Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 4

Chapter 43,575 wordsPublic domain

Telle est aussi l’opinion du savant Makittrick:

«_Morbi insoliti et humano generi antea incogniti in historia medica sese offerunt. Horum nonnulli revera fugaces cum à causis minus constantibus pendeant, post perniciem temporaneam hominibus illatam, nunquam forsan redituri, penitus evanuerunt; dum alii, semel oborti, infestare perstiterunt, et semper forte perstabunt_[37].»

Parmi les auteurs qui ont tiré la même conclusion de leurs lectures, je puis citer encore Fouquet[38], Berthe[39] et Sprengel[40].

Les médecins allemands ont apporté un riche contingent à cet ordre de recherches.

Je mets au premier rang Godefroy Gruner dont l’immense érudition s’allie à une connaissance approfondie des faits médicaux de tous les temps et de tous les lieux. Dans l’ordre d’idées dont je m’occupe, son livre intitulé: _Morborum antiquitates_[41], est une œuvre à part dont on doit également louer le plan et l’exécution.

La succession de Gruner, si je puis ainsi dire, est échue à son compatriote, M. Charles Hecker, savant professeur de Berlin, dont je redirai plus d’une fois le nom. Personne n’a élucidé avec une plus fructueuse persévérance tous ces problèmes d’archéologie médicale, et son passage dans cette carrière si peu suivie y laissera une trace profonde et durable. La valeur des emprunts que je lui ai faits justifiera le sentiment d’estime et de reconnaissance anticipée que m’avait inspiré la lecture de ses œuvres.

Depuis quelques années, les travaux de M. Hecker, hautement appréciés par un groupe de médecins français, épris comme lui de ces belles études, ont provoqué une heureuse émulation.

En 1836, M. Charles Bœrsch présenta à la Faculté de médecine de Strasbourg une dissertation inaugurale qui mérite d’être distinguée dans l’élite des écrits de ce genre.

Ce travail renferme de belles pages sur la question des grandes épidémies nouvelles et éteintes. On voit que l’auteur avait tout ce qu’il faut pour traiter, _ex professo_, un sujet qui ne se mêlait qu’incidemment à la question spéciale dont il poursuivait l’examen[42].

M. le professeur Fuster a exposé ce point de doctrine dans un des chapitres les plus substantiels de son livre[43]. Le parallèle des _grandes_ et des _petites épidémies_ y est établi sur sa véritable base; et on ne peut aujourd’hui aborder le même sujet, sans prendre conseil de ce travail.

Enfin, M. Littré, en écrivant sa traduction d’Hippocrate[44], véritable monument élevé à l’honneur de la médecine française, a saisi avec empressement toutes les occasions d’interpréter les rapports de la pathologie ancienne avec celle de notre temps, et ses _arguments_ tiennent en réserve de précieuses indications pour ceux qui voudront suivre le sillon qu’il a tracé. Le même auteur a publié, en 1836, un article qui contient en substance tout ce que la science possède de plus important sur les _grandes épidémies_. Si ce travail, moins esclave des exigences du recueil qui en a eu les prémices, avait reçu tous les développements que l’auteur était, mieux que personne, en état de lui donner, je déclare, sans fausse modestie, que je n’aurais jamais eu l’idée d’écrire le présent livre[45].

Il résulte de cet aperçu bibliographique que je n’ai pas manqué de modèles, lorsque j’ai entrepris moi-même les recherches dont j’offre le produit au public médical. Mais il faut reconnaître qu’en France ce terrain a été peu cultivé, et le mérite des travaux que nous possédons en ce genre est un motif de plus de regretter leur petit nombre et leur concision. On n’en compte aucun qui puisse prendre le titre que j’ai choisi. C’est la seule priorité à laquelle on me pardonnera de prétendre.

Il est opportun, avant d’aller plus loin, de rectifier une fois pour toutes un vice de langage très-commun, qui n’a pas peu contribué à perpétuer la confusion des maladies populaires les plus opposées par leur nature.

