Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 37

Chapter 373,504 wordsPublic domain

Les caractères du _pouls_ ont été généralement peu étudiés, et par une raison particulière qu’on ne devinerait pas; c’est qu’on s’était assuré que le moindre accès de l’air, dans le lit du patient, au moment où l’on explorait la radiale, refoulait brusquement la sueur[630]. Nous avons vu cependant que Kaye avait trouvé le pouls _vif_ et _fréquent_, et, d’après Fernel, il était _inégal_[631].

Pendant la sueur, un symptôme extrêmement grave, de l’aveu de tous, était la _céphalalgie_, bientôt suivie de _délire_ et de _sommeil_, ou mieux d’_état soporeux_. Ceux qui, malgré tous leurs efforts, n’avaient pu résister à cette envie de dormir, succombaient infailliblement.

Comme dans toutes les maladies, dont les cas se multiplient en grand nombre dans un temps donné, quelques symptômes accidentels se sont mis de la partie. Certains sujets, dès le début, se plaignaient moins de la tête et de la poitrine, que des _reins_ et de l’_estomac_, qui étaient douloureux; d’autres étaient tourmentés par des _bâillements_ et des _éternuments_ répétés. Quelques-uns auraient même _craché du sang_.

Il est très-important de savoir qu’on a aussi parlé de _taches rouges_ à la peau. Un seul auteur prétend que de _petites pustules_ paraissaient aux extrémités après la sueur. Je dirai plus tard, ce que je pense de ces éruptions.

Rappelons toutefois, par anticipation, que Bacon signale, comme un caractère distinctif de la suette, l’_absence de toute éruption cutanée_. Gruner, qui avait lu tout ce qui, de son temps, avait été écrit sur cette maladie, déclare que sur _aucun malade_, on ne vit trace de _charbon_ ou de _pustules_[632]. Cette observation est d’un grand intérêt pour le diagnostic différentiel, qui est le but de mon étude actuelle.

Un fait curieux, et qui semble en contradiction avec certaines données de la physiologie, c’est que la sécrétion urinaire ne fut pas diminuée pendant la période de sueur. On peut s’en rapporter à Castricus, qui l’affirme[633], et ce n’est pas, à mon avis, un des traits les moins imprévus de cette étrange maladie.

Quelques auteurs signalent des _crises_ heureuses, par les _urines_ ou par les _selles_[634].

Schiller, dont le texte latin n’est pas toujours d’une interprétation facile, a parlé de _tabes et decidentia membrorum_, survenant après la suppression de la sueur. Ces mots signifient-ils _paralysie_? C’est le sens que je suis disposé à adopter. M. Hæser aime mieux traduire par _sphacèle_ ou _gangrène spontanée_; ainsi s’expliquerait, d’après lui, la _couleur noire_ des cadavres, notée par certains auteurs[635].

Tel est, en résumé, l’ensemble des symptômes qui ont eu leur place dans le tableau nosographique. Kaye est d’accord avec la majorité de ses confrères; si sa description diffère des autres en quelques points, cela peut tenir, soit aux modifications réelles de la maladie qu’il peignait d’après nature, soit à sa manière d’observer, qui était toujours soucieuse des caractères vraiment pathognomoniques, et reléguait au second plan les épiphénomènes accidentels.

Ce qui paraît certain, c’est qu’un grand nombre de malades succombaient en deux, trois, six, neuf heures, tandis que d’autres, légèrement atteints, se rétablissaient promptement. Les cas les plus communs furent ceux où la maladie se termina, en bien ou en mal, dans les douze premières heures, et, au plus, en vingt-quatre. Enfin il ne manqua pas de malades qui, après avoir cessé de suer, depuis treize ou quatorze heures, furent repris, et ne se trouvèrent débarrassés, qu’après vingt-quatre heures, terme en quelque sorte fixé d’avance.

Les récidives furent nombreuses, pendant le cours de la même épidémie.

