Part 44
Je ne conteste pas les apparences; mais comme je me range du côté de ceux qui reconnaissent à la lèpre ces deux attributs, virulence et transmission héréditaire, j’en déduis qu’il n’est peut-être question que de cette maladie. Quand Michel Scot dit que les jeunes gens ont la verge viciée (_vitiantur virga_), ces expressions sont bien vagues pour représenter les altérations imputables à la vraie syphilis. D’un autre côté, il n’y a plus d’équivoque, lorsqu’il assure qu’ils peuvent prendre la lèpre (_quandoque leprâ_). Or, une femme syphilitique pourrait-elle donner tantôt la syphilis, tantôt la lèpre? Cette éventualité, inconciliable avec l’observation, n’établit-elle pas que l’auteur a eu exclusivement en vue, les dangers et les suites du commerce d’un homme sain avec une lépreuse? On sait que de ces rapports, naissait souvent une maladie des parties génitales, nommée vulgairement _arsure_, qui s’accompagnait de phlogose érysipélateuse, d’exulcérations miliaires, de phlyctènes, etc.[769].
Les médecins arabes, en maints endroits de leurs livres, affirment que le commerce avec une femme infectée de la lèpre, provoque la formation d’ulcères à la verge.
L’Anglais Jean de Gaddesden insiste sur ce fait, dans un livre où il traite de la cohabitation avec les lépreuses[770].
On ne comprend pas aussi pourquoi Scot ne parle que des jeunes gens ignorants et novices. L’expérience, même celle de l’âge, a-t-elle jamais été une garantie d’immunité? Les syphiliographes du jour font-ils entrer cette considération, dans les anamnestiques qui leur servent à éclairer le diagnostic des cas douteux?
Je néglige d’autres citations qui laissent les mêmes motifs d’incertitude, pour reproduire un passage sur lequel comptent beaucoup les défenseurs de l’antiquité de la syphilis. Ce passage appartient à Guillaume de Salicet, célèbre médecin du XIIIe siècle, dont la _Chirurgie_ fut imprimée pour la première fois, en 1476[771].
En parlant des bubons ou abcès de l’aine, qu’il attribue, soit à une matière froide descendue du foie, soit à une matière chaude, soit à une humeur sanieuse, Guillaume de Salicet dit, que cette tumeur inguinale survient «quand l’homme a reçu une corruption à la verge, pour avoir cohabité avec une femme _sale ou pour toute autre cause_.» (_Propter concubitum cum muliere fœda, aut ob aliam causam._)
De ce texte, dont je ne contesterai pas la valeur, on pourrait en rapprocher plusieurs autres, remontant à peu près à la même époque.
Lanfranc, élève et copiste de Guillaume de Salicet (1295), parle aussi de bubons survenus à la suite d’ulcères de la verge (_propter ulcera virgæ_)[772].
En 1320, Jean de Gaddesden[773]; en 1360, Guy de Chauliac[774]; en 1418, Valescus de Tarenta[775]; et en 1480, Pierre de Argellata[776], décrivent des _ulcères nés du commerce avec une femme sale, impure et cancéreuse_ (_ex coïtu cum fœtidâ vel immunda vel cancrosâ muliere_).
Ces passages si explicites en apparence, restent cependant très-vagues. S’agirait-il du cancer à la matrice? Rien ne prouve qu’il soit communicable, et l’on sait que les rapports conjugaux n’ont aucun inconvénient pour l’homme qui s’y livre dans ces conditions. D’un autre côté, l’ichor cancéreux ne peut-il acquérir accidentellement une âcreté spéciale, dont le gland découvert ressentirait les effets irritants, surtout dans les cas d’excoriation, et chez certains sujets plus susceptibles, ou conformés de manière à rendre le contact plus direct et plus durable? Mais on ne pourrait donner à ces faits exceptionnels, le caractère de généralité que semblent leur assigner les textes que j’ai cités.
L’impureté de la femme représente-t-elle un de ces flux lépreux dont nous avons déjà constaté les effets possibles[777]?
