Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 39

Chapter 393,453 wordsPublic domain

Que certains traitements influent sur l’abondance de la miliaire, c’est ce que je n’ai nulle envie de contester. Il ne faudrait pourtant pas altérer, en l’exagérant, la signification de ce fait. Ne sait-on pas que Sydenham, en substituant, par une heureuse inspiration, la méthode tempérante à la méthode échauffante, multiplia les varioles discrètes, et réduisit notablement le nombre des varioles confluentes; personne ne s’est avisé d’en conclure que l’éruption de la petite vérole n’est, dans sa constitution, qu’un accident dont l’art dispose à son gré. Et l’analogie la plus frappante n’autorise-t-elle pas à étendre le même raisonnement à la suette miliaire?

En 1848, un concours pour une chaire de clinique interne, fut ouvert devant la Faculté de Montpellier. Un des sujets de thèse imposés par le jury, était ainsi formulé: «_Les maladies éruptives aiguës sont-elles des affections essentielles?_»

Cette question échut à mon regretté collègue, Jaumes, qui défendit magistralement l’affirmative[672].

Il s’occupa d’abord, de réfuter les objections opposées par les adversaires de l’essentialité de ces fièvres. Il montra qu’elles ne pouvaient être rattachées à une lésion primitive des organes profonds; qu’elles ne dépendaient pas d’une autre affection, et qu’on n’en trouvait pas non plus l’explication légitime, dans une altération appréciable du sang. Sa conclusion directe était, que les fièvres éruptives doivent, dans l’état présent de la science, être considérées comme _essentielles_ ou _idiopathiques_, c’est-à-dire, n’ayant pas, au-dessus d’elles, un état morbide du même ordre, capable d’en donner la raison suffisante.

Cette question générale qui englobait dans la même discussion, le groupe entier des fièvres éruptives, avait déjà frappé par son importance, l’ancienne Société royale de médecine, qui en restreignit seulement l’application à la _fièvre miliaire_ elle-même, dont l’étude était à l’ordre du jour. La question qu’elle proposa pour le concours de 1779 était rédigée en ces termes: «_Existe-t-il véritablement une fièvre miliaire essentielle et distincte des autres fièvres exanthématiques?_»

La réponse de M. le docteur Aufauvre obtint le prix[673]. Si je n’accepte pas toutes les idées émises dans ce travail, écrit sous les inspirations d’un galénisme qui n’est plus de notre temps, je m’associe pleinement au sentiment de l’auteur, lorsqu’il fait justice de la prétention trop exclusive de de Haën, qui rapportait toujours l’éruption du millet, à l’influence du traitement excitant. Pour lui, au contraire, la fièvre miliaire est _éruptive de sa nature_, et constitue évidemment une fièvre essentielle, distincte par certains traits, des autres fièvres exanthématiques, mais rentrant dans leur classe par ses caractères généraux. Il est permis de penser que la savante compagnie qui jugea les compétiteurs, avait accueilli avec faveur, l’opinion de celui à qui elle avait décerné la palme.

Depuis cette époque, cette manière de comprendre la suette miliaire, si vivement disputée, a fait bien du chemin, et elle rallie aujourd’hui la grande majorité des médecins. M. Rayer, quant à lui, n’hésite pas à mettre cette fièvre «à côté de la _petite vérole_, de la _scarlatine_, de la _rougeole_ et de la _varicelle_[674].»

D’après tout ce qui précède, je me crois autorisé à soutenir que l’éruption suffit à elle seule, pour séparer la suette miliaire actuelle, de la suette du XVe siècle.

Qu’on ne me reproche pas de transiger avec mes principes, en donnant à un symptôme isolé, une prépondérance décisive dans ce diagnostic comparé. En thèse générale, je professe que la détermination de la nature des maladies, est la résultante de tous les points de l’observation pathologique qui s’y rapporte. Mais il est des cas où le problème se simplifie, et on m’accordera bien, je l’espère, qu’une éruption à caractères tranchés, suffit seule à personnifier la maladie qu’elle traduit à sa manière. Est-ce que l’apparition de boutons varioliques, de taches scarlatineuses, de papules morbilleuses ne fixe pas, à l’instant, les doutes du praticien, sur la nature indécise de la fièvre qu’il observe? Que l’éruption manque au rendez-vous, en dehors de toute épidémie régnante, les autres symptômes, même les plus accentués, n’auront qu’une signification incertaine, souvent démentie par l’observation ultérieure.

