Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 46

Chapter 463,338 wordsPublic domain

Fracastor, fidèle à son hypothèse purement arbitraire sur les intermittences, à très-long terme, des apparitions de la syphilis, aime mieux croire que le moment viendra où elle se séparera des maladies régnantes, pour renaître après une longue série de siècles.

«Namque iterum cum fata dabunt labentibus annis »Tempus erit, cum nocte atra sopita jacebit »Interitu data. Mox iterum, post sæcula longa, »Illa eadem exurget, cœlumque aurasque reviset, »Atque iterum ventura illam mirabitur ætas[814].»

Cette prévision n’est pas pour Fracastor une fiction poétique, puisqu’il la reproduit, quelques années après, dans un autre écrit:

«_Hic idem morbus (Gallicus) interibit et extinguetur; mox etiam et nepotibus nostris rursus visendus renascetur, quemadmodum et præteritis ætatibus visum à majoribus nostris fuisse credendum est_[815].»

Comment Fracastor, si rapproché de l’explosion épidémique, et témoin de ses ravages qui semaient partout l’épouvante, a-t-il hasardé une prophétie en faveur de laquelle il n’aurait pu alléguer aucune raison sérieuse?

Fernel, qui a si bien étudié la nouvelle maladie, est moins optimiste, parce qu’il n’a pas à défendre d’opinion préconçue. Son seul espoir est dans la clémence de Dieu; mais l’affection dont il déplore les fureurs ne lui permet guère de compter sur un amendement persévérant, quand il la voit se retremper sans relâche à sa source, et entretenir sa vigueur dans la démoralisation effrénée de l’homme:

«_Hanc luem_, dit-il, _nisi Deus optimus maximus, sua clementia, ipse extinguet, aut effrenatam hominum libidinem temperet, nunquam extinctam iri, sed fore humano generi comitem et immortalem crediderim_[816].»

Il est certain que Dieu seul connaît le secret de l’avenir. Cependant, si la nouveauté de la syphilis devenait une vérité absolue, ce fait ne renfermerait-il pas, par analogie, la probabilité de sa disparition future?

Dire que la syphilis n’a pas existé de tout temps, c’est reconnaître qu’elle n’a pas toujours trouvé les conditions indispensables à son développement. Il est bien permis de supposer, que cet ensemble de circonstances réfractaires pourra se reproduire un jour, et la syphilis rentrerait dans les ténèbres dont elle était sortie, à une autre époque, sans qu’on pût en déterminer la cause.

Le professeur Trousseau, comparant la vérole actuelle à celle du XVe siècle, est frappé de l’énorme différence qu’il constate. Dans les premiers temps, ses ravages étaient effrayants. Peu à peu sa violence diminue, on eût dit que les générations qui se succédèrent, avaient usé en partie l’action énergique de la cause virulente. Il est rare aujourd’hui, que les individus affectés de vérole constitutionnelle, présentent des symptômes d’une véritable gravité[817].

Trousseau reconnaît bien que les moyens de traitement, dus au progrès de l’art qui fut pris au dépourvu dans le principe, sont devenus plus rationnels et plus puissants; mais il est convaincu aussi que cette raison seule n’expliquerait pas complétement la bénignité des accidents syphilitiques modernes. La cause la plus probable lui paraît être dans la dégénération du virus[818].

Telle est aussi mon opinion. Si dans les temps qui ont suivi son entrée en scène, la syphilis a été plus grave qu’elle ne l’est aujourd’hui, c’est qu’elle était plus près de son origine, et en quelque sorte, dans toute la vigueur de sa jeunesse. Elle s’est affaiblie en vieillissant, et elle a obéi à cette loi générale, qui semble condamner les principes contagieux à la perte graduelle de leur activité. Si la variole et la vaccine nous en ont fourni les plus frappants exemples, c’est que ce sont les maladies dont l’art a multiplié indéfiniment les transmissions dans un but prophylactique. Mais les observations qui ont donné l’idée de raviver l’énergie des virus en les reprenant à leur source, foisonnent dans la pratique; et on les a vérifiées expérimentalement, pour bien d’autres maladies contagieuses, après des transplantations successives. Rien ne s’oppose donc à ce qu’on admette l’affaiblissement progressif de la vérole, jusqu’à l’époque de son extinction complète. J’avoue cependant qu’après avoir mis à part la question dogmatique, cette prévision ressemble un peu à ce qu’on appelle un rêve d’homme de bien.

Si la syphilis suivait une décroissance régulièrement continue, on pourrait entrevoir, dans le lointain, son dernier terme. Mais pour peu qu’on fréquente les asiles spéciaux, ouverts à ses victimes, on retrouve, avec regret, certains tableaux dont la hideuse composition réveille les plus tristes souvenirs du passé. L’art, devenu si habile et si riche de ressources héroïques, est réduit encore à rester spectateur impuissant d’horribles mutilations qui n’ont d’autre issue que la mort. D’où il suit, qu’on aurait peut-être autant de motifs pour craindre qu’à un moment donné et par une impulsion ignorée, la grande épidémie ne renaquît de ses cendres, en généralisant de nouveau ses premiers ravages.

Il faut remarquer toutefois, que la syphilis actuelle diffère essentiellement des autres fléaux dont j’écris l’histoire, par cette circonstance capitale que l’homme sera très-puissant contre elle, quand il aura pris la ferme résolution de se défendre.

On peut s’en rapporter, au moins pour une atténuation infaillible, aux progrès incessants de l’hygiène publique et privée, et à la vigilance de jour en jour plus éclairée de la police médicale.

M. Ricord, dont l’affirmation est un argument sérieux, attribue à l’usage du spéculum une grande amélioration dans la santé des prostituées. Ainsi, d’après Parent-Duchâtelet, on rencontrait, en 1800, une fille malade sur neuf; on n’en rencontre plus, depuis 1834, qu’une sur soixante[819].

Un pareil résultat est très-encourageant. Comme il ne tient qu’à l’usage plus répandu d’un simple instrument de diagnostic local, il est permis de supposer que des perfectionnements nouveaux contribueront à réduire peu à peu le vaste domaine de la syphilis. Mais il faudra toujours compter avec l’irrésistible entraînement d’une passion, dont le règne ne paraît pas encore toucher à sa fin.

NOTES:

[718] Julius Rosenbaum, _Histoire de la syphilis dans l’antiquité_. Trad. par Jos. Santlus. Bruxelles, 1847.

[719] Voy. Jeannel, _de la Prostitution dans les grandes villes au XIXe siècle, ouvrage précédé de documents relatifs à la prostitution dans l’antiquité_. Paris, 1868.

[720] Je cache au bas de cette page et sous le voile discret du grec et du latin, les qualifications destinées à représenter, dans les archives de l’érotomanie, des manœuvres et des aberrations qui devraient n’avoir de nom dans aucune langue: _cinædus_, _pederastus_, _pathicus_, _androgyne_, _tribas_, _irrumator_, _fellator_, _cunnilingus_, _etc._ Tacite nous apprend, que sous le règne de Tibère, on inventa des noms nouveaux (_salles des siéges_, _spinthries_), pour exprimer l’obscénité de certains lieux ou les raffinements infinis du vice (_Annales VII_). Ce que dit Suétone des _petits poissons_ de Tibère passe toute croyance. «_Pueros primæ teneritudinis quos pisciculos vocabat... ut natanti sibi inter femina versarentur, ac luderent lingua morsuque sensim appetentes._» (_Duodecim Cæsares: Tiberius Nero Cæsar_, XLIV. Paris, 1858.)

[721] Cazenave, _Traité des syphilides_, p. 61. 1843.

[722] J’ai pris mes indications dans l’utile recueil de Luisinus: _Aphrodisiacus sive de lue venerea_ ab excellentissimo Aloysio Luisino Utinensi, _continens omnia quæcumque hactenus de hac re sunt ab omnibus medicis conscripta_. T. I. Lugduni Batavorum, MDCCXXVIII.

[723] Luisini _Op. cit._, p. 1.

[724] _Op. cit._, p. 18.

[725] _Op. cit._, p. 40.

[726] _Op. cit._, p. 139.

[727] _Op. cit._, p. 167.

[728] _Op. cit._, p. 342.

[729] _Op. cit._, p. 345.

[730] _Op. cit._, p. 371.

[731] _Op. cit._, p. 389.

[732] _Op. cit._, p. 399.

[733] _Op. cit._, p. 433.

[734] _Op. cit._, p. 499.

[735] _Op. cit._, p. 597.

[736] _Op. cit._, p. 761.

[737] _Op. cit._, p. 960.

[738] _Op. cit._, p. 975.

[739] _Op. cit._, p. 1023.

[740] _Op. cit._, p. 1113.

[741] Ulrich de Hutten, eq., _De guaiaci medicina et morbo gallico liber unus_. Moguntiæ, MDXXIIII.

[742] _Op. cit._, cap. I.

[743] _Op. cit._, cap. II.

[744] _Ibid._, cap. IV.

[745] Joannis de Vigo Genuensis, t. V _Chirurgiæ practicæ: De morbo gallico tractatus_, cap. I.

[746] Voici, à ce propos, un singulier passage d’une lettre de Gui Patin. «Pour répondre à ce que vous me mandez, je vous dirai que Bolduc, capucin, a écrit aussi bien que Pineda, jésuite espagnol, que Job avoit la vérole. Je croirois volontiers que David et Salomon l’avoient aussi.» (T. III, _lettre_ DCLXXXII.) Il faut convenir que Gui Patin va vite en besogne. Quelle preuve aurait-il pu alléguer à l’appui de cette étrange croyance?

[747] En date du 6 mars 1496. _Arresté du parlement de Paris, portant réglement sur le fait des malades de la_ grosse vérole. (Lobineau, _Hist. de la ville de Paris_, t. IV, p. 613.)

[748] Voy. Laurenti Jouberti _Operum latinorum tomus secundus_, _De variola magna_, lib. I, cap. I, p. 176. Francofurti, MDXCIX.

[749] A. Paré, _Œuv. compl._, édit. Malgaigne, t. III, p. 256.

[750] Ambroise Paré, _Ibid._, t. II, p. 250. _De la grosse vérolle._

[751] Hieronymi Fracastorii _de syphilide, seu morbo gallico lucubratio_, _ex._ lib. II, _de morbis contagiosis descripta_ cap. I. (_Luisini op._)

[752] Ricord, _Lettres sur la syphilis_, 3e édition. Paris, 1863.

[753] Swédiaur, _Traité complet des maladies syphilitiques_, t. I, p. _ij_. 1798.

[754] Swédiaur, _Trait. cit._, t. I, p. 37.

[755] Alibert, _Monogr. des derm._, t. I, p. LX. 1832.

[756] Hippocrate, _Épid._, lib. III, sect. 3.

[757] Ce passage d’Hippocrate est résumé dans cet aphorisme: «_En été règnent..... des pourritures des parties génitales._» A-t-on jamais dit pareille chose de la syphilis?

[758] Celsi _de medicina_, lib. VI, cap. XVIII.

[759] «_..... Si ex inflammatione coles intumuit, reducique summa cutis aut rursus non potest, multâ calidâ aquâ fovendus locus est_, etc.» (_Ibid._, § 2.)

[760] _Maritus ex diutino morbo circa velanda corporis ulceribus putrescebat._ (Lib. VI, epist. 24.)

[761] «_Similiter phlegmate humido tumebant inguina, ipsa quoque verenda putrefacta scatebant._» (_Antiquit. judaïc._ XVII, 8, p. 1611.)

[762] «_Ulcere ei circa naturam facto._» (Josèphe, _Op. cit._)

[763] Eusèbe, _Hist. ecclesiast._, lib VIII, cap. XXVIII. 1639.

[764] «_Virilia membra computruerint et sua sponte ceciderint._» (Pallade, _Histor. lausiaca_, lib. B, cap. 32. 1616.)

[765] Junii Juvenalis _Satyræ_. _Satyra II_, vers 9-13, p. 25. Lugduni Batavorum, MDCXCV.

[766] Valerii Martialis _Epigrammata_, lib. I. LXVI, p. 47, Amstelodami, MDCCI.

[767] Telle était aussi, d’après Castelli, l’acception du mot _virus_, en usage de son temps: «_Usitatior est acceptio in malam partem qua idem significat quod_ venenum, _sive malignam et deleteriam qualitatem; ita et ichor ex ulcere fluens maligno, vocatur_ virus, _notante Foresto_.» (Lexicon, au mot _Virus_.)

[768] Michel Scot, _De procreatione hominis physionomia_, cap. VI. 1477.

[769] Astruc, _Ouv. cit._, t. I, p. 157.

[770] Jean de Gaddesden, _De concubitu cum muliere leprosa_, in _Rosa anglica practicæ medicinæ a capite ad pedes_. 1492.

[771] _Incipit cyrurgia_ magistri Guilielmi de Saliceti, Placentini, 1476, I, 42.

[772] _Parva cyrurgia_ magistri Lanfranci. Venetiis. 1490. Tract. III, doct. II, cap. II.

[773] Gaddesden, _Rosa anglica practicæ medicinæ a capite ad pedes_. 1492.

[774] _Cyrurgia_ Guidonis de Cauliaco. Venet. 1490.

[775] _Practica_ Valesci de Tarenta _quæ alias philonium dicitur_. Venet. 1502.

[776] P. de Argellata, _Chirurgiæ libri sex_, t. VI. Venet. 1480.

[777] Les auteurs parlent souvent de femmes suspectes de saleté (_suspecta de immunditia_). Ce dernier mot est loin d’avoir un sens précis. «_Immundities_ (dit Castelli) _idem et quod impuritas, sordes tam interna quam externa_.--_Sordes, ex quo ulcus redditur sordidum._»

[778] Ricord, _Lettres sur la syphilis_, 3e lettre, 3e édit. Paris, 1863, p. 47.

[779] «_Scalpello quidquid corruptum est sic, ut aliquid etiam integri trahat, præcidi debet._» (Celse, _Op. cit._, cap. XVIII, § 3, p. 296.)

[780] _Sur la non-existence de la maladie vénérienne; ouvrage dans lequel il est prouvé que cette maladie, inventée par les médecins du XVe siècle, n’est que la réunion d’un grand nombre d’affections morbifiques de nature différente dont on attribue faussement la cause à un virus contagieux qui n’a jamais existé._ Paris, 1811. (L’auteur anonyme était Richond des Brus.)

[781] Rosenbaum, _Ouv. cit._, p. 296.

[782] Rosenbaum, _Ouv. cit._, p. 280.

[783] M. Cazenave traduit _mal vengut de paillardiso_ par ces mots: _mal vengeur_... Le vrai sens est: _mal venu_.

[784] Astruc, _Traité cit._, t. I, p. 186.

[785] _Journal des Connaissances médico-chirurgicales_, numéro d’octobre 1835; _Revue médicale de Paris_, numéro du même mois.

[786] Fracastor, _La syphilis_, poëme, etc., p. 135. 1847.

[787] Littré, _Note sur la syphilis au XIIIe siècle_ (_Gazette médicale de Paris_, t. I, p. 928. 1846).

[788] En langue moderne:

. . . qu’ils aient La gale, la vérole et des abcès, Et qu’ils aient une abondante gourme, La fièvre et la jaunisse, Et qu’ils aient la chaude-pisse.

[789] Nicolaï Massæ _De morbo gallico_ cap. VII.

[790] Fracastor, _De morbis contagiosis_. Lib. II, cap. II, _de morbo gallico_.

[791] Cazenave, _Ouv. cit._, p. 45-48.

[792] Voir dans Astruc (t. I, p. 338), _Arresté du Parlement de Paris portant règlement sur le fait des malades de la grosse vérole, du 6 mars 1496_.

[793] Hume, _Hist. of England_, t. IV, p. 451. _Note_ C.

[794] Benedicti Victorii Faventini liber, cap. II, _De gallici morbi causis_.

[795] Fracastor, _Syphilidis lib. primus_, _vers._ 56.

[796] Fracastorii _de syphilide seu de morbo gallico lucubratio_, lib. II _de morbis contagiosis, inscripta_, cap. II.

[797] Ch. Anglada, _Traité de la contagion_, t. I, chap. III, p. 58.

[798] Voy. rapport de la Commission. (_Journal général_ de Sédillot, t. XLII, p. 1.)--Voy. aussi la description des épidémies observées dans la Turquie d’Europe, etc., dans le _Journal complém. des sc. méd._ (t. I, p. 376).--Celle de Fiume, en 1800, décrite par le Dr Gambieri, sous le nom de _maladie du Scherlievo_.--Celle de Falcade (_syphilis falcadina_), étudiée par le Dr Zecchinelli (_Annales cliniques de Montpellier._ 1820. T. IX, p. 189).--Celle de 1819, dans la commune de Chavanne, en France, par le Dr Flamand. (_Journ. compl. des sc. méd._, t. V, p. 134.)--Voyez encore G. Lagneau, _Recherches comparatives sur les maladies vénériennes dans les différentes contrées_. (_Annales d’hygiène publique._ 1867. 2e série, t. XXVIII, p. 96.)

[799] Astruc, _Traité des mal. vénér._, _Trad._ T. Ier. Paris, M.DCC.LXXIII.

[800] Sanchez, _Dissertation sur l’origine de la maladie vénérienne dans laquelle on prouve qu’elle n’a point été apportée de l’Amérique, et qu’elle a commencé en Europe par une épidémie_. Paris, 1752.

[801] Bœrsch, _Ouv. cit._, p. 106.

[802] Sprengel, _Hist. de la méd._, t. II, p. 505.

[803] Cazenave, _Ouv. cit._, p. 38.

[804] Ricord, _Lettres sur la syphilis_. _Onzième lettre._ 3e édition, Paris, 1863.

[805] Swédiaur, _Ouv. cit._, t. II, p. XX.

[806] Petrus Martyr, _epist._ 65, p. 34.

[807] Voy. Leonardo Fioravanti, _Capricci medicinali_. Venet., 1564.

[808] Voy. C. M. Gibert, _Remarques historiques et critiques sur la lèpre_. (_Revue méd. de Paris_, t. III, p. 19-161. 1840.)

[809] J. de Catane, _Tractatus de morbo gallico_.

[810] Bœrsch, _Thèse cit._, p. 110.

[811] Gabrielis Fallopii Mutinensis _De morbo gallico tractatus_. Cap. III, _an idem (morbus iste) cum lepra Arabum?_

[812] Requin, _Path. méd._, t. III, p. 352.

[813] Astruc, _Ouv. cit._, t. Ier, p. 28.

[814] Fracastor, _Syphilis_, lib. I, vers. 298.

[815] Fracastor, _De morbis contag._, lib. II, cap. XII.

[816] Johannis Fernelii _Universa medicina_. _De luis venereæ curatione_, cap II. Coloniæ Allobrogum, MDCLXXIX.

[817] Du temps de Fracastor, on voyait souvent des malades perdre les lèvres, les yeux, le nez, les parties génitales.

[818] Trousseau, _Gazette des Hôpitaux_, 28 avril 1853, et _Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu_, 3e édition. Paris, 1868.

[819] Ricord, _Lettres sur la syphilis_, 3e édition. Paris, 1863, 23e lettre.

CHAPITRE X

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE CHOLÉRIQUE DU XIXe SIÈCLE

La doctrine des grandes épidémies nouvelles se résume dans l’histoire du choléra. Les principes sur lesquels elle est fondée, y trouvent leur confirmation la plus éclatante. Nous les voyons, pour ainsi dire, à l’œuvre dans une de leurs plus formidables applications. Tous les doutes qu’on aurait pu garder sur l’authenticité et l’interprétation des documents que j’ai rassemblés, tombent devant l’irrésistible éloquence de ce grand événement pathologique.

La suette anglaise s’est éteinte après ses foudroyantes reprises, et trois cents ans nous en séparent. La syphilis qui, par une fatale dérogation à la loi générale, l’avait suivie de si près, n’a pas déserté, il est vrai, son nouveau domaine; mais elle n’a pas renouvelé ce mémorable débordement qui marqua d’une si triste date la fin du XVe siècle. Depuis ce temps, les archives des grands fléaux populaires étaient restées fermées. Le choléra les a rouvertes pour y écrire cette sombre page, qui inflige un si cruel démenti aux promesses trop ambitieuses de notre civilisation.

Il n’entre pas heureusement dans le plan de cette étude, de passer en revue, l’innombrable essaim d’hypothèses qui s’agitent autour de cette question toujours neuve. Les plus ingénieuses sont restées à la surface; et certes, ce ne sont pas les faits, ce substratum indispensable, qui ont manqué à ces fantaisies. Dans l’ordre scientifique, et la médecine ne fait pas exception, les créateurs de théories prennent volontiers pour épigraphe cette sentence commode: _Se non e vero, bene trovato_; ce qui revient à dire que quand on ne découvre pas la vérité, on doit se contenter de sa parodie. Proclamer une cause quelconque, fictive ou réelle, occulte ou ostensible, l’assigner à l’ordre des phénomènes dont on cherche la raison, et conclure hardiment que cette cause est capable de produire les effets qu’elle est destinée à expliquer, tel est le procédé qui se prévaut de l’autorité de Descartes, et qu’on est sûr de mener à bonne fin, quand on a de l’esprit, et une certaine faculté d’invention.

Nous en voyons un nouvel exemple dans ces essais de parasitisme, appliqué à l’épidémie de notre siècle; mais je déclare qu’il m’est impossible de partager l’expansive jubilation qui déborde dans les écrits des patrons de cette hypothèse.

Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on cherche dans les régions de l’invisible, le germe animé des maladies. J’en puis citer un curieux échantillon.

La bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier possède un immense recueil, désigné sous le titre de _Mélanges_, et composé de 354 volumes, qui renferment près de 9,000 pièces, parmi lesquelles il en est un grand nombre qu’il serait impossible de se procurer aujourd’hui. On trouve dans le tome 71 (pièce 7) un mémoire qui a pour titre: _Système d’un médecin anglais sur la cause de toutes les espèces de maladies, avec les surprenantes configurations des différentes espèces de petits insectes qu’on voit par le moyen d’un bon microscope dans le sang et dans les urines des différents malades, et même de tous ceux qui doivent le devenir, recueilli par M. A. C. D. Paris, MDCCXXVI_.

On ne contestera pas à l’auteur anonyme de cet écrit, le mérite d’avoir précédé, dans cette voie, les micrographes de notre temps. Le texte est illustré de 91 figures sur bois, représentant autant d’espèces d’animalcules qui sont censés engendrer des maladies. (_Migrainiste_, _fleuriste blanc et rouge_, _dartrifiant_, _rougeoliste_, _vérolique_, _petit vérolique_, _ragifiant_, _érysipéliste_, _écrouelliste_, _épilepsique_, _apoplectique_, etc.) L’auteur exalte beaucoup l’excellence du microscope dont il a fait usage pour ses observations, et je n’ai pas de peine à le croire, quand je vois avec quel aplomb il raconte ce voyage au pays des chimères. Je dois avouer pourtant, que parmi les êtres fantastiques dont il exhibe l’image, on reconnaît à un énorme grossissement, le _sarcopte de la gale_, tel qu’il a été décrit et dessiné par les modernes. Remarquons, en passant, que ce texte et la planche qui l’accompagne, datent de 1726.

On n’avait alors, dira-t-on, ni les vraies méthodes d’exploration, ni les instruments perfectionnés qui les servent. Je ne troublerai pas cette satisfaction d’amour-propre; mais je n’admettrai jamais ces réticences du microscope, qui donne pour certain ce qu’il s’engage à découvrir, et s’adresse à l’imagination, quand il ne peut frapper les yeux.

J’attends donc que le principe cholérigène, microphyte ou microzoaire, prenne une existence réelle, comme l’_achorion_ de la teigne et l’_acarus_ de la gale. J’attends surtout qu’on ait déterminé avec certitude, le rapport pathogénique qui lierait la cause à l’effet, l’antécédent au conséquent. D’ici là, je me permettrai de parler du choléra comme des autres grandes épidémies, dont la véritable cause n’est pas sortie des ténèbres qui recouvrent, dans la série des âges, leur acte de naissance. Laissons la science contemporaine approfondir ce mystère avec courage. Mais jusqu’au moment où elle pourra répéter enfin l’exclamation historique d’Archimède, nous aurons le temps d’appliquer à l’étude du fléau cosmopolite, les éléments rationnels dont nous pouvons disposer. On voudra bien ne pas oublier, que je n’écris pas une monographie qui surchargerait inutilement la littérature médicale. Je viens essayer d’éclaircir un seul point de l’histoire de la grande épidémie, sans sortir des limites bien définies de mon programme[820].

C’est en 1817, vers le mois de mai ou d’août, que le choléra a éclaté à Jessore, ville située dans le delta du Gange, à 120 kilomètres de Calcutta. Dès son apparition, il a tout frappé autour de lui, les naturels et les étrangers. La mortalité qui l’a suivi a été effroyable et digne des grandes épidémies historiques. Après avoir débordé dans l’Asie, il s’est élancé de l’est à l’ouest, à travers la Syrie, la Perse, l’Arabie. Cinq ans après sa première explosion, c’est-à-dire en 1822, l’Europe se voyait menacée par Astrakhan et la Méditerranée. Ce n’est qu’après plusieurs années qu’il pénètre dans la Pologne et la Russie, l’Autriche, la Hollande. En 1831, il envahit l’Angleterre où Magendie[821] et Delpech[822] vont, chacun de son côté, faire leurs premières observations et se préparer à le recevoir. L’année suivante, il entre en France d’où il se répand en Espagne, dans le Portugal, dans l’Algérie, dans l’Italie. Il se porte bientôt en Amérique et dans l’archipel de l’Océanie, et on peut dire qu’en 1840, il régnait à la fois sur les cinq parties du monde. Dix-sept ans après sa première invasion, le fléau revient vers nous, du fond de l’Indoustan. Paris en est frappé en 1849, depuis le printemps jusqu’en automne. En 1850, on le revoit de nouveau en Californie, en Algérie, en Hongrie. On sait qu’en 1853, notre capitale luttait encore contre ses atteintes. En 1865, nouvelle invasion, remarquable par la lenteur de sa marche et sa longue durée.