Part 40
Je n’ai pas à revenir sur la différence de leur léthalité. Je n’alléguerai pas non plus, à l’exemple de certains auteurs, que la suette du XVe siècle était _contagieuse_, tandis que celle du XVIIe serait exclusivement _épidémique_[694]. Je ne puis accepter une proposition aussi absolue qui démentirait les principes que je professe en matière de contagion. Ce que je puis dire, c’est que je crois, par analogie, à la transmissibilité des deux maladies, dans les conditions requises pour son exercice. J’avoue cependant, que ce n’est qu’un préjugé qui ne s’appuie sur aucun témoignage démonstratif[695].
Je serai plus affirmatif sur d’autres faits, qui sont loin d’être indifférents.
Dans la suette anglaise, la sueur était essentiellement _critique_ et devait être livrée à elle-même. Dans la suette de notre temps, cette excrétion est purement _symptomatique_, sans influence résolutive, et il est de précepte général d’en modérer ou mieux d’en prévenir l’écoulement.
Malgré les assurances des médecins contemporains, la première suette déjouait toutes les ressources de l’art, non-seulement par sa marche effrénée, mais aussi par sa férocité naturelle. Les suffrages que paraît s’être conciliés la méthode tempérante comparée à son antagoniste, n’ont pu affaiblir la triste éloquence des nécrologes. On peut bien dire qu’il ne nous est resté sur sa thérapeutique, qu’un amas confus de recettes et de formules dont la multiplicité même, l’incohérence et les vertus imaginaires, trahissent la pénurie trop avérée des médications réellement efficaces.
Le traitement de la suette picarde nous épargne ce pénible aveu. Non pas qu’il n’y ait eu en présence plusieurs méthodes curatives, et qu’on doive accepter sur parole l’apologie des prôneurs intéressés; mais en les jugeant à l’œuvre, on ne peut contester qu’elles n’aient été, selon les cas, très-puissantes; et l’art ne s’est pas fait illusion, en s’attribuant rationnellement une part légitime, dans l’issue heureuse de la maladie[696].
Enfin, j’ajoute comme dernier trait allégué par certains auteurs, que les hémorrhagies, symptôme rare et exceptionnel de la suette ancienne, s’associent fréquemment au contraire, à la suette moderne.
Il est temps de formuler ma conclusion définitive, qui exprime ma pensée tout entière.
La grande maladie populaire, célèbre sous le nom de suette anglaise, dont l’apparition première eut lieu en 1480, était une maladie nouvelle. Après cinq reprises épidémiques, espacées dans une période de soixante-cinq ans, elle a frappé ses derniers coups en 1551, et s’est retirée parmi les maladies éteintes, dont la pathologie humaine n’a plus qu’à graver, dans ses archives, le souvenir historique.
On pourrait reprocher à l’étude que je poursuis, une grave omission, si je gardais le silence sur une communication de M. Hecker, qui se recommande par plusieurs points de vue, à l’attention des pathologistes.
Dans l’introduction de sa belle dissertation latine sur la peste antonine, mon confrère de Berlin, après avoir fait ressortir les services que rend l’histoire de la médecine, et l’éclat des lumières qu’elle projette sur les évolutions séculaires de la pathologie, est amené à dire un mot en passant, de certaines _fièvres sudatoires_ (_febrium sudatoriarum_) qu’on observerait actuellement dans le centre de l’Allemagne, principalement sur les bords du Mein, et qui auraient, assure-t-il, une ressemblance marquée avec la suette anglaise[697].
Cette dernière affection a été pour l’auteur, le sujet d’une savante monographie, et c’est là qu’il faut chercher des éclaircissements précis sur ces _fièvres_, dont l’existence même était à peu près ignorée, avant sa révélation. Pour être bref, je me contente d’extraire de cet ouvrage, la relation d’une maladie singulière qui envahit une bourgade allemande, en 1802. Un médecin peu connu, du nom de Sinner, en donna la description l’année suivante, dans un travail spécial d’où M. Hecker l’a exhumée, au profit de la pathologie contemporaine[698].
«Après un été chaud et très-sec, suivi en novembre 1802, de pluies continuelles, Rœttingen, sur la Tauber, petite ville de Franconie, entourée de tous côtés par des montagnes, fut attaqué le 25 du même mois, d’une maladie très-meurtrière, sans exemple dans la mémoire des habitants, et tout à fait inconnue aux médecins du pays.
