Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 5

Chapter 53,493 wordsPublic domain

C’est avec intention que j’ai gardé le silence sur cette classe de maladies. Outre que je ne pouvais songer à refaire ce qui avait été déjà si bien fait, il est évident que M. Calmeil ne prend pas ces mots: _Grandes épidémies_ dans le sens que je leur donne. La _démonomanie_, la _lycanthropie_, la _spectropathie_, la _chorémanie_ ou _danse de Saint-Guy_, le _tarentisme_, la _théomanie convulsive_, forment un groupe de _névroses_ qui se séparent radicalement des épidémies vraies, non-seulement par leurs noms si expressifs, mais aussi par tous leurs attributs nosologiques. Quelle qu’ait été leur diffusion, on ne les a jamais qualifiées de _pestes_. C’est que leur origine doit être recherchée dans le monde des idées, et leur mode de propagation dans une faculté de l’instinct imitateur. Tantôt leur action porte sur l’intelligence et suscite les aberrations mentales les plus étranges. Tantôt elle retentit sur les appareils sensitifs et moteurs, et amène des troubles fonctionnels dont la gravité apparente reste étrangère à toute altération anatomique appréciable.

Cette brève indication préviendra, j’espère, le reproche que j’aurais pu encourir par une omission préméditée.

NOTES:

[3] La Bruyère, _les Caractères_, chap. I, _des ouvrages de l’esprit_.

[4] Le livre de Ramazzini (_De morbis artificum diatriba._ Modène, 1701, in-8º), traduit et annoté par Fourcroy en 1777, a été repris et complété en 1822 par M. le docteur Patissier (_Traité des maladies des artisans et de celles qui résultent des diverses professions._ Paris, 1822, in-8º.) Depuis lors, cette étude s’est enrichie d’un grand nombre de publications importantes. Sous ce rapport, les _Annales d’hygiène publique et de médecine légale_ (Paris, 1829-1869) ont servi les progrès de la science.

[5] Voyez Bouvier, _Bull. de l’Académie de médecine_, tome XXV, p. 1031;--Tardieu, _Étude hygiénique et médico-légale sur la fabrication et l’emploi des allumettes chimiques_ (_Annales d’hygiène_, 2e série, tome VI, p. 5).

[6] Ch. Anglada, _Traité de la Contagion_, t. I, chap. III, _de la Spontanéité des affections contagieuses_. Paris, 1853.

[7] Voyez Boudin, _Traité de géographie et de statistique médicales_. Paris, 1857, 2 vol. in-8º.

[8] Voyez Ch. Martins, _du Spitzberg au Sahara_. Paris, 1866, p. 554.

[9] Hippocrate, _sect._ VI, _aph._ 29.

[10] Sénèque, _epist._ XCV.

[11] Quand on fait peser sur les goutteux la responsabilité de leur maladie, on ne songe qu’à la goutte acquise. On oublie trop l’hérédité qui peut la transmettre aux individus menant la vie la plus régulière. Je l’ai vue chez des femmes qui n’étaient pas encore dans les conditions physiologiques exigées par Hippocrate, et qui auraient mérité l’admiration de Sénèque.

[12] Sur 80 goutteux qu’il a traités à Vichy, M. Charles Petit compte 78 hommes et 2 femmes.

[13] Gui Patin qui constatait au XVIe siècle la retraite à peu près définitive de la lèpre ou ladrerie, a écrit à ce sujet une lettre dont j’extrais un passage qui renferme des détails curieux.

«Il n’y a pas longtemps qu’on me fit voir ici un Auvergnat malade, lequel était soupçonné de ladrerie; peut-être que sa famille en avoit quelque renom, car pour sa personne il n’y en avoit aucune marque. Cela me fit souvenir de quelques familles de Paris qui en sont soupçonnées; mais actuellement, nous ne voyons ici aucun ladre, si ce n’est à l’égard de l’esprit ou de la bourse. Autrefois il y avoit un hôpital dédié pour les recevoir au faubourg Saint-Denis. On n’en voit aucun ni en Normandie, ni en Picardie, ni en Champagne, quoique dans toutes ces provinces il y ait des maisons qui leur étoient destinées, et qui sont converties en hôpitaux de pestes. Autrefois on prenoit pour ladres, des vérolés que l’ignorance des médecins et la barbarie du siècle faisoient prendre pour tels. Néanmoins, il y a encore des ladres en Provence, en Languedoc et en Poitou.» (Gui Patin, _Lettres_, t. III, lettre CCCCXLI, édition Réveillé-Parise. Paris, 1846.)

