Part 42
[664] La suette miliaire paraît retrouver, dans le département de l’Hérault, les conditions favorables à son développement. Depuis 1864, certains arrondissements subissent l’influence d’une constitution stationnaire, qui y perpétue cette maladie, à des degrés divers d’extension et de gravité.
[665] Bellot, _An febri putridæ Picardiæ_ suette _dictæ sudorifera_? (_Thèse de Paris._ 1733.)--On voit que, dès cette époque, les médecins discutaient déjà l’indication de sudorifiques, c’est-à-dire du régime échauffant.
[666] «_Efflorescunt supra cutem denso agmine pustulæ rotundæ, rubræ et ea magnitudine præditæ, cujus esse sinapi semen diceres;... aliis, secundo, aliis, tertio tantum morbi die, erumpunt pustulæ, quæ ubi salva res est, septimo albescunt, mox furfuris cutem missuræ._»
[667] Rayer, _Hist. de l’épid. de suette miliaire qui a régné, en 1821, dans les départements de l’Oise et de Seine-et-Oise_. (Paris, 1822.)
[668] Les praticiens recommandent, en pareil cas, de se méfier des apparences. L’éruption peut, en effet, être imperceptible à l’œil nu et visible à l’aide de la loupe: c’est là ce qui doit avoir lieu le plus souvent, quand les picotements précurseurs se sont fait sentir. Ce qui ne veut pas dire que je nie les faits où l’éruption a réellement manqué.
[669] Rayer, _Ouv. cit._, p. 423.
[670] Parrot, _Histoire de l’épidémie de suette miliaire qui a régné en 1841 dans la Dordogne_. (_Mém. de l’Acad. royale de méd. de Paris_, 1843, T. X, p. 386.)
[671] Guéneau de Mussy, Barthez, Landouzy, _Épidémie de suette de Coulommiers_ (Seine-et-Marne). (_Gaz. méd. de Paris_, 1839, t. VII, p. 643.)
[672] Jaumes, _Thèse de concours de Montpellier_. Janvier 1848.
[673] _Dissertation_ lue le 7 septembre 1779. (_Mém. de la Soc. roy. de méd._ MDCCLXXXV, p. 147.)--On trouvera (_passim_) dans la Collection de la Société royale, une série de Mémoires remarquables, dont le rapprochement éclaire l’histoire de la suette miliaire.
[674] Rayer, _Ouv. cit._, p. 384.
[675] Fleury et Monneret, _Compendium_, au mot _suette_.
[676] Bacon, _Op. cit._
[677] _Sudoris anglici... ratio observata, et cura_ à Joanne Nidepontano et Laurentio Frisio præcipiti calamo conscripta. (Argentorate, 1529.) (R. de G., p. 166.)
[678] J. Schillerii... _De peste britannica commentariolus verè aureus._ Cap. IV. (R. de G., p. 283.)
[679] _De abditis rerum causis_, lib. II, cap. XII, _in_ Fernelii _Universa medicina_, p. 794. 1679.
[680] Danielis Sennerti _Opera omnia cit._, t. I, lib. IV, _de febribus_, cap. XV, _de sudore anglico_.
[681] J’ai déjà dit (¿p. 456) que le fléau n’avait séjourné à Amsterdam que trois ou quatre jours.
[682] R. de G., p. 503. Gruner dit, à ce propos, que toutes les recherches pour retrouver le manuscrit de Tyengius ont été sans résultat. Il ne fait pas de doute qu’il ne soit resté entre les mains de Forestus, qui s’en est réservé l’usufruit exclusif. (_Ibid._, note de la p. 501.)
[683] R. de G., p. 503. _Note._
[684] «_... Et in pluribus exeunt morbilli aut sanguinem, expuunt quæ quidem propria sunt febris pestilentialis._» (Jacobi Castrici _De sudore epidemiali quem anglicum vocant, ad medicos gandenses_. Lutetiæ. 1529.) (R. de G., p. 6.)
[685] Pinel, _Nosographie philosophique_, t. I, p. 247. 1810.
[686] Nous avons vu que Procope est très-affirmatif sur ce point: «_Die autem... eodem ipso... nascebatur ac tumescebat bubo._» (_Op. cit._)
[687] Jules Guérin, _Étude sur la suette miliaire épidémique et en particulier sur l’épidémie de 1849_. (_Gaz. méd. de Paris_, t. IV, p. 578. 1851. Et _Mémoires de l’Académie de médecine_. Paris, 1853, t. XVII, p. 1.)
