Part 38
J’ajoute qu’à l’avénement de la maladie du XVe siècle, les médecins ne dissimulèrent pas leur surprise, devant ce nouvel hôte de la pathologie. Rien dans leur pratique personnelle ou dans les souvenirs de leurs lectures, ne leur rappelait cet étrange concours de symptômes. Ce fut une étude à entreprendre, sans pouvoir s’aider d’aucun secours antérieur. L’art aux prises avec ce terrible ennemi de la vie de l’homme, se trouva au dépourvu. Plusieurs méthodes de traitement furent éprouvées avec des fortunes diverses. Enfin tout, dans l’histoire de cette maladie, démontre qu’elle prenait, pour la première fois, sa place dans la pathologie de notre espèce, et venait augmenter le nombre des grands fléaux qui jalonnent, à distance, la vie des sociétés humaines. Il fut évident pour tout le monde, que si le XVe siècle devait léguer ce triste héritage aux siècles futurs, il ne le tenait pas des temps antiques. Il fallut donc, pour se reconnaître, donner un nom à la maladie nouvelle, et sa riche synonymie forme un témoignage qui n’est pas sans valeur.
Selon le point de vue où se sont placés les parrains, la dénomination a représenté la courte durée de la maladie, son origine locale, sa léthalité, son symptôme prédominant, etc. _Ephemera britannica_, _sudor anglicus_, _ephemera pestilens_, _pestis britannica_, _sudor epidemialis_, _morbus sudatorius_, _hydronose_, _febris sudorifica_, _hydropyreton_. En France, au XVIe siècle, on l’appelait _suée_ ou _sutin_[648].
La croyance à la nouveauté de la suette anglaise, professée par les auteurs contemporains ou très-voisins de son origine[649], est partagée, sans hésitation, par plusieurs écrivains plus récents, dont l’autorité renforce mon propre sentiment.
«Cette maladie, dit le savant Freind, était ce qu’on a appelé _sweating sickness_, maladie suante, jusqu’alors inconnue, aucun siècle ni aucune nation n’en ayant fourni aucun exemple, laquelle, après être revenue visiter plusieurs fois notre île, en différents temps, a enfin entièrement disparu[650].»
L’historien de la médecine, Sprengel, qui a vécu dans le commerce des anciens, n’a pas entrevu dans leurs écrits la moindre mention de la suette. Le chapitre où il en fait la remarque expresse, porte le titre significatif de: _Maladies nouvelles_[651].
Tel est aussi le sentiment bien arrêté de Gruner, si familier avec ce genre de recherches: «Il est, dit-il, une maladie que _les Grecs et les Latins n’ont pas connue_: je veux parler de la suette anglaise... Il fut un temps où les médecins disputaient beaucoup sur sa nature. Pour l’honneur des anciens, et dans l’intérêt de leur amour-propre, ils ne pouvaient consentir à admettre la nouveauté de cette affection. Ils n’ont rien épargné pour sauvegarder l’omniscience des ancêtres de notre art, et leur défenseur le plus ardent a été Langius, qui s’est obstiné à soutenir qu’ils avaient observé cette espèce morbide, et qu’elle se rapportait à leurs fièvres _typhodes_ ou _elodes_; mais les motifs qu’il allègue à l’appui de sa manière de voir, ne méritent pas une réfutation sérieuse[652].»
Sennert énonce une opinion moins absolue dans ces termes, mais qui aboutit, au fond, à la même conclusion:
«On a prétendu que cette fièvre (la suette anglaise) n’avait pas été observée par les anciens, _et cette assertion n’est pas dénuée de fondement_. En effet, lors même qu’on serait tenté de la rapprocher de quelques-unes des fièvres malignes qu’ils ont décrites, il est certain qu’ils n’en ont signalé aucune, qui puisse lui être assimilée sous le rapport de son excessive malignité[653].»
Dès les premières lignes de son article sur la suette anglaise, M. Ozanam prévient son lecteur que «cette maladie pestilentielle est curieuse à connaître, par sa _comparution momentanée en Europe_ et sa _disparition subite_ de nos climats où, _depuis près de trois cents ans, elle n’a plus été observée_[654].»
