Part 49
En 1832, Broussais essaya d’en tirer parti, quand il s’évertua à appliquer sa doctrine au choléra. M. Gravier, qui était un de ses fervents disciples, avait pris ses conseils avant de livrer sa thèse à l’argumentation de ses juges. Broussais était donc son collaborateur; et il est curieux de voir, neuf ans après, par quelles subtilités il prétend rallier les faits racontés par M. Gravier, aux principes dont il défend l’infaillibilité[866].
L’auteur de la thèse décrit l’épidémie de choléra qu’il observa dans l’Inde, en 1817, et qui y enleva plus de 600,000 personnes. C’est précisément celle qui donna le signal de l’entrée en campagne du grand fléau. Les médecins qui pratiquaient alors dans cette région, furent complétement désorientés, à la vue d’une maladie qui ne portait plus les traits de l’endémie traditionnelle. Ils furent surtout frappés de ne plus trouver dans l’estomac et les intestins, les matières bilieuses et âcres qu’ils avaient constatées jusque-là, _sans exception_, pendant la vie, ou après la mort. M. Wise, médecin anglais du Bengale, fut le premier à décrire la maladie nouvelle. M. Corbyn, médecin de la même résidence, l’étudia après lui, et chercha à prouver que _ce ne pouvait être le choléra-morbus de Sydenham_[867]. On peut dire que le corps médical fut unanime pour refuser à la maladie son nom habituel. On n’y vit qu’un _choléra spasmodique_, dont l’indication urgente prescrivait de _relever par tous les moyens possibles, les puissances vitales_, que les douleurs et les convulsions avaient rapidement anéanties. En conséquence, le Conseil de santé de Madras fit publier une instruction, qui commençait par ces mots, que je recommande:
«_La pratique, dans cette maladie, doit être absolument contraire à celle suivie dans le choléra-morbus_, le but principal devant être de ranimer les pouvoirs vitaux languissants, de rétablir la circulation, d’empêcher l’état violent spasmodique, de rétablir l’action de l’estomac et des intestins[868].»
Suivent les prescriptions appropriées:
«Frictionnez l’épigastre avec l’esprit de térébenthine, des vésicatoires liquides et des esprits camphrés..... Prenez trente grammes de laudanum dans une très-petite quantité d’esprit de menthe; faites ensuite un opiat avec quinze grains de protochlorate de mercure. Vous pouvez répéter les mêmes doses jusqu’à quatre fois.
»Si les symptômes s’exaspèrent, un bain chaud avec un dixième d’arack et un large vésicatoire sur le thorax, sont indispensables.
»Si le malade est tellement affaibli, que le pouls ne soit plus sensible au poignet, il est à propos, pour tenter de rétablir les pouvoirs vitaux, de donner des liqueurs fortes avec du laudanum, de l’éther, du calomelas et du chili en poudre fine[869].»
Telle fut la méthode officiellement recommandée par l’autorité médicale. Les médecins anglais l’adoptèrent d’un commun accord, et les _mestres_ ou médecins indiens, n’eurent rien de mieux à faire que de suivre leur exemple.
Il ne faut pas perdre de vue que M. le docteur Gravier était imbu des principes de la doctrine physiologique. «Il n’y a pas d’exemple, dit-il, qu’un malade abandonné à lui-même ait guéri; mais il y a eu beaucoup de terminaisons favorables _malgré l’influence perturbatrice d’un traitement stimulant_[870].» Moins esclave de ses préjugés médicaux, l’auteur n’eût pas hésité à reconnaître que les succès des stimulants justifiaient leur emploi. Mais comme il fallait expliquer leur efficacité irrécusable, sans faire infidélité au maître, il l’attribue à la révulsion, c’est-à-dire, au déplacement de l’irritation morbide provoqué par l’irritation médicamenteuse. On se rappelle que Broussais avait imaginé cet accommodement fantastique, quand il voyait ses prétendues phlegmasies gastro-intestinales céder aux excitants; ce qui était un véritable non-sens dans sa doctrine, puisque l’identité constante du mode irritant en est le dogme capital. Prétendre donc qu’une irritation en détruit une autre en s’y ajoutant, c’est proclamer cet étrange résultat arithmétique, qu’une addition aboutit à une soustraction. N’était-il pas plus logique d’admettre que la nouvelle maladie qui venait d’éclater aux Indes, n’était pas foncièrement inflammatoire, puisqu’elle était heureusement combattue par la méthode stimulante?