[688] Pujol, _Ouv. cit._, t. III, p. 262.
[689] Pujol, _Ouv. cit._, p. 291.
[690] Rayer, _Ouv. cit._, p. 246.
[691] «_Tanta fuit febris hujus malignæ initio truculentia, ut quamprimum urbem aliquam invaderet, singulis diebus quingentos aut sexcentos occuparet, et ex ægris primo_ VIX CENTESIMUS _quisque evaderet_.» (Sennerti _Op. omnia cit._, p. 841.)
[692] «_Quibus toto corpore atræ pustulæ magnitudine lentis erumperent, hi ne unum quidem superarant diem, sed eadem hora animam omnes efflabant._» (Procopii _Op. cit._)
«A six heures,» dit Pariset, qui parlait _de visu_, «un homme est en pleine santé; à sept, il a fièvre et délire; _à huit, bubon_ et mort.» (_Discuss. sur la peste et les quarantaines_, p. 931.)
[693] Hecker, _Der Englische Schweiss_ (la suette anglaise). Berlin, 1834.
[694] Voy. _Dictionnaire des sciences méd._, art. _Suette_.
[695] D’après Borsieri, il serait clairement prouvé que la maladie miliaire n’est pas moins contagieuse que la variole. Les faits qu’il cite à l’appui, lui paraissent décisifs. (_Institutiones medicinæ practicæ quas... perlegebat_ Bapt. Burserius, t. II, p. 465, § CCCXCVII. Lipsiæ, M.DC.LXXXVII.)
[696] J’aurais beau jeu si je parlais de la médication anti-périodique, dont les brillants succès ont permis de l’ériger en prescription générale, dans les épidémies de suette miliaire où le rôle de l’élément rémittent a été bien dessiné. On m’objecterait avec raison, qu’à cet égard, la partie n’est pas égale entre les médecins du XVe siècle et nos contemporains, puisqu’ils étaient antérieurs à la découverte du quinquina. Il me paraît toutefois que la rapidité sidérante de la suette anglaise, exclut l’intervention de tout élément périodique, malgré l’importance vaguement attribuée à l’existence et aux émanations des marais, dans les lieux qu’elle a visités.
[697] Hecker, _De peste antoninianâ commentatio_. _Introductio_, p. 7. Berolini, 1835.
[698] L’écrit allemand de Sinner, est intitulé: «_Exposition d’une suette rhumatismale qui a régné à Rœttingen en 1802_. Wurzbourg, 1803. C’est de là que M. Littré a tiré la description, que je lui emprunte à mon tour. (_Gaz. méd. de Paris_, t. III, 1835, p. 333 et suiv.)
[699] Castelli la définit très-bien en peu de mots à l’article _Cardiaca passio_ dans son _Lexicon medicum_.
[700] T. III, p. 336. 1835.
[701] _Revue des Deux-Mondes._--_Des grandes épidémies._ 1836.
[702] «_Cardiaca passio est innati roboris liquefactio et languor. Fit plerumque prave affecto ore ventriculi et stomacho, cum sudoribus intolerandis._» (Galien, t. XIX, p. 420.)
[703] Cœlius Aurelianus Siccensis..., libri VIII, cap. XXX et _seq. acutorum morborum_.--_De cardiacis_, p. 145. Amstelodami, MDCCLV.
Le lecteur désireux de faire des rapprochements instructifs, consultera avec fruit les auteurs anciens dont les noms suivent, réunis dans les _Medicæ artis principes d’Henri Estienne_. 1567:
Alexandre de Tralles, _De affectu cardiaco_, t. I, p. 217.--Arétée, _De curatione cardiacorum_, ibid., t. I, p. 71.--Oribase, _ad cardiacos_, ibid., t. II, p. 623.--Aétius, _De cardiacis_, ibid., t. II, p. 437. Cet auteur donne, en quelques mots, une description parfaite.--Celse, _De medicina_. _De cardiacis_, lib. III, cap. XIX.--Le traducteur français (_Encyclopédie des sciences méd._) a cru qu’il s’agissait de la cardialgie, et a ainsi traduit le titre de ce chapitre; un peu d’attention lui eût épargné cette méprise. Il aurait vu que la description du médecin romain ne correspondait nullement à la maladie désignée, dans la nosologie ancienne et moderne, sous le nom de _cardialgie_, mais bien à la maladie cardiaque, dont l’image est nettement dessinée dans ce chapitre.