»Des jeunes gens pleins de force étaient subitement saisis d’une indicible angoisse. Le cœur leur palpitait fortement sous les côtes. Aussitôt s’exhalaient sur tout le corps, des torrents d’une sueur acide et fétide. En même temps, ils ressentaient une douleur déchirante dans le dos. Cette douleur disparaissait quelquefois très-promptement, et si elle gagnait la poitrine, les palpitations et l’angoisse se renouvelaient. Les malades défaillaient, et les membres se raidissant, ils rendaient l’âme. Chez la plupart, tout cela se terminait en vingt-quatre heures. Tous cependant ne succombaient pas à la première attaque; mais chez quelques-uns, après que le pouls était tombé à une faiblesse et à une petitesse extrêmes, et que la respiration avait suivi la même diminution, la douleur déchirante se faisait sentir de nouveau dans les parties extérieures; ils éprouvaient de la pesanteur et de la raideur dans le dos; le pouls et la respiration reprenaient leur régularité; mais la sueur continuait à ruisseler. Ce calme était excessivement trompeur; car, à l’improviste, reparaissaient les palpitations et la petitesse du pouls, et alors, le plus souvent, la mort était inévitable. Chose frappante! Les malades, bien qu’inondés de sueur, n’étaient que très-peu altérés; leur langue n’était pas sèche, pas même sale, et elle conservait son humidité naturelle; chez la plupart, il s’écoulait peu d’urine.
»Quand la maladie suivait son cours, sans remèdes échauffants, il ne survenait aucune éruption cutanée. Ces éruptions, quand elles se manifestaient, étaient de différentes natures: des vésicules miliaires de toute forme et de toute couleur, de vraies bulles de pemphigus ou même des pétéchies. Il faut remarquer que les malades n’éprouvaient jamais la démangeaison générale qui précède l’éruption de la suette miliaire, et qu’il ne se faisait jamais non plus une desquamation régulière.» D’où M. Hecker conclut, et je partage son sentiment, que ces éruptions cutanées étaient purement symptomatiques dans la maladie de Rœttingen, et qu’elles n’en faisaient pas une partie essentiellement nécessaire, comme elles le sont dans la suette de Picardie.
«Quand l’issue devait être heureuse, la sueur diminuait dès le second jour, et perdait toutes ses mauvaises qualités. De sorte qu’il ne restait plus qu’une transpiration abondante sans accidents inquiétants, et tout finissait vers le sixième jour.
»Le traitement suivi par le peuple aggrava beaucoup le mal. Comme au XVe siècle, et comme dans la miliaire moderne, dans l’intention d’activer la sueur, on échauffa les malades par tous les moyens, au péril de leur vie. C’est sous l’influence de cette méthode, que survenaient diverses espèces d’éruption.
»Dans les premiers jours, la mortalité fut effrayante, et les habitants des localités voisines du théâtre de l’épidémie en évitèrent les approches, comme s’il s’agissait d’une ville pestiférée. M. le docteur Sinner, sans lequel le souvenir de cet événement pathologique se serait probablement perdu, apporta les secours de son art, protesta énergiquement contre la méthode en vogue, et sauva, par des moyens plus doux, tous les malades qui se livrèrent à lui.
»Il est à remarquer que l’épidémie se confina exclusivement à Rœttingen et qu’on ne compta pas un seul cas au dehors. Le 5 décembre, par un beau temps, accompagné d’une forte gelée, elle disparut entièrement.»
Le simple exposé qu’on vient de lire, suffit pour établir une grande ressemblance entre cette maladie et la suette anglaise. M. Sinner lui assigne une nature _rhumatismale_, et j’ai dit que M. Hecker ne comprend pas autrement la suette. Mais il n’en reste pas moins vrai que, pour se prononcer dans le sens de l’identité complète, il faudrait fermer les yeux sur des différences importantes.
La maladie de Rœttingen s’est concentrée obstinément dans son enceinte; elle s’accompagnait d’une éruption symptomatique; sa durée commune était de six jours.
Ces caractères sont en opposition avec les traits correspondants, inscrits au signalement de la suette anglaise: rayonnement rapide et lointain, absence d’éruption, soudaineté des attaques ou évolution _éphémère_, dans le sens littéral du mot.
Quelle que soit l’opinion que suggère cette confrontation nosographique, on doit être d’accord pour convenir que ce fait isolé et passager d’une maladie, tombant à l’improviste sur une petite ville d’Allemagne, avec les principaux symptômes de la suette anglaise, et un air de nouveauté qui surprend les médecins et les habitants de la localité envahie, représente une observation des plus curieuses. Elle ne pouvait être séparée de l’histoire de la suette, lors même qu’on resterait en suspens sur la nature du rapport qui relierait les deux entités morbides, comparées à trois cents ans de distance.