Le retour à la santé ne s’effectuait qu’après de larges et abondantes sueurs. La crise, ainsi que je l’ai déjà dit, a paru se faire, dans quelques cas, par les urines. Elles annonçaient une heureuse issue, lorsqu’elles étaient limpides et de couleur dorée. Cette évacuation survenait le huitième ou le quatorzième jour, et son caractère médicateur se reconnaissait au sentiment de bien-être et d’allégement accusé par le patient.

La rechute menaçait surtout les sujets dont le mouvement sudoral avait été incomplet. On a compté, dans ces conditions, jusqu’à douze reprises de la sueur.

Les suites ont été souvent longues et sérieuses. On peut, sous ce rapport, établir trois catégories de malades: ceux qui se rétablirent immédiatement; ceux dont la convalescence se prolongea; ceux enfin qui ne recouvrèrent jamais leur santé première.

Parmi les reliquats de la maladie, figurent la _colique_, l’_ictère_, l’_hydropisie_. Kaye a vu survenir des _diarrhées_ mortelles, chez ceux qui s’étaient trop hâtés de quitter la chambre.

Fernel nous apprend que tous les malades qui s’étaient tirés d’affaire, conservaient longtemps un grand état de faiblesse, et une palpitation du cœur qui durait parfois pendant deux ou trois ans.

On s’est demandé naturellement quelles étaient les causes appréciables de la mort. Il n’était guère possible de se faire illusion sur la gravité trop souvent irrésistible de la maladie. Mais on a vérifié l’influence funeste de l’excès du flux sudoral, provoqué par l’abus des couvertures, des alexipharmaques, des cordiaux et autres excitants du même ordre. On ne peut douter, d’après l’aveu de nombreux témoins, que cette méthode n’ait amené le délire et l’assoupissement, et bien peu de malades eurent le bonheur d’en triompher. A l’inverse, ceux qui ne suèrent pas suffisamment, ou dont la sueur se supprima, moururent _asphyxiés_ ou _paralysés des membres_.

On n’a pas lieu d’être surpris que les altérations posthumes aient été passées sous silence. A cette époque, les nécropsies étaient très-négligées, et les contemporains sont à peu près muets sur ce point; car ils ne nous apprennent rien, en nous disant que les cadavres devenaient noirs et se putréfiaient rapidement. On doit regretter, sans doute, la privation d’un détail qui aurait complété l’histoire nosographique de la suette. Mais nous savons trop, par expérience, combien l’anatomie pathologique est discrète, quand on l’interroge sur la nature des grandes maladies populaires, pour que la lacune qu’elle laisse, ait une importance sérieuse, au point de vue clinique.

Pour éviter des répétitions, je ne reviendrai pas sur la léthalité de la suette, qui s’affirme par le chiffre trop significatif de son nécrologe. Que faire contre un mal dont les attaques foudroyantes ne laissaient pas le temps d’engager la lutte?

L’_étiologie_ a été, comme on pouvait s’y attendre, le prétexte de bien des divagations. On a recherché l’origine du fléau inconnu, dans l’action de certaines provocations externes, parmi lesquelles les contemporains n’ont pas oublié les influences sidérales, si chères à l’astrologie de l’époque.

L’humidité constante du ciel de l’Angleterre a été alléguée aussi, sans se flatter de déterminer le rapport, qui serait censé relier cette constitution permanente de l’atmosphère, à la génération d’une épidémie insolite et nécessairement transitoire.

On a fait aussi intervenir la topographie de l’Angleterre, vaste plaine favorable à la stagnation des eaux. Dans cette hypothèse, l’immunité de l’Écosse, de l’Irlande, de la France, de l’Espagne, de l’Italie, malgré la différence de ces régions, tenait aux grandes chaînes de montagnes qui étaient un obstacle à l’extension des marais. Les conditions inverses de la géologie, dans le nord et l’est de l’Allemagne, avaient favorisé le développement de l’épidémie.