[704] Cœlius. _Opus. cit._, p. 155.
[705] Je n’ai pu avoir l’idée de reproduire _in extenso_ la longue monographie de Cœlius. Je me suis borné à traduire littéralement les passages les plus afférents à mon sujet.
[706] Ce passage, quoique assez vague, est le seul où Cœlius donne à penser que cette maladie prenait parfois la forme épidémique.
[707] On voudra bien ne pas oublier que je traduis, et que je me fais scrupule de rien changer au texte original, même quand il pèche par sa redondance.
[708] Cet enfoncement des yeux qui a tant frappé les médecins dans le choléra asiatique, et que nous retrouvons dans la maladie cardiaque, peut être considéré comme l’effet local du spasme qui accompagne les grandes évacuations rapides, quelle que soit la maladie qui les provoque et la nature de l’humeur rejetée.
[709] Cœlius n’a pas vu la faiblesse des pulsations de la radiale coïncider avec l’énergie des battements du cœur: caractère commun des palpitations proprement dites. D’après lui, Asclépiade avait noté la coexistence des deux phénomènes, comme un attribut pathognomonique de la maladie cardiaque. Cœlius, de son côté, n’a signalé les palpitations qu’aux approches de la mort. Toujours est-il que l’anhélation, l’oppression insurmontable, les syncopes, attestent un trouble profond des fonctions du cœur, phénomène que nous avons aussi constaté dans la suette anglaise.
[710] Cette _diaphorèse latente_, qui répond à ce que nous nommerions aujourd’hui _suette sans sueur_ (observation qui n’est pas rare), est un fait analogue aux _fièvres éruptives sans éruption_, au _choléra sans évacuations_, à la _peste sans bubons_, au _typhus pétéchial sans pétéchies_, et autres faits du même ordre, si souvent notés par les épidémistes. Cœlius a très-bien vu, qu’il ne s’agit que d’une modification dans la _forme_ habituelle de la maladie, qui _au fond_ est restée la même. «_Differentia accidentium mutata videtur; genus autem passionis idem manet._» (_Op. cit._, p. 170.)
[711] «_Deridendi etenim sunt qui hoc passionis genus incurabile judicantes reliquerunt._» (_Op. cit._, p. 160.)
[712] Cœlius, _Op. cit._, cap. XXXVI.
[713] Les phlébotomistes quand même, ne datent pas d’hier. On saignait largement dans la maladie cardiaque, sans considération pour la faiblesse des malades. Cœlius se récrie contre cette pratique, qu’il traite d’exécrable, _execrabilis_ (p. 171).
[714] On trouvera cette intéressante communication dans la préface de la dissertation de M. Hecker: «_De peste antoniniana commentatio._» (_Introductio_, p. 7.)
[715] _Dans le Dictionnaire de médecine pratique et de chirurgie_ (4 vol. 1820), dédié à Chaptal, et rédigé par le Dr Pougens, médecin très-instruit et particulièrement versé dans tout ce qui concerne la médecine du midi de la France, je découvre au mot _Cardiaque_ (maladie), l’indication ci-jointe, dont je lui laisse toute la responsabilité, mais qui m’a paru, à cette place, offrir un rapprochement inattendu: «Quelques auteurs ont cru que c’était une espèce de fièvre lente nerveuse ou de typhus. _M. Lordat la regarde comme une affection intermédiaire entre la fièvre putride et le scorbut._» Je connais assez les ouvrages sortis de la plume de l’illustre professeur de Montpellier, pour être certain qu’il n’y exprime nulle part, cette opinion, sur la nature de la maladie cardiaque. Mais à l’époque où M. Pougens publia son dictionnaire qui, sous bien des rapports, mériterait d’être plus connu, M. Lordat attirait depuis longtemps, autour de sa chaire, un auditoire d’élite, auquel se mêlaient de nombreux docteurs, heureux de redevenir élèves un moment, pour entendre cette éloquente parole. Il est probable que M. Pougens aura recueilli, dans quelque leçon, l’opinion qu’il lui prête sur la maladie ancienne, en supposant qu’il n’ait pas été mal servi par ses souvenirs. On doit regretter, dans ce cas, qu’il nous ait privé des développements que le profond nosologiste n’a pas manqué de présenter à cette occasion.