Quand j’ai cru devoir fixer à la fin du XVe siècle, la première explosion connue de la grande épidémie de suette, je n’ai pas fait pressentir une restriction qui, dans la pensée de certains auteurs, pourrait insinuer des doutes sur l’authenticité de cette date. Quoique je sois bien éloigné de lui reconnaître cette portée, il est indispensable que je donne quelques explications.
On trouve, dans certains livres de médecine ancienne, la description d’une maladie spéciale qui porte le nom de _maladie cardiaque_, caractérisée par d’abondantes excrétions sudorales, et réunissant plusieurs des manifestations de la suette anglaise. Cette maladie intéresse doublement, comme on va le voir, le sujet de mes études.
M. Hecker, qui feuillette d’une main si sûre les écrits des vieux maîtres, n’a pas manqué d’arrêter au passage, cette espèce morbide originale, dont il s’est proposé de vérifier les rapports avec la suette.
Mais ce n’est pas uniquement à ce point de vue que cette maladie mérite notre attention. Elle nous offre un exemple de plus, de ces affections qui ne font que passer dans la série nosologique, et dont nous pouvons également noter l’entrée et la sortie, dans une période limitée de notre histoire médicale.
Il est positif que les recherches les plus sérieuses n’en laissent apercevoir aucune trace dans les œuvres d’Hippocrate, qui n’aurait pas négligé d’en faire mention, s’il avait eu occasion de l’observer.
D’un autre côté, on peut s’assurer qu’après avoir pris place, pour la première fois peut-être, dans les écrits d’Erasistrate, trois siècles avant J.-C., son souvenir va s’effaçant de plus en plus à partir de Galien; de sorte que cette maladie, selon toutes les vraisemblances, a dû naître sous les successeurs d’Alexandre, et cesser vers le IIe siècle de notre ère.
Voilà donc encore une affection morbide qui aurait apparu à un moment donné sur la scène médicale, s’y serait maintenue pendant un certain temps, et l’aurait enfin désertée, ne nous laissant que la tradition d’une sorte de curiosité pathologique.
Cette interprétation préjuge déjà la conclusion que je me propose de tirer du parallèle de la maladie cardiaque et de la suette. Après avoir bien pesé le pour et le contre, il ne m’est pas resté le plus léger doute sur leur distinction nosologique, et j’espère gagner l’adhésion du lecteur, en mettant sous ses yeux les éléments essentiels de ce diagnostic différentiel.
Les documents dont je vais me servir sont d’autant plus précieux, que la maladie qu’ils concernent, a été complétement négligée par les modernes, qui ont probablement trouvé, dans son défaut d’actualité, l’excuse de leur silence. On peut dire que lorsqu’on entreprend aujourd’hui cette étude, on s’engage dans une voie à peine frayée.
Sauvages, malgré sa prodigieuse connaissance des faits médicaux de tous les lieux et de tous les temps, n’a pas même nommé la maladie cardiaque dans sa nosologie méthodique, et Pinel a imité son exemple.
Fodéré et Ozanam n’en ont rien dit non plus, dans leurs histoires des épidémies.
Je constate la même omission dans les traités de pathologie interne les plus récents, tels que ceux de MM. Andral, Grisolle, Requin, etc.
La maladie cardiaque est à peine indiquée dans quelques articles de dictionnaires[699].
On ne sera pas surpris qu’au milieu de l’indifférence générale, M. Littré, fidèle à ses goûts, ait prêté plus d’attention à la maladie ancienne. Il en a tracé, d’après M. Hecker, dans la _Gazette médicale de Paris_[700] une description qu’il a reproduite l’année suivante dans un recueil littéraire, en la rapprochant de la grande maladie du XVe siècle[701].
J’apprécie toute la valeur de ces indications que relève la compétence éprouvée de M. Littré; mais le sujet m’a paru réclamer un complément d’information, et je n’ai pas cru devoir déroger à mes habitudes de recherches directes. Ce qui va suivre est donc le résumé de mon enquête dans les écrits des auteurs, qui ont été témoins de la maladie cardiaque.
Galien, dont on regrette souvent le verbiage, et qui se tait, au contraire, dans bien des cas où l’on voudrait l’entendre, s’est abstenu de décrire spécialement cette maladie qu’il avait cependant vue et traitée. Il n’en parle qu’en passant, et en termes trop écourtés, pour qu’on puisse s’en représenter l’image, et déterminer le rang qu’elle tenait dans la pratique de son temps. Il signale cependant parmi ses caractères, les douleurs d’estomac, les sueurs excessives et la prostration des forces[702].