La page que je viens de détacher de la thèse de M. Gravier nous fait assister, en quelque sorte, à la surprise des médecins anglais devant une maladie inconnue. Au premier coup d’œil, ils s’assurent qu’elle n’est point la vieille endémie cholérique; et ils lui opposent un traitement nouveau, dont les cordiaux et les excitants font la base. L’indication capitale commande de ranimer les forces qui s’éteignent; les moyens propres à suspendre les évacuations ne viennent qu’en sous-ordre. Les médecins de la station, premiers témoins de l’épidémie qui allait envahir le monde, étaient d’autant mieux placés pour la distinguer de l’endémie séculaire de l’Inde, qu’ils avaient sous leurs yeux les deux termes de comparaison. Cette opinion si juste a été perdue de vue quand le choléra s’est éloigné de son premier théâtre. Les médecins européens, trompés par les apparences, crurent à un vaste débordement du choléra-morbus, jusque-là confiné dans le delta du Gange. On garda l’ancien nom, sans prendre le temps de vérifier l’identité, et cette confusion a poussé de si profondes racines qu’en protestant contre elle dans l’intérêt de la vérité, on a l’air de se pourvoir en cassation contre un verdict rendu sans appel. Il faut cependant être juste envers tout le monde et signaler d’heureuses exceptions.
M. le professeur Fuster a parfaitement exposé et résolu cette question nosologique. Le lecteur me saura gré de lui indiquer le beau chapitre qui renferme cette argumentation décisive[871].
Le langage de Requin ne saurait être plus explicite:
«Le choléra pestilentiel, choléra épidémique proprement dit... doit être regardé... comme une maladie essentiellement, radicalement distincte du choléra vulgaire. Quoique sous des apparences symptomatiques fort semblable à celui-ci, il a assurément une tout autre nature. Comment méconnaître cela, rien qu’en considérant le degré incomparablement plus élevé de la léthalité, rien qu’en méditant sur le fait même de l’épidémie? Il y a là quelque cause morbifique extraordinaire, θειον τι d’Hippocrate, je ne sais quel empoisonnement occulte et miasmatique[872].»
Et ailleurs: «Il y a une distinction profonde, une distinction radicale entre le choléra vulgaire et le choléra pestilentiel. Il faut reconnaître en celui-ci une spécificité véritablement hors ligne, en un mot, ce que je proposais dernièrement d’appeler une spécificité pathogénique de premier ordre[873]... Dans l’Indostan même, le choléra vu et décrit par Bontius, il y a de cela près de deux siècles, n’était pas encore le choléra pestilentiel; ce n’était qu’un choléra sporadique, le choléra d’Hippocrate et de Sydenham. Il apparaissait là de temps immémorial sans doute, comme partout ailleurs; peut-être seulement plus commun que partout ailleurs[874].»
Il est impossible de mieux dire, et d’exprimer d’un ton plus affirmatif l’énergie d’une conviction; mais il faut reconnaître que le corps médical de Paris s’est en général montré peu favorable à cette interprétation.
M. le professeur Grisolle déclare «qu’il ne veut pas discuter si le choléra est une affection nouvelle ou bien si elle remonte à une haute antiquité,» et jusqu’à preuve contraire, il considère la grande épidémie de ce siècle, comme une extension accidentelle de l’endémie indienne décrite par les auteurs qui ont tracé la topographie médicale de sa circonscription originelle. Il prend dans son sens littéral la qualification d’_asiatique_ qui l’a accompagnée dans son voyage[875].