[14] Ch. Anglada, _Traité de la Contagion_, t. I, p. 305.

[15] Bordeu, _Œuvres complètes_, 1818, t. II, p. 679.

[16] Remplacez le mot _scorbut_ par celui de _gastro-entérite_; ne dirait-on pas que Bordeu dépeint l’inauguration de la réforme de Broussais? Aujourd’hui c’est le tour de la fièvre typhoïde.

[17] Félibien, _Histoire de Paris_, t. II, p. 776.

[18] Sauval, _Antiquités de Paris_, t. II, p. 558.

[19] Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg_. Strasbourg, 1836, in-4º p. 101.

[20] Mézeray, _Histoire de France_, t. II, liv. V, p. 853.--1685.

[21] Voyez le beau rapport présenté au ministre par M. le professeur Caizergues _sur l’épidémie vulgairement connue sous le nom de grippe qui a régné à Montpellier en 1837_.

[22] De Kergaradec, _Rapport sur les épidémies qui ont régné en France pendant l’année 1862_. (_Mémoires de l’Académie impériale de Médecine._ Paris, 1863-64, t. XXVI, p. CCXXIV.)

[23] _Gazette des hôpitaux_, nº du 20 mars 1849.

[24] Hippocrate, _Œuvres compl._ Trad. Littré, t. V, p. 140.

Voy. pour la description de l’ophthalmie consécutive, _Annales d’oculistique_, t. XI, p. 76 et 119.

[25] _Gazette médicale de Paris_, 1846.

[26] Ozanam, _Hist. méd. des malad. épid._, t. IV, p. 259.

[27] Ozanam, _ibid._, t. IV, p. 268.

[28] Ozanam, _Hist. méd. des malad. épid._, t. IV. p. 293.

[29] Requin, _Pathologie médicale_, t. II, p. 490.--Voyez Desnos, _Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques_. Paris, 1864, tome I, art. ACRODYNIE.

[30] C’est en 1845, que M. Roussel publia son premier travail, sous ce titre: _De la Pellagre, de son origine, de ses progrès, etc._ Pendant les vingt années qui ont suivi, il n’a cessé de s’occuper de ce sujet et en a présenté un exposé plus exact et plus complet: _Traité de la Pellagre et des Pseudo-Pellagres_. Paris, 1866, in-8.

[31] Billod, _Traité de la Pellagre, etc._ Paris, 1865, p. 5.

[32] Charles Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg_. 1836, p. 96.

[33] Littré, _Des grandes épidémies_ (_Revue des Deux Mondes_, 1836, 4e série, t. V.)

[34] Plutarque, _Œuvres meslées_, trad. d’Amyot. _Question neufiesme._ Paris, MDCIII, t. II, p. 219.

[35] Plutarque, _ouv. cit._, t. II, p. 224.

[36] Joannis Philippi Ingrassiæ, _de tumoribus præter naturam_, _cap. I_, p. 205, Neapoli, 1552.

[37] Makittrick, _De febre Indiæ occident. maligna flava_, Balding, t. I, p. 91.

[38] Fouquet, _Obs. sur la Constitution des six premiers mois de l’an V, à Montpellier_. Montpellier, 1798 (_passim_).

[39] Berthe, _Précis hist. de la maladie qui a régné dans l’Andalousie_, p. 135. Paris, 1802.

[40] Sprengel, _Hist. de la Méd._, trad. Jourdan, t. II, chap. IX, _Maladies nouvelles_. Paris, 1835.

[41] Gruner, _Morborum antiquitates_. Vratislaviæ, 1774.

[42] Ch. Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg, première partie_, chap. III, p. 78.--_Maladies épidémiques._--_Maladies nouvelles._

[43] Fuster, _Maladies de la France_, _appendice_, première sect. Paris, 1840, p. 256.

