Part 48
La muqueuse intestinale est diversement colorée, depuis la teinte rosée jusqu’à la couleur noirâtre. On l’a trouvée ramollie, moins épaisse, ou sensiblement épaissie dans une certaine étendue. En dépit de Broussais et de ses fidèles, elle s’est montrée dans une infinité de cas _pâle et exsangue_. Magendie, l’enfant terrible de la doctrine, s’avisa même de prouver par des expériences, que certaines colorations plus marquées, n’étaient qu’un effet purement cadavérique.
Delpech, trop pressé de généraliser le résultat de quelques nécropsies, crut avoir trouvé la cause anatomique du choléra dans la _phlegmasie des ganglions semi-lunaires_. Ce qui le mit sur la voie, ce fut la constriction douloureuse accusée à l’épigastre, par le plus grand nombre des malades. Sur cette indication, il examina attentivement le plexus solaire; et les ganglions semi-lunaires qui concourent à le former présentèrent une couleur rouge. Il n’en fallut pas davantage à cet esprit ardent, pour proclamer ce fait avec toutes ses conséquences; et c’est sur la région épigastrique qu’il prescrivit désormais l’application des agents antifluxionnaires. Cette opinion du grand chirurgien a rejoint depuis longtemps dans l’oubli, tant d’autres spéculations qui ne méritaient pas un meilleur sort[837].
Le sang du sujet qui a succombé dans la période algide est épais et visqueux. Le microscope et l’analyse ont prouvé à leur manière ce qui était évident, c’est-à-dire, l’altération physique et chimique de cette humeur, et on en a tiré naturellement une induction pratique. Puisque le sang des cholériques a perdu son sérum et ses principes salins, il faut les lui rendre par des transfusions appropriées. Qu’on nie après cela la liaison intime de la science et de l’art! Les premiers essais de ce genre donnèrent de bruyantes espérances. Les déceptions ne se firent pas attendre, et Magendie annonça encore, preuves en main, qu’on s’était trop hâté d’élever la voix.
Toutes les données que nous devons à l’anatomie pathologique ont sans doute leur valeur; elles sont le complément naturel de l’histoire de la maladie[838]. Mais quel est le rapport direct qui rattache les lésions matérielles qu’on a observées à l’état morbide dont elles dérivent? La clinique ne peut se permettre qu’une réponse évasive.
La nature du choléra reste donc inconnue. Ceux qui ne peuvent se résigner à cet aveu, trop dur pour leur amour-propre, ont cherché à se refaire par le ton d’assurance avec lequel ils se prétendent mieux renseignés. Les uns ont affirmé l’existence d’une _gastro-entérite_; d’autres ont accusé une _lésion du grand sympathique_; ceux-ci parient pour une _lésion du prolongement rachidien_; ceux-là s’accommodent mieux d’une _entéralgie_. Il en est qui admettent vaguement une _modification morbide du sang_, sous l’impression d’un principe délétère, et qui se montrent particulièrement satisfaits de cette idée. Quelques-uns, s’arrêtant à la nature apparente du liquide des déjections, réduisent le choléra à une _maladie des vaisseaux lymphatiques du système digestif_, sous l’influence de laquelle les liquides blancs qu’ils charrient, s’épancheraient dans le tube intestinal, au lieu de se mêler au sang, conformément à leur destination normale.
Toutes ces hypothèses et une foule d’autres, _ejusdem farinæ_, attestent leur insuffisance par leur multiplicité même; la plupart ne constatent que les localisations éventuelles et changeantes d’un mode interne général, dont la cause initiale est complétement ignorée.
Le choléra est donc une affection spécifique dans toute l’étendue du mot, et le jour pourra venir où il aura sa vaccine ou son quinquina.