Revenant plus loin à la même idée: «Il est heureux, dit-il, que cette maladie foudroyante ne se soit plus montrée en Europe depuis 1550 (sic), et il est à désirer _qu’elle se soit éteinte et anéantie_, comme plusieurs autres maladies de l’antiquité, inconnues de nos jours[655].»
Je borne là mes citations, et je crois pouvoir poser comme un fait, que la suette anglaise fut pour le XVe siècle, une maladie nouvelle. Quelques notes discordantes troublent à peine le concert général des adhésions acquises à cette opinion.
Mais la nouvelle venue a-t-elle gardé, dans la pathologie, la place qu’elle s’y était faite à l’improviste? Ou bien a-t-elle déserté la scène nosologique, après avoir achevé son œuvre, en 1551?
Le débat s’est ouvert sur cette double question, et la solution est vivement controversée.
Les uns croient pouvoir affirmer que la suette anglaise s’est éclipsée sans retour, depuis le XVIe siècle, et qu’on doit la considérer comme éteinte, sans engager, bien entendu, les éventualités futures.
D’autres nient formellement l’extinction de cette maladie, et prétendent la retrouver, sous des traits bien altérés par le temps, dans la suette miliaire que nous observons. Ainsi serait complétement justifiée, d’après eux, l’homonymie vulgaire qui désigne les deux suettes, dont les similitudes symptomatiques incontestables impliqueraient l’identité.
Je commence par déclarer, que la confusion des deux maladies n’est pas une de ces conjectures gratuites qu’il serait permis de rejeter sans examen. C’est une opinion sérieuse avec laquelle il faut compter.
Comme j’ai été amené, pour ma part, à la conviction contraire, et que je conclus à une séparation radicale, il me reste à développer les raisons, selon moi décisives, sur lesquelles s’appuie ma manière d’interpréter ce diagnostic différentiel.
S’il est certain, à mon avis, que les anciens n’ont pas connu la suette anglaise, il est au moins fort douteux qu’ils aient observé la _suette miliaire_. Ce n’est pas qu’on ne trouve souvent, dans leurs écrits, la mention de certaines éruptions ainsi désignées (_miliaceæ_); mais il est probable qu’ils ne les considéraient que comme accidentelles ou symptomatiques. Les indications qu’ils nous donnent sont trop vagues et trop concises, pour suffire à préciser la nature des états morbides qui s’associaient ces localisations cutanées. En d’autres termes, rien ne prouve qu’ils aient fait de la _miliaire_, une maladie à exanthème, essentielle et spéciale.
M. Rayer qui a si bien étudié ce sujet, pense que la plupart des descriptions de boutons ou de taches miliaires, observées sur les malades des deux sexes par Hippocrate, Galien, Avicenne, se rapprochent plus du _typhus pétéchia_l que de la miliaire de nos jours; d’où il déduit, que cette dernière maladie n’aurait pas régné _épidémiquement_ dans l’antiquité, ou que du moins, il n’existe pas de documents scientifiques qui l’attestent[656].
Les praticiens de tous les temps, ont vu des éruptions à forme miliaire, survenant aux maladies les plus diverses. L’abus du régime échauffant en provoque, presque à coup sûr, l’apparition, dans des conditions déterminées. Les miliaires des femmes en couches, si communes pendant la saison chaude, n’ont pas souvent d’autre origine; on pourrait dire qu’il dépend de nous, dans une certaine mesure, de les faire naître ou de les prévenir. Mais ces éruptions symptomatiques sont trop distantes dans le sens pathogénique, de celles qui relèvent de la vraie suette miliaire, pour qu’on ait l’idée de les rapprocher.