[44] Hippocrate, _Œuvres complètes_, trad. E. Littré. Paris, 1839-1866, 10 vol. in-8.

[45] Littré, _Revue des Deux Mondes_, 1836, 4e série, t. V.

[46] Galien, édit. Kuhn, t. XV, p. 429.

[47] Mariæ Lancisi, _Opera_, § 9, 1718. _De adventitiis romani cœli qualitatibus._

[48] Sydenham, _Dissertatio epistol. ad Guillielmum Cole, opera omnia_, t. I, p. 242.

[49] M. Daremberg considère l’épidémie comme une maladie sévissant sur un grand nombre d’individus à la fois, ordinairement grave, _souvent nouvelle_. (Hippocrate, _Œuvres choisies_, trad. Daremberg, p. 226. 1843.)

La seule différence qui me sépare ici de mon savant confrère, c’est que, pour moi, la nouveauté est surtout le partage des grandes épidémies.

[50] Fuster, _Des Maladies de la France_, p. 261 et suiv.

[51] Noah Webster, _A brief history of epidemic and pestilential Diseases, with the principal phenomena of the physical world which precede and accompany them, and observations deduced from the facts Stated_. Hartford, 1799.

[52] Calmeil, _De la folie, considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire.... Description des grandes épidémies de délire qui ont atteint les populations d’autrefois et régné dans les monastères_. Paris, 1845.

ÉTUDE SUR LES MALADIES ÉTEINTES ET LES MALADIES NOUVELLES POUR SERVIR A L’HISTOIRE DES ÉVOLUTIONS SÉCULAIRES DE LA PATHOLOGIE

CHAPITRE PREMIER

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU Ve SIÈCLE AVANT L’ÈRE CHRÉTIENNE (PESTE D’ATHÈNES)

La première épidémie bien connue, éclata à Athènes, l’an 428 ayant J.-C. Cette circonstance lui a valu le nom qu’elle porte et qui semble la confiner exclusivement dans cette circonscription locale. J’aurai bientôt à redresser cette erreur trop répandue, même parmi les médecins. Nous verrons alors que les documents historiques précisent son point de départ, signalent particulièrement sa station meurtrière dans la capitale de l’Attique, mais en indiquent plusieurs autres, et ne fixent pas de terme à sa propagation ultérieure. Elle inaugure donc, au moins pour nous, l’entrée en scène de ces épidémies cosmopolites qui se remplacent dans le cours des âges, et infligent un tribut inexorable à la famille humaine. Ce n’est pas sans regret que nous sommes condamnés à resserrer nos études dans une période relativement aussi limitée de notre histoire; mais nos informations dignes de foi ne remontent pas plus haut. Les ténèbres qui voilent les temps antérieurs, l’insuffisance ou le défaut de traditions authentiques, refusent à la science une base solide d’observations. On découvre sans doute, en feuilletant les vieilles chroniques, les récits épars de quelques épidémies qui attirent et retiennent l’attention; mais ils manquent de précision technique, et leur forme trahit l’inexpérience médicale de leurs auteurs. On peut bien essayer, sur la nature des maladies qu’ils signalent, quelques hypothèses plus ou moins vraisemblables; mais le lien qui les unit à la série nosologique nous échappe. Ce sont des matériaux certainement très-précieux qu’il nous est interdit de mettre à leur place dans le système de la pathologie.

Si l’histoire médicale des époques lointaines reste muette ou bégaie quelques réponses timides quand on l’interroge sur ces grandes commotions de la santé publique; si elle a légué aux Œdipes de l’avenir bien des énigmes restées indéchiffrables, une bonne fortune inattendue nous a valu les renseignements les plus exacts et les plus détaillés sur la célèbre maladie qui fait le sujet de ce chapitre.