Les auteurs du _Compendium de médecine_ font remarquer, _que si l’on supprimait l’éruption de la suette des Picards_, sa symptomatologie se confondrait avec celle de la suette anglaise. Et grâce à cet expédient, ils prononcent que les deux suettes ne représentent «_que des combinaisons nouvelles, survenues entre les éléments pathologiques d’une seule et même maladie_[675].»

Or, c’est là ce qu’il aurait fallu démontrer, autrement que par une simple affirmation; car, en procédant par analogie, on dégagerait plus rationnellement la conclusion contraire.

Que les formes des maladies subissent, par l’effet du temps, certaines modifications, c’est ce que je suis prêt à reconnaître. Mais quand il s’agit de maladies marquées d’un cachet indélébile de spécificité, il faut, pour rester dans le vrai, réduire de beaucoup la limite éventuelle de ces changements extérieurs. La peste d’Orient n’a-t-elle pas conservé, à travers les siècles, ses charbons et ses bubons pathognomoniques? Les fièvres éruptives de notre nosologie se sont-elles débarrassées en vieillissant, des boutons et des papules de leur premier âge? De quel droit prétendrait-on que la suette anglaise, procédant à l’inverse, aurait surchargé sa symptomatologie originelle, d’une éruption spéciale, qui en serait devenue inséparable, sauf les cas d’exception confirmatifs de la règle?

Les partisans les plus prévenus de l’identité des deux suettes comprennent bien que l’éruption miliaire est un fait qu’on ne peut supprimer d’un tour de main, pour s’épargner des embarras. Ils prétendent, en conséquence, la retrouver dans les descriptions de la maladie du _XV_e siècle, et remplir ainsi le vide qui compromettait trop visiblement la ressemblance. Mais nous savons que les historiens de la grande épidémie, qui nous en ont transmis le signalement le plus exact, ont constaté d’un commun accord, l’absence de toute éruption.

Comme j’ai déjà eu occasion de rappeler à mon lecteur ce fait d’observation, je me contenterai de réunir ici un petit nombre de témoignages.

«Il n’y avait _ni charbons_, _ni pustules_, _ni taches pourprées ou livide_s, dit expressément Bacon, qui avait recueilli la tradition la plus fidèle de l’épidémie de 1486. _Non carbunculi, non pustulæ, non purpureæ aut lividæ maculæ_[676].»

Jean Nidepontanus et Laurent Frisius, qui ont vu et traité la maladie, pendant son invasion de 1529, ne sont pas moins affirmatifs: «Nulle éruption d’apostèmes ou de tumeurs. _Nullo apostemate aut tumore ab extra percepto_[677].»

Joachim Schiller déclare, qu’il n’a observé aucune éruption, et cherche même à en donner la raison théorique: «_Abscessus cur non ostendat?_[678]»

Fernel est plus explicite encore: «Il n’y avait, dit-il, _ni charbon, ni bubon, ni exanthème, ni ecthyma_, mais seulement une hypersécrétion de sueur. _Nec carbunculo, nec bubone, nec exanthemate, nec ecthymate, sed sudore solo prorumpens_[679].»

Sennert, à son tour, note expressément, dans son étude de la _sueur anglaise_, le défaut de bubons, de charbons ou de tout autre exanthème: «_Correpti statim, sine bubone, carbunculo, exanthematibus, languore dissolvebantur_[680].»

La suette anglaise était donc dépourvue de toute espèce d’éruption cutanée, et en s’obstinant à soutenir le contraire, d’après quelques apparences mal interprétées, on fausse gratuitement la vérité clinique.

