Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 43

Chapter 433,424 wordsPublic domain

Pour Bernard Tomitanus, c’est une _nouvelle et insolite infection dont les hommes, et en particulier la nation italienne, n’avaient jamais entendu parler_[739].

Michel Jean Paschal accentue sa conviction, en disant que cette maladie, qui n’est que trop connue de ses contemporains, _n’a pas été vue par les anciens, même en songe_![740]

Voici enfin l’opinion du célèbre chevalier Ulrich de Hutten, le précurseur des adversaires du mercure. On sait que, sans être médecin, il avait acquis, à ses dépens, une grande expérience. Après avoir lutté pendant neuf ans, contre une syphilis rebelle, dont onze traitements mercuriels n’avaient pu le débarrasser, il eut le bonheur de se guérir par l’usage du gaïac. J’extrais les lignes suivantes de l’intéressant opuscule qu’il publia, en l’honneur de cet héroïque remède[741].

«Il a plu à Dieu de faire naître de notre temps des maladies qui, suivant les apparences, étaient inconnues à nos ancêtres. L’an 1493 environ de la naissance de Jésus-Christ, un mal pestilentiel se déclara... Les médecins évitaient non-seulement la vue de ceux qui en étaient attaqués, mais ils se gardaient bien d’en approcher, ce qu’ils n’avaient jamais fait pour aucune maladie[742].

».....On sait, par expérience, combien ce mal, en particulier, cause de perplexité aux médecins de notre temps: on n’en parla pas en Allemagne, pendant deux années entières, à partir de ses premiers débuts[743].

».....Dans cette consternation des médecins, les chirurgiens s’ingérèrent de mettre la main à un traitement si embarrassant[744].»

J’aurais bien voulu épargner à mon lecteur, ou abréger du moins, ce long et fastidieux interrogatoire; mais il m’a paru que le nombre, la concordance et l’authenticité de ces témoignages, leur donneraient une valeur démonstrative.

M. Cazenave a pris le parti violent de s’inscrire contre l’histoire, en interprétant à sa manière, cette surprise des médecins contemporains de l’épidémie.

«Presque tous ceux, dit-il, qui ont écrit d’abord sur l’invasion de cette maladie, n’ont vu là qu’une épidémie qu’il faudrait ranger parmi les fléaux qui ravagent quelquefois le monde.» (_populatim vagantes._)

Qu’est-ce à dire, et en quoi cette réflexion est-elle favorable à l’opinion personnelle de l’auteur? N’y a-t-il donc pas des épidémies _nouvelles_ qui ravagent de temps en temps le monde? Et comment peut-on affirmer que la syphilis n’est pas de ce nombre?

Il est vrai qu’il y a eu sur cette question quelques dissentiments, parmi les médecins de l’époque; mais ne sait-on pas qu’on a vu de tout temps, des hommes qui se font un mérite de ne pas penser comme tout le monde? Quel est d’ailleurs le problème médical qui puisse se flatter d’avoir réuni l’unanimité des suffrages?

Dans l’espèce, il importe de remarquer que les rares contradicteurs s’appuient sur des théories plus ou moins arbitraires. Ou bien, ils considèrent la syphilis comme une forme de la lèpre. Ou bien, en comparant les maladies analogues de l’antiquité, ils confondent toujours, dans leur analyse superficielle, les désordres résultant de l’abus ou des écarts de la fonction génitale, avec ceux qui dépendent de l’action d’une cause spécifique.

J’apprécie aussi sans hésiter, dans un sens favorable à l’origine moderne de la syphilis, la masse des noms qui affluèrent de partout pour la désigner, au XVe siècle. Jean de Vigo, qui écrivait en présence du fléau, nous apprend que les Génois l’appelèrent _lo male de le tavelle_; les Toscans, _lo male de le bulle_; les Lombards, _lo male de le brosule_; les Espagnols, _las buas_[745].

Je n’ai pas besoin de dire, que ces dénominations se tirent de l’éruption pustuleuse de la peau qui était alors un des principaux symptômes.