En attendant la réalisation de ce rêve consolant, la thérapeutique flotte dans une désespérante indécision. Je n’en veux pour preuve que la remarque suivante de Broussais. D’après lui, le choléra abandonné à lui-même est constamment mortel. Pour avoir quelques bonnes chances, le médecin doit agir n’importe comment, et provoquer une perturbation quelconque. Inutile de dire que la méthode curative qui s’inspire de la doctrine physiologique, est de beaucoup la plus sûre et la plus efficace, dans la pensée de son inventeur; mais il s’est convaincu que les médications les plus opposées obtiennent des succès. Il va même jusqu’à reconnaître que les malades, _excessivement stimulés_ par l’emploi des agents appropriés, peuvent éprouver des crises salutaires qui attestent les ressources de la nature humaine: aveu significatif et fort inattendu sous la plume du grand réformateur[839]!
Ces notions rapides sur le choléra moderne suffisent pour le moment. Avant de dire mon opinion sur le choléra que je veux lui comparer, il est opportun de corriger une irrégularité du langage médical dont ne sont pas exempts les auteurs même les plus irréprochables sous ce rapport.
On parle beaucoup aujourd’hui du choléra _sporadique_ et du choléra _épidémique_. Le premier représente le choléra vulgaire ou indigène; le second est le choléra nouveau ou cosmopolite[840].
Cette formule consacre une erreur de fait qu’il m’importe de signaler. Il n’existe pas de choléra exclusivement sporadique. Celui qu’on qualifie ainsi a pris, à diverses époques, la forme de maladie populaire. Qu’il soit sporadique ou épidémique, il reste, sous ces deux états, foncièrement identique à lui-même.
Quant au choléra qu’on prétend caractériser par son épidémicité absolue et inaliénable, on sait aujourd’hui qu’il peut surprendre les populations par quelques attaques éparses. Les premiers faits de ce genre ont été méconnus ou dissimulés; on refusait de croire au véritable choléra. Il a bien fallu se rendre lorsqu’on a vu se produire, en dehors de toute influence épidémique apparente, des cas isolés parfaitement dessinés, dont on ne pouvait suspecter l’importation. On a dit alors, pour ne pas rester bouche close, que le choléra laisse après lui, partout où il a passé, un germe qui peut rester assoupi et se réveiller, avec toutes ses propriétés, à la première occasion propice. Cette persistance des principes morbides, conservant leur puissance virtuelle sans la manifester, n’a rien de contraire à la doctrine; mais que d’obscurités encore à dissiper! Ce qui est certain, c’est que ces cas sporadiques, éclatant à l’improviste, sans indices avant-coureurs, ne compromettent pas sérieusement la santé publique.
Ce n’est donc point sur la base de la sporadicité et de l’épidémicité, qu’on peut élever la question de diagnostic différentiel dont je poursuis l’examen. Elle ne se réduit pas, comme on va le voir, à des termes aussi simples.
Le choléra-morbus dont il va être question, remonte dans le passé le plus lointain. On exprime un fait irrécusable en l’appelant, par opposition avec son homonyme, choléra _ancien_.
Au XVIe siècle (1529) régna en France et dans diverses parties de l’Europe, une grave maladie dont Mézeray fait mention sous le nom populaire de _Trousse-galant_, qui représentait la rapidité avec laquelle l’homme le plus robuste était enlevé. Peut-être voulait-on aussi faire entendre que beaucoup d’individus étaient frappés au sortir des lieux de débauche.
Il est généralement reçu que cette maladie était le choléra-morbus vulgaire, et j’avais jusqu’à présent accepté cette assertion sur parole. Cependant je déclare, après avoir consulté l’historien français, qu’on serait fort embarrassé pour donner un nom à l’affection qu’il décrit, si l’on n’avait pas d’autre renseignement.
Pendant cinq ans, une horrible famine avait désolé l’Italie et la France, et causé une énorme mortalité. La classe indigente avait été réduite à faire du pain de glands et de racines de fougère. Après avoir tracé le plus sombre tableau de ce désastre, Mézeray poursuit en ces termes:
«De cette mauvaise nourriture, s’engendra une nouvelle maladie qui estoit si _contagieuse_ qu’elle saisissoit incontinent quiconque approchoit de ceux qui en estoient frappez. Elle portoit avec soy une grosse _fièvre continue_ qui faisoit mourir son homme en peu d’heures, d’où elle fut dite _trousse-galand_. Que si quelqu’un en échappoit, elle lui arrachoit tous les poils et les ongles, et lui laissoit une langoureuse foiblesse, six semaines durant, avec un si grand dégoût de toutes sortes de viandes, qu’il ne pouvoit en avaler que par force[841].»