Je m’empresse pourtant d’avouer, que parmi les nombreux auteurs qui ont vu et décrit la suette, dans ses invasions intermittentes et dans ses principales stations, il en est un, ni plus ni moins, qui aurait découvert ce que personne n’avait aperçu avant lui, et n’a vérifié depuis. J’ai déjà annoncé ce fait que je ne devais pas passer sous silence, ne fût-ce que pour prévenir les exagérations intéressées.

Tyengius, praticien renommé d’Amsterdam, pendant l’épidémie de 1529[681], a consigné ses impressions médicales dans un manuscrit dont Pierre Forest (_Forestus_) a extrait une grande partie de l’histoire de la suette, qu’il nous a laissée dans ses propres œuvres[682]. Celui-ci nous apprend, qu’étant encore enfant à l’époque où le fléau passa à Amsterdam, il n’était pas en état de recueillir ses observations personnelles. Mais il s’en est refait en puisant, _larga manu_, dans l’œuvre inédite de son compatriote, et c’est d’après lui, qu’il a ajouté au tableau des symptômes, la venue de _petites pustules_ que la sueur laissait après elle, _sur la peau des extrémités_, présentant _diverses formes et prenant, suivant l’état des humeurs, un haut degré de malignité_. «_Febrem sudor finiebat, post se relinquens, in extremitatibus corporis, pustulas parvas, admodum exasperantes, diversas et malignas secundum humorum malignitatem._»

Ce passage fourmille d’indécisions. Quelle était la _nature_ de ces _petites pustules_? On n’en fait connaître que le volume, sans autre indication de leur forme, de leur coloration, de leur marche, de leur terminaison. Que signifie la malignité attribuée à une éruption, qui survenait après la sueur et la cessation de la fièvre, c’est-à-dire au moment où la maladie touchait à sa fin? Ce n’est point ainsi que nous parlerions de la miliaire actuelle.

Quel sens le mot _pustulæ_ implique-t-il dans la pensée du narrateur? Pris au pied de la lettre, il ne peut s’adapter aux _vésicules_ que nous connaissons. De plus, celles-ci surgissent sur toute l’étendue de la peau, et sont souvent innombrables; nouveau contraste avec le siége circonscrit que leur assigne expressément Tyengius.

Gruner a donc eu d’excellents motifs, pour conclure qu’il ne s’agit que de _sudamina_, correspondant aux _morbilli_ ou _taches_ d’autres auteurs, et provoqués presque exclusivement par le traitement échauffant dont abusaient les médecins hollandais[683]. Tel est aussi l’avis de M. Hæser, qui ne repousse pas néanmoins l’hypothèse d’une efflorescence exanthémateuse spéciale, dans les cas observés par Tyengius.

Je n’ai pas besoin de dire que mon opinion personnelle, bien des fois exprimée, n’est point ébranlée par cet incident, et c’est l’interprétation de Gruner qui me paraît la plus vraisemblable; je lis cependant dans le commentaire de Forestus une réflexion qui pourrait me venir en aide:

«La sueur, dit-il, poussait aisément le venin morbide du centre à la périphérie. _Facile propellebatur venenum a centro ad circumferentiam in omnibus per sudorem._»

Dans l’humorisme du temps, cela ne signifie-t-il pas que l’acte éliminateur se passait fort bien d’un processus éruptif, et que les _pustules_, découvertes par Tyengius sur les malades d’Amsterdam, n’étaient qu’un épiphénomène accidentel, une complication insolite qui n’avaient pas franchi le cercle de sa pratique locale? Ce n’est pas la première fois qu’on vérifierait, dans l’épidémiologie, ces modifications phénoménales, surajoutées aux traits habituels de la maladie régnante, par l’intervention de certaines influences circonscrites, parmi lesquelles pourraient figurer les constitutions atmosphériques, antérieures ou actuelles, les prédispositions populaires et autres conditions du même ordre dont l’étiologie doit tenir grand compte.