Le peuple ne sachant, dans son effroi, à quel saint se vouer, chercha, parmi eux, celui qui rassurait le mieux sa foi ou paraissait de meilleure composition; c’est ainsi que la syphilis se retrouve sous les noms de mal de _Sainte-Reine_, _Saint-Mève_, _Saint-Sément_, _Saint-Job_, _Saint-Rémi_, _Saint-Evagre_, _Saint-Roch_, etc.[746].

A l’inverse des villes de la Grèce, qui se disputaient l’honneur d’avoir donné le jour à Homère, les populations du XVe siècle se renvoyaient la honte d’avoir été le berceau de la hideuse maladie.

Les Italiens l’appelèrent _mal français_; les Français ripostèrent par _mal de Naples_. Une fois en voie de représailles, on eut aussi le _mal espagnol_, le _mal des Turcs_, le _mal des Persans_, le _mal des chrétiens_, le _mal des Allemands_, le _mal des Polonais_, etc. N’était-ce pas dire clairement que c’était le mal de tout le monde; qu’il était né dans une tourmente épidémique; et qu’on perdait son temps à rechercher la patrie d’un fléau cosmopolite et universel?

Les médecins hésitèrent longtemps pour le choix d’un nom scientifique. On lit çà et là dans leurs écrits: _Mentagra_, _mentulagra_, _pudendagra_, _patursa_, _gorre_, _grand’ gorre_, etc. C’est l’illustre Fernel qui, par esprit de conciliation et pour régulariser la langue pathologique, imagina le nom de _mal vénérien_ (_lues venerea_) qui indiquait sa source ordinaire, en ménageant les susceptibilités nationales.

Quant au mot _vérole_, usité en France, il servit, dans le principe, à représenter la bigarrure de la peau couverte de pustules. Mais comme l’exanthème varioleux est généralement qualifié de _petite vérole_, les partisans de l’ancienneté de la syphilis en ont déduit, qu’elle avait précédé chronologiquement la fièvre éruptive, et qu’elle remontait, pour le moins, au delà du VIe siècle.

Voici à quoi se réduit cet argument spécieux:

Laurent Joubert dit expressément que l’exanthème varioleux s’appelait autrefois _vérole_ tout court. Ce nom, qui avait été donné aussi à la syphilis, dès son apparition, en 1493, fut bientôt remplacé d’urgence, par celui de _grosse vérole_ qui prévenait toute confusion[747]. Elle était donc postérieure à la variole. Plus tard l’épithète qui avait été surajoutée, fut abandonnée, lorsqu’on eut contracté l’habitude de désigner exclusivement la fièvre éruptive, par la dénomination de _petite vérole_, qui ne prêtait plus à l’équivoque[748].

Ambroise Paré, traitant des causes de la _petite vérole_ et de la _rougeole_, écrit souvent _vérolle_ sans qualificatif[749]. Il est vrai que dans le XVIe livre de ses _Œuvres_, il écrit parfois _vérolle_ au lieu de _grosse vérolle_[750]. Ces négligences ne changent rien à la justesse de ma remarque.

On sait que le mot _syphilis_, qui est devenu le nom décent de la maladie, est né d’une fantaisie poétique de Fracastor, qui n’a pas cru devoir en indiquer l’étymologie. Il se borne à dire. «_Nos syphilidem in nostris lusibus appellamus_[751].»

Cette question n’a qu’un intérêt bien secondaire. Swédiaur et M. Ricord[752], après lui, ont adopté l’interprétation suivante: σῦς, _porcus_, φιλία, _amor_, comme qui dirait: _amor porcinus_.