D’autre part, on sait que les bubons peuvent être le symptôme d’affections très-différentes, et succéder, chez des individus prédisposés, à l’irritation réflexe, provoquée par de simples écorchures du gland ou par de légères ulcérations sans caractère spécifique. On a vu même que Guillaume de Salicet, après avoir attribué ce symptôme aux rapports sexuels, ajoute: «_ou pour toute autre cause_.» Voilà certes une étiologie bien élastique.
Dans tout ce qui précède, je ne trouve aucun motif de modifier mes idées sur l’avénement moderne de la syphilis. Les maladies non virulentes spontanées ou puisées dans les rapprochements intimes, ont nécessairement existé de tout temps, en vertu même de la destination des organes génitaux, de leur structure, de leur mode de sécrétion, de leurs conditions d’exercice, etc. Sur ce point, il ne saurait y avoir de désaccord, pas plus que sur l’existence, à toutes les époques, de maladies de l’estomac ou du cerveau. On a toujours observé des lésions purement locales et de formes diverses, résultant du coït trop souvent répété, ou pratiqué dans des conditions défavorables.
Ne sait-on pas que ces divers désordres, qui n’ont rien de spécifique, ont acquis une intensité insolite, sous le règne de cette constitution, à la fois érysipélateuse et typhique, dont on trouve de nombreux exemples dans les écrits des anciens. C’est ainsi que des ulcérations, provoquées dans la bouche ou l’arrière-gorge par certaines manœuvres, ont pu tourner à mal et dévorer les parties où elles siégeaient, sans qu’on soit autorisé à les identifier aux localisations qui suivent actuellement l’impression originelle du virus.
Que de fois la syphilis qui tient une si grande place dans notre pathologie, est faussement soupçonnée, même par l’expérience la plus sûre. Les femmes si sujettes aux écoulements simples des organes génitaux, sont la source la plus fréquente, chez l’homme, des écoulements qui ne peuvent être considérés alors comme un effet d’imprégnation virulente[778].
Il n’est pas rare de trouver, dans la région vulvo-anale, des végétations qui prennent souvent de grandes proportions, qu’on croirait, au premier abord, syphilitiques, et qui sont survenues chez des femmes notoirement exemptes de toute affection suspecte. C’est un accident local, résultant de causes très-diverses, peut-être combinées, et dont il n’est pas facile de saisir le mode d’action. La preuve qu’elles ne sont pas l’expression d’une diathèse, syphilitique ou autre, c’est qu’un traitement exclusivement local suffit pour les guérir. L’excision est la meilleure méthode. En cas de repullulation, on les excise de nouveau, et, sans traitement général, on obtient leur disparition complète.
Il n’y a pas de raison pour que ces maladies _syphiliformes_ n’aient existé dans l’antiquité; et, comme de nos jours, elles ont été combattues avec succès par des topiques. Cette dernière circonstance est, selon moi, un argument décisif dans le sens de ma thèse, et je m’en empare pour en faire ressortir toute l’importance.
Quand on consulte les anciens sur la thérapeutique qu’ils appliquaient aux maladies qu’on prétend rattacher au germe de la vraie syphilis, on voit qu’ils s’adressent uniquement aux organes génitaux, et ils sont unanimes pour proclamer l’efficacité de leur méthode. Si le traitement est la pierre de touche de la nature des maladies, on peut affirmer que celles qu’ils ont guéries, n’étaient pas syphilitiques.
Contre les ulcères et les végétations, on conseille, dans les cas les moins graves, de simples lotions _émollientes_, _détersives_, _astringentes_ ou légèrement _caustiques_. Les baumes, les liniments qu’on emploie, ne diffèrent en rien de ceux qui remplissent banalement la même indication, dans les maladies les plus diverses.
On dira que les anciens privés de spécifique se trouvaient réduits, malgré eux, au pis-aller de la cure palliative. Mais il est prouvé que ces agents ne se bornaient pas à atténuer momentanément les symptômes, à plâtrer, comme on dit, la maladie. Leur action était suivie d’une guérison complète, sauf, bien entendu, les cas, extrêmement rares, où la gravité des désordres locaux était au-dessus des ressources de l’art.