[716] Sprengel, _Hist. de la méd._, t. II, p. 494. Trad.
[717] Voir dans le t. II, p. 495, de Sprengel, le texte du vieil historien.
CHAPITRE IX
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE SYPHILITIQUE DU XVe SIÈCLE
Les dissentiments sur l’origine de la syphilis ont commencé dès l’année 1493-1494, date de sa première explosion épidémique, et ils ne touchent pas encore à leur terme. Les uns la regardent comme une maladie récente; les autres soutiennent qu’elle a existé de toute antiquité. Il est évident que nous ne pourrons jamais obtenir une solution certaine, à moins que de nouvelles lumières ne surgissent de quelque document ignoré: ce qui n’est guère probable, après tant de travaux et de recherches.
Je ferai remarquer toutefois, qu’il ne faudrait pas mesurer la valeur des arguments pour et contre, à la notoriété syphiliographique des écrivains qui les invoquent. Il ne s’agit point ici du diagnostic et du traitement de la vérole, sous ses formes si variées et parfois si trompeuses; mais d’un fait historique. La meilleure condition de succès, quand on se propose de l’éclairer, serait l’absence de toute idée préconçue. Cette disposition d’esprit, si favorable à la recherche de la vérité, n’appartient pas plus aux syphiliographes en renom, qu’au reste des médecins.
En parlant de la sorte, je veux seulement donner à entendre, que sans avoir aucune prétention de spécialiste, en matière de syphilis, je ne me crois pas obligé de me taire, et de prendre humblement l’avis des monographes autorisés. J’avais eu un moment la pensée d’éviter une discussion un peu rebattue, après laquelle chacun garde religieusement son opinion. Mais j’ai compris que cette omission serait sans excuse dans un livre de la nature de celui-ci, et je n’ai plus hésité. _Judices judicabunt._
Ce que je puis affirmer, c’est que j’ai apporté dans cette étude, un esprit libre de toute entrave systématique. J’ai eu des intelligences dans les deux camps, et je me suis renseigné à toutes les sources. J’ai écarté de mes yeux, ce prisme complaisant qui donne aux objets la couleur qu’on leur désire. En compulsant les pièces principales de cette longue procédure, je n’ai pas tardé à voir, que des raisons hardiment alléguées en faveur de l’ancienneté de la syphilis, ne résistent pas à l’épreuve d’un contrôle désintéressé. J’ai donc accepté l’origine moderne, comme l’expression la plus fidèle des faits recueillis par l’observation.
La question qui va être l’objet de ce chapitre semblait épuisée, lorsque M. le docteur Rosenbaum a entrepris, il y a quelques années, de nouvelles explorations qui ont ravivé le débat, en apportant un secours inattendu aux fauteurs de l’ancienneté[718].
Le travail qui en renferme les résultats, brille d’une immense érudition. On y retrouve la patiente sagacité d’un savant antiquaire, livré à une étude favorite; mais je dois avouer que cette lecture, entreprise avec curiosité et achevée avec profit, n’a rien changé à ma conviction.
Il est évident que la fonction génitale, conforme au vœu primordial de la nature, ne peut échapper aux troubles divers et aux altérations organiques, qui tiennent à son essence même et à son mode d’exercice. De là, le groupe nombreux de ces maladies qu’on appelle _vénériennes_, pour représenter leur provenance commune. M. Rosenbaum a bien senti que les auteurs des travaux antérieurs sur la syphilis, s’étaient trop exclusivement occupés des rapports normaux des sexes, et avaient laissé une lacune qu’il était indispensable de remplir. Il a donc agrandi le champ de la syphilis ancienne, en multipliant les prétendues preuves de son existence. Il a regardé en face, ce culte éhonté de la Vénus antique, théâtre dressé à l’immoralité humaine. Il est descendu plus résolûment que ses devanciers dans ces bas fonds du libertinage et de la débauche. Il a mis à nu, avec le sang-froid du dévouement médical, cette plaie hideuse de la société gréco-romaine dégénérée. Il a contemplé, dans les tableaux des historiens et des poëtes de cette époque, tous les raffinements inventés par le génie de la luxure, pour réveiller des appétits blasés, et arracher des sensations nouvelles à d’ignobles succédanés[719].