Cette maladie si diversement dénommée parut céder à un traitement unique, qu’une fausse analogie désigna aux médecins. Le hasard justifia cet essai, et on se vit en possession d’un agent doué d’une admirable spécificité. L’emploi du mercure et de ses préparations, remonte à l’origine même du fléau, ainsi que l’attestent les auteurs contemporains; mais l’inexpérience des praticiens amena des abus qui discréditèrent dès ce moment le nouveau remède. Ulrich de Hutten, qui en avait fait personnellement la cruelle épreuve, trace un effrayant tableau de ses méfaits, et ses détracteurs actuels se prévalent encore de son autorité. Je ne veux pas insister sur un fait dont il serait facile aussi de tirer une preuve de plus, en faveur de la nouveauté de la syphilis. Je rappellerai seulement que François Chicoyneau, chancelier de la Faculté de médecine de Montpellier, dans la première moitié du siècle dernier, celui même dont le nom se rattache si honorablement au souvenir de la peste de Marseille, comprit le premier, et chercha à démontrer, contre l’opinion générale, non-seulement l’inutilité, mais encore les dangers de la _salivation_, dans la cure de la syphilis. C’est à lui qu’on doit la méthode _par extinction_ qui, malgré ses services évidents, a eu tant de peine à supplanter la vieille routine. On sait qu’elle est devenue aujourd’hui la règle commune.

Je n’entre pas dans la discussion du traitement de la maladie syphilitique sans mercure. Je crois que les titres de cet héroïque agent sont assez solidement établis, pour résister aux paradoxes qui depuis trois cents ans s’efforcent de les ébranler. C’est tout ce que je me permettrai d’en dire.

Apprécions maintenant les preuves directes de l’antiquité de la syphilis, qu’on prétend avoir trouvées dans les vieux écrits.

Je rappellerai d’abord une réflexion fort juste de Swédiaur.

Il semblerait, en lisant les auteurs qui ont traité des maladies vénériennes après le XVIe siècle, que depuis l’époque où le terrible fléau a infecté le monde, il a fait taire ou a aboli toutes les autres altérations fonctionnelles ou organiques qui ont attaqué les parties génitales, dans tous les temps et dans tous les pays. Les médecins et les malades ont oublié qu’il existe une autre cause que le virus syphilitique, capable de provoquer des maladies dans ces organes, ou de manifester ses effets après l’acte vénérien[753].

On a beaucoup parlé de l’_écoulement uréthral_ (_fluxus seminis immundus_) signalé par Moïse, qui prescrit une foule de précautions préservatrices.

Je regrette ces redites vulgaires; mais je suis bien obligé de répéter ici ce que tout le monde sait. La maladie dont il s’agit, et qui n’est autre que notre _blennorrhagie_, dépend d’une foule de causes complétement étrangères à la syphilis. L’usage ou l’abus de certains excitants suffit pour la provoquer. On en a accusé la bière et autres boissons fermentées. Certains états morbides se l’associent souvent comme complication. Lorsque ce phénomène se montre chez des sujets entachés du vice scrofuleux ou dartreux, sa durée peut en faire soupçonner à tort la nature syphilitique. Cette blennorrhagie partage alors la chronicité des diathèses dont elle dépend.

Je dois mentionner aussi certaines causes externes qui agissent mécaniquement sur l’organe, et en modifient ou en activent la sécrétion. L’acte vénérien trop répété, la disproportion de volume des parties, les manœuvres brutales de l’onanisme, le passage ou le séjour d’une sonde, l’expulsion lente et difficile d’un gravier hérissé d’aspérités, etc., toutes ces actions peuvent amener un écoulement de muco-pus, plus ou moins abondant et prolongé.

Swédiaur voulant résoudre expérimentalement une question douteuse, s’injecte, dans le canal, de l’eau chargée d’ammoniaque, et voit survenir à la suite, un flux blennorrhagique accompagné de tous les symptômes subjectifs et objectifs observés en pareil cas[754].

Ne faut-il pas aussi admettre l’action plus ou moins irritante de certaines humeurs anormales ou morbidement secrétées, qui ont acquis une âcreté particulière? Sans revenir aux idées des anciens sur la mauvaise qualité du sang des règles, il paraît assez plausible, que son contact, pendant l’éréthisme des rapports sexuels, n’est pas indifférent. J’en dirai autant du liquide des lochies, de l’ichor cancéreux, des humeurs leucorrhéiques dont l’_acrimonie_ peut être assez prononcée, chez certaines femmes entachées de diathèses, pour corroder, à la manière d’un caustique, la peau sur laquelle elles coulent. J’ai vu dans le temps, un de ces exemples connus de tous les praticiens. Il s’agissait d’une petite fille, dont un écoulement vaginal habituel excoriait profondément les téguments des cuisses, qu’aucun moyen ne pouvait mettre à l’abri.