Le mot _peste_ (_pestis_ des Latins, λοίμος des Grecs) est un terme générique sous lequel on a longtemps compris toutes les épidémies très-graves. Galien, commentant un passage d’Hippocrate, distingue l’épidémie et la peste. La première est celle dont les cas se multiplient, dans un pays et un temps donnés; la peste est une épidémie _très-pernicieuse_ dont la mort est la terminaison ordinaire[46]. Dans ce sens, la grippe serait simplement une épidémie, et le choléra moderne prendrait le nom de peste.

Tite-Live mentionnant une maladie qui avait régné à Rome et dans les environs, la qualifie de _pestilentielle_, ajoutant qu’elle se prolongea longtemps _sans devenir mortelle_.

Lancisi, interprétant ce passage, ne reconnaît pas une véritable peste à cette bénignité insolite; et il juge en conséquence qu’il s’agissait probablement de fièvres paludéennes[47].

Il faut donc se méfier du mot peste qu’on lit dans les auteurs anciens, et qui a même été employé dans le sens figuré par les écrivains étrangers à la médecine, historiens, poëtes, orateurs. Ce n’est qu’à partir du VIe siècle que cette désignation a conquis le droit exclusif de représenter la _peste d’Orient_, inguinale ou bubonique.

Quoique la langue médicale soit devenue plus correcte, l’habitude est encore la plus forte, et il ne manque pas de médecins qui persistent invariablement à qualifier de _peste_ toutes les grandes maladies populaires. Cette synonymie qui n’est excusable que dans le sens métaphorique, doit être sévèrement éconduite du vocabulaire orthodoxe, comme donnant, au point de vue historique et nosologique, une idée fausse de la nature des maladies qu’elle confond.

On connaît ce mot de Sydenham: La plupart des maladies aiguës viennent de Dieu, les maladies chroniques sont notre propre ouvrage. «_Acutos dico, qui ut plurimum Deum habent auctorem, sicut chronici ipsos nos_[48].»

Cette distinction pourrait être appliquée aux épidémies, divisées en deux grandes classes.

Les unes dépendent des vices de notre hygiène physique et morale, et nous devons, dans une certaine mesure, encourir la responsabilité de leur origine, de leur développement, de leur reproduction.

Les autres naissent par les seules forces de la nature, c’est-à-dire qu’aucune combinaison humaine ne peut en préparer et en provoquer l’explosion.

Celles-ci sont les _grandes épidémies_ ou _épidémies_ proprement dites.

Comme les anges exterminateurs des livres saints, elles s’abattent, quand l’heure a sonné, sur les réunions d’hommes et couchent dans la tombe des générations entières. Leur tâche accomplie, elles disparaissent sans qu’on puisse dire si leur retraite sera temporaire ou définitive.

Voici l’énumération sommaire des attributs caractéristiques que leur assigne l’observation.

Apparitions intermittentes à long terme, invasion soudaine, étiologie ignorée et sans rapport appréciable avec les causes communes, domination universelle, léthalité rebelle à tous les efforts de l’art, spécificité profonde, aspect étrange sans analogue parmi les maladies connues[49].

Tout est mystère dans ces fléaux extraordinaires, et c’est par là qu’ils se distinguent des _petites épidémies_. Celles-ci sont des maladies vulgaires, momentanément douées d’une force accidentelle de rayonnement. Leur source, leur extension et toutes les circonstances qui s’y rapportent, rentrent sous les lois communes de la pathologie. Je ne dirais pas la vérité tout entière, si je n’ajoutais qu’elles ont contracté certaines apparences insolites qui les rapprochent des grandes épidémies. Elles ont en effet dans leur constitution un je ne sais quoi qu’on s’accorde à désigner, faute de mieux, sous le nom d’_élément épidémique_.

Je n’ai point tracé, on peut m’en croire, un portrait de fantaisie des grandes maladies populaires. On en vérifiera la ressemblance quand je passerai en revue celles dont l’histoire nous a gardé le souvenir.