Le champ des conjectures est donc ouvert sur ce point de nosologie historique. Quelle était la nature des éruptions décrites par les anciens? Avaient-ils songé à distinguer, sous l’identité de leurs formes apparentes, celles qui ne constituent que de simples épiphénomènes, et celles qui font partie intégrante de la maladie qu’elles accompagnent? La miliaire suante était-elle, pour eux, une entité morbide distincte, une espèce à part, dans l’ordre des pyrexies? Cette maladie s’est-elle bornée alors à des atteintes sporadiques ou individuelles, faute des conditions générales appropriées à son expansion épidémique, comme M. Rayer ne serait pas éloigné de le croire? Quelles sont les causes qui auraient donné à son rôle, si effacé dans l’origine, les proportions inattendues qu’il a prises dans la pathologie des masses, à partir du XVIIe siècle?
Je pose ces questions que je n’ai pas la prétention de résoudre, et je me hâte, sans autre préambule, de porter le débat sur le terrain plus solide, des pièces de conviction recueillies par les modernes, et dont il s’agit de rechercher le sens.
Pujol de Castres, que je consulte le premier, parce qu’il a vu et traité la suette miliaire épidémique qui régna dans le Languedoc, en 1782, exprime catégoriquement son opinion.
«La suette anglaise ou proprement dite, n’est pas une maladie qui ait été encore assez observée. On ne peut tirer des faits que les auteurs du Nord nous rapportent à son sujet, des conséquences qu’on puisse raisonnablement appliquer à notre épidémie.
»Comme les mots influent souvent sur les choses, et que la confusion des nomenclatures peut entraîner celle des idées, il serait à désirer qu’on convînt de laisser le nom exclusif de _suette_, à la _maladie pestilentielle_ et terrible qui en est en possession depuis longtemps; et qu’au lieu d’appeler, avec Bellot et Boyer, _suette des Picards_ ou de _Picardie_, ou avec l’abbé Tessier, simplement _suette_, la maladie épidémique que caractérisent la miliaire et les _sueurs_ abondantes, on se contentât de la nommer _miliaire suante_ ou _miliaire de Picardie_. Peut-être même serait-il mieux de la désigner sans aucune dénomination propre, et de lui donner seulement le nom générique de _fièvre miliaire rouge_[657].»
A Castelnaudary, berceau de l’épidémie, «elle fut d’abord prise pour la _véritable suette_ (_sudor anglicus_)... La faute qui fut commise à Castelnaudary, l’avait été autrefois en Picardie, au rapport de Bellot, lorsqu’en 1718, la _fièvre miliaire_ dont il est question, y parut pour la première fois. En 1750, les médecins de Beauvais tombèrent aussi dans une pareille méprise, en appliquant le traitement de la suette à la fièvre miliaire qui parut alors dans cette ville..... M. Boyer, doyen de la Faculté de médecine de Paris, y fut envoyé par le roi, reconnut aisément l’erreur, et publia dans le temps, une méthode curative qui lui fit le plus grand honneur, et qui eut le plus grand succès[658].»
Tessier, qui avait étudié de près une épidémie de suette miliaire, régnant précisément en Picardie, et qui possédait à fond, l’histoire de la grande épidémie du XVe siècle, reconnaît expressément, que _la suette des Picards est une maladie bien différente de la suette anglaise_, qui est une «_fièvre pestilentielle_[659].»
M. le professeur Grisolle reste indécis; mais il penche vers la distinction des deux maladies. «_Il est très-douteux_, dit-il, qu’on puisse rapporter à la suette miliaire, la terrible maladie connue sous le nom de _peste ou suette britannique_, qui, pendant quarante années (_sic_), à dater de 1486, exerça les plus grands ravages dans une partie de l’Europe[660].»
M. Requin, dont j’apprécie le bon esprit médical, s’est un peu oublié en traitant légèrement la question dont je m’occupe. Il se défend de la pensée d’attribuer une nature identique aux épidémies de suette, grandes ou petites, anciennes ou modernes, mentionnées par la science. Il ne prétend pas rattacher leur origine «à la même espèce de cause occulte, à la même espèce de virus ou de miasme.» Il lui suffit d’établir seulement entre toutes les épidémies ainsi désignées, «une analogie nosographique[661].»