Le témoignage de Moïse n’est donc pas démonstratif. On peut ajouter que la blennorrhagie, qui est, pour nous, la manifestation habituelle de la syphilis, fut très-rare dans les premiers temps qui suivirent sa venue.

Il est à croire, d’après l’excès de précautions prescrites par le législateur, que la _gonorrhée_ simple tenait, dans la pathologie des Hébreux, une place plus grande que dans la nôtre. La cause en était probablement dans l’influence du climat, leur mauvais régime et leur incontinence, certifiée par l’histoire.

Je peux citer à l’appui, un fait qui s’est passé de nos jours.

En 1840, une colonne de troupes françaises faisant une expédition dans la province de Constantine, eut beaucoup de soldats et un grand nombre d’officiers, atteints tout à coup d’uréthrites très-douloureuses, avec dysurie plus ou moins intense, et même suppression d’urine. L’écoulement concomitant était peu abondant, et les accidents se dissipaient ordinairement en quelques jours.

M. le docteur Guyon, auteur de ce récit, fait remarquer qu’on ne pouvait attribuer la cause de ces maladies à une contagion, puisque la colonne à laquelle appartenaient les malades, était, depuis près d’un mois, éloignée de toute population.

On chercha, selon l’habitude, une cause extérieure bien palpable, qui pût donner l’explication de cette petite épidémie. On crut pouvoir la rapporter à ce que les malades s’étaient nourris de grenouilles. Rien de pareil ne s’observe pourtant, dans les localités nombreuses où ce batracien fait partie de l’alimentation quotidienne. M. Guyon assure de plus, que parmi les militaires qui n’avaient rien éprouvé, il en était bien peu qui n’eussent mangé de ces animaux, très-multipliés sur tous les cours d’eaux voisins des campements.

Je ne vois là, qu’une de ces influences épidémiques dont on ne détermine pas nettement l’origine, mais qui a été certainement activée par la chaleur torride de la saison, le souffle fréquent du sirocco, et le régime plus ou moins échauffant auquel les troupes étaient soumises. On connaît l’action de ces causes sur la sécrétion de l’urine et son appareil excréteur.

Hippocrate mentionne sous le nom de _mal féminin_ (_morbus femineus_) une maladie très-répandue chez les Scythes, et qui a donné lieu à de nombreux commentaires. On a prétendu qu’il avait voulu indiquer ce qu’on appelle aujourd’hui, en langage familier, _une maladie de femmes_. Il a fallu renoncer à cette explication. La maladie des Scythes n’est pas même une forme du mal vénérien simple; _à fortiori_, elle n’a rien de commun avec la syphilis moderne. Il s’agit, selon toute apparence, d’une atrophie locale qui amortit ou éteint tout appétit vénérien.

Je lis dans Alibert, une observation qui me paraît bien placée ici.

«Je trouve quelque part, la note suivante: il règne parmi les Nogarys, qui sont actuellement les sujets de la Russie, une maladie que l’on nomme _mal féminin_. Elle n’attaque que les individus du sexe masculin et d’un âge avancé. Elle offre les symptômes suivants: la peau devient ridée, la barbe tombe, et la personne atteinte prend complétement l’apparence d’une femme. Le patient perd la faculté de propager son espèce, et ses sentiments et ses actions se dépouillent du caractère propre à son sexe primitif. Dans cet état, il est forcé de fuir la société des hommes et de rechercher celle des femmes, auxquelles il ressemble singulièrement. Cette bizarre dégénérescence n’est pas inconnue en Turquie, où elle porte, comme parmi les Nogarys, le nom de _Coss_[755].»

J’ai cité cet exemple pour montrer qu’on ne sous-entend pas toujours la syphilis, lorsqu’on dit _mal féminin_.