Est-ce ainsi que les choses se passeraient dans la pratique actuelle, si le traitement se bornait au pansement de la verge ou du vagin? Ce fait seul n’ébranle-t-il pas l’échafaudage des partisans de l’ancienneté?
Dans les cas plus sérieux, on obtenait la guérison par l’application du feu et l’excision des parties altérées. On amputait le membre viril, quand il était dévoré par des ulcères phagédéniques; et Celse recommande d’enlever, à l’aide du bistouri, toute la partie malade, en empiétant un peu sur la partie saine[779]. Oribase répète le même conseil, à l’occasion des ulcères du pénis.
S’il avait été question de véritable syphilis, est-il croyable que ces moyens chirurgicaux eussent suffi, sans autre traitement ultérieur, pour guérir l’affection morbide traduite par l’altération locale? Aujourd’hui, dans les cas devenus rares, où les ravages de la vérole ont assez profondément compromis la verge pour en exiger le sacrifice, le chirurgien croirait-il avoir achevé son œuvre, en déposant le fer rouge ou le couteau? Serait-il aussi rassuré sur les suites probables, que l’étaient Celse, Oribase et leur école clinique?
J’entends qu’on m’oppose la localisation primitive de la syphilis, et la possibilité de la détruire sur place, avant son irradiation dans le reste de l’organisme. Je n’ai pas à juger ici cette théorie pathogénique, l’indication qu’elle suggère, les moyens qui la remplissent. Ce qui est certain pour tout le monde, c’est que la vérole est essentiellement une maladie générale, à un moment donné plus ou moins rapproché de l’imprégnation, et qu’un traitement systématiquement topique, condamnerait le médecin à l’insipide corvée des Danaïdes.
Les honorables confrères qui pratiquent dans notre colonie algérienne, sont témoins, tous les jours, de ces revanches de la syphilis intempestivement répercutée. Les Arabes, en pareil cas, se livrent à des empiriques qui appliquent sur les chancres, le feu ou tout autre caustique. Cette suppression des manifestations extérieures de la maladie, ressemble à la guérison complète, jusqu’au moment où les accidents secondaires dissipent brutalement l’illusion.
En résumé, quand on dit que la syphilis ancienne était locale et cédait aux moyens chirurgicaux ou externes, on dresse entre elle et la vérole de nos jours, une séparation radicale que les textes les plus complaisants et les hypothèses les plus subtiles, ne parviendront pas à supprimer.
En 1811, parut, sans nom d’auteur, et sous le patronage du broussaisisme naissant, un livre[780] qui n’était à l’époque de sa publication, qu’un paradoxe révoltant, mais qui aurait eu sa raison d’être dans l’antiquité, c’est-à-dire à l’époque où les maux _vénériens_, très-divers de nature, ne pouvaient se rallier au centre commun de l’entité syphilitique. Tel est pour moi, jusqu’à preuve contraire, le dernier mot de la question.
M. Rosenbaum, que son bon esprit médical n’a pas assez tenu en garde contre le désir bien naturel d’avoir raison, s’efforce de prouver que les médecins anciens n’ont eu que de rares occasions, surtout chez les femmes, d’observer la marche naturelle des maladies du système génital, parce qu’ils n’ont eu ordinairement affaire qu’avec leurs formes les plus opiniâtres dont le nombre était toujours restreint. Le motif qu’il en donne et qui me paraît presque puéril, c’est la retenue des malades, obligés de révéler leurs maux, et de montrer à nu les organes qui en sont le siége. N’est-il pas plus rationnel d’admettre qu’il n’y avait pas alors ces maladies protéiformes, centralisées par le mode syphilitique? Si la vérole avait occupé dans la pathologie ancienne, le rang qu’elle a conquis dans la nôtre, comment supposer que les répugnances de la pudeur eussent été un obstacle à l’observation médicale? Ne voyons-nous pas tous les jours, l’obstination ou les progrès des symptômes, triompher de ces résistances peu réfléchies? A qui fera-t-on croire que dans cette société si dissolue, les malades honteux ont mieux aimé souffrir en silence, que faire, à un homme de l’art, des confidences qui révèlent, après tout, des secrets devinés à demi-mot?