En résumé, comme Tyengius s’est réservé le monopole exclusif de son observation, et qu’on cherche en vain quelque chose de pareil, dans les récits qui ont précédé ou suivi le sien, il est de toute évidence, sans mettre en cause sa véracité ou son expérience, que l’éruption qu’il a mentionnée n’est pas essentielle à la maladie qu’il avait sous les yeux. La responsabilité de son développement inattendu pesait sur des causes étrangères à la modalité constitutive de la suette anglaise.

Jacques Castricus d’Anvers, que j’ai déjà eu occasion de citer, a vu survenir, chez plusieurs malades, des _taches_ ou un _crachement de sang_ qui sont, ajoute-t-il, «des symptômes de toute _fièvre pestilentielle_[684].»

La forme que l’auteur donne à cette remarque, montre clairement qu’il ne s’agit que de deux complications éventuelles. Le mot _morbilli_, rattaché à l’idée d’une fièvre pestilentielle, ne représente que les _pétéchies_ ou _taches pourprées_ ordinaires. Elles n’appartiennent pas plus en propre à la _suette_, que le _crachement de sang_ conjointement signalé. Dans tout cela, il est impossible de soupçonner la moindre trace de miliaire spécifique.

Hasarderai-je ici une réflexion qui s’offre à mon esprit, et que je donne pour ce qu’elle peut valoir?

D’après tout ce que nous savons de la suette, n’est-il pas évident qu’elle _répugnait_, qu’on me passe le mot, à former une éruption? L’effervescence du sang, comme disaient les contemporains, l’hypersécrétion sudorale et la surexcitation consécutive de la peau, sembleraient annoncer l’élaboration d’un exanthème, bien spécifié par ses caractères, sa marche, son évolution, sa terminaison et surtout sa constance. Et cependant, ces prévisions expérimentales si rationnelles ont été démenties, par le fait clinique.

Pinel n’hésite pas, d’après ses lectures, à reconnaître qu’on n’observait dans la maladie du XVe siècle «_ni charbons, ni bubons, ni pustules, ni exanthèmes_.» Mais il n’a pas tiré de ce fait (et c’est pour cela que j’en parle), sa conséquence la plus naturelle et, en quelque sorte, la plus logique. Il se borne à poser, sans essayer de la résoudre, la question suivante: «Le cours très-prompt et très-rapide de cette maladie, a-t-il empêché l’éruption des bubons et des exanthèmes, qui forment les caractères distinctifs de la peste?[685]»

Je n’insiste pas sur l’inexcusable confusion de la suette et de la peste, qui résulte de ce passage. C’est bien la peine, on en conviendra, d’orner un livre du titre pompeux de: _Nosographie philosophique_, pour n’être, à un moment donné, que l’écho d’une opinion banale, qui applique indifféremment à toute épidémie meurtrière, le nom générique de _peste_. Pinel a oublié deux choses quand il écrivait ces lignes. D’abord, que dans la peste la plus aiguë et la plus rapide, il n’est pas rare de voir surgir les bubons et les charbons dès les premières heures de l’invasion[686]; et, en second lieu, que la suette procédait, dans une infinité de cas, avec plus de lenteur, et laissait ainsi aux éruptions, le temps de se former. Comment n’a-t-il pas vu aussi, que puisque la suette n’offrait pas ce qu’il appelle les _caractères distinctifs de la peste_, cela prouvait tout simplement qu’elle n’était pas la peste elle-même?

M. le docteur Jules Guérin, présentant à l’Académie de médecine, un _rapport sur différentes communications relatives à l’épidémie de suette miliaire qui a régné en 1849, dans plusieurs départements_, n’a pas laissé échapper l’occasion de dire son mot sur la question de diagnostic différentiel que je cherche à éclaircir. Dans ce travail, où l’élégance de la forme s’allie à la profondeur des pensées, l’auteur commence par prendre acte de ce fait, que, «depuis 1485, jusqu’à nos jours, la maladie qui compte la sueur parmi ses principaux symptômes, a reparu, à plusieurs reprises, avec des formes et _surtout une gravité_ assez différentes, pour qu’on se croie autorisé à en faire deux espèces distinctes: _la suette anglaise_ ou _suette proprement dite_, caractérisée surtout par la léthalité et _l’absence de toute éruption miliaire_; et la _suette des Picards_, dite _suette miliaire épidémique_, beaucoup moins dangereuse, et caractérisée par la présence d’une _éruption miliaire très-abondante_[687].»