Quant aux _ulcères des parties honteuses_, décrits par Hippocrate[756], il est évident, qu’ils ne sont que des manifestations spéciales de certaines maladies aiguës et épidémiques, que l’auteur rapportait à l’influence d’une _constitution pluvieuse_. Ces maladies étaient fébriles et rapides dans leur cours, tandis que la syphilis est d’ordinaire chronique et sans fièvre. Leur guérison était spontanée, ce qui n’appartient pas non plus à la vérole. Dans le cas où l’art intervenait avec succès, les moyens employés n’étaient pas de ceux qui ont une action antisyphilitique[757].

Celse décrit exactement la _balanite_, le _phymosis_, le _paraphymosis_ avec _ulcères sous-jacents nets et secs, humides ou purulents_, les _petits tubercules_ (φυματα) _de la couronne du gland_, le _chancre_, les _végétations_, les _ulcères phagédéniques_, le _charbon de la verge_, l’_orchite_, le _condylome_, les _rhagades de l’anus_, etc.[758].

Le phymosis, réduit à lui-même, ne passera jamais pour un symptôme de syphilis. Il peut résulter d’une foule de causes, parmi lesquelles figure souvent, une conformation vicieuse du prépuce qui l’empêche de découvrir le gland, surtout quand celui-ci est tuméfié par l’inflammation. Or, c’est précisément le cas auquel Celse fait allusion[759].

Les ulcères et autres altérations concomitantes qu’il signale, peuvent n’être que des formes de scrofule, de charbon, de cancer, ou bien, des fissures, des tumeurs anales simples, hémorrhoïdales ou autres. En lisant sans prévention, le chapitre où Celse étudie les _maladies des parties honteuses_ (_obscœnarum partium vitia_), on n’y voit rien qui indique quelque chose de spécial; rien surtout qui laisse soupçonner des relations sexuelles normales ou illicites.

M. Cazenave reproduit sans commentaire, l’histoire racontée par Pline le jeune, d’une femme qui s’était noyée dans le lac de Côme, parce que son mari avait les _parties secrètes rongées par des ulcères chroniques_[760].

Cet acte de désespoir, inspiré par un insurmontable dégoût, a-t-il quelque rapport avec la nature présumée syphilitique, de la maladie du mari?

Remarquez que Pline ne nous dit pas que la femme eût été elle-même contaminée. Observe-t-on de pareils faits aujourd’hui, en plein règne de la syphilis? Que de femmes cependant paient cher leur soumission à certains devoirs, quand leurs maris sont plus exigeants avec elles, qu’ils n’ont été prudents, dans leurs infidélités conjugales!

L’historien Josèphe nous apprend qu’Hérode avait, avant de mourir, les _aines gonflées par des phlegmes humides, et les parties génitales en pourriture_[761].

Prétendre retrouver dans cette description, les indices certains de la syphilis, ce serait affirmer, contrairement à l’observation, que les mêmes désordres ne sont jamais l’effet de maladies absolument étrangères à l’imprégnation virulente.

Cette objection s’applique à la plupart des faits du même genre, dont on grossit le nombre, sans ajouter à la valeur de leur témoignage.

Apion, le blasphémateur, succombe aux suites d’un ulcère qui avait envahi ses parties génitales[762]. Valère Maxime, très-porté à la débauche, meurt couvert d’_apostèmes_ et dévoré par des _ulcères fistuleux_[763]. Dans tout cela, je ne vois rien qui démontre la syphilis.

Héron, se rendant à Alexandrie, se livre à des excès de table, et s’abandonne, en état d’ivresse, à toutes les ardeurs du coït: un anthrax se forme au gland, et amène promptement la gangrène et la chute spontanée des organes génitaux[764].

N’est-ce pas ici un exemple de ces mortifications soudaines, qu’on a appelées _gangrène des gens riches_, pour faire entendre qu’elle se rattache aux excès de tous genres, que peut entraîner le mauvais usage de la fortune? Ce n’est point ainsi que se comporte la syphilis.