Si cette maladie a été véritablement le choléra-morbus nostras, il faut, de toute nécessité, que la famine qui l’a précédé ait profondément modifié sa physionomie ordinaire, en lui associant peut-être une de ces maladies typhiques qui étaient en permanence dans les cités. L’historien ne dit pas un mot des évacuations par le haut et par le bas, qui sont le caractère pathognomonique du choléra. Il lui attribue une contagiosité des plus actives à laquelle cette maladie n’a jamais prétendu. La chute des poils et des ongles ne compte pas parmi ses effets consécutifs. On n’observe pas non plus dans la convalescence, cette longue faiblesse et ce dégoût insurmontable. Je sais que Mézeray n’était pas médecin, et qu’il a répété, sans critique, bien des traditions populaires; mais il est vrai aussi qu’il nous a laissé des images plus fidèles de certaines maladies épidémiques dont nous lui devons le souvenir historique. Et après tout, l’exactitude du signalement est le seul moyen que nous ayons pour vérifier la nature des entités morbides dont il parle. Quoi qu’il en soit, on ne serait pas plus en droit de reconnaître dans ce trousse-galant, le fléau que la destinée réservait au XIXe siècle.
Quelques médecins ont prétendu retrouver encore le trousse-galant dans une maladie mentionnée par Zacutus Lusitanus, sous le nom de _colicus dolor_, _pestilens_, _contagiosus_, _lethalis_[842]. L’auteur se borne à dire que cette colique qui désolait l’Europe en 1600, emportait tous les malades en quatre jours. Il la présente comme une de ces épidémies dont la cause est inconnue, et qui portent leur action meurtrière sur le cœur, source de la vie, et sur les fonctions nutritives. J’avoue qu’il m’est impossible de deviner la nature de la maladie qui se cache sous ces vagues indications[843].
La preuve qu’il ne s’agit nullement du choléra ou trousse-galant, c’est que Zacutus a consacré à cette affection, qu’il avait eu de nombreuses occasions d’observer, un article qui ne laisse rien à désirer. J’y découvre même une remarque dont je puis par avance faire mon profit. D’après lui, cette maladie souvent très-grave (_ad mortis fauces deducit_) l’est beaucoup moins pour les personnes qui en sont atteintes par reprises, et qui en ont, en quelque sorte, contracté l’habitude[844]. Ce trait ne pourrait évidemment s’appliquer au choléra de notre siècle. J’en dirai autant des effets du traitement dont Zacutus promet le succès, pourvu qu’on ne temporise pas. Il cite à l’appui, le fait d’une femme qu’il arracha ainsi à une mort imminente[845].
Le choléra-morbus a dû probablement le nom hybride qu’il porte en nosologie, à son symptôme le plus saillant, c’est-à-dire au _flux de bile_ rejetée simultanément par le haut et par le bas. Cette étymologie était déjà discutée du temps de Cœlius Aurelianus (IIIe siècle de J.-C.) «_Cholericam passionem aiunt aliqui nominatam a fluore fellis per os atque ventrem effecto, veluti fellifluam passionem; nam_ χολην, _fel appellant_, ροιαν, _fluorem_[846].»
Pour d’autres, ce mot ne préjugeait pas la nature, mais la _couleur bilieuse_ des matières évacuées.
Alexandre de Tralles (VIe siècle) accepte l’étymologie de Cœlius, tout en pensant que le mot choléra pourrait bien dériver aussi du mot χολας, employé par les anciens pour désigner l’intestin; et il cite à l’appui un vers d’Homère[847].