Thucydide résidait à Athènes lorsque l’épidémie s’y déclara. Il en fut atteint lui-même, et n’en réchappa que par une faveur du sort. Ému par tant de désastres, il conçut la généreuse pensée d’être utile aux populations menacées en racontant ce qu’il avait vu. Il ne se contenta pas de retracer les navrantes péripéties du drame dont il avait contemplé les scènes avec ce sang-froid que donne l’habitude du champ de bataille. Il prit d’une main ferme la plume médicale, et décrivit l’horrible maladie avec une finesse d’observation qui pourrait encore servir de modèle. En rédigeant ce récit, l’illustre écrivain n’enrichit pas seulement, d’une admirable page, son histoire magistrale de la guerre du Péloponèse. Il fit de plus une bonne action, et la science lui doit de la reconnaissance pour avoir suppléé, par ce document unique, à l’inexplicable mutisme des médecins témoins, comme lui, de l’épidémie régnante. C’est vainement, en effet, qu’on cherche dans leurs écrits, une trace de cette catastrophe sans précédents. Thucydide nous apprend qu’ils furent prodigues et victimes de leur dévouement, pendant la durée de l’épidémie. Cet honorable témoignage excuse, sans la justifier, leur étrange abstention. Serait-ce que ces révolutions passagères et accidentelles dans l’ordre pathologique semblables à certains météores fugitifs et mobiles du monde physique, étaient censées alors éluder les lois générales qui règlent la marche habituelle et permanente des phénomènes de la nature vivante? Et dans cette persuasion, la science, encore à ses premiers rudiments, se croyait-elle le droit d’abriter son indifférence derrière l’adage vulgaire: _rara non sunt artis_? Hippocrate venait cependant révéler les grandes perspectives que l’étude des maladies populaires ouvre à l’art de guérir. Mais son enseignement n’avait pu encore porter ses fruits; et on peut affirmer que, sans la bonne inspiration de Thucydide, le souvenir de ce mémorable épisode ne serait pas venu jusqu’à nous[53].

Quatre cents ans plus tard, Lucrèce, ce brillant poëte, qui partageait sa vie entre les lettres et les sciences, fut frappé de la lugubre majesté du sujet, en relisant la relation de l’historien grec, et se mit à l’œuvre pour en reproduire les traits principaux. Ce tableau où il a prodigué les plus vives couleurs de sa palette (_ut pictura poesis_), couronne noblement le dernier chant de son poëme _De natura rerum_. On y voit résumés avec une rare flexibilité d’accents, les symptômes variés de la maladie; sa marche rapide et menaçante, les effroyables mutilations qu’elle provoquait, toutes les phases, en un mot, de cette lutte impuissante contre la douleur et la mort. Jamais la médecine n’avait revêtu d’une forme plus élégante ses images réputées ingrates ou hideuses. J’ajoute que cette alliance inusitée avec la poésie, loin d’altérer la vérité des faits, lui a donné au contraire plus de relief et d’éclat.

Les diverses traductions françaises du récit de Thucydide laissent, en général, beaucoup à désirer. Je me suis efforcé d’en éviter les défauts, et je crois pouvoir garantir au moins l’exactitude médicale de la version que je donne. J’aurais pu, à la rigueur, me contenter d’extraire la description des symptômes qui remplissait mon but. Mais je me suis fait un scrupule de rien retrancher à ce tableau de maître dont les détails concourent à l’harmonie de l’ensemble, et qui représente, par sa date et le fini de son exécution, un véritable monument dans l’histoire générale des épidémies.

Je laisse donc la parole à Thucydide. Je chercherai ensuite le sens médical de son récit[54].

(L’AN 2 DE LA LXXXVIIIe OLYMPIADE--428 ANS AVANT J.-C.)

«A l’entrée de l’été, les Péloponésiens et leurs alliés pénétrèrent par deux points dans l’Attique, comme l’année précédente, sous la conduite d’Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi des Lacédémoniens; et après avoir dressé leur camp, ils se mirent à dévaster le pays. Peu de jours après, une maladie éclata à Athènes. On assurait qu’elle avait déjà sévi à Lemnos et dans plusieurs autres lieux. Mais ce qui est certain, c’est que, de mémoire d’homme, on n’avait vu nulle part une épidémie aussi meurtrière. Les médecins étaient désarmés devant un mal qu’ils ne connaissaient point, et la mort les frappait d’autant plus qu’ils soignaient plus de malades. Contre un fléau qui déjouait tous les efforts humains, il ne restait, pour dernière espérance, que la prière au pied des autels et le recours à l’assistance des dieux. Mais tout cela fut inutile, et dès lors les habitants d’Athènes, se sentant inévitablement voués à la mort, se résignèrent à leur destin, sans rien tenter pour le conjurer.