Jean Fuller, rappelant les hypothèses analogues, qui eurent cours pendant l’invasion de 1551, signale celle qui attribuait la maladie «aux exhalaisons, pendant le temps humide, des terrains de gypse et de plâtre[636].»

N’est-ce pas la même idée, appliquée de nos jours et avec le même succès, à l’étiologie de certaines endémies, et notamment du goître, etc.

Je n’ai cité ces diverses opinions que pour être historiquement exact. Il n’entrera assurément dans la pensée d’aucun de mes lecteurs, que de pareilles imaginations tiennent la clef du problème étiologique. Nous en sommes donc réduits à répéter avec Gruner, cette inévitable et monotone conclusion: «_Ignota et incognita ejus causa, obscura prima origo est_[637].»

Tout ce qu’on peut avancer, c’est que les _intempéries humides_ ont prédominé pendant les années, témoins des apparitions de la suette anglaise. Quelle qu’en soit la valeur, ce fait est généralement admis.

La contagion a-t-elle prêté son concours au génie épidémique? Nous n’en trouvons nulle part la démonstration. Kaye prononce bien, çà et là, le mot _contagio_, mais en lui donnant évidemment le sens d’_infection de l’air_, ou de _constitution régnante_. Quelques écrivains ont soupçonné l’_importation_ d’un pays dans un autre, sans pouvoir citer aucune observation de transmission immédiate ou médiate, à l’appui de leur conjecture.

Ce qui résulte de l’examen de cette question, c’est que la contagion est formellement niée ou méconnue par la grande majorité des médecins. Castricus déclare, pour sa part, que «cette maladie n’est pas transmissible, comme les autres pestes: _ut aliæ pestes non ita est contagiosa_[638];» mais il n’apporte aucune preuve en faveur de sa négation. Il se borne à constater que les personnes qui entourent les malades et leur donnent des soins assidus, ne sont pas atteintes, tandis qu’il en est qui n’ont pu être préservées par la fuite et l’isolement. Je ne perdrai pas mon temps à faire ressortir la faiblesse de cette argumentation, qui est en pleine discordance avec les principes de la doctrine; ce qui n’empêche pas de l’invoquer à tout propos. Si j’avais à exprimer ma conviction personnelle, je dirais qu’_à priori_ et par analogie, je crois à la contagiosité de la suette, bien entendu dans les conditions favorables à son exercice. Comme ce n’est là, après tout, qu’une simple présomption, je me hâte de passer outre.

On s’est enquis aussi des causes prédisposantes de l’ordre _interne_, et il n’est pas sans intérêt de prendre acte de certaines observations.

Inutile de dire que la suette, fidèle aux habitudes des grandes maladies populaires, a frappé toutes les conditions sociales, tous les tempéraments, tous les âges, tous les sexes. Mais il paraît qu’elle ménagea les vieillards et les enfants, et qu’elle fut beaucoup plus grave chez les hommes que chez les femmes. Ses attaques portèrent de préférence sur les sujets forts et robustes. L’influence du genre de vie a été frappante: observation banale dans l’histoire de ces grands désastres. Les gens débauchés, adonnés à la boisson, les gros mangeurs, les personnes pourvues d’embonpoint, celles qui menaient une vie sédentaire et inactive, furent particulièrement atteintes. Une existence sage et réglée était une garantie de préservation.

Que faut-il croire de l’immunité des classes pauvres, observée à Lubeck, pendant l’épidémie de 1529? Ce fait, tout imprévu qu’il soit, n’est pas unique dans l’épidémiologie[639].

J’ai dit précédemment, que Kaye s’est porté garant d’une observation qui mériterait une place à part, si son authenticité était sans reproche. Il assure que la nation anglaise était la proie exclusive et comme prédestinée, de l’épidémie dont il était témoin. C’est ainsi que dans la ville de Calais, en Flandre, et dans quelques parties de la Belgique, la maladie n’aurait attaqué que les Anglais, sans toucher à la population indigène ou flottante, et elle aurait, de plus, respecté les Français qui résidaient alors en Angleterre. «Cette maladie nous suit, dit-il, comme notre ombre, dans tous les pays, n’importe le moment[640].»