Il est évident que M. Requin a senti toutes les difficultés du problème, et qu’il n’en a prudemment gardé que la partie la plus simple, celle qui ne relève que de l’observation externe; car un seul coup d’œil suffit, pour reconnaître les similitudes symptomatiques de toutes les suettes passées et présentes. Sur ce fait matériel, il n’est pas de dissentiment possible; mais on cesse de s’entendre quand on veut comparer les _natures_ morbides, et déterminer le véritable caractère des rapports qui lient l’une à l’autre, la suette anglaise et la suette miliaire, considérées dans leur mode affectif. M. Requin s’est abstenu de rien décider, et ce procédé peut bien avoir, comme il le confesse, «l’avantage d’abréger sa tâche.» On conviendra pourtant, que les pathologistes qui s’adressent à lui pour obtenir des éclaircissements, auraient le droit de se montrer plus exigeants, à l’égard d’un médecin qui possédait, comme dit Gui Patin, «les bons secrets du métier.»
MM. Littré et Robin n’hésitent pas à confondre la suette anglaise avec la suette miliaire, tout en reconnaissant que «_la première n’avait que peu ou point d’éruption_[662].» Cette affirmation est d’autant plus imprévue pour moi, que M. Littré qui revendique, sans doute, sa part de responsabilité dans la collaboration au Dictionnaire, avait déclaré dans un écrit antérieur, souvent cité, que «la suette n’a plus reparu en Angleterre depuis 1551, et qu’elle y est aujourd’hui aussi inconnue, qu’elle l’était avant le mois d’août 1485.» Ce qui revient à dire, si j’ai bien compris, que la maladie du XVe siècle est éteinte, et n’a rien à démêler avec la fièvre miliaire, inscrite dans notre pathologie contemporaine[663].
Je me suis arrêté à cette dernière interprétation, après avoir longtemps et attentivement compulsé ce que j’appellerais volontiers le dossier de la procédure, et je viens de montrer par des citations, dont je n’aurais pas de peine à grossir le nombre, que je ne défends pas une opinion exclusivement personnelle.
Mais comme, après tout, je ne puis espérer avoir fait taire toutes les objections, dont je reconnais d’avance la valeur spécieuse, il me reste à tracer, en peu de mots, le signalement individuel de la _suette miliaire_. Le lecteur pourra ainsi mettre en regard, les deux termes du parallèle, et en tirer à bon escient, la conséquence qui lui paraîtra la plus vraisemblable.
La suette miliaire, qu’on avait déjà eu occasion d’observer en Allemagne et en Angleterre, sur la fin du XVIIe siècle, n’a régné épidémiquement en France, que vers le commencement du siècle suivant. La Picardie et la Normandie furent ses premiers théâtres. De là, le nom de _suette des Picards_, qui lui est resté. C’est de cette époque, que datent les premiers écrits sur cette maladie, et leur succession ininterrompue dans la bibliographie médicale, prouve que, depuis son inscription, pour ainsi dire officielle, dans les annales de notre art, elle n’a pas cessé de se montrer, tantôt dans une localité, tantôt dans une autre.
En 1782, elle envahit le Languedoc, où son souvenir n’est pas encore effacé. Notre illustre Fouquet, appelé sur les lieux, mit un frein à ses ravages, en stigmatisant, de sa voix respectée, le traitement incendiaire qui avait fait tant de victimes.
Le département de l’Hérault en a été frappé, à plusieurs reprises, pendant ces dernières années. La ville de Pézénas, envahie en 1851, fut le centre d’un rayonnement étendu. Une Commission de professeurs et d’agrégés, secondée par le dévouement toujours empressé de nos élèves, fut désignée, par la Faculté de Montpellier, pour porter secours aux populations en détresse. Les relations nombreuses qui se sont succédé depuis, constatent le service que rendirent nos mandataires, non-seulement en faisant revivre la tradition de Fouquet, contre les excès si funestes du régime échauffant, mais encore en prescrivant de hautes doses de sulfate de quinine, pour combattre l’élément rémittent, complication favorite et redoutée de cette maladie.