La première (car nos renseignements ne vont pas au delà), éclata au Ve siècle avant notre ère, et elle est restée célèbre sous le nom de _peste d’Athènes_. La dernière, fléau de notre temps, atteste, sous nos yeux mêmes, la réalité de ces épreuves terribles, infligées périodiquement à la famille humaine.

L’ensemble de ces épidémies représente un groupe nosologique qui, sous tous les rapports, mérite d’être étudié à part.

Je serai bref dans les notions générales qui vont suivre, et que j’aurai plus tard de nombreuses occasions de développer.

D’où proviennent les grandes épidémies? Cette question a servi de texte et de prétexte à bien des divagations arbitraires. L’imagination des auteurs, même les plus graves, n’a pas reculé devant des hypothèses bizarres ou extravagantes qu’on n’ose pas reproduire.

En désespoir de cause, on est allé chercher dans les régions sidérales ce qu’on ne trouvait pas autour de soi. L’action du soleil, de la lune, des conjonctions planétaires a été invoquée par l’astrologie ancienne qui a affiché si longtemps la prétention de résoudre le problème.

Peut-être faudrait-il un peu d’indulgence pour des folies qui se montrent encore dans ce siècle si justement fier de ses lumières. Les vieux astrologues n’ont-ils pas laissé des héritiers qui ont exhumé, au profit de l’étiologie cholérique, l’intervention de certaines planètes qui ne s’en doutent guère? Je sais bien que ce qui était, au moyen âge, un système publiquement enseigné dans les écoles, et défendu par de grands esprits comme une vérité démontrée, ne peut être aujourd’hui que la tentative isolée d’un cerveau creux en quête de ridicule. C’est notre invincible ignorance qui explique la force de reproduction de ces préjugés. Confions-nous, pour déchirer ce voile, aux promesses de l’avenir. Mais rendons hommage à la sagesse d’Hippocrate qui dédaignait les hypothèses et se renfermait dans sa formule du _Quid divinum_ qu’on lui a tant reprochée parce qu’on ne l’a pas comprise.

Que gagne-t-on à mettre ces grandes maladies sous la dépendance d’un concours indéterminé d’influences _telluriques_, tant qu’on n’aura ni précisé leur nature et leur mode d’agir, ni surtout justifié de leur existence? Nul doute que la généralité de la cause ne s’accorde assez bien avec l’expansion sans limite de l’effet qu’on lui attribue. Mais ce n’en est pas moins une explication arbitraire qui échappe à tout moyen de vérification ou de contrôle.

M. Hecker défend avec chaleur l’étiologie _cosmique_ qui attribue les épidémies aux grands troubles dans l’ordre physique. D’après lui, la coïncidence serait constante et trahirait un rapport de causalité.

Je veux bien admettre que dans les cas où ces influences déploient un certain degré d’intensité, leur intervention hâte ou favorise l’explosion d’une maladie imminente: mais je nie qu’elle ait le pouvoir de l’engendrer.

Une hypothèse qui invoque l’ascendant combiné des deux influences les plus générales et les plus actives qu’on puisse accuser de provoquer les épidémies, mérite d’être prise en considération, non pour lui reconnaître la valeur d’une vérité définitive, mais pour lui accorder une certaine part de probabilité scientifique. Cette théorie n’a pu être suggérée que par l’interprétation judicieuse des recherches et des rapprochements historiques que renferment les archives de la médecine.

D’après l’ensemble de ces données, M. le professeur Fuster a été porté à croire que le secret si vainement poursuivi des grandes épidémies pourrait bien être dans une _combinaison indéterminée de causes cosmiques et d’influences morales et politiques_[50]. Le concours de ces influences précéderait, d’après lui, avec une constance significative, l’explosion des grands fléaux populaires qui ont désolé le monde.

A l’appui de ce système, l’auteur s’est chargé de réunir les faits qui établissent la descendance légitime de ces maladies par rapport aux perturbations de l’ordre moral. Je ne le suivrai pas dans l’exposition habilement présentée de ces grandes crises. J’accorde volontiers que la coïncidence n’a jamais été en défaut depuis la peste d’Athènes jusqu’au choléra de notre temps.