Résumé en ces termes, le rapprochement semblerait n’avoir d’autre conclusion que la séparation nosologique des deux suettes.

Tel n’est pas cependant le sentiment de M. Guérin, et j’ai le regret de me trouver en désaccord avec lui, malgré ma déférence habituelle pour son autorité.

Mon honoré confrère a bien compris, qu’en pareille matière, on devait s’interdire toute affirmation trop absolue, et il exprime avec une certaine réserve, sa manière de voir, implicitement très-arrêtée.

«L’examen comparatif des diverses épidémies de suette anglaise et de suette picarde, porte à croire qu’il s’agit, au fond, de la même maladie, ne différant que par le _degré d’intensité_. L’absence et la présence de l’éruption miliaire, d’une importance abusive au point de vue nosologique, disparaît devant cette considération étiologique que, dans le premier cas, l’intoxication est telle, qu’elle foudroie, pour ainsi dire, les malades, et prévient toute réaction de l’organisme; tandis que dans le second, elle laisse à l’action éliminatoire de la peau, le temps et le moyen de se manifester, comme elle le fait dans toutes les affections fébriles éruptives.»

En principe général, quand on compare deux maladies, leur léthalité respective n’est pas un caractère _foncièrement_ distinctif. Une variole simple et discrète est, au fond, la même entité morbide, qu’une variole confluente et maligne. Une fièvre pernicieuse et une fièvre intermittente simple, représentent la même affection, curable par le quinquina. Mais ici, à la différence de gravité, viennent s’adjoindre les autres caractères qui impliquent l’identité de nature. Quelles que soient leurs divergences apparentes, les deux ordres de maladies se rallient sur la base commune de l’étiologie, _virulente_ pour les premières, _effluvienne_ pour les autres.

Il n’en est pas de même pour les deux suettes, et on pourrait traduire le contraste radical de leur pronostic, en disant qu’il ne dépend pas de complications accidentelles, de circonstances propres aux sujets, etc. On n’en peut trouver la source que dans les tendances primordiales de leurs modalités respectives.

Ce n’est pas que la suette miliaire ne compte à son tour, comme les maladies les plus bénignes, ses jours de gravité insolite, dont nous sommes réduits, faute de mieux, à accuser l’influence du génie épidémique.

Dans la mémorable invasion du Languedoc, le nombre des morts, d’après la statistique recueillie par Fouquet, s’éleva à plus de trente mille[688]. Mais il ne faut pas perdre de vue que ce gros chiffre, tributaire, dans une certaine mesure, du traitement excitant, a été relevé dans une circonscription très-étendue.

La vérité est qu’en général, le pronostic n’avait rien de bien alarmant. Pujol affirme que pendant les six jours où la maladie qu’il observait à Castres, était dans toute la force de son développement et de sa propagation, sur 900 malades environ, il n’en périt que 12[689].

Dans l’épidémie relatée par M. Rayer, la mortalité totale des communes infectées, depuis l’origine jusqu’à la fin, a été de 116 sur 2,657 malades. Ce qui revient à dire qu’il n’est mort, en somme, qu’un malade sur 22 9/10[690].

Certes, quand on se rappelle que la suette anglaise, dans ses paroxysmes de fureur, enlevait 99 malades sur 100, on ne peut faire bon marché d’un tel contraste[691].

Si j’accorde à M. Guérin que la léthalité relative des deux maladies, ne retentit pas sur leur _nature intime_, je serai moins accommodant sur la valeur de l’éruption, comme élément de délimitation nosologique.