M. Rosenbaum va plus loin; mais ici la pathologie doit protester au nom des principes. «Quant aux symptômes secondaires, dit-il, les médecins en rendaient la naissance presque impossible, dans les cas qu’ils avaient à traiter, parce que le couteau et le cautère détruisaient la contagion avec ses substratum matériels, ou ils étaient enlevés avant qu’ils pussent être résorbés[781].»
Que M. Rosenbaum veuille bien me dire ce qu’il fait de l’état général ou diathésique? Est-ce ainsi qu’il conseillerait de procéder aujourd’hui, pour prévenir sûrement l’explosion consécutive des symptômes secondaires? Que devient dès lors cette longue discrétion des malades dont on nous parlait tout à l’heure, si l’on avoue que le médecin attaquait le mal avant toute résorption des produits virulents?
Toujours poursuivi par son idée fixe, M. Rosenbaum prétend que, malgré l’influence du climat, favorable aux sécrétions nuisibles du vagin et de l’utérus, les affections, par excès dans l’acte vénérien, devaient être en général assez rares chez les anciens, et se guérissaient bientôt d’elles-mêmes, grâce aux soins excessifs de propreté et à la vie tranquille des femmes de ce temps[782].
Si l’auteur n’entend parler que des états simplement vénériens, observés chez des individus sains et purs de diathèses, il n’est pas douteux que le repos et les soins de la personne suffisent souvent pour guérir certaines maladies des organes sexuels. Mais il en est tout autrement des états morbides dont le principe virulent a été la cause initiale, et qui se retrempent à leur source. La cure radicale de l’affection générale qu’ils manifestent, est la seule garantie assurée contre leur retour. En dernière analyse, les assertions si controversables de M. Rosenbaum, se retournent, si je ne m’abuse, contre l’opinion dont il a embrassé la défense.
Avant d’aller plus loin, je débarrasserai la discussion que je poursuis, d’un témoignage qui a été souvent allégué comme une preuve démonstrative de l’ancienneté de la syphilis, et qui, en effet, semble au premier abord avoir cette signification. Je veux parler des _statuts de la reine de Naples, Jeanne Ire_, relatifs à l’établissement d’un lieu de débauche à Avignon, en l’an 1347, c’est-à-dire cent quarante-six ans avant l’épidémie du XVe siècle. Ce document, écrit en provençal, fut publié par Astruc pour la première fois. M. Cazenave l’a transcrit tout au long dans son _Traité des syphilides_, publié en 1843.
Dans ces statuts, qui règlent les mesures de police applicables aux mauvais lieux, on lit à l’article 4, cette disposition catégorique. (Je traduis le texte provençal.)
«La reine veut que tous les samedis, la baillive et un barbier député par les consuls, visitent toutes les filles débauchées qui sont au bordel; et s’il s’en trouve quelqu’une qui ait le mal provenant de paillardise, qu’elle soit séparée des autres filles et logée à part, afin que personne ne puisse avoir commerce avec elle, et qu’on évite ainsi le mal que la jeunesse pourrait prendre[783].»
M. Cazenave prétend qu’on ne peut voir autre chose dans ce _mal venu de paillardise_, que la syphilis moderne, contre laquelle on prenait déjà les précautions préservatives, tant recommandées et surveillées de nos jours.
A cette conjecture très-plausible, il n’y a qu’une réponse à faire, et elle est péremptoire: ces statuts sont de pure invention. Quelques mystificateurs avignonnais ont mis assez d’adresse dans leur supercherie, pour qu’elle ait duré longtemps, sans éveiller de doutes sérieux. Astruc, en citant cette pièce, telle qu’elle lui fut communiquée sur sa demande, par un de ses amis, semble pourtant se méfier de son authenticité. Comme on prétendait l’avoir découverte dans un vieux manuscrit, copié sur les registres d’un certain notaire d’Avignon, du nom de Tamarin, y résidant en 1392, Astruc fit, dit-il, prendre des informations, dans la localité, sur ce notaire et sur la véracité de ces statuts; mais il n’obtint aucun renseignement précis. Il n’hésita pas cependant à les insérer dans son livre à cause de leur importance apparente, et pour échapper au reproche d’avoir dissimulé un fait contraire à son opinion personnelle, sur l’importation américaine de la syphilis[784].