Pour se faire une idée des ennuis qui attendent le médecin livré à cet ordre de recherches, il faut, comme on dit, prendre son courage à deux mains, et lire les chapitres où M. Rosenbaum a étudié, au point de vue philosophique, pathologique et thérapeutique, les maladies des organes génitaux dans les deux sexes, rattachées à leurs déportements effrénés. Je puis bien dire par anticipation, qu’une époque qui a toléré et encouragé même, de semblables infamies, jusque dans les hautes régions du Pouvoir, devait ouvrir la voie aux maladies _vénériennes_ les plus imprévues[720].
Plus il y a de vérité dans les tableaux peints sur nature par M. Rosenbaum, plus je me raffermis dans ma manière de voir. Au milieu de cette effrayante dissolution des mœurs, la syphilis n’aurait-elle pas dû prendre des proportions gigantesques; et ce type morbide qu’on cherche, la loupe à la main, dans la pathologie ancienne, n’aurait-il pas frappé tous les yeux? La question qui va me retenir, ne serait-elle pas résolue depuis longtemps, ou pour mieux dire, aurait-on jamais songé à la poser? L’évidence ne se discute pas.
Trois hypothèses ont été émises sur l’origine de la syphilis.
Inconnue dans notre hémisphère et endémique dans le nouveau monde, a-t-elle été importée chez nous par contagion?
Est-elle née soudainement vers la fin du XVe siècle, par le concours fortuit de certaines causes indéterminées?
A-t-elle existé de tout temps dans l’espèce humaine?
Il est un fait sur lequel tout le monde est à peu près d’accord: c’est qu’elle ne s’est répandue épidémiquement que vers les dernières années du XVe siècle, et qu’elle produisit alors de grands désastres. Cette circonstance m’a toujours paru favorable à l’origine récente. Comment croire en effet, qu’une maladie pareille n’eût pas trouvé antérieurement, ses conditions de développement populaire, surtout aux époques où l’histoire étale les progrès de la démoralisation publique?
Quoi qu’il en soit, les auteurs qui proclament l’existence de la syphilis dans les temps les plus reculés, s’appuient sur les textes des écrivains de l’antiquité, et se prévalent avec assurance du témoignage de Moïse, d’Hippocrate, de Celse, de Galien, d’Oribase, de Pline le jeune, d’Avicenne, etc.
L’argument serait sans réplique s’il se présentait toujours avec l’autorité d’une interprétation incontestable. Mais pour démêler dans les descriptions des anciens, quelques traits de la syphilis plus ou moins ressemblants, il a fallu faire violence au sens des mots, torturer les textes, les isoler des passages qui les éclairent. Notre expérience actuelle nous prouve tous les jours qu’il ne suffit pas de quelques apparences communes, de quelques similitudes extérieures, pour affirmer la filiation syphilitique de certaines affections. La pénurie de documents sérieux, l’obscurité même de ceux que nous possédons, attestent selon moi, que l’affinité qui rapproche certains symptômes, de ceux qui furent observés au XVe siècle, n’est que superficielle, et n’a pas la valeur nosologique qu’on essaie en vain de lui donner.
Les auteurs qui prétendent retrouver la syphilis dans les écrits des anciens, ne sont pas assez en garde contre un cercle vicieux, qui pose comme un fait avéré, ce qui est en question.
Écoutons M. Cazenave, un des syphiliographes les plus opposés à l’origine récente.
«Il n’est pas permis, dit-il, d’objecter que les anciens n’avaient pas pu connaître la syphilis moderne, parce qu’ils n’ont fait mention, nulle part, de cette maladie. _J’ai démontré que tous les symptômes primitifs sont décrits par les auteurs grecs et arabes, et surtout par les arabistes..._ et que, pour être méconnue, la syphilis n’en existait pas moins avant l’épidémie du XVe siècle, comme en font foi les observations, consignées dans les auteurs que j’ai passés en revue[721].»
Il est clair que si l’auteur avait démontré tout cela, sans objection possible, son opinion serait acquise à la science, et je n’aurais pas eu l’idée de réclamer un nouvel examen. Mais s’il résultait au contraire, du rapprochement de ses recherches, que les textes, supposés décisifs, prêtent à la double entente, il faudrait bien en conclure, que M. Cazenave est trop affirmatif, quand il prétend que «_l’ancienneté de la syphilis ne peut pas plus être mise en doute que son existence même_.»