»On prétend que l’épidémie commença dans l’Éthiopie, située au delà de l’Égypte. Bientôt après, elle gagna l’Égypte et la Lybie, d’où elle se propagea dans la plus grande partie des États du roi de Perse. Tout à coup elle s’introduisit dans Athènes par le Pirée, ce qui fit qu’on accusa les Péloponésiens d’avoir empoisonné les puits de ce quartier. (Il n’y avait pas encore de fontaines.) Bientôt la maladie envahit la ville haute avec un redoublement de fureur. Permis à d’autres, médecins ou non, de proposer des conjectures plus ou moins vraisemblables sur l’origine de ce désastre, et sur les causes dont le concours a été assez puissant pour le produire. Quant à moi, je vais raconter les faits tels qu’ils se sont passés sous mes yeux, afin que, si cette calamité devait se renouveler, ces renseignements exacts puissent venir en aide à ceux qui l’observeraient pour la première fois. Je suis d’autant plus autorisé à parler ainsi, que j’ai été atteint moi-même et que j’ai vu les autres malades.

»On est généralement d’accord pour reconnaître qu’il n’y eut guère cette année d’autre maladie. Celles qui se déclaraient ne tardaient pas à prendre tous les caractères de l’épidémie régnante[55]. Le plus souvent c’était au milieu de toutes les apparences de la santé, qu’on voyait, brusquement et sans cause appréciable, surgir les symptômes suivants.

»Le malade ressentait d’abord une chaleur excessive à la tête. Les yeux étaient rouges et enflammés. La langue et l’arrière-gorge prenaient rapidement une couleur sanglante. L’haleine était horriblement fétide. Bientôt survenaient des éternuments répétés, et la voix prenait un timbre rauque. Peu après, le mal gagnait la poitrine et provoquait une toux violente: lorsqu’il se fixait sur l’estomac, les malades avaient des nausées et vomissaient, avec de vives douleurs, des flots d’humeurs bilieuses, comme disent les médecins. La plupart étaient tourmentés par un hoquet incessant, accompagné de violentes convulsions, passagères chez les uns, plus tenaces chez d’autres. La peau n’était ni chaude au toucher, ni jaune, mais rougeâtre, livide, et se couvrait de petites pustules et d’ulcères[56]. L’ardeur intérieure qui consumait les malades était telle qu’ils ne pouvaient supporter les plus simples vêtements ni la moindre couverture: ils préféraient rester entièrement nus et aspiraient à se plonger dans l’eau froide. Il y en eut un grand nombre qui, trompant la vigilance de leurs gardiens, se précipitèrent dans les puits pour tâcher de calmer les tourments de leur soif. Du reste, on avait constaté que ceux qui buvaient largement n’étaient pas plus soulagés que ceux qui étaient privés de boisson. L’agitation ne laissait pas un instant de repos. L’insomnie était constante. Chose digne de remarque! les progrès de la maladie n’épuisaient pas les patients qui soutenaient, au contraire, la lutte avec plus de vigueur qu’on ne l’aurait supposé. Aussi la plupart ne succombaient à l’ardeur dont ils étaient dévorés que vers le septième ou le neuvième jour, conservant encore un reste de force. Chez ceux qui dépassaient ce terme, le mal s’emparait du bas-ventre et provoquait l’ulcération de l’intestin, suivie d’énormes déjections alvines qui amenaient un affaiblissement mortel[57].

»C’est ainsi que la maladie, qui commençait par la tête, finissait par s’étendre des parties supérieures à tout le reste du corps. Quand les sujets avaient pu résister à ces terribles assauts, le mal se portait sur les extrémités, et la gangrène dévorait les organes génitaux, les doigts des mains et des pieds. Chez plusieurs ces parties mortifiées se détachèrent, et la guérison s’ensuivit. D’autres survécurent à la destruction de leurs yeux. On en vit qui, entrant en convalescence, avaient complétement perdu la mémoire. Ils n’avaient plus conscience d’eux-mêmes et ne reconnaissaient pas leurs amis.