Les médecins qui ont eu occasion d’observer ce choléra-morbus, ont vérifié la remarque de Sydenham. «Il arrive presque aussi constamment sur la fin de l’été et aux approches de l’automne, que les hirondelles au commencement du printemps, et le coucou vers le milieu de l’été[848].» Il éclate, en effet, à ce moment de l’année où la température élevée du jour est remplacée par la fraîcheur des nuits. Dans les régions tempérées comme la nôtre, il est généralement sporadique. En 1669, il prit à Londres, sous les yeux de Sydenham, une extension insolite. Voici la description fidèle qu’il en donne:
«Ce mal se fait aisément reconnaître par des vomissements énormes, et par des déjections alvines d’humeurs corrompues, qui s’opèrent avec beaucoup de peine et de difficultés. Il s’accompagne en outre des symptômes suivants: violentes douleurs d’entrailles, gonflement et tension du ventre, cardialgie, soif, pouls vite et fréquent, avec chaleur et anxiété, assez souvent petit et inégal. A tout cela, viennent s’adjoindre des nausées extrêmement pénibles, quelquefois des sueurs colliquatives, des contractions des jambes et des bras, des défaillances, le refroidissement des extrémités et autres symptômes du même genre, qui terrifient les assistants, et emportent souvent le malade, dans le court espace de vingt-quatre heures[849].»
Tel est sans méprise possible, notre choléra indigène, dont l’endémie des Indes-Orientales n’est qu’une variété.
Les médecins, qui n’ont pas pris le temps de la réflexion, se sont hâtés de le confondre avec la grande maladie épidémique qui venait s’imposer à leur observation. Ce qui a contribué à les fourvoyer, c’est que le fléau moderne est parti précisément des lieux où le choléra indien proprement dit a fixé sa résidence. Avec un peu d’attention, on aurait pressenti au moins, que l’endémie qui tient à des causes locales et circonscrites, pouvait bien ne pas être la même que l’épidémie voyageuse qui entreprenait sa course autour du monde.
Le seul choléra qui mérite le nom d’_asiatique_ est nettement signalé dans les plus anciens livres sanscrits. Les médecins anglais, attachés à la Compagnie des Indes, l’ont étudié et décrit depuis bien longtemps. Ils nous le montrent, passant de son état endémique habituel, à la forme accidentelle de maladie populaire, mais sans franchir ses limites topographiques. Jacques Bontius, qui a publié au XVIIe siècle, un traité _ex professo_ sur les maladies des pays chauds où il pratiquait son art, parle comme il suit de cette endémie. J’ai traduit littéralement ce chapitre, dont il est bon de peser les termes[850].
«Le choléra est une maladie dans laquelle _une matière bilieuse surchargeant l’estomac et les intestins_ est rejetée simultanément par la bouche et l’anus, d’une manière continue et en grande abondance. Cette affection est très-aiguë et réclame un prompt remède. Sa principale cause, _à part l’humidité et la chaleur de l’air_, est dans _l’abus des fruits_. Outre qu’ils se gâtent promptement, ils abondent _en sucs aqueux dont l’action trouble les fonctions de l’estomac et provoque la formation de cette bile ærugineuse_. On pourrait croire, non sans raison, que cette excrétion devient utile, en éliminant des matières de mauvaise nature; mais leur évacuation est si excessive, qu’elle épuise en peu de temps les esprits vitaux, et porte une profonde atteinte au cœur, source de la chaleur et de la vie. D’où il résulte que beaucoup de malades sont enlevés très-rapidement. La mort survient souvent en vingt-quatre heures ou même moins. Entre autres exemples, je puis citer celui de Cornélius Van Royen, économe de l’hôpital des malades, qui tout à coup, en pleine santé, fut pris du choléra vers six heures du soir, et expira misérablement avant minuit, _n’ayant pas cessé d’évacuer par le haut et par le bas, avec d’atroces douleurs d’entrailles et des mouvements convulsifs_. La violence et la rapidité de la maladie déjouèrent tous les moyens. _Si cependant cet état grave se prolonge au delà d’un jour, il y a grand espoir de guérison._ Parmi les autres symptômes, je noterai la petitesse du pouls, la gêne de la respiration, le refroidissement périphérique. Les malades accusent une grande chaleur intérieure et une soif ardente. L’insomnie est opiniâtre, l’agitation incessante; et si elle s’accompagne d’une sueur froide et fétide, c’est un signe certain des approches de la mort.