Lorsque la maladie du XVe siècle éclata avec tant de violence, les médecins ne dissimulèrent pas leur surprise, à la vue de cet hôte inconnu qui venait frapper aux portes de la pathologie. Les peuples comprirent aussi, que l’épreuve qui leur était infligée, n’avait pas de précédents.
Ce fait a été si souvent contesté contre l’évidence historique, par ceux dont il gênait le sentiment, qu’il m’importe de ne pas laisser le moindre doute.
Je vais donner tour à tour la parole à quelques-uns des contemporains les mieux placés pour faire une réponse catégorique. On supposera, si l’on veut, qu’ils sont réunis en conseil, et que je recueille leurs avis[722].
Sébastien Aquilianus affirme que cette maladie _n’avait jamais paru parmi nous, et qu’on n’en trouve aucune trace chez les anciens_[723].
Nicolas Leoniceno en parle comme d’une _maladie de nature inconnue qui envahit l’Italie et une foule d’autres contrées_[724].
Nicolas Massa l’appelle une _maladie nouvelle pour nous_ (_ægritudo nobis nova_)[725].
Jacques Catanée y voit une _maladie extraordinaire_ (monstrosus) _inconnue aux siècles passés, et ignorée du monde entier_[726].
Jean Benoît dit que c’est une _affection grave_ qui, selon toutes les probabilités, _n’a été vue, ni par le divin Hippocrate, ni par Galien, ni par Avicenne, ni par aucun des médecins de l’antiquité, lesquels sans cela, n’auraient pas manqué de la nommer et d’en donner une description spéciale, comme ils l’ont fait pour les autres maladies_[727].
Coradin Gilini déclare que la maladie qu’il observe, est _inconnue aux temps modernes_[728].
Laurent Phrisius n’hésite pas à dire que c’est une maladie pestilentielle atroce, dont l’aspect seul provoque la stupeur, et _qui est inconnue non-seulement du peuple, mais des hommes les plus versés dans tous les secrets de la médecine_[729].
Louis Lobera dit que le _mal français n’avait été observé nulle part, et qu’il était complétement inconnu aux anciens qui n’en ont consigné aucun indice_, quoiqu’ils aient mentionné et traité d’autres maladies analogues[730].
Selon Pierre Maynard, c’est une _maladie épidémique qui a éclaté pour la première fois de son temps_[731].
Antoine Benivenius commence son histoire, en disant qu’une _maladie nouvelle_ a envahi, en 1496 (_sic_) non-seulement l’Italie, mais presque toute l’Europe[732].
Alphonse Ferri n’a pas trouvé dans les écrits des anciens _un seul mot sur la maladie appelée mal français_[733]. Cet auteur croyait à la provenance américaine.
Jean de Vigo pose en fait, que la maladie qui a envahi presque toute l’Italie, est d’une _nature inconnue_; ce qui lui a valu différents noms, chez diverses nations[734].
Léonard Fuchsius se flatte d’avoir démontré, que la maladie appelée tantôt _mal français_, tantôt _mal espagnol_, ou _mal napolitain_, est _nouvelle et complétement ignorée des temps antérieurs_[735].
Gabriel Fallope entre en matière, en réfutant l’opinion qui confondait le mal français avec la lèpre, et il conclut que c’est _une maladie qui n’existait pas dans les temps anciens, et dont on n’avait jamais entendu parler_[736].
Barthélemy Montagnana expose les raisons nombreuses d’après lesquelles il est probable, que la maladie dont il est témoin, _n’était pas connue d’Hippocrate, de Galien, d’Avicenne. C’est pour ce motif qu’elle n’a pas encore de nom spécial. Si Avicenne l’avait observée, il en aurait traité dans un chapitre à part, et lui aurait donné un nom, comme à tant d’autres maladies_[737].
Benoît Rinio, après avoir proposé quelques vues théoriques, en déduit que le _mal français doit être né de son temps et n’a pas existé autrefois_. _Cela est rendu évident_, dit-il, _par l’absence de tout indice de cette maladie dans les écrits des anciens_; _de même qu’on découvre chez les Arabes, des maladies complétement ignorées d’Hippocrate, de Galien, et même d’Avicenne_[738].