Grâce à cette foule de travaux justement estimés, dont s’est enrichie son histoire, la suette miliaire est aujourd’hui très-connue. Pour ne parler que de notre zone méridionale, les occasions de l’observer, qui se renouvellent assez souvent, depuis quelques années, montrent qu’elle s’y est établie en permanence, abstraction faite de ses reprises épidémiques qui éveillent, de temps à autres, les préoccupations plus sérieuses des médecins[664].
Elle éclata en France, pour la première fois, en 1718. Le docteur Bellot a décrit cette épidémie, qui, après avoir débuté à Abbeville, s’étendit à toute la Picardie et dans le voisinage[665]. Il signale expressément l’éruption qui accompagna cette _fièvre putride_.
«La peau se couvre d’un grand nombre de pustules arrondies, rouges, et à peu près du volume d’une graine de moutarde... Chez les uns, ces pustules apparaissent, le second jour de la maladie; chez d’autres, seulement le troisième; et quand tout marche bien, elles blanchissent vers le septième jour, et se détachent bientôt sous forme d’écailles furfuracées[666].»
M. Rayer a tracé la description très-fidèle des symptômes de la suette épidémique, qu’il observa dans les départements de l’Oise et de Seine-et-Oise. Je n’ai pas besoin de dire dans quelle intention je fais ressortir les caractères de l’éruption concomitante[667].
«Dans l’un des trois premiers jours, et ordinairement le troisième, le malade ressentait de légers _picotements_, bientôt suivis d’une _éruption de boutons miliaires rouges et coniques_, dont le sommet blanchissait quelque temps avant qu’ils s’affaissassent. Cette éruption ne durait, en général, pas plus de deux ou trois jours. Plus rarement, soit par l’effet d’un traitement perturbateur, soit lorsque la maladie était livrée à elle-même, on ne voyait aucune éruption, quoique le sujet accusât toujours le picotement incommode qui précédait l’éruption, quand elle avait lieu[668].»
A ce propos, M. Rayer remarque que, pour le médecin qui se serait borné à recueillir l’histoire des cas où l’éruption n’a pas paru, sa description portant sur les symptômes principaux offerts par les malades, aurait présenté plus d’analogie avec la suette anglaise qu’avec la suette miliaire[669].
Je n’ai rien à objecter; mais cela prouve toute la valeur séméiotique de l’éruption, pour la détermination du diagnostic différentiel. La même réflexion s’adapterait à toutes les autres fièvres éruptives, qui ne sont pas si étroitement liées à la localisation cutanée qu’elles ne puissent s’en passer, sans que leur personnalité primitive soit modifiée. Supposez une rougeole sans éruption, vous la prendrez pour une fièvre catarrhale. Une scarlatine, sans taches à la peau, simulera une fièvre inflammatoire, compliquée d’angine, etc. Il est clair, que quand on compare deux maladies, pour en apprécier les analogies et les différences, on ne peut se permettre de simplifier le rapprochement, en élaguant un caractère distinctif essentiel.
Pendant l’épidémie de suette que M. le docteur Parrot a observée en 1841, dans la Dordogne, et dont il a écrit une excellente relation, la période éruptive a suivi une marche moins régulière. La miliaire se montrait entre le deuxième et le troisième jour; plus fréquemment encore, entre le troisième et le quatrième; souvent, entre le quatrième et le cinquième; rarement, entre le cinquième et le sixième. Elle était rouge, et, en apparence, papuleuse, surtout à sa naissance; à la loupe, elle était vésiculeuse. Le lendemain, les vésicules avaient grossi, et leur forme, semblable à celle des grains de millet, était appréciable à l’œil nu. Dans certains cas, elles étaient très-multipliées, souvent en nombre infini. Chez bien des sujets, on a vérifié un rapport réel entre l’abondance de l’éruption et le degré de l’hypersécrétion sudorale; mais on s’est assuré maintes fois, que des sueurs copieuses coïncidaient avec une éruption légère, et réciproquement. La durée totale de l’éruption ne dépassait pas deux, trois ou quatre jours. Elle se terminait par la desquamation de larges plaques, pareilles à celles de la scarlatine, ou de pellicules furfuracées, comme dans la rougeole, suivant que le millet avait été confluent ou discret[670].