»Le premier soin du médecin doit être de calmer la surexcitation humorale qui produit ces évacuations désordonnées. On y parvient à l’aide de médicaments astringents et toniques...»
Bontius énumère ici quelques remèdes indigènes empiriquement employés à Java, et appropriés en effet, au traitement de tous les flux abondants. Mais il associe à ces prescriptions rationnelles, des agents dotés de vertus imaginaires, tels que la _pierre de bézoard_, la _corne de rhinocéros_, les _pierres précieuses préparées_, etc.
«Si ces moyens échouent, dit-il ensuite, il faut prescrire sans retard l’_extrait de safran_[851], soit pour provoquer le sommeil, devenu bien nécessaire dans un pareil état de prostration, soit pour atténuer la surexcitation humorale et donner à la nature la force de vaincre son ennemi. Les cholériques expirent presque toujours dans les convulsions.»
Après avoir lu cette description du choléra endémique des Indes-Orientales, tel que l’ont vu de leur temps les médecins anglais, on ne peut s’empêcher d’y reconnaître, sauf les nuances imputables à certaines influences locales, le choléra observé par Hippocrate[852], Paul d’Égine[853], Celse[854], Arétée[855], Cœlius Aurelianus[856], Alexandre de Tralles[857], etc., etc.
Parmi les modernes, Baillou l’a parfaitement dépeint en quelques mots: «_Cholera morbus est cum sursum deorsum magno impetu bilis fertur, ut magna brevi tempore spirituum fiat evacuatio et dolores acerbissimi sint; hinc mors_[858].»
J’ai dit qu’on observe cette maladie pendant la saison où les journées chaudes et humides sont suivies de nuits humides et froides. Quand ces alternatives se prolongent avec un certain degré d’intensité, la constitution médicale qui se dessine, multiplie peu à peu les cas individuels, et il en résulte bientôt une petite épidémie. Tel fut le choléra-morbus observé à Nîmes par Lazare Rivière, pendant l’été de 1564. Malouin le vit régner à Paris, dans le mois de juillet 1751. La ville de Lyon en souffrit pendant l’été de 1822. Nous en recueillons annuellement des cas plus ou moins nombreux, sur notre littoral méditerranéen, et toujours à l’époque d’élection fixée par Sydenham. Cette maladie peut prendre un haut degré de gravité qui impose une grande circonspection au diagnostic. Le _cholera infantilis_, si funeste au jeune âge, était fréquent dans notre pathologie locale, bien longtemps avant l’apparition du choléra moderne. Depuis cette époque, on a souvent pris, à tort, ces cas de choléra nostras, pour des attaques de la grande épidémie.
Les auteurs qui ont étudié la topographie médicale de l’Inde, y ont constaté l’accentuation plus marquée des conditions spéciales qui favorisent chez nous le développement du choléra. La gravité relative de cette endémie s’explique par les mœurs et le régime des populations indigènes, conjointement soumises à l’action de la chaleur et de l’humidité, entrecoupée de brusques variations atmosphériques. Ces causes, dont l’ensemble forme le caractère propre de la climatologie de ces régions, ont un puissant auxiliaire dans l’intoxication effluvienne des rizières et des marais.
Dans certaines circonstances, les symptômes principaux du choléra-morbus, et notamment les déjections bilieuses, manifestent un acte médicateur que les hommes du métier, d’accord avec les gens du monde, considèrent comme un _bénéfice de nature_. En dehors de ces cas qu’il faut savoir apprécier, le choléra ancien, asiatique ou européen, serait toujours très-grave si on l’abandonnait à lui-même; mais un traitement très-simple dissipe promptement cet effrayant appareil de symptômes. C’est, qu’on me passe l’expression familière, un feu de paille qu’il est facile d’éteindre. Requin souhaite comme une bonne fortune aux débutants dans la carrière, d’être appelés pour cette maladie qui est le triomphe de l’art, malgré ses apparences si menaçantes[859].