Quant à la filiation qui relierait la génération des grandes épidémies aux influences cosmiques extraordinaires, M. Fuster en a emprunté les preuves à Noah Webster, physicien américain du commencement de ce siècle. Ce savant a réuni, depuis les temps historiques jusqu’en 1789, tous les documents relatifs à l’agitation désordonnée des éléments, tels que: éruptions volcaniques, tremblements de terre, comètes, météores ignés, chaleurs et froids excessifs, pluies et sécheresses insolites, tempêtes, apparitions de sauterelles, disettes, famines, etc. Après avoir rapproché les dates de ces phénomènes, des époques assignées à l’apparition des épidémies, il a vérifié que les deux faits n’ont jamais marché l’un sans l’autre, et il en conclut, un peu arbitrairement, que la production des épidémies est subordonnée à l’action de ces influences[51].

C’est par la conspiration de ces deux ordres de causes que M. Fuster essaie d’expliquer le mode de formation des grandes maladies populaires. L’auteur ne propose pourtant son système qu’avec réserve, et il serait le premier à reconnaître qu’il n’a pas prévenu toutes les objections. Je me contenterai de la suivante:

Quelle que soit la généralité d’action qu’on veuille bien attribuer à la double influence dont on suspecte les effets, elle ne saurait répondre à l’universalité des grandes épidémies. L’expérience prouve qu’elles ne se bornent pas à notre hémisphère, mais qu’elles se répandent, n’importe comment, dans toutes les parties du monde. Peut-on attribuer cette ubiquité à la combinaison des perturbations morales et météorologiques dont les causes doivent être si variables?

N’est-il pas évident d’ailleurs que cette étiologie laisse dans l’ombre un côté très-important de la question, puisqu’elle ne peut expliquer la spécificité originale des maladies qui en seraient le produit? Au VIe siècle, nous verrons éclater, à peu d’années de distance, la Peste inguinale, la Variole, la Rougeole. Est-il admissible que ces trois entités morbides, radicalement distinctes, soient l’œuvre de l’action combinée des mêmes facteurs?

En somme, l’hypothèse nouvelle proposée par M. Fuster serre le but de plus près, mais ne l’a pas encore atteint; et l’on peut se remettre à l’œuvre, en supposant que la solution désirée ne dépasse pas a tout jamais la portée de l’esprit humain.

Je ne viens pas, Dieu m’en garde, grossir le nombre de ces théories. Mais je me suis souvent demandé si ces causes qui exercent tant la sagacité des savants, ne proviendraient pas des mutations internes survenues dans les dispositions des masses, après une longue et inexplicable incubation. Ainsi éclateraient spontanément les affections populaires, comme on voit survenir la maladie sporadique chez un individu préparé à son atteinte.

L’étude des sociétés humaines, dans le temps et dans l’espace, démontre que chacune d’elles a son tempérament, son idiosyncrasie, sa constitution apparente, son activité intérieure, ou, pour parler comme Barthez, ses forces agissantes et ses forces radicales.

C’est dans l’ensemble de ces rapports et dans la proportion variable des facultés qu’ils traduisent, que réside la vie sociale, tantôt expansive et vigoureuse, tantôt énervée et languissante; ici réfractaire aux influences mauvaises, là fatalement condamnée à les ressentir.

Quand les populations sont profondément modifiées, elles offrent aux épidémies une proie plus facile, et c’est bien moins dans les agents extérieurs que dans l’activité intime de l’organisme qu’il faut en chercher la raison.

Mais je m’arrête parce que je m’aperçois que sous les apparences d’une explication, je m’en tiens strictement à l’expression des faits, et je m’empresse de passer à un autre point de vue.

La science est-elle parvenue à établir les lois qui régissent les explosions des épidémies nouvelles, leurs disparitions momentanées, leurs retours éventuels, leur extinction définitive? Je suis obligé de convenir que nous n’en sommes à peu près, sur ce point, qu’à la simple constatation des phénomènes. Or, l’observation ne nous apprend qu’une chose: c’est que ces grands fléaux sont heureusement rares et largement espacés dans la succession des siècles. C’est pour cela qu’on attend encore et qu’on attendra longtemps le Newton appelé à calculer les évolutions de ces étranges météores de l’ordre pathologique.