M. le professeur Andral est parfaitement édifié sur les différences symptomatiques des deux choléras; mais ces différences ne lui suffisent pas, pour en reconnaître deux espèces. Il préfère admettre, comme moyen terme, deux variétés de la même maladie[876].
J’espère établir solidement l’opinion contraire sur l’ensemble des données pathologiques qui se rapportent aux deux faits que je vais comparer.
La simultanéité des vomissements et des déjections alvines est un trait qui leur est commun, et rend parfaitement compte d’une série de symptômes congénères.
Les crampes douloureuses des membres, l’extinction de la voix, l’enfoncement des globes oculaires, l’amaigrissement rapide de la face, la petitesse du pouls, la suppression de la sécrétion urinaire, sont autant de phénomènes étrangers à la nature de l’affection initiale, et qui tiennent uniquement à l’état convulsif des voies digestives et à l’abondance des matières rejetées par l’estomac et l’intestin. En médecine pratique, c’est un fait d’observation générale que la surexcitation des premières voies provoquant des évacuations répétées et excessives, donne naissance aux divers troubles morbides que je viens d’énumérer. La même cause les reproduit dans les maladies les plus disparates. On les retrouve dans l’empoisonnement par les substances âcres, qui a pu passer pour un vrai choléra, jusqu’au moment où la découverte de la cause toxique a redressé la méprise. Certaines indigestions graves peuvent aussi présenter la même forme. Enfin, ce groupe de phénomènes caractérise quelques attaques névropathiques, notamment celles qui dépendent de l’hystérie. Cet appareil de symptômes n’a donc, au point de vue de la pathognomonie, qu’une valeur très-secondaire.
Ce qui constitue le caractère individuel et distinctif du choléra moderne, c’est sa division en _deux périodes_ bien tranchées.
Voici le signalement de la première période ou période _algide_: résolution des forces, abolition du pouls, froid visqueux cadavérique, couleur cyanique ou bleuâtre de la face et des membres, arrêt presque complet de la circulation générale, conversion du sang en une bouillie noire et épaisse.
Tous ces phénomènes apparaissent dès les premières heures de l’invasion, et trahissent l’énergie antivitale de l’impression qui a étreint l’organisme. Les mouvements musculaires conservent toute leur liberté. L’intelligence reste intacte; le malade assiste à son agonie. Les traits décomposés, la face livide, l’œil terne et flétri, la peau glacée et ridée comme celle des batraciens, la voix rauque, d’un timbre fêlé caractéristique, l’anxiété inexprimable manifestée par l’attitude générale du patient: telle est l’image monstrueuse d’un cholérique pendant la période algide. Cet aspect annonce une maladie extraordinaire, et Magendie a parfaitement rendu l’impression générale des témoins de cet émouvant tableau, en disant qu’il présente quelque chose de _diabolique_. Rien de semblable ne s’observe dans le choléra-morbus ancien.
J’en dirai tout autant de la seconde période qui a reçu le nom de période _réactive_ ou _æstueuse_, et qui est aussi l’attribut exclusif du choléra moderne.
Lorsque le médecin appelé à traiter un choléra-morbus vulgaire, est parvenu à suspendre les vomissements et les selles, la guérison est complète dès ce moment. La physionomie se recompose à vue d’œil; le pouls se relève; les crampes disparaissent; les forces opprimées se réveillent, et le malade, tout à l’heure en proie aux symptômes les plus alarmants, est déjà sur pied, conservant à peine un reste de fatigue, après l’assaut qu’il vient de subir.