»Cette effroyable maladie, dont aucune expression ne saurait rendre l’idée, dépassait, par sa violence, la portée des forces humaines. Mais ce qui prouve bien qu’elle différait essentiellement des maladies ordinaires, c’est que les oiseaux de proie et les autres animaux qui se repaissent des débris de l’homme, se tinrent éloignés des nombreux cadavres qui gisaient sans sépulture. Ceux qui y touchèrent furent aussitôt terrassés. Il est de fait qu’on ne voyait aucune de ces espèces d’oiseaux ni à l’entour des corps morts, ni ailleurs. Les chiens, vivant en compagnie de l’homme, rendirent, par cela même, plus frappante la particularité que je signale.

»Telle est la description générale de cette maladie, et je passe à dessein plusieurs formes plus ou moins affreuses qui se diversifiaient, suivant les individus. Pendant tout ce temps-là, les maladies communes cessèrent de se montrer à Athènes. Toutes celles qu’on voyait, portaient invariablement le cachet de l’épidémie.

»La mort n’épargnait pas plus les malades les mieux soignés que ceux qui étaient dénués de tout secours. On ne pouvait compter sur l’efficacité d’aucun remède; car ce qui paraissait avoir été utile à l’un, était nuisible à l’autre. Les personnes robustes ou chétives étaient également frappées. Rien ne pouvait préserver des atteintes de ce mal. Ce qu’il y avait de plus terrible encore, c’était que tous ceux qui se sentaient attaqués éprouvaient aussitôt un tel découragement qu’ils désespéraient de leur salut, et s’abandonnaient eux-mêmes sans rien faire pour se soustraire à la mort.

»Il faut savoir que la maladie se communiquait à ceux qui approchaient les malades, comme cela arrive aux animaux en temps d’épizootie; et ce fut là la cause principale de l’extension de la mortalité. D’une part, les citoyens épouvantés du danger de ces contacts, refusaient de se porter secours mutuellement, et les malades mouraient dans l’abandon. Aussi y eut-il bien des maisons littéralement dépeuplées, parce que personne ne consentait à soigner leurs malheureux habitants. D’un autre côté, ceux qui se décidaient à affronter la contagion, tombaient victimes de leur courage. Tel fut, en particulier, le sort de ceux qui, écoutant la voix de l’honneur, s’oubliaient pour se dévouer à leurs amis. Du reste, l’entourage des malades, dominé par l’horreur de ce spectacle, finissait par rester indifférent aux plaintes des mourants. Mais ceux qui avaient eu le bonheur de guérir, témoignaient la plus vive sympathie pour les souffrances des patients et le sort de ceux qui succombaient, soit parce qu’ils avaient éprouvé les mêmes maux, soit parce qu’ils étaient, dès ce moment, garantis contre une nouvelle atteinte. Car on avait remarqué qu’on n’était pas repris une seconde fois, du moins mortellement. Aussi les individus qui avaient réchappé étaient-ils, pour tout le monde, un objet d’envie: et eux-mêmes, dans l’ivresse de leur joie, se berçaient de l’espoir d’être désormais à l’abri de toutes les maladies.

»Le danger de l’épidémie était encore aggravé par l’affluence des gens de la campagne qui se réfugiaient dans la ville avec leurs bagages. Ces malheureux se trouvaient dans la situation la plus déplorable. Faute d’habitations suffisantes, ils étaient réduits à s’entasser dans de petites huttes que les ardeurs de la saison rendaient suffocantes. Ils y mouraient misérablement, étendus les uns sur les autres. Ceux qui avaient encore un reste de vie, se traînaient dans les rues et autour des fontaines, dans l’espoir d’apaiser leur soif. Les édifices sacrés qui avaient été disposés pour servir d’asile, regorgeaient de cadavres. Comme le fléau s’était montré inflexible, on avait perdu tout respect des choses saintes. Les lois qui réglaient de tout temps les sépultures furent également violées. Privés de leurs serviteurs moissonnés par la mort, et dépourvus de tout ce qui eût été nécessaire, les citoyens eurent recours à de coupables expédients. Les uns, s’emparant des bûchers qui avaient été dressés par d’autres, y déposaient le corps qu’ils portaient et y mettaient le feu. On en vit qui jetaient le cadavre sur celui qui était déjà la proie des flammes, et se hâtaient de prendre la fuite.