Je soupçonne fort certains chroniqueurs étrangers à notre art, de n’avoir été que les échos de Kaye dont ils avaient lu la relation.

«C’étoit, dit Legrand, un fléau dont Dieu ne voulut d’abord punir que les Anglois. En quelque lieu qu’ils fussent, ils en étoient attaqués, sans que les étrangers avec lesquels ils vivoient, en fussent incommodés[641].»

Cette observation a été répétée par les écrivains médicaux, qui l’ont acceptée de confiance, sur l’attestation de Kaye. J’avoue même qu’elle concorde parfaitement avec mes idées doctrinales; mais il s’agirait avant tout de la vérifier. Gruner la nie formellement, après examen, et ses motifs me paraissent sans réplique[642].

Que le peuple anglais ait été désigné, pour ainsi dire, aux coups de la suette, par une _appropriation spéciale_, c’est ce qui ne semble pas contestable. Rien n’est mieux démontré que l’influence des races et des nationalités, sur la prédisposition ou la résistance aux maladies populaires. Si Kaye avait simplement signalé une nouvelle preuve à l’appui, il n’eût pas soulevé de contradiction; il est sorti de l’observation, quand il a voulu aller plus loin.

Les incursions de la suette, dans une grande partie de l’Europe, sont en opposition manifeste avec le système du médecin anglais. Quand on suit attentivement le fléau hors de ses frontières primitives, on ne tarde pas à se convaincre, qu’il a également frappé les résidants de toute nation, tandis qu’en Angleterre, quoi qu’en dise Kaye, les Français n’ont pas été épargnés. Que devient alors le fatal privilége qu’il attribue exclusivement à ses compatriotes?

Notre auteur rencontre bien certains faits qui l’embarrassent, mais il les arrange à sa manière pour se les rendre favorables.

On lui a appris qu’un _Italien_ avait été atteint de la suette. C’est, dit-il, qu’_il était devenu Anglais_ par ses habitudes et sa manière de vivre: «_Novi quemdam Italum, sed vivendi ratione et consuetudine factum Britannum, hoc morbo laborasse_[643].»

Un système est jugé quand il a recours à de pareils expédients. Quelle que soit d’ailleurs l’imagination de Kaye, on aurait pu le défier d’avoir une réponse prête, pour l’innombrable quantité d’observations analogues, qui déposaient péremptoirement contre lui.

En affirmant que la suette suivait partout ses compatriotes voyageant à l’étranger, et qu’elle les démêlait au sein des populations intactes, l’auteur anglais s’est laissé tromper par un fait très-connu aujourd’hui, mais qui n’avait pas encore reçu sa véritable interprétation. Les habitants de la Grande-Bretagne qui fuyaient le théâtre de l’épidémie, en emportaient avec eux le germe; et ses manifestations n’éclataient qu’au lieu d’arrivée, après une période de latence plus ou moins prolongée. C’est à ces termes que se réduit l’illusion de Kaye. La seule concession qu’on puisse lui faire, c’est qu’au milieu des mêmes conditions d’épidémicité, le fléau a pesé plus lourdement sur les Anglais; tout le reste est de pure invention.

Je serai bref sur le traitement qui, malgré les assurances contraires, a vainement épuisé toutes ses ressources.

Nous retrouverons encore ici ces prétendus préservatifs, ces antidotes, dont l’usage, répandu par la peur, fut plus nuisible qu’utile. L’époque était bonne pour le charlatanisme, et il ne faillit pas à sa mission, dans une circonstance aussi favorable. Mais laissons ces retours vers le passé qui pourrait bien, à la rigueur, réclamer son droit de représailles sur le présent, et bornons-nous au côté scientifique de la question.

Deux méthodes se firent concurrence; l’une qui poussait à la sueur; l’autre qui prescrivait l’expectation et l’emploi des tempérants.