Sydenham pensait qu’une observation soutenue, à laquelle ne pourrait suffire la vie d’un homme, finirait par déterminer la marche de certaines maladies qui font le tour du globe et reviennent, avec les mêmes caractères, après un certain temps. Il les comparait aux comètes, et supposait qu’on fixerait aussi leur point d’arrivée et leur point de plus grand éloignement, suivant les temps et les lieux. Nous savons que cette conjecture du médecin anglais est loin encore d’être vérifiée dans les termes qui l’expriment.

Les chercheurs de causes finales ont émis l’idée que la vie collective des peuples se retrempe en quelque sorte dans ces violentes épurations; et que la civilisation, débarrassée, par ces ébranlements, des impuretés qui en retardent la marche, inaugure une ère nouvelle. Cette supposition, plus poétique que réelle, expliquerait au moins la rareté relative des grandes épidémies. Si elles s’étaient multipliées, comme les petites épidémies de l’ordre commun, ces prétendues épurations de notre espèce auraient bientôt abouti à sa destruction complète.

Que savons-nous sur le mode de propagation des épidémies? C’est ici que la féconde imagination des médecins s’est donné carrière. Mais ces hypothèses prématurées ont été promptement délaissées quand on les a surprises en pleine contradiction avec les faits. Je ne perdrai pas mon temps à reproduire cette insipide revue. J’aime mieux dire ce que nous apprend la simple observation, pure de tout alliage systématique.

Rien n’arrête la marche des grandes épidémies. Partout où elles se portent, elles frappent tous les âges, tous les sexes, tous les tempéraments, toutes les races, toutes les conditions sociales. On a remarqué cependant qu’elles sont plus fatales aux classes abruties par la débauche ou énervées par la misère.

Il est prouvé que ces maladies viennent de l’Orient à l’Occident, suivant le mouvement du système planétaire. C’est notre ignorance qui qualifie de _caprices_ les inégalités bizarres de leur marche: autre inconnue à dégager!

Après avoir attribué leur extension au rayonnement d’un foyer infectionnel, imaginé pour les besoins de la cause, on a prétendu surprendre, dans la succession de leurs ravages, une filiation directe et continue qui relierait ensemble tous les cas morbides, comme les anneaux d’une chaîne.

Il est hors de doute que la contagion est leur compagne assidue, et quelques auteurs ont même voulu la leur associer comme un caractère inaliénable. La vérité est qu’elle ne remplit qu’un rôle secondaire dans le progrès de leur développement.

L’incohérence de la marche des grandes épidémies, les sauts et les bonds qui les transportent inopinément à des distances éloignées, sans toucher les intermédiaires, leurs retours sur les lieux qu’elles ont déjà visités, leur explosion instantanée sur les points opposés des cités populeuses: toutes ces considérations réunies rendent au génie épidémique, abstraction faite du mode virulent, sa complète indépendance. Dans leur course à travers le monde, ces fléaux cosmopolites se propagent par leur activité propre, en vertu d’une attribution primordiale.

Toute épidémie vraie porte avec elle un cachet dont elle ne se sépare jamais, et qui ne trompe pas l’œil exercé du médecin. Le groupe de symptômes qui la traduit est pathognomonique dans toute l’étendue du mot. Devant cette image indélébile, le diagnostic ne peut hésiter longtemps.

L’excessive gravité de ces symptômes est attestée par ce fait trop certain que l’art qui les combat avoue son impuissance absolue. Cette résistance aux méthodes et aux remèdes est un trait caractéristique.

Comment les épidémies cessent-elles? Quelle est la cause qui réduit graduellement le nombre et la léthalité des cas individuels, de telle sorte qu’on peut prédire le terme prochain de la maladie générale? Au moment où elle déploie toute sa fureur, on dirait qu’elle ne sera assouvie que lorsqu’elle aura épuisé toutes les victimes.