Cœlius Aurelianus a été heureusement moins discret; il a consacré onze chapitres de son ouvrage, _De morbis acutis et chronicis_, à l’histoire de cette espèce morbide qu’il avait eu de nombreuses occasions d’observer[703].
Quelques médecins de l’antiquité, notamment Erasistrate et Asclépiade, qui ont été les premiers à la décrire, l’attribuaient à une _tumeur_, ou, dans le langage de l’époque, à une _obstruction du cœur_, d’où lui était venue la qualification de _morbus cardiacus_ (καρδιακον). Les Grecs, en raison de son symptôme dominant, l’appelaient aussi _diaphorèse_ (διαφόρησις), mot qui a passé dans notre idiome médical, et qui se traduit littéralement par celui de _suette_. Aussi Cœlius désigne-t-il indifféremment sous le nom de _cardiaci_ ou _diaphoretici_, les sujets atteints de cette maladie.
Je ferai tout d’abord remarquer, à la louange de ce savant écrivain, qu’après avoir montré l’insuffisance des raisons alléguées par certains auteurs, pour fixer le siége primitif de l’affection cardiaque dans le _cœur_, dans le _péricarde_, dans le _diaphragme_, ou même dans le _poumon_ ou le _foie_, il déclare expressément qu’il la considère, d’après l’ensemble de ses symptômes, comme une maladie générale (_totum corpus necessario pati accepimus_)[704]. Ce n’est pas d’aujourd’hui que le problème de la localisation et de la généralisation des maladies défraie les disputes des médecins.
Je ne pouvais donc choisir un meilleur guide que Cœlius Aurelianus, pour cette étude rétrospective. Cet auteur passe, à juste titre, pour exceller dans les descriptions nosographiques; ses tableaux, peints sur nature, révèlent un maître dont la touche se retrouve dans le portrait de la maladie ancienne, qui n’est nulle part aussi achevé. L’extrait qu’on va lire suffira largement aux exigences de la question que j’ai en vue[705].
«La maladie cardiaque (_cardiaca passio_), plus commune en été que dans les autres saisons, attaque plus d’hommes que de femmes, et principalement les jeunes gens forts et pléthoriques.
»Parmi ses prodromes, on observe un violent mouvement fébrile; le pouls est fréquent, serré, petit, et conserve ce caractère, sans se relever, pendant toute la durée du paroxysme, et même jusqu’à la fin de la maladie. Quelquefois les pulsations de l’artère sont désordonnées, inégales ou intermittentes. A ces symptômes se joignent le dégoût, une soif ardente, un sommeil si léger qu’il cède au moindre bruit, des hallucinations, un air d’hébétude, une agitation incessante. En même temps, les genoux, les coudes et les jambes sont froids et engourdis.....
»Ces symptômes surprennent souvent les individus dans la plénitude de leurs forces; mais ils surviennent aussi chez les sujets affaiblis par d’abondantes pertes de sang, des flux copieux du ventre, ou autres déjections humorales, comme cela a lieu dans les fièvres de mauvais caractère.
»A ces causes prédisposantes, on peut joindre la température élevée de l’atmosphère; la constitution médicale sous l’influence de laquelle se multiplient les états asthéniques[706]; le tempérament lymphatique prononcé; la mollesse et la blancheur des chairs; la pâleur du teint; la surabondance de graisse.
»Mais ces circonstances antécédentes et ces phénomènes avant-coureurs sont assez mobiles et assez vagues, pour laisser quelque incertitude sur la nature de la maladie qui va éclater.
»Quand celle-ci est bien établie, elle présente des caractères qui ne permettent pas de la méconnaître.
»Le malade accuse, dans les jointures, une sensation de froid et d’engourdissement qui peut s’étendre aux jambes, aux mains et à toute l’habitude du corps. Le pouls est serré, fréquent, petit, faible, filiforme; avec les progrès de la maladie, il devient enseveli, obscur, tremblotant, inégal, et disparaît entièrement. Les sens sont troublés; un profond désespoir s’empare des malades. L’insomnie est invincible; et, dans la plupart des cas, un torrent de sueur inonde soudainement la peau. Chez quelques-uns, cette excrétion, d’abord ténue et aqueuse, se montre, en premier lieu, sur le cou et à la face, pour devenir bientôt générale, sous forme d’un liquide épais, glutineux, visqueux, ayant l’aspect et l’odeur désagréable de la lavure de chair (_lotura carnis_)[707].
»La respiration courte et haletante s’accompagne d’une oppression intolérable, et la voix devient faible, tremblante et entrecoupée. Le visage est pâle, les yeux enfoncés dans l’orbite[708]. La poitrine comprimée ne se dilate qu’avec effort. Une syncope précède souvent les paroxysmes. Il n’est pas rare que la langue reste humide, même chez les délirants. Chez d’autres, elle est sèche et râpeuse, avec grande appétence de boissons froides.