Les praticiens hollandais, partisans de la première, affirmaient la nécessité de prolonger le mouvement sudoral, au moins pendant vingt-quatre heures; ce qu’on obtenait à grand renfort de couvertures, en recommandant les précautions les plus minutieuses pour empêcher le moindre accès de l’air. La chambre était jour et nuit fortement chauffée, les portes et les fenêtres hermétiquement closes. On alla jusqu’à mettre certains malades dans des fours. Toute boisson était interdite, pendant cette période. Ce traitement incendiaire fit, dit-on, plus de victimes que la maladie, même dans les hautes régions de la société.

L’autre méthode, dite anglaise, passe pour avoir rendu de vrais services. Elle consistait à respecter la sueur, en évitant également tout ce qui pouvait l’exciter ou la comprimer. Les malades restaient modérément couverts dans leur lit. On prescrivait généralement peu de médicaments, parce que la guérison s’obtenait sans leur secours. La saignée et les relâchants étaient formellement contre-indiqués par la crainte de troubler ou de tronquer la crise sudorale, ce qui était une des causes les plus actives des localisations, portant sur les viscères et principalement sur le cœur. Il était essentiel de distraire les malades, et de les empêcher de se livrer au redoutable sommeil qui était comme un arrêt de mort. On avait recours à toutes sortes d’expédients, pour les tenir éveillés. On leur parlait sans cesse; on poussait des cris autour d’eux; on jouait de certains instruments; on agitait des sonnettes à leurs oreilles; on leur tirait les cheveux et la barbe; on les chatouillait légèrement; on leur tenait sous le nez, des acides volatils; on leur instillait dans l’œil quelques gouttes d’huile ou de vinaigre, etc.[644].

Le délire, ce sinistre précurseur de l’état soporeux, déjouait trop souvent, par sa rapide explosion, tous les moyens préventifs. Ce malade que la faiblesse allait bientôt clouer dans son lit, ne pouvait alors être contenu que par les efforts réunis de plusieurs personnes. Contre ce symptôme si grave, on conseillait l’application sur le front, de certains épithèmes ou fomentations aromatiques, qu’on laissait en place jusqu’à ce que le patient accusât des douleurs dans les reins ou le ventre, preuve, disait-on, que la fluxion cérébrale avait été déplacée. Damianus est un de ceux qui témoignent le plus de confiance dans l’emploi de ce topique[645].

On permettait des boissons pour calmer la soif, et on n’exigeait pas une diète absolue, parce que l’abstinence n’avait pas moins d’inconvénients que la surcharge de l’estomac.

La durée de la sueur devait être proportionnée à l’état des forces et à l’intensité de la maladie. Dans les atteintes légères, une heure de diaphorèse était suffisante. On la voyait souvent se prolonger, pendant vingt-quatre heures. Le médecin jugeait que la crise était accomplie, d’après l’impression de soulagement et de mieux être, ressentie par le malade, conjointement avec la disparition des enflures, vers la huitième ou la neuvième heure.

Quand tout danger était passé, quelques heures de sommeil produisaient le meilleur effet. Il était imprudent de quitter la chambre avant le troisième jour, sous peine de voir survenir une diarrhée qui menait le plus souvent à la mort. Kaye recommande de choisir un temps calme et serein pour la première sortie.

Le pronostic était donc très-grave, en dépit de la méthode de traitement. Nous connaissons trop bien les grandes épidémies, pour nous faire illusion sur nos moyens de les combattre. Si la thérapeutique avait eu, en réalité, l’efficacité que lui attribuent certains auteurs, le nécrologe eût été moins chargé. Mais l’art d’exploiter la crédulité humaine n’est pas de date récente; et pendant le règne du fléau, on promettait la guérison d’un air convaincu, comme nous avons vu de nos jours, certains médecins proclamer, sans sourciller, la cure facile du choléra indien, au milieu même de ses victimes. Ceci soit dit sans méconnaître le pouvoir des influences morales sur les prédispositions des masses, en temps d’épidémie.

