sa salubrité, ce qui donne à penser qu’on n’avait observé, pendant l’hiver précédent, aucune intempérie marquée. Dans le passage où il énumère les désastres de tout genre occasionnés par la guerre du Péloponèse, et qui s’étendirent, plus tard, à toute la Grèce, il mentionne des tremblements de terre, des éclipses de soleil, de grandes sécheresses, suivies de famines. Mais il ne signale ces événements que comme une fatale coïncidence, sans les rattacher à l’état de la santé publique. Les épidémistes, surtout à certaines époques, se sont beaucoup préoccupés de ces divers météores auxquels ils ont vaguement assigné un rôle étiologique, sur lequel la science conserve encore bien des doutes. Mais il est bon de prendre acte d’un fait qui est assez souvent l’avant-coureur des maladies populaires, pour qu’on soit autorisé à rechercher le rapport secret qui relie peut-être les deux phénomènes.

Au surplus, l’état de l’atmosphère indiqué par Hippocrate, pendant la même période, concorde parfaitement avec les données fournies par Thucydide.

«L’année ayant été australe, humide et douce, la santé fut bonne pendant l’hiver[66].»

Lucrèce se contente de quelques considérations générales sur l’origine des maladies épidémiques. D’après sa théorie, les germes morbides engendrés dans l’atmosphère, se répandent au loin et parcourent les diverses contrées qu’ils infectent au passage. Ils se mêlent aux boissons ou aux aliments dont l’homme fait usage ou bien ils pénètrent dans l’économie avec l’air inspiré[67]. Si le poëte n’a pas cru devoir appliquer ces principes à la maladie d’Athènes, c’est qu’il a tenu naturellement à éluder la partie la plus ardue de sa tâche.

Diodore de Sicile a été plus précis dans l’énumération circonstanciée des influences qui ont concouru, suivant lui, à la production de la mémorable épidémie.

Il raconte que les pluies abondantes qui étaient tombées pendant l’hiver, avaient laissé, sur bien des points, des eaux stagnantes. Les chaleurs excessives de l’été suivant avaient provoqué, dans ces eaux, une fermentation putride dont les émanations délétères avaient imprégné l’air ambiant. Les produits du sol, altérés par ces pluies insolites, ne renfermaient plus que des matériaux impropres à l’alimentation. D’un autre côté, les vents étésiens n’ayant pas soufflé à cette époque, comme de coutume, n’avaient pu tempérer l’ardeur dévorante de la saison. Aussi Diodore attribue-t-il la chaleur intolérable accusée par les malades, à la chaleur de l’air extérieur. Ce qui n’implique pas, dans sa pensée, que les organismes se mettaient en équilibre de température avec l’atmosphère, conformément aux lois de la physique ordinaire. Il veut seulement faire entendre que l’embrasement de l’air, combiné aux autres influences morbides, provoquait chez les sujets atteints, cette ardeur intérieure qui était, selon les théories du temps, le signe caractéristique de l’état putride[68].

Je n’ai rappelé ces conjectures étiologiques que parce qu’elles rentrent historiquement dans mon plan. Nous savons bien que les constitutions atmosphériques n’ont qu’une part bien obscure à réclamer dans la production des grandes épidémies, et que leur pathogénie doit être recherchée dans un autre ordre de conditions.

J’aurai dans le cours de ce livre, bien des occasions de renouveler cette remarque, et je demande grâce d’avance pour des redites difficiles à éviter dans un travail de longue haleine. Ce n’est pas un des caractères les moins curieux des épidémies qui courent le monde que cette espèce d’indifférence pour les modificateurs externes dont l’ascendant est si puissant sur la génération et le développement des maladies vulgaires. Par tous leurs côtés, les grandes maladies populaires paraissent s’émanciper des lois communes de la pathologie.

Aux temps du polythéisme tout phénomène dont on ne pouvait découvrir la cause naturelle était attribué à l’intervention directe des dieux. On simplifiait ainsi l’étiologie des épidémies extraordinaires. C’est Apollon qui passait, chez les Grecs, pour être investi, par délégation spéciale, du pouvoir de susciter ces grands fléaux, d’en prolonger à son gré le cours et d’en fixer le terme, lorsque sa vengeance était assouvie. C’est lui surtout qu’on s’efforçait de fléchir par des supplications et des cérémonies expiatoires.