»Quand le danger est prochain, la vue s’obscurcit, les articulations prennent une teinte livide; les ongles se recourbent (ce que les Grecs appellent γρυπωσις). La plupart des malades conservent, jusqu’au bout, toute leur raison. Un petit nombre divague. Le cœur est agité par de violentes palpitations[709]. Enfin, aux derniers moments, la surface de la peau se ride, et l’on voit surgir les phénomènes ordinaires de l’agonie, entre autres le dévoiement.
»Parmi les signes de mauvais augure, on doit compter le _larmoiement involontaire_, c’est-à-dire sans motifs appréciables, ou bien l’_écoulement par les yeux_, d’un liquide _sanieux_ ou _purulent_; ou enfin, la formation, sur la cornée, d’une _tache blanche_, en forme de croissant lunaire, qui s’arrondit peu à peu (ονυχα des Grecs)..... On peut en dire autant d’un insurmontable dégoût, qui porte le malade à refuser tout ce qu’on lui offre et à repousser même le vin. C’est encore un mauvais signe de voir la fièvre se rallumer, lorsqu’il a consenti à prendre un peu de nourriture..... Le délire est aussi une complication très-alarmante.
»Quand la maladie se prolonge, les sujets finissent par succomber dans le dernier degré du marasme, faute de pouvoir réparer leurs forces à l’aide d’une alimentation suffisante, qu’interdit l’altération grave de leurs fonctions digestives.....
»Chez quelques-uns, la colliquation sudorale manque, ce qui n’empêche pas les forces de s’épuiser par une sorte de _dissolution cachée_ (_disjectione occulta_) qui n’en est pas moins mortelle. C’est ce que les Grecs appellent αδηλον διαφορησιν (_diaphorèse latente_)[710].
»Si la maladie tend à une heureuse terminaison, le pouls se relève avec le retour de la chaleur, la respiration s’exécute plus facilement; le malade reprend courage; les aliments dont il fait usage restaurent sensiblement ses forces, et il tombe dans un profond sommeil, semblable à celui qui succède à une grande fatigue.»
La maladie dont on vient de lire la description, était assez généralement regardée comme incurable. Cœlius proteste énergiquement contre ce pronostic[711]. Il assure avoir obtenu de nombreuses guérisons, en suivant la méthode de son maître Soranus. Ce n’est pas ici le lieu de reproduire les détails de ce traitement; mais j’y découvre une prescription spéciale, sur laquelle il m’importe d’insister.
Après avoir établi les caractères généraux qui distinguent, en clinique, les sueurs salutaires et véritablement critiques, de celles qui aggravent au contraire la maladie[712], Cœlius pose comme indication principale et urgente, l’obligation d’_arrêter le mouvement sudoral_ qui est, selon lui, un des symptômes les plus redoutables de la passion cardiaque. Dans ce but, il prescrit des _lotions d’eau froide et vinaigrée_, des applications de cataplasmes ou de linges, imbibés des _décoctions astringentes_ les plus actives, sur les parties qui sont le siége de l’excrétion, et même sur toute l’étendue de la peau, avec la précaution de les renouveler, dès qu’ils commencent à s’échauffer. Les malades étaient couchés dans une chambre fraîche, sur un lit dur et légèrement couverts. On entretenait autour d’eux la libre circulation de l’air, activée par une ventilation convenable. Cœlius faisait même ouvrir les fenêtres, quand la température extérieure ne s’y opposait pas. Les _boissons_ devaient être _froides_, prises en petite quantité, souvent réitérées, pour que la répétition de l’impression secondât l’effet styptique qui devait resserrer les pores cutanés et faire obstacle à la sueur. Le sol était jonché de feuilles de _vigne_, de _myrte_, de _chêne_, de _lentisque_, de _roses_, de _grenadier_, dont les émanations astringentes se répandaient dans l’air ambiant. On arrosait aussi le pavé avec des décoctions froides des mêmes plantes. A l’intérieur, on remplissait la même indication par l’usage de _remèdes astringents très-énergiques_; et l’on peut s’en rapporter à la polypharmacie de l’époque, pour la profusion des drogues entassées dans les formules[713].
Telle est, en raccourci, et débarrassée de bien des préceptes, aujourd’hui surannés, la méthode recommandée, avec conviction, par Cœlius. J’ai dû la faire connaître, parce que je la considère comme un argument décisif, à l’appui de la séparation de la maladie cardiaque et de la suette anglaise.