Le soupçon d’Astruc est devenu une certitude, grâce aux recherches du docteur Yvaren (d’Avignon), très-bien placé, sous tous les rapports, pour démasquer la fraude. Son enquête a prouvé avec évidence la valeur purement imaginaire de ce document[785]. Malgré la publicité des journaux où il avait consigné ce résultat, M. Yvaren se plaignait avec juste raison, en 1847, que l’erreur durât encore, et il reproduisait patiemment sa découverte, dans sa belle traduction du poëme de Fracastor[786]. J’ai peine à comprendre qu’en 1843, c’est-à-dire huit ans après la curieuse rectification dénoncée par mon confrère du Midi, M. Cazenave, qui aurait dû être aux écoutes de tout ce qui se disait sur l’origine de la syphilis, ait rapporté ces statuts dans le texte provençal accompagné de la version française, et qu’il s’en soit prévalu, dans l’intérêt de son thème, sans avoir l’air de suspecter la nullité de ce témoignage apocryphe. C’est ainsi que la capitale traite souvent les produits de la province!
Mon lecteur pourra prendre connaissance _in extenso_ de la communication de M. Yvaren. Je me contente d’extraire le passage où sont résumées les preuves flagrantes de la fausseté de ces statuts:
«1º Le notaire Tamarin, des registres duquel on les disait tirés, n’a jamais existé.
»2º Une note écrite par M. Joseph-Gabriel Teste de Vénasque, sur un exemplaire de la _Cacomonade_ de Linguet, rapporte comment ces statuts furent composés par M. de Garcin, aidé de quelques amis avignonnais, au nombre desquels était le père de M. Gabriel Teste. M. G. Teste a souvent entretenu de ce fait, M. César Teste d’Avignon qui vit encore, et qui possède cet exemplaire de la _Cacomonade_.
»3º L’original de ces statuts supposés, existe dans un magnifique cartulaire de M. de Cambis-Velleron, à la bibliothèque d’Avignon.
»La miniature qu’ils portent en tête, est la reproduction exacte de celle qui se trouve dans l’ouvrage publié en 1624, par M. de Chasteuil-Gallaup, sur les arcs de triomphe érigés à Aix, en l’honneur de l’arrivée de Louis XIII dans cette ville.
»4º L’écriture usitée au XIVe siècle, est très-gauchement contrefaite. Le langage n’est pas celui du temps. Le mot _paillardiso_ n’est pas un mot de langue provençale; à lui seul, il suffirait pour déceler la fraude, etc., etc.»
Je m’associe donc à M. Yvaren pour demander que, dans les discussions qui pourront désormais s’élever sur l’origine de la syphilis, les statuts de la reine Jeanne soient de plein droit hors de cause.
M. Littré a publié, il y a quelques années, des extraits de manuscrits, datant du XIIIe siècle, où il a cru trouver la preuve qu’à cette époque «la maladie vénérienne avait une forme très-analogue à celle qu’elle a aujourd’hui.» Ces manuscrits font partie de la Bibliothèque impériale[787].
Je dois me borner, et je laisserai de côté les diverses pièces dont M. Littré apprécie la valeur. Il me suffira de citer un passage d’un opuscule en vers français, remontant à la même date, et publié, en 1833, par M. Francisque Michel. Ce poëme a pour titre: _Des XXIII manières de vilains_.
Dans une sorte d’imprécation, l’auteur souhaite aux vilains et vilaines, une infinité de maladies:
«Qu’ils aient. . . . . ». . . . . . . . . . . »Rogne, vairole et apostume »Et si aient plenté de grume, »Plenté de fièvre et de jaunisse, »Et si aient la chade-pisse![788].»