Jusqu’à ce jour (car rien ne garantit l’avenir), l’expérience est heureusement plus rassurante. Nous savons que les épidémies qui semblent avoir reçu la mission d’anéantir la race humaine, s’arrêtent devant une invisible barrière. Tout rentre enfin dans l’ordre accoutumé, et il ne reste de tant de désastres que les vides creusés par la mort, et le deuil des survivants qui pleurent leurs pertes.

Ce fait d’observation qui offre, par lui-même, un si haut intérêt, n’est pas facile à expliquer et a suggéré bien des hypothèses. Faut-il croire que le génie épidémique perd peu à peu son activité, à la manière d’un poison dont l’altération graduelle aurait atténué et détruit la vertu toxique? Seraient-ce les organismes qui finiraient par s’acclimater et supporteraient sans réagir des impressions irrésistibles dans l’origine? Est-ce dans une modification indéterminée de l’air qu’il faudrait rechercher ce secret? On sait combien cette étude est encore peu avancée malgré les efforts persévérants de la science, et je puis bien avouer que je ne suis pas complétement satisfait des vagues approximations qu’elle nous donne. Que d’espérances n’avait-on pas fondées, un moment, sur l’ozone et sa prétendue influence sur les épidémies! Que reste-t-il de ces travaux? Des résultats intéressants, sans application pratique.

Je ne pousserai pas plus loin ces considérations générales. Le moment est venu d’écrire l’histoire des grandes maladies populaires éteintes ou nouvelles, qui se reconnaissent à ce triple attribut: étrangeté des symptômes, domination universelle, léthalité indomptable. L’ordre de leur étude est naturellement indiqué par leur succession chronologique.

Voici les espèces que j’ai cru devoir comprendre dans ce groupe.

La _peste d’Athènes_, la _peste Antonine_, l’_épidémie du règne de Gallus_, la _peste d’Orient_, les _fièvres éruptives nouvelles_, la _maladie gangréneuse_ du moyen âge, la _peste noire_ du XIVe siècle, la _suette anglaise_, la _syphilis_, le _choléra morbus_ de notre temps.

J’aurai l’occasion, chemin faisant, de mettre sous les yeux de mon lecteur quelques documents relatifs à certaines épidémies mentionnées par les vieux auteurs, qui nous ont laissé à deviner des énigmes nosologiques.

On s’étonnera peut-être de ne pas trouver dans l’énumération qu’on vient de lire, une épidémie qui a plusieurs fois parcouru le monde depuis le XVe siècle, sous les noms d’_Influenza_, _Coquette_, _Petite-Poste_, _Follette_, _Tac_, _Horion_, _Grippe_. Mon excuse sera facile.

La grippe n’est en réalité qu’une maladie vulgaire, connue de toute antiquité sous la dénomination de _catarrhe_. Depuis qu’elle a ostensiblement affecté la forme épidémique, elle s’est portée à plusieurs reprises dans toutes les parties du globe. Elle a donc de commun avec les grandes épidémies l’universalité de sa domination à un moment donné. Mais là se borne la similitude.

Sans doute, cette affection dont nous précisons nosologiquement la nature, renferme un élément qui nous échappe. «Nous ne connaissons le tout de rien,» a dit Montaigne. Mais nous pouvons la soumettre à l’analyse clinique et traiter avec assurance cette combinaison intime d’un double état nerveux et catarrhal. C’est ainsi que l’art dirigé par l’expérience peut se faire honneur de bien des succès qui lui sont interdits avec les grandes épidémies. Ce qu’il y a de nouveau dans la grippe, c’est son rayonnement illimité: mais elle est restée au fond ce qu’elle était sous les yeux d’Hippocrate.

M. le Dr Calmeil a décrit, avec toute l’autorité d’une science spéciale, les _grandes épidémies de délire_ qui ont donné autrefois le navrant spectacle de toutes les défaillances de la raison humaine, de toutes les formes de la folie partielle, de toutes les perversions de la vie nerveuse[52].