Des données que j’ai réunies sur la pathogénie du choléra nostras, la prophylaxie déduit des indications précises. Éviter les transitions brusques de température pendant la saison d’élection; user d’un régime sobre, suffisamment substantiel; s’abstenir des boissons froides ou glacées, quand on est en sueur; avoir la précaution de se couvrir la peau d’un vêtement de flanelle, pour amortir les impressions extérieures; se tenir en garde contre toutes les causes d’affaiblissement: tels sont les préceptes dont l’observance est la garantie la plus sûre, pendant le règne de certaines constitutions catastatiques.
M. le professeur Moreau, de Paris, communiqua, il y a quelques années, à l’Académie impériale de médecine, un vieux quatrain, qu’il avait lu dans un auteur du XVIIe siècle, et qui résumait les prescriptions essentielles pour se préserver du choléra-morbus:
«Tiens tes pattes en chaud; »Tiens vides tes boyaux; »Ne vois pas Marguerite; »Du choléra tu seras quitte[860].»
Cet échantillon de poésie populaire qui dérida un moment la grave assemblée, renferme, comme on le voit, les conseils les plus sages. Cela veut dire, en humble prose, qu’on doit éviter tout refroidissement, surveiller son régime et se garder de tout excès énervant. Mais ce n’est pas par ce côté que ces vers m’intéressent.
Il faut savoir qu’ils furent cités, pendant une séance où s’agitait l’inépuisable question de la grande épidémie cholérique. M. Moreau oublia un moment que la Compagnie, dont il était un des membres les plus distingués, avait été fondée, dans l’origine, pour étudier tout ce qui se rapporte aux épidémies, à leur histoire comparée dans leur succession à travers les siècles, etc.[861]. Il se laissa entraîner à dire que ce quatrain avait été fait du temps de la peste noire, «qui n’était probablement autre que le choléra.» Cette proposition, qui offensait également l’histoire et la nosologie, fut lancée sans réflexion. M. Moreau était trop instruit, pour confondre, après examen, deux époques si distantes et deux maladies aussi disparates.
Le traducteur de _Lucrèce_, M. de Pongerville, se demande si le choléra, qui débutait alors, «envahissait nos climats pour la première fois, ou bien, s’il fallait reconnaître dans ses effets, l’épidémie qui désola l’Europe, au XIVe siècle, sous le nom de peste noire[862].»
Cet anachronisme, excusable sous la plume d’un membre de l’Académie française, est plus difficile à disculper quand il vient d’un professeur faisant partie de l’Académie de médecine.
Du reste, l’exemple avait été donné par Broussais, que ses préjugés doctrinaux avaient brouillé avec les recherches d’érudition. «Cette épidémie, dit-il en parlant du choléra, avait sans doute paru à plusieurs autres époques. Il est probable que c’est cette peste noire, qui, d’après Villani, parcourut presque tout le monde au XIVe siècle, et enleva les deux tiers des hommes. Cette peste noire offre effectivement les plus grands rapports avec le choléra asiatique[863].» Le lecteur qui a bien voulu suivre la description que j’ai donnée de la célèbre peste, sait à quoi s’en tenir sur ces prétendues similitudes.
Toujours est-il, que le moment choisi par M. Moreau pour sa lecture, n’est pas une circonstance indifférente. Il est évident, qu’en s’occupant du choléra régnant, on croyait avoir affaire à une reprise du trousse-galant du XVIe siècle, opinion qu’on ne peut soutenir, quand on a bien pesé les termes du parallèle qui va suivre.
Je placerai d’abord sous les yeux de mon lecteur, à titre de pièce justificative, l’extrait d’une dissertation présentée le 4 janvier 1823, à la Faculté de Strasbourg, par M. le docteur Gravier, chargé en chef du service médical à Pondichéry[864]. Ce document, qui est à mes yeux du plus grand prix pour la question que j’étudie, avait déjà été cité par Fodéré, l’année de sa publication, c’est-à-dire à une époque où l’Europe ne songeait pas au choléra, et où l’auteur des _Leçons sur les épidémies_ ne prévoyait aucune application prochaine de ces renseignements[865].