M. Littré reconnaît lui-même que le mot _vairole_ peut signifier variole. On n’a pas oublié que ce fut le nom primitif de cette fièvre éruptive.
Quant à la dénomination de _chaude-pisse_, qui est resté de nos jours le synonyme familier de blennorrhagie, il n’exprime littéralement que l’ardeur ressentie par le malade qui se plaint d’_uriner chaud_. Or, ce symptôme a dû exister de tout temps, puisqu’un simple échauffement, l’abus de certaines boissons, une fluxion purement catarrhale, etc. peuvent le produire. Je ferai seulement remarquer que ce nom vulgaire ne s’est répandu dans le langage du peuple, qu’un certain nombre d’années après l’explosion de la syphilis. Était-il tombé en désuétude, et reprit-il sa place à l’époque où la blennorrhagie devint beaucoup plus commune dans la pratique? C’est ce que je ne saurais dire; toujours est-il qu’on ne peut induire de l’emploi de ce mot, l’existence de la vraie syphilis au XIIIe siècle.
Les autres documents découverts et conjointement publiés par M. Littré, donnent sans doute à réfléchir; mais ils ne font que grossir le nombre des observations à double entente, dont il n’est pas permis de tirer une conclusion certaine.
Il y a dans l’histoire de la syphilis, un fait qui a été très-contradictoirement interprété, et qui me paraît une preuve de plus en faveur de sa nouveauté. Je veux parler de l’influence exercée par l’épidémicité sur sa symptomatologie. On la voit, en effet, revêtir des caractères insolites jusqu’au moment où, libre de cette entrave, elle prendra les formes qui lui sont aujourd’hui familières. M. Ricord dit vrai, lorsqu’il reconnaît que l’épidémie du XVe siècle, qu’il appelle avec esprit, à raison de sa date et de son épouvantable gravité, le _quatre-vingt-treize_ de la syphilis, ne ressemble pas à nos maux vénériens actuels. Ce qu’on remarquait le plus dans le principe, c’était l’état pustuleux de la peau, et les douleurs des membres, qui étaient une véritable torture pour les malades. Les lésions des organes génitaux n’étaient qu’en sous-ordre, et manquaient quelquefois complétement.
Des pustules assez dures ou proéminentes et de mauvais aspect, se montraient sur toute l’étendue de la tête, sur le front, autour de la racine des cheveux, ou dans d’autres parties du corps, et principalement aux angles des lèvres; et c’est ce symptôme qui a frappé le plus l’attention des observateurs. Jean Lemaire, poëte français du commencement du XVIe siècle, nous a laissé le portrait de ces malades:
«Il leur naissait de gros boutons sans fleur, »Si très ideuls, si laits et si énormes »Qu’on ne vit onc visaiges si difformes; »Ni onc ne reçeut si très mortelle injure »Nature humaine en sa belle figure, »Au front, au col, au menton et au nez: »Onc on ne vit tant de gens boutonnez.»
Le malade éprouvait dans la tête et dans les membres, surtout aux jambes, des douleurs qui augmentaient toujours pendant la nuit. Il y avait aux aines, des bubons dont la suppuration était salutaire. On observait des crevasses, avec écailles sèches, à la paume des mains et aux pieds. Le plus souvent se formaient, sur le pénis, des ulcères de mauvaise apparence, durs et calleux, lents à guérir. En explorant la gorge, on constatait le relâchement de la luette, et la présence d’ulcères sordides qui suppuraient rarement. Il faut ajouter à tout cela, l’éruption de certaines tumeurs dures, adhérentes à la peau et aux os, et qui portaient le nom de _gommes_. Ces tumeurs pouvaient s’ulcérer, et amener des caries osseuses.
Nicolas Massa, à qui j’emprunte ce tableau, fait remarquer que ces divers symptômes n’étaient pas réunis sur le même sujet. Un seul, tel que la pustulation, l’ulcère du pénis, le bubon inguinal ou les écailles des mains, suffisait au diagnostic. Quand ces indices étaient nombreux, le doute n’était plus possible[789].