Il en est bien autrement du choléra nouveau. Lors même que l’issue doit être heureuse, elle se fait bien plus attendre. Si le sujet a franchi la période algide, la réaction qui la remplace apporte avec elle d’autres périls, et n’atténue en rien la gravité du pronostic. Tant qu’elle dure, on doit toujours craindre le retour constamment mortel de l’algidité. Quelquefois cette réaction se présente avec un caractère encourageant de régularité. Souvent elle est entrecoupée de bons et de mauvais signes, véritable conflit entre la vie et la mort. Dans les cas trop fréquents où elle mérite le nom de _typhoïde_, elle s’accompagne de délire, d’agitation, en un mot, de tous les symptômes de la fièvre ataxo-adynamique la plus grave. Des fluxions congestives menacent les viscères des grandes cavités, et quand elles s’y portent avec violence, la terminaison est infailliblement funeste.
Si le malade est sorti vivant de cette épreuve, l’ébranlement qu’il a reçu a laissé une profonde empreinte. La convalescence est lente, chanceuse. Le réservoir des forces radicales a été épuisé; il faut, pour les restaurer, du temps et des soins assidus. Que de personnes qui ne peuvent se rétablir complétement et restent valétudinaires!
Les phénomènes secondaires que nous allons comparer, gardent le reflet de ces différences fondamentales.
Les gens les plus étrangers à la médecine savent que les déjections du choléra moderne sont constituées en général, par un _liquide blanchâtre, à odeur fade, semblable à une décoction de riz, dans laquelle nagent quelques flocons albumineux_.
MM. les docteurs Haspel et Mortoin, témoins de l’épidémie cholérique qui éclata à Toulon en 1849, eurent l’idée de traiter par la potasse et la chaux, la matière des déjections rizacées. Ils en dégagèrent une sorte d’arome ou principe odorant particulier, qu’ils n’étaient pas éloignés de considérer comme le germe reproducteur du choléra. Je cite en passant ce fait qui laissait pressentir la contagiosité, aujourd’hui certaine, de ces évacuations[877].
Dans le choléra-morbus vulgaire de l’Inde ou de l’Europe, les matières rejetées offrent une tout autre apparence. Elles sont _odorantes_, _bilieuses_, _jaunes_ ou _verdâtres_ et _mêlées de sang_. Leur expulsion est préparée et provoquée par de violentes douleurs abdominales. Dans le choléra nouveau les liquides excrétés sont rendus avec de légères tranchées, ou même sans aucune douleur, et ils jaillissent sans efforts. On dirait une cavité trop pleine qui se vide d’elle-même par regorgement.
Dans ce choléra, la face est _noire_ ou _bleue_, le ventre _souple_ et _indolent_, le pouls _imperceptible_, la peau _glacée_.
Dans les autres choléras, la face est _pâle_, le ventre _très-sensible_, le pouls _faible_, mais toujours _appréciable_, la chaleur _âcre_ et _mordicante_.
Au point de vue de la symptomatologie posthume, les différences ne sont pas moins saillantes des deux parts.
La mobilité des altérations organiques trouvées sur les victimes de la grande épidémie, contraste avec la constance des lésions laissées sur le cadavre par le choléra asiatique ou européen.
Dans la plupart des cas, en effet, l’estomac et le tube digestif sont contractés et parsemés de traces de phlogose plus ou moins prononcées. Le foie et les conduits biliaires participent aux mêmes désordres. La bile dont l’hypersécrétion était si marquée, pendant la vie, teint en vert la surface gastro-intestinale et distend fortement la vésicule du fiel. Il n’est pas rare de découvrir çà et là, dans le foie ou sur la muqueuse de l’estomac et de l’intestin grêle, de véritables eschares gangréneuses.
Rapprochons maintenant les deux maladies au point de vue de leurs causes, nous verrons surgir les mêmes divergences.
Je les résume en deux mots: notre ignorance est absolue sur l’étiologie du choléra moderne. Nous possédons au contraire des notions très-précises sur les conditions qui provoquent ou favorisent le développement du choléra ancien. Quelle que soit la partie du globe où on l’observe, c’est la chaleur de l’atmosphère entrecoupée matin et soir, par les brises fraîches de la mer ou des grands fleuves, qui en est la cause évidente. Dans notre région pathologique, nous vérifions, chaque année, l’observation de Sydenham sur la préférence significative de cette maladie pour les mois d’août et de septembre.