Les prescriptions religieuses ne furent donc point négligées à Athènes, pendant ces jours de deuil. Tous les jeux furent suspendus, les temples étaient sans cesse remplis d’une foule éperdue implorant la fin de ses maux. Les bacchantes aux cheveux épars, célébraient les dionysiaques, mystères inexpliqués qui avaient la vertu d’apaiser la colère céleste. De longues processions sillonnaient le chemin d’Eleusis. Mais les dieux furent sans pitié, et les malheureux Athéniens, se voyant abandonnés, se résignèrent à leur sort, comme le dit Thucydide, sans rien tenter pour s’y soustraire.

Quand l’épidémie frappa, à l’improviste, ses premiers coups, la population folle de terreur, ne songea pas tout d’abord, à rechercher dans les sphères surhumaines l’origine de ce désastre. On accusa les Péloponésiens d’avoir empoisonné les puits du quartier qui avait été le premier envahi, et on crut expliquer ainsi la forme étrange et la marche rapidement mortelle de ce mal inconnu.

La croyance aux empoisonnements des eaux potables d’une ville ou d’une contrée était alors très-répandue, et on citait des exemples à l’appui. C’est par cet artifice, assurait-on, qu’avait été prise Cyrha, ville de la Phocide, peu distante de Delphes. Pausanias raconte que le général qui commandait le siége, avait donné l’ordre de jeter des racines d’ellébore dans le fleuve qui abreuvait les habitants. De violents flux de ventre se déclarèrent bientôt, et les assiégés renonçant à se défendre se rendirent à discrétion[69].

Ce préjugé n’appartient pas seulement à l’antiquité, et on le retrouve au moyen âge. Quand la peste noire éclata au XIVe siècle, les Juifs furent aussi accusés d’avoir empoisonné les fontaines et les puits, et devinrent, sous cet absurde prétexte, l’objet des plus cruelles persécutions[70].

Les siècles se remplacent sans rien changer aux passions humaines. N’avons-nous pas vu, en 1832, lors de la première invasion de l’épidémie cholérique, le peuple de Paris croire à l’empoisonnement de l’eau et de la viande débitée par les bouchers, et s’acharner contre les prétendus auteurs de ces maléfices?

Disons toutefois, après avoir maudit ces tristes égarements, que ce soupçon si avidement accueilli par la masse ignorante, au début des grandes mortalités, peut être expliqué par la forme arrêtée et identique des cas morbides qui rappelle trop fidèlement les effets ordinaires des poisons spécifiques.

Si on rapproche la maladie d’Athènes des pyrexies graves qui lui ressemblent, on ne peut se dissimuler, après en avoir bien étudié les symptômes et l’évolution, qu’elle a de grands rapports avec le typhus contagieux si bien décrit par Hildenbrand, un des représentants les plus éminents de l’école clinique de Vienne[71].

Ainsi, on y retrouve la tristesse et l’abattement dès l’invasion, de violents raptus fluxionnaires sur l’appareil respiratoire et les voies digestives; des vomissements de matières bilieuses; des gangrènes partielles, externes et internes, etc.[72].

Autre analogie. La peste d’Athènes, quoique essentiellement aiguë, pouvait dans certains cas reculer son terme fatal, en affectant la marche et la forme d’une maladie chronique.

Les suites du typhus prolongent souvent sa durée commune et se traduisent par un enchaînement de symptômes qui dérouteraient le médecin, s’il ne remontait à leur source. Ce sont tantôt des engorgements viscéraux ou des phlegmasies internes accompagnées d’une fièvre lente qui empêchent la restauration des forces et entretiennent un état de langueur tôt ou tard mortel. Tantôt l’épuisement graduel du malade s’explique par le défaut d’alimentation, la persistance d’une tristesse insurmontable, la survenance d’hémorrhagies, de diarrhées et autres évacuations débilitantes, l’insomnie opiniâtre, les sueurs nocturnes, etc. Le patient finit par succomber dans le marasme[73].