Que penser maintenant de la nature de la suette, si diversement interprétée par les auteurs? Quand on a l’habitude de ces problèmes, on laisse prudemment de côté les solutions impossibles, pour s’en tenir aux conditions et aux rapports des faits, qui intéressent les applications pratiques.

A l’aide des documents que je viens de rassembler, et des matériaux que j’ai mis en œuvre, je puis espérer de résoudre les questions suivantes, qui sont le but essentiel de mon travail.

La maladie, célèbre sous le nom de suette anglaise, était-elle connue des anciens?

A-t-elle été, pour le XVe siècle, une maladie nouvelle?

Après soixante-sept années de reprises intermittentes, a-t-elle abandonné la scène pathologique, pour suivre, dans leur retraite, les maladies éteintes?

Avant de proposer ma réponse, j’ai cru devoir prendre note de l’étrange opinion exprimée par Richard Mead, sur le compte de cette maladie.

«Quoiqu’elle ne fût, dit-il, accompagnée ni de _charbons_, ni de _bubons_, qui pussent annoncer une _véritable peste_, je crois néanmoins _qu’elle en était une production réelle_, altérée dans ses symptômes primitifs, et radoucie par la sérénité de notre ciel[646].»

Voilà certes un singulier spécimen du patriotisme britannique! Ne dirait-on pas que Mead ne veut voir dans la _suette_ qu’un _diminutif_ de peste, pour avoir le plaisir d’attribuer cette atténuation, à l’action bienfaisante du climat de l’Angleterre, qui ne passe pourtant pas pour le beau idéal du genre, et qui, en définitive, n’en a pas moins réuni, comme par exception, les conditions les plus favorables au développement de l’épidémie?

Mead remarque qu’elle présentait bien des phénomènes, tels que la grande prostration des forces, l’anxiété, l’ardeur interne, qui n’appartiendraient, d’après lui, qu’à la _peste_ proprement dite. La contagiosité serait aussi un trait commun aux deux maladies[647]. Mead se croit donc très-conséquent en donnant à la suette le nom de _peste mitigée_. Il n’ignore pas qu’elle a fait plusieurs milliers de victimes; il reconnaît même, sous la pression de l’évidence, que _sa marche est bien plus rapide que celle de la peste commune_, puisqu’elle emporte les malades en un jour. Il n’en persiste pas moins à confondre les deux maladies, sans s’apercevoir qu’il y a une flagrante contradiction à appeler _peste mitigée_, une maladie qui tue plus promptement que la peste.

L’exemple de Mead, dont personne ne récusera la compétence, prouve, une fois de plus, à quelles erreurs on s’expose, en nosologie, quand on exagère la valeur de quelques symptômes isolés, au détriment de ceux qui forment le vrai type du fait morbide. Que Bacon n’ait vu dans la suette, à son avénement, qu’une _agitation violente_ de l’organisme, plutôt qu’une maladie grave et rebelle, cette assertion est pardonnable, de la part d’un philosophe, novice en matière de médecine pratique. Mais que Mead, qui s’y connaît, semble d’accord avec son illustre compatriote, pour flatter le portrait d’une maladie aussi redoutable, c’est ce qui ne s’explique que par l’influence des préventions sur les meilleurs esprits. «_Quandoque bonus dormitat Homerus._»

Je reviens à la nouveauté de la suette, et je reprends l’argumentation à laquelle j’ai eu recours, à l’occasion des grandes épidémies antérieurement étudiées.

En parcourant attentivement les livres d’Hippocrate, et des auteurs les plus rapprochés de lui, on ne trouve aucune trace, même douteuse, de la suette anglaise. Quelques analogies symptomatiques, entrevues, çà et là, dans la description de certaines maladies où la sueur a pris une grande part, ne permettent pas de songer à une assimilation complète. S’il avait existé, à cette époque, une maladie épidémique réunissant les caractères originaux de la suette, elle n’aurait certainement pas été omise dans les récits des contemporains.