Il est impossible de refuser à une pareille maladie le titre de fièvre éruptive. Dans l’espèce, je dois prendre note d’une circonstance qui fortifierait, au besoin, cette conclusion, du moins par analogie.
Deux ans avant l’invasion de la miliaire dans la Dordogne, les praticiens avaient constaté, principalement dans trois arrondissements, une affluence insolite de _rougeoles_, de _scarlatines_, de _varioles_ et de _varioloïdes_. Ces fièvres exanthématiques marchaient de compagnie, ou bien de deux en deux, ou encore se succédaient avec une sorte de régularité. Mais leur permanence traduisait le règne d’une constitution éruptive stationnaire, dont le retentissement se fit sentir, à son heure, sur le développement et la multiplicité des _fièvres miliaires_, qui vinrent, pour ainsi dire, combler la lacune et compléter le tableau.
Nous devons à MM. les docteurs Guéneau de Mussy, Barthez et Landouzy, une histoire très-intéressante de la grave épidémie de suette miliaire qui visita, aux mois de mai et juin 1839, quelques communes du département de Seine-et-Marne[671].
Vers le quatrième ou le cinquième jour, après un paroxysme fébrile, survenait une éruption, précédée d’une vive sensation de _picotement_ à la peau. C’étaient d’abord de _petites vésicules_ qui augmentaient graduellement de volume, et s’entouraient d’une aréole. Leur développement _était accompagné d’une notable diminution de la fièvre_, qui reparaissait plus tard, suivie d’une nouvelle éruption. Cet état durait de dix à douze jours, après lesquels les vésicules se fronçaient; l’épiderme se détachait, sur certains points, en larges plaques; sur d’autres, en écailles farineuses. Après cette desquamation, les malades recouvraient l’appétit et le sommeil, et entraient bientôt en convalescence.
L’éruption fait donc partie intégrante de la suette miliaire, et l’épithète qui qualifie cette maladie, ne représente pas seulement un caractère superficiel et contingent; c’est un trait essentiel de son signalement. Les savants confrères que je viens de citer ne l’ont pas compris autrement. Ils ne répugnent pas, sans doute, à admettre, par analogie, la possibilité des suettes sans éruption; mais ils font remarquer qu’en pareil cas, «l’erreur est facile;» et ils croiraient volontiers que les faits ainsi spécifiés, «ont été mal observés.» Sans aller aussi loin, il est bien certain que la suette, dépouillée de son éruption, n’en représente pas moins la même modalité morbide; et c’est encore un point de contact avec les autres fièvres éruptives; car cette observation est de notoriété vulgaire dans leur histoire. Y a-t-il un praticien qui refusât de reconnaître, en temps d’épidémie, une variole, une rougeole, etc., sous le prétexte que l’éruption manquerait à leur symptomatologie habituelle? Or, si l’expérience clinique a sanctionné ces faits, et dicté la formule générale qui les exprime, je ne vois pas trop quel motif plausible on aurait, d’en distraire, par exception, la _fièvre miliaire sans millet, febris miliaris sine miliis_.
La suette picarde représente donc, n’en déplaise à de Haën, une entité morbide individuelle. On objecte que l’éruption qui affecte cette forme, n’est pas tellement propre à la fièvre de ce nom, qu’elle ne puisse s’associer à d’autres maladies; qu’elle s’observe plus souvent à l’état de symptôme qu’à l’état idiopathique; que l’abus du régime et du traitement échauffants peut la provoquer, etc., etc. Tout cela indique seulement que le travail local qui produit le millet, peut avoir sa source dans des affections très-différentes. Mais quand le processus cutané a été précédé d’une fièvre dont on ne peut trouver l’origine dans une lésion antérieure quelconque, cette fièvre possède, par cela même, l’attribut fondamental de l’essentialité, et mérite une place dans la pyrétologie.