Arétée fixe aussi la même époque de l’année: «_Id genus_, dit-il, _maximè æstate grassari consuevit; secundò per autumnum; minus vere; hyberno tempore minimè_[878].»
On a vu que Bontius, énumérant les causes provocatrices de l’endémie indienne, fait une grande part à l’action de certains aliments et surtout des fruits qui n’ont point atteint leur maturité. Cette observation se reproduit annuellement parmi nous. Certains fruits dont l’usage est très-répandu sont vulgairement réputés très-malfaisants. Les abricots et les melons jouissent à cet égard d’un fort mauvais renom qui n’est pas tout à fait immérité. Le peuple lui-même, toujours prêt à enfreindre la défense, recommande de s’en abstenir aux époques où la multiplicité des vomissements, des diarrhées, des dysenteries, semble annoncer les approches d’une épidémie cholérique. Vienne un cas de choléra, ancien ou moderne, on se rassure en l’attribuant à un écart gastronomique. L’attaque a toujours été précédée d’un repas imaginaire qui a fait cruellement expier à la victime sa passion pour le melon.
Il va sans dire que le public qui n’est pas au courant de nos disputes nosologiques, confond les deux choléras dans la proscription d’une alimentation insalubre. Mais l’expérience prouve qu’il y a une distinction à faire, et que l’abus des fruits verts et des mets indigestes, est une des causes le plus directement actives du choléra-morbus vulgaire, quand les prédispositions lui viennent en aide.
Plus on y réfléchit, et plus on s’assure qu’en dépit du préjugé populaire, les antécédents ordinaires du choléra nostras ne sont point ceux du choléra épidémique de ce siècle. Quand on a voulu annoncer la venue de celui-ci, prédire sa marche, ou l’expliquer après coup, on n’a eu que des démentis ou des mécomptes. Je fais mes réserves pour la propagation contagieuse, sans absoudre les fausses inductions qu’on n’a pas toujours su éviter.
On ne peut suspecter la préférence de la grande épidémie pour les pays chauds et la période estivale. Elle s’est établie à Moscou au cœur de l’hiver. Quand on la suit attentivement dans sa course, on voit qu’elle dissémine indifféremment ses étapes, sans distinction de climat, de saison, d’exposition, de circonstances topographiques. Elle a porté ses coups en même temps sur le monde entier. Les relevés comparés du nombre des atteintes et des morts, n’ont pas donné partout le même chiffre; mais on doit être convaincu, après de longs débats, que l’observation rigoureuse ne peut expliquer ces divergences par des conditions locales déterminables. Ici encore la science est obligée de se rejeter sur les _caprices_ du fléau.
Dans l’origine, la proximité de la mer ou des grands cours d’eau, parut exercer une sorte d’attraction sur la maladie nouvelle. L’expérience a bientôt fait justice de cette hypothèse.
Dans une foule de cas, cette condition réputée si puissante, n’a exercé aucune influence sensible. On peut se passer de tout autre preuve, quand on a vu l’imperturbable immunité de la ville de Lyon, située précisément au confluent de deux grands fleuves, plongée une partie de l’année dans d’épais brouillards, et renfermant notoirement, dans ses murs, des éléments d’insalubrité très-menaçants.
Le pronostic des deux choléras est un de leurs traits différentiels les plus frappants.
Livrés à la nature, ils sont incontestablement très-graves, et le vieux nom de trousse-galant leur convient également; mais il faut distinguer.
Le traitement du choléra moderne est d’une impuissance proverbiale, et les variations de l’art n’ont abouti qu’à l’anarchie la plus absolue.
J’abuserais de la patience de mon lecteur, si je renouvelais ici mes doléances. On a compté, sauf erreur, plus de cinquante méthodes pleines de promesses, tour à tour démenties à l’épreuve. Tout a été essayé parce que tout avait échoué.