Il est bon de noter que dans la plupart des observations analogues, rapportées par les auteurs, on ne découvre aucune indication de rapprochements suspects, de contaminations accidentelles. On signale vaguement la vie dissolue des sujets: circonstance qui implique leur prédisposition à des maladies ulcératives ou gangréneuses, abstraction faite de tout principe syphilitique.

Les poëtes latins, dont la plume est sans retenue, renferment, dit-on, des allusions directes à la vérole. Juvénal et Martial entre autres, ont désigné des désordres locaux, qu’on a voulu attribuer à cette origine.

Juvénal reproche à un individu de s’être fait couper des _marisques_ ou _fics_, sortes d’excroissances charnues qui siégent au fondement:

«..... Castigas turpia cum sis »Inter socraticos notissima fossa cinædos: »Hispida membra quidem et duræ per brachia setæ. »Promittunt atrocem animum; sed podice lævi, »Cæduntur tumidæ, MEDICO RIDENTE, mariscæ[765].»

Martial, en plusieurs endroits, tourne en ridicule ceux qui avaient ces excroissances, et raille vertement un certain Cecilianus qui était coutumier du fait:

Cum dixi FICOS rides quasi barbara verba, »Et dici FICUS, Ceciliane, jubes. Dicemus FICUS quos scimus in arbore nasci: »Dicemus FICOS, Ceciliane, tuos[766].»

Il est évident que les deux poëtes n’ont eu en vue que la source ignoble de ces tumeurs, et qu’ils ont voulu venger la morale publique.

Si le chirurgien sourit, comme dit Juvénal, en excisant des marisques, c’est qu’il devine les habitudes infâmes du sujet. Ce n’est pas ainsi que le médecin de nos jours accueille les confidences de son client, quand il est appelé à réparer les méfaits de la syphilis.

Lorsque Martial poursuit aussi de ses moqueries, ceux qui avaient des végétations anales, indice certain de leur dépravation, sa censure ne tombe pas sur une maladie réputée honteuse, mais sur les mœurs d’une société qui tolérait de pareils écarts.

Aujourd’hui encore, on n’a que trop d’occasions de s’assurer que les mêmes désordres locaux ont la même origine, sans que la syphilis, dont on saurait bien découvrir l’empreinte, ait rien à réclamer.

On a beau élever de simples analogies au rang de caractères essentiels, on ne fera jamais sortir des textes anciens, une image complète de l’affection syphilitique de notre temps.

Ici se présente une remarque qui n’est pas indifférente: c’est que les auteurs antérieurs au XVe siècle, emploient souvent le mot _virulence_ (_virulentia_) en parlant des maladies qui peuvent provenir des rapports sexuels. Ce mot n’a pas, sous leur plume, le sens que nous lui donnons aujourd’hui, et il n’était point à cette époque, synonyme de _faculté contagieuse_. On s’en servait pour exprimer l’action corrosive de certaines humeurs, abstraction faite de toute contagiosité. Cette inexactitude du langage médical reparaît aussi chez quelques auteurs plus récents, qui ne donnent pas au mot dont il s’agit, la signification bien arrêtée qui lui appartient[767].

Il ne faut pas perdre de vue, quand on confronte les documents historiques, que la lèpre n’avait pas complétement abandonné l’Europe au XVe siècle, et qu’en qualité de maladie héréditaire et contagieuse, elle a pu, dans les premiers temps, se confondre avec la syphilis.

Michel Scot, qui écrivait en 1477, c’est-à-dire seize ans avant la naissance de l’épidémie, s’exprime comme il suit:

«Les femmes deviennent livides et ont des écoulements. Si une femme est en cet état, et si un homme vient à la connaître, sa verge est facilement viciée, comme on le voit pour les jeunes adolescents qui, _ignorant cela_, ont souvent la verge malade _ou sont pris de la lèpre_. Il faut savoir aussi, que si un écoulement existait à l’époque de la conception, le fœtus est plus ou moins vicié, et en ce cas, l’homme doit s’abstenir de tout rapport, et la femme doit lui résister par prévoyance[768].»

M. Cazenave, qui cite ce passage, y trouve non-seulement la théorie de la blennorrhagie virulente, mais aussi la doctrine de l’hérédité.