Pour le médecin de Paris, le défaut d’exanthème dans les manifestations de la suette ancienne, ne serait qu’une affaire de temps. Mais peut-on fixer, sous ce rapport, les limites indispensables aux réactions morbides? Ne varient-elles pas au gré d’une foule de causes, dont la vie garde le secret? Est-ce que l’éruption de certaines varioles suspectes n’est pas très-rapprochée des prodromes de l’invasion? Ne voit-on pas fréquemment, dans la scarlatine, éclater simultanément la fièvre, l’angine et l’exanthème? Enfin, n’avons-nous pas appris de Procope, non-seulement que les bubons des aines et des aisselles s’élevaient souvent dès le premier jour, dans la peste du VIe siècle; mais qu’un certain nombre de malades mouraient dans la première heure, le corps tout couvert de taches noires[692]?

Remarquez encore que la suette anglaise n’était pas toujours foudroyante ou rapidement mortelle. Un simple coup d’œil sur son histoire, montre qu’elle dépassait très-souvent ce terme, affectant même la marche chronique. Que devient, dans les cas de ce genre, l’interprétation de M. Guérin? Puisque la nature n’était plus entravée dans ses opérations, pourquoi donc est-ce la sueur seule, qui a invariablement accompli l’acte éliminateur, dont on voudrait laisser toute la charge à l’éruption miliaire?

M. Guérin rappelle bien, non sans intention, que sur _quelques sujets_, on avait vu des _taches rouges_, semblables, dit-il, à celles qui précèdent la miliaire. Comment se fait-il donc que cette fluxion cutanée, si activée déjà par le raptus sudoral, n’ait abouti qu’à cette ébauche avortée? Pourquoi la miliaire pathognomonique s’est-elle arrêtée en si beau chemin? Sans compter que ces prétendus préludes d’éruption n’ont été vérifiés que sur un nombre très-restreint de malades, et que tout indique qu’ils n’étaient autre chose que les _pétéchies_ ou _taches pourprées_, compagnes assidues des fièvres graves.

Je ne puis clore cette discussion, trop prolongée peut-être, sans invoquer le concours de M. Hecker, qu’on retrouve toujours sur le terrain de la médecine historique.

Ce savant a étudié la suette des XVe et XVIe siècles, dans ses rapports avec les maladies qui s’en rapprochent par leurs apparences[693].

Après avoir puisé aux sources les traits de sa description, il ne cache pas que la maladie ancienne ressemblait beaucoup à la suette picarde; mais il déclare formellement, que l’éruption a tracé entre elles une ligne de démarcation qui ne peut être effacée.

Il a même poussé plus loin son analyse, et a cherché à mieux préciser le mode nosologique de la suette non éruptive, qui ne serait pour lui qu’une _fièvre rhumatismale_ (_Rhumatische Fieber_).

Il faut savoir que l’École allemande donne cette qualification, à des états morbides, généralement caractérisés par des flux, dont la cause initiale serait l’action du froid humide, et qui tendraient à se terminer par des sueurs abondantes et acides. Ces attributs répondent en tous points à nos affections _catarrhales_, et je m’imagine, qu’au fond, le mot _rhumatique_ n’a pas pour les médecins allemands d’autre signification.

Quoi qu’il en soit, M. Hecker retrouverait ces caractères principaux dans la suette anglaise, où l’action du froid était si puissante, que son impression fugitive, pendant l’écoulement de la sueur, amenait la mort presque à coup sûr.

Je ne manquerais pas d’objections à cette manière de comprendre la suette. Une seule suffira.

Il est incontestable que la grande maladie populaire, envisagée dans sa pathogénie générale, porte au plus haut degré, comme toutes les maladies du même ordre, l’empreinte de la spontanéité la plus frappante. Que le froid ait influencé le développement, la marche, la terminaison des attaques individuelles, c’est ce que l’expérience a mis hors de doute. Mais, en présence du fléau et de ses reprises intermittentes, l’idée ne peut venir d’en rapporter la génération à des conditions extérieures, pas plus le froid que tout autre. On connaît là-dessus ma façon de penser. Toujours est-il, que la théorie telle quelle de M. Hecker, pose en fait la séparation des deux suettes, et j’ai tenu à m’en prévaloir.

Si l’on voulait maintenant les comparer de plus près, on n’aurait pas de peine à découvrir, en dehors de l’éruption, d’autres dissemblances qui ont leur valeur séméiotique.