Plus heureuse contre le choléra vulgaire, la thérapeutique possède l’arme qui assure sa victoire: c’est l’_opium_. Nul remède, on peut le dire, ne mérite mieux cette qualification d’héroïque dont l’expérience clinique n’est pas prodigue. Administré par la bouche, par le rectum, par la voie endermique et sous toutes les formes, il remplit directement l’indication fondamentale. Il va droit à l’affection; et s’il ne rentre pas dans les instruments de la méthode spécifique, c’est qu’on peut se rendre compte, par l’analyse, du mode d’action qu’il exerce.
L’usage de l’opium contre le choléra-morbus, était expressément recommandé par les anciens. Cœlius Aurelianus, qui prescrivait les astringents _intus et extra_, conformément aux principes de la secte méthodique dont il était le fervent adepte, nous apprend que les praticiens de son temps employaient conjointement le _suc de pavot blanc_, la _jusquiame_ et l’_opium_ en bols et en pilules[879].
Sydenham qui vantait les effets de l’anodyn avec tant de conviction, avait le tort de temporiser, au début, en administrant les délayants. Ses préjugés humoristes lui interdisaient d’arrêter trop tôt le vomissement. L’expérience a surabondamment démontré qu’il faut se hâter de donner le narcotique, sans quoi les symptômes empirent rapidement et deviennent irrémédiables.
Joseph Quarin dont l’exemple ne manque pas d’autorité, avait compris les dangers de la lenteur de Sydenham, contre une maladie aussi aiguë dans sa marche. Il avait renoncé à l’emploi préalable des délayants, et se félicitait hautement des succès nombreux qu’il avait obtenus, en prescrivant, dès sa première visite, les préparations d’opium, à dose rapprochée[880].
Pierre Frank, si haut placé en médecine pratique, après avoir jugé les diverses médications vulgairement appliquées au choléra-morbus, met au-dessus de tout, l’opium qu’il déclare, en pareil cas, un _remède divin_. Quoi-qu’il soit d’avis de ne pas supprimer trop brusquement les évacuations, il fait très-justement remarquer que le médecin qui est mandé, n’arrive qu’un certain temps après l’invasion, et qu’en conséquence l’emploi de l’opium ne doit point être différé[881].
Lind, si familier avec les maladies des pays chauds, n’avait pas renoncé encore aux anciens errements, et commençait le traitement du choléra-morbus en ordonnant une tisane délayante; mais, immédiatement après quelques vomissements et quelques selles, il faisait prendre le narcotique, combiné avec la potion de Rivière. Si la teinture thébaïque qu’il préférait, était rejetée, il prescrivait cinq centigrammes d’opium en pilules. Dans le cas où le remède était encore vomi, il l’injectait dans le rectum en doublant la dose. Il assure avoir été quelquefois obligé de mettre dans les lavements jusqu’à quinze grammes de teinture thébaïque. Il appliquait aussi sur l’épigastre, des topiques dont l’opium faisait partie[882].
Fodéré suivait, depuis trente-cinq ans de pratique, la méthode de Quarin, et n’avait eu qu’à s’en louer. Vers la fin du siècle dernier, il avait observé, dans les environs de Nice, une épidémie de choléra-morbus qui enleva beaucoup de malades, tant qu’ils furent traités par les délayants, les laxatifs et les clystères. Il n’y eut plus de décès, lorsqu’on suivit le conseil qu’il donna de recourir sans retard à l’opium. Dans le canton des Martigues, où le choléra-morbus est commun, Fodéré avait eu aussi de nombreuses occasions de vérifier les heureux effets de ce mode de traitement[883].
Sydenham était trop médecin pour ne pas modifier sa méthode habituelle quand l’indication était urgente. Je lui emprunte le récit d’un fait de sa pratique particulière, qui peut servir de modèle pour l’administration des narcotiques dans les cas très graves de choléra nostras: