Part 45
Les pustules de la peau qui grossissaient peu à peu, laissaient couler, en s’ouvrant, une grande quantité d’humeur fétide, et dégénéraient en ulcères phagédéniques. Fracastor, grave autorité par la date de ses écrits et sa spécialité syphiliographique, nous apprend que depuis environ six ans (1538-1539), il ne voyait de pustules que sur quelques rares malades. En revanche, les tumeurs gommeuses augmentèrent de fréquence. Alors aussi apparut l’_alopécie_ générale qui fut un grand sujet de surprise. Le médecin poëte a dépeint, en vives couleurs, la physionomie bizarre des sujets, privés absolument de cheveux, de sourcils et de barbe, et il a grand soin d’avertir que ce n’était pas l’effet du mercure, comme on l’avait supposé d’abord[790].
La gonorrhée virulente, plus rare antérieurement, et disséminée, pour ainsi dire, dans la pratique, devint si commune, vers le milieu du XVIe siècle, qu’elle compta parmi les symptômes ordinaires. Brassavole, en 1553, et Fernel, en 1555, ont tant insisté sur la nouveauté de ce caractère, qu’on a pu croire, ce qui est une erreur, qu’il s’était montré alors pour la première fois.
Ces diverses modifications symptomatiques de la vérole ont aggravé sans doute l’embarras des médecins. Ils n’en ont pas moins fidèlement suivi la filiation des phénomènes, sans perdre de vue leur foyer commun. En présence des mêmes faits, l’observation des anciens aurait su, quoi qu’on en ait dit, débrouiller leur enchaînement et leur dépendance réciproque; mais on ne surprend dans leurs écrits aucune trace d’une analyse pareille.
M. Cazenave ne sait comment expliquer certaines circonstances tout à fait insolites, dans l’histoire de la syphilis, qui ont été notées expressément par les premiers témoins de l’épidémie; et il a cru tout concilier, par une hypothèse, dont la priorité revient pourtant à Gruner.
Il suppose qu’à la fin du XVe siècle, les Maures chassés d’Espagne par Ferdinand le Catholique, et réfugiés, dans le plus complet dénûment, sur les côtes d’Afrique et d’Italie, apportèrent avec eux, le germe d’un fléau qui les décimait déjà. C’était l’époque où Charles VIII conduisait en Italie ses armées triomphantes. La contagion devait redoubler d’énergie, au milieu de ces grands mouvements de troupes, qui traînaient après elles la licence la plus effrénée, et semaient partout les fruits de leurs débauches. Ces masses armées auraient été le véhicule le plus puissant de l’épidémie, qui s’étendit bientôt aux pays environnants; et la _teinture vénérienne_ qu’elle prit alors, aurait eu sa source dans l’effroyable débordement des mœurs.
Reste à savoir quelle était l’épidémie apportée par les Maures. M. Cazenave opine pour «_une espèce de typhus_» dont tant de circonstances avaient favorisé le développement. Dans tous les cas, c’était, selon lui, une affection morbide, étrangère à la syphilis coexistante, et qui n’en fut pas distinguée: confusion d’autant plus facile, que les deux maladies pouvaient frapper simultanément les mêmes individus. A ce compte, la maladie populaire du XVe siècle, aurait été composée de plusieurs maladies différentes, dont les effets réunis et combinés expliquent l’inexactitude des traditions qui nous sont parvenues. C’est ainsi que la syphilis, antérieure à la maladie intercurrente, aurait pu acquérir par cette complication accidentelle, une intensité inouïe, traduite par des symptômes typhiques qu’elle aggravait à son tour[791].
Telle est, brièvement résumée, la version de M. Cazenave: version embarrassée, malgré le talent de l’auteur, qui ne parvient pas à dissimuler tout le mal qu’il se donne, pour imprimer à cette hypothèse un air satisfaisant de vraisemblance.
On pourrait répondre que depuis lors, ni les grandes guerres, ni les mélanges de peuples, ni les graves épidémies n’ont manqué au monde. Les mœurs actuelles peuvent s’être adoucie; mais on conviendra qu’elles n’ont point encore atteint leur âge d’or. De son côté, la syphilis n’est pas prête à se dessaisir de ses droits. La _suette_, la _fièvre jaune_, le _choléra_, ont à diverses reprises ravagé les populations. Sur la fin du premier empire, le _typhus_ décima cruellement nos troupes en campagne, au milieu des hasards des batailles, des désastres d’une retraite et des conditions nosogéniques, résultant de ces grands rassemblements d’hommes, en proie aux influences matérielles et morales les plus délétères.
Pendant l’expédition de Crimée, le typhus, le scorbut, la pourriture d’hôpital, la dysenterie, le choléra, ont tour à tour et simultanément frappé nos soldats, livrés, sur une plage lointaine, aux fatigues et aux anxiétés d’un siége long et meurtrier. On n’a pourtant pas vu dans ces conjonctures si graves, la _teinture_ vénérienne, dont M. Cazenave colore arbitrairement le prétendu typhus du XVe siècle.
Parmi les faits qui appartiennent à la syphilis nouvelle et sur lesquels on a beaucoup discuté, quand on n’a pas jugé plus commode d’en nier l’authenticité, il en est deux que je tiens à placer dans leur véritable jour. Je veux parler de sa communication par l’intermédiaire de l’air, et de la spontanéité de son développement, sans contagion directe ou médiate appréciable.
Dès les premiers temps, l’on reconnut que la transmission pouvait s’opérer par les voies les moins prévues. Les auteurs signalent les baisers lascifs, la communauté du lit, sans approches intimes, l’emploi d’un vêtement ou de tout autre objet à l’usage d’un vérolé, etc. Torella, Montesaurus, Jean Benoît, Jean-Baptiste Montanus, etc., tous témoins oculaires, s’expriment à cet égard de la manière la plus positive. Ils ne sont pas moins unanimes, sur la _communication par l’intermédiaire de l’air_, admise par tout le monde, pendant un certain nombre d’années qui suivirent l’invasion du fléau. Les médecins qui sont venus plus tard, et qui ont vu la syphilis affranchie du joug de l’épidémicité, se propager surtout par les voies sexuelles, ont généralisé cette observation et l’ont étendue à tous les temps. On n’a pas même épargné le ridicule aux anciens auteurs qu’on a accusés de crédulité et d’inattention. C’est pour le même motif qu’on a blâmé les gouvernements, qui s’empressèrent de reléguer les vérolés hors des villes, et de les interner dans des endroits séparés du commerce des hommes: mesure fort sage, même dans le doute, et qui faisait la part des propriétés accidentelles, que l’épidémicité semblait donner à la nouvelle maladie[792].
Ce fait de contagion par l’air, n’est pas plus incroyable que les autres affirmations des contemporains. Il prouve que le virus vénérien était alors doué d’une halituosité très-active. En 1529, le Cardinal Wolsey, ministre de Henri VIII, fut mis en jugement devant la Chambre haute, pour avoir parlé bas à l’oreille de son maître, avec l’intention de lui communiquer la syphilis dont il se savait atteint[793]. Il est évident que si le roi prit ce prétexte pour se défaire de son conseiller, c’est que l’opinion publique reconnaissait alors ce mode d’imprégnation à distance.
Benoît de Victoriis parle d’un jeune homme qui fréquentait depuis longtemps une femme entachée de syphilis. Il s’était toujours contenté de la baiser sur la bouche, sans se permettre de privautés plus intimes, et c’est par l’inspiration de son haleine (_solo flatu et spiritu_) qu’il contracta la maladie[794]. Je sais bien que ce fait pourrait recevoir une autre interprétation; mais celle que donne l’auteur avait cours dans la pratique.
On a prétendu que les médecins avaient imaginé ce moyen de sauvegarder la moralité des grands personnages, dont la vie privée n’était pas sans reproches. Ils auraient été ainsi les dupes volontaires de leurs clients intéressés au secret. On a même tourné en dérision certains faits où la vérité paraissait trop maladroitement travestie. Des plaisanteries ne sont pas des arguments.
Heureusement la volatilité du virus vénérien n’a pas survécu à l’influence épidémique qui en avait été la cause, et n’est plus aujourd’hui qu’une tradition historique. Ce poison morbide représente le type des virus fixes. Sous ce rapport comme sous tant d’autres, l’empreinte du temps a été profonde.
Ce n’est pas tout. Les médecins qui ont observé de près le fléau naissant, n’ont pas hésité à reconnaître qu’il pouvait se développer _spontanément_, c’est-à-dire, sans imprégnation virulente et par la seule influence épidémique. Quand on voyait sous le même toit, le père, la mère, les enfants des deux sexes, subir le niveau commun, il était impossible d’incriminer un commerce impur ou de se rejeter sur des transmissions médiates.
Fracastor, qui peut être considéré comme l’organe de l’opinion médicale, à une époque très-voisine des débuts de la maladie, affirme expressément sa spontanéité:
«... Quoniam imprimis ostendere multos »Possumus, attactu qui nullius hanc tamen ipsam »Sponte sua sensere luem, primique tulere[795].»
Il reproduit la même pensée dans son traité en prose de la syphilis:
«Quoique la plupart des sujets prennent la maladie par le contact, on en a observé un très-grand nombre (_innumeros_) qui ont été atteints sans contagion préalable[796].»
Je sais que la spontanéité des maladies à virus et principalement de la syphilis, provoque le sourire de certains esprits forts qui ont fait leur thème, et sont décidés à n’en pas démordre. Cet accueil ne m’a jamais beaucoup ému, parce qu’il faut bien reconnaître, malgré tout, qu’une maladie contagieuse nouvelle a éclaté, à un moment donné, sans virus préexistant. Quand on refuse d’y croire, à une certaine distance de sa première apparition, on ne fait que reculer la difficulté[797]. Est-ce que des maladies transmissibles ne se montrent pas tous les jours, sous nos yeux, étrangères à la provocation initiale d’un contagium? La rage serait, à elle seule, une preuve sans réplique. La création spontanée du virus rabique est un fait quotidien. En ce qui concerne la syphilis, ne faut-il pas reconnaître, de toute nécessité, que le premier qui l’a conçue ne la tenait de personne? De nos jours même, où elle paraît dépendre exclusivement d’une imprégnation directe ou médiate, abstraction faite de l’hérédité, des observations nombreuses ont révélé la possibilité de sa formation de toutes pièces.
Vers la fin du XVIIIe siècle, et dans les premières années du siècle actuel, on a signalé des épidémies de maladies vénériennes, qui par la rapidité de leur diffusion et leur circonscription dans certaines localités, ont dérogé à leur mode habituel de propagation. Ces épidémies offrent d’autant plus d’intérêt, qu’elles ont été étudiées sur les lieux, et décrites par nos contemporains. Parmi les médecins qui leur ont donné leur signification la plus rationnelle, et dont l’avis est d’un grand poids, on compte Fodéré, Cullerier et la Commission chargée par la Société royale de médecine, d’éclairer cette question nosologique[798].
Il me paraît impossible d’expliquer l’irradiation comme soudaine, de l’épidémie du XVe siècle, sans recourir, dans une certaine mesure, à sa spontanéité. Aurait-on la prétention de remonter de proche en proche, jusqu’au foyer générateur dont la maladie, dans son ensemble, représenterait le produit collectif? Où se serait allumée l’étincelle qui devait provoquer cet embrasement général? Ne retrouve-t-on pas ici le génie épidémique avec ses procédés mystérieux, que le temps n’a pu encore sonder?
Cette spontanéité de la syphilis, pressentie _à priori_, et surabondamment prouvée par les faits, est inconciliable avec l’origine américaine qui compte encore tant de partisans: hypothèse défendue par Astruc, dans un livre que M. Ricord appelle un _immense roman_, et qui n’en est pas moins une œuvre très-remarquable[799]. On sait que cette opinion a été victorieusement réfutée par Sanchez, qui n’a rien laissé sans réponse[800].
Comme les dates sont ici d’une importance majeure, on s’est donné bien du mal pour en établir la concordance. De son côté, M. Bœrsch a prétendu prouver, par des chiffres, l’impossibilité matérielle de l’importation exotique à l’époque indiquée[801]. L’épidémicité seule est un argument décisif qui renverse tous les calculs, quel que soit leur habile agencement.
«La vraie syphilis, dit Sprengel, se manifesta dans l’été de 1493, et presque simultanément dans toutes les parties de l’Europe. Or, il est impossible qu’en trois mois, elle ait été transportée à Berlin, à Halle, à Brunswick, dans le Mecklembourg, la Lombardie, l’Auvergne et autres pays.» Sprengel en déduit qu’il faut joindre à toutes ses autres causes, une _constitution épidémique_[802].
L’auteur allemand n’est ici que l’écho de la plupart des contemporains, et il est impossible, après cela, d’attribuer à l’équipage de Colomb, le transport des premiers germes. M. Cazenave infère même du rapprochement de plusieurs documents historiques, que l’épidémie parcourait l’Italie, un ou deux ans avant l’arrivée des marins espagnols, et qu’elle y était déjà regardée comme un fléau terrible[803].
L’objection que M. Ricord a opposée à la fable de la provenance américaine, serait peu sérieuse. Partant de l’idée que l’accident primitif est seul contagieux, il trouve fort étrange, que cet accident ait conservé sa virulence pendant la longue navigation de Colomb, et pendant le temps que ses matelots ont mis pour arriver en Italie[804].
Il est facile de répondre que la contagion des accidents secondaires n’est pas moins avérée, et que la syphilis de l’armée d’Italie s’étant manifestée par des pustules, celles-ci auraient bien pu naître sur les Espagnols, pendant la traversée qui les ramenait en Europe.
Il est du reste une circonstance qu’il ne faut pas perdre de vue, quand on étudie la question de l’origine étrangère de la syphilis du XVe siècle; c’est que cette invention ne fut lancée dans le public, que quarante ans environ après la découverte du nouveau monde, et sous le patronage d’Oviedo, que je veux bien croire innocent des intentions malveillantes qu’on lui a prêtées.
Après avoir discuté le pour et le contre, Swédiaur est amené à cette conclusion éclectique, qui n’est évidemment que l’aveu déguisé de l’épidémicité: «Le lecteur peut choisir pour le pays natal de la vérole, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique ou bien l’Europe même, sans nuire à la prétention que l’une ou l’autre de ces parties du monde pourrait avoir à se rejeter la priorité de cette infernale et détestable maladie[805].»
Rien ne prouve mieux la nouveauté de la syphilis, que la diversité et l’absurdité même des hypothèses imaginées pour l’expliquer.
On n’y vit d’abord qu’un effet de la vengeance divine:
«Un mal qui répand la terreur, »Mal que le ciel en sa fureur »Inventa pour punir les crimes de la terre.»
Mais cette explication n’était satisfaisante à aucun point de vue, et la science, tenue de donner son avis, sans sortir de sa sphère, comprit qu’elle devait chercher des causes générales, pour un fléau dont la progression semblait sans limites.
L’astrologie resta digne d’elle-même. Aux yeux du plus grand nombre, Saturne, l’ogre de la légende païenne, fut l’auteur responsable de tous ces maux[806]. On ne pouvait seulement se mettre d’accord sur les conjonctions des planètes, accusées de présider à ce grand désastre. C’était tantôt Saturne et Mars, Jupiter et Mars, Jupiter, Mars et Mercure, Mars et Vénus, etc.
Les médecins, mécontents des astrologues, reprirent leurs théories favorites. On invoqua la prédominance d’une des quatre humeurs radicales, et principalement le transport d’une matière bilieuse, du foie sur les parties génitales. Ces désordres fonctionnels avaient été provoqués par certaines causes externes, parmi lesquelles on donnait le premier rang aux pluies longues et abondantes qui avaient marqué l’année 1493, et avaient été suivies d’inondations générales. Cependant, le caractère insolite de la maladie ne s’accordant pas avec cette pathogénie vulgaire, la fertile imagination des contemporains voulut, à tout prix, combler la lacune.
On prétendit que l’eau des puits qui avaient abreuvé l’armée française, sous les murs de Naples, avait été empoisonnée; que la cupidité des fournisseurs avait mélangé au pain des soldats, non-seulement du plâtre, mais du sang de lépreux. Fioravanti, célèbre empirique d’Italie, raconte qu’on eut la pensée de nourrir les troupes avec la chair des cadavres, et que ce fut l’action de cette alimentation abominable qui produisit une maladie nouvelle, en rapport avec la nouveauté même de la cause: fable absurde dont on regrette que Bacon ait été la dupe[807].
On me permettra de ne pas m’appesantir sur ce dévergondage d’hypothèses. Mais j’en conclus sans hésiter, que les médecins n’auraient pas mis ainsi leur esprit à la torture, s’ils n’avaient eu devant eux qu’une vieille connaissance. A tout prendre, ceux qui s’inspirèrent des rêveries astrologiques furent peut-être les moins déraisonnables. N’était-ce pas dire que cette épidémie, comme tant d’autres, _était tombée des nues_, et qu’on s’évertuait vainement à en chercher ailleurs l’origine? Au fond, l’influence maligne des astres représentait-elle autre chose que le _quid divinum_ hippocratique, mais sous une forme prétentieuse que le Père de la médecine avait soigneusement évitée?
On a soutenu aussi, sur la maladie du XVe siècle, une opinion que je dois arrêter au passage, parce qu’elle est en contradiction directe avec mes principes pathologiques[808].
Quelques auteurs considèrent, en effet, la syphilis comme une transformation de la lèpre, qui commençait dès lors à s’éloigner de l’Europe. Les rapports des manifestations cutanées dans les deux maladies, leur paraissent favorables à cette interprétation. Jacques de Catane prétend avoir vu deux fois la syphilis se métamorphoser en lèpre[809]. Ce fait, avec la réciproque, ne serait pas unique, au dire de certains auteurs, qui ont cité des cas analogues.
Cette opinion est acceptée par M. Bœrsch: «Elle ne répugne, dit-il, ni à l’histoire, ni à la raison, et elle est en harmonie avec la loi générale de transformation, à laquelle l’homme et tous les êtres qui l’entourent, sont également soumis[810].»
M. Bœrsch fausse, en l’exagérant, le principe de cette loi. Des modifications successives, quels que soient d’ailleurs leurs caractères, ne vont pas jusqu’à amener une transformation de l’homme, c’est-à-dire jusqu’à anéantir son individualité et la remplacer par une autre. J’en dirai autant des maladies. La spécificité qui les fait ce qu’elles sont, et qui leur imprime une sorte de personnalité pathologique, ne se laisse jamais absorber par une autre spécificité substitutive. Des similitudes, des affinités aussi étroites qu’on voudra les supposer, ne peuvent, par gradation, se fondre dans une identité complète. Un métal, malgré les traits de ressemblance qui le rapprochent d’un autre métal, ne cesse jamais d’être lui-même, et conserve, au milieu des caractères communs, les attributs tranchés et indélébiles qui le constituent en corps simple, individuellement distinct par sa nature intime. Jamais la rougeole ne devient une variole, quelles que puissent être leurs analogies symptomatiques, dans certains cas. L’entité morbilleuse diffère radicalement de l’entité variolique. On peut constater l’union intime des deux fièvres sur un sujet donné; hésiter même pour le diagnostic, dans tel cas particulier; mais elles n’en resteront pas moins invariablement elles-mêmes. Qu’on suppose un spécifique éprouvé de la rougeole et de la variole, on peut être certain que jamais l’agent antivarioleux ne guérirait radicalement la rougeole, et réciproquement.
Par tous ces motifs, je rejette, au nom des principes immuables de la doctrine, l’opinion qui ne veut voir dans la syphilis, qu’une transformation ou dégénération de la lèpre. Leur association a dû se faire dans bien des cas, et de là est venue l’idée contre laquelle je m’élève. La syphilis n’en a pas moins conservé dans tous les temps, sous les formes les plus insidieuses, son identité affective. Elle a remplacé la lèpre; mais, je le répète, cette substitution n’a rien de commun, dans l’ordre médical, avec la transmutation des métaux, rêvée par les alchimistes.
Ce qui démontre, au surplus, que la confusion de la lèpre et de la syphilis était née dans l’esprit d’une minorité de médecins trop prompts à juger sur les apparences, c’est que les hôpitaux des lépreux, connus sous les noms de _léproseries_ ou _maladreries_, fondés alors à Paris, furent fermés aux individus qui présentaient les symptômes propres à la _grosse vérole_. Ceux-ci furent exclusivement reçus dans des établissements réservés. L’opinion publique était donc bien édifiée sur la différence des deux maladies, et elle avait exigé de l’administration, cette mesure préventive. Gabriel Fallope s’est posé, dans sa nouveauté, cette question de diagnostic différentiel, et l’a résolue conformément aux vrais principes de la nosologie[811].
En résumé, je n’ai trouvé nulle part aucun motif de changer d’avis sur l’origine récente de la syphilis, et je maintiens, dans toute la sincérité de mes convictions, que «la Vénus antique fut exempte de cette peste immonde[812].»
Non! Les Grecs et les Romains, qui avaient poussé jusqu’aux plus extrêmes limites le débordement des mœurs, n’eurent pas à compter avec cette triste plaie de l’humanité. Les courtisanes célèbres, les Phryné, les Laïs, les Flora, n’ont pas subi cette expiation. On n’a jamais dit que Messaline, dont le nom seul est devenu une obscénité, ait laissé à ses nombreux amants, des souvenirs amers de ses rendez-vous. Les écrivains du temps dont le cynisme est sans pudeur, et qui n’ont pas flatté le tableau de la dépravation publique, auraient montré la peine à côté de la faute, et cette nouvelle épée de Damoclès, menaçant le débauché dans l’ivresse des plaisirs.
Je pourrais tout au plus accorder qu’aux approches de son irruption historique, la syphilis avait commencé à poindre, comme pour préluder par des essais sporadiques à sa prise de possession définitive. Je me rappellerais que l’origine des épidémies remonte souvent assez loin du moment où elles éclatent. Avant de s’implanter avec tous leurs caractères, elles s’annoncent par le cachet particulier qu’elles impriment aux états morbides de tous les ordres; et cette empreinte se dessine d’autant plus nettement, que le génie épidémique prend plus d’énergie et d’indépendance.
Il ne me répugnerait donc pas d’admettre, par analogie, que l’espèce humaine n’est pas devenue tout à coup et sans transition, la proie de ce nouvel ennemi. Le feu dévorant qui couvait sourdement dans le sein des organismes, préparés par une longue élaboration, commençait peut-être à jeter quelques lueurs éparses et incertaines, avant d’éclater dans un vaste incendie, qui ne devait plus manquer d’aliments, jusque dans notre temps. Inutile de dire que je propose cette hypothèse conciliante, sans y tenir beaucoup.
Une dernière question reste à examiner. La syphilis qui s’empara si résolûment de la race humaine, et qui l’a trop fidèlement accompagnée depuis lors, est-elle destinée à s’éteindre un jour?
Astruc fait observer, que le feu Saint-Antoine ou mal des ardents du moyen âge a disparu depuis plusieurs siècles; que la suette anglaise n’est plus qu’un souvenir; il exprime conséquemment l’espoir que la syphilis se retirera à son tour: «ce qui, ajoute-t-il, n’est peut-être pas une vaine conjecture[813].» Il cite, en effet, une foule de témoignages qui tendent à prouver que cette maladie s’adoucit graduellement depuis longtemps; et son expérience personnelle lui a donné la confirmation de ce fait. Il énumère ensuite les raisons qui laissent prévoir les progrès de cette atténuation, quoiqu’il se garde bien d’indiquer, même approximativement, la date qui marquera cette éventualité plus ou moins lointaine.