Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 36

Chapter 363,667 wordsPublic domain

L’historien Larrey nous apprend que «plus de cent mille personnes avoient fait leur testament[611].»

Du Bellay, évêque de Bayonne, et alors ambassadeur de France en Angleterre, annonce sa maladie et sa guérison, dans une lettre que j’ai cru devoir reproduire, à cause de sa date:

«Le jour que je suay chez M. de Cantorbery, en mourut dix-huit en quatre heures. Ce jour-là ne s’en saulva guères que moy, qui n’en suis pas encore bien ferme[612].»

Après avoir quitté l’Angleterre, le fléau se jeta sur Hambourg, le 25 juillet, et pendant sa durée, fixée par les uns, à une vingtaine de jours, par d’autres, à quatre semaines, il enleva plus de mille personnes. Le bruit courut alors, ce qui ne manque jamais en temps d’épidémie, que la maladie avait été importée par un navire venant d’Angleterre, qui aurait eu quelques matelots atteints, pendant la traversée.

Sur la fin d’août, la maladie pénétra dans quelques villes de la Poméranie; mais elle ne fit pour ainsi dire, qu’y passer. Aux premiers jours de septembre, elle visita aussi la Prusse et la Silésie, où son séjour ne fut pas long[613].

Vers le même temps, la suette s’introduisit dans le Danemark, la Suède, la Norvége, la Livonie, la Lithuanie, la Pologne et la Russie. Il paraît que c’est en Pologne qu’elle déchaîna toute sa violence.

Elle se porta bientôt dans la direction du Midi et de l’Occident, et envahit la Frise et les villes situées sur le littoral de la mer Baltique. Le Hanovre, la Westphalie, le duché de Brunswick, payèrent aussi leur tribut. Au commencement de septembre, ce fut le tour de la Bavière, qui fut comme le centre d’un long rayonnement. Le fléau s’établit à Francfort-sur-le-Mein, du 11 septembre jusqu’au 11 novembre.

Dans la revue, volontairement abrégée, de ses pérégrinations, je ne dois pas oublier l’invasion de Marbourg, qui se lie à un mémorable fait historique. C’était le moment où se tenait la conférence des protestants, pendant laquelle Luther et Zwingle exposèrent leurs dissentiments sur un dogme capital du catholicisme. La panique mit fin à la dispute, et les assistants se dispersèrent en toute hâte. Mais la peur avait grossi le danger; car il n’y eut dans l’enceinte de la ville qu’une cinquantaine de cas, et, sur ce nombre, un ou deux décès seulement. Cette bénignité extraordinaire ne laisse pas que de surprendre, quand il s’agit d’une ville qui devait, suivant les mœurs de l’époque, être moralement très-surexcitée par cette controverse entre les deux coryphées de la réforme.

L’épreuve fut cruelle pour la ville d’Augsbourg. L’épidémie s’y implanta, depuis le 6 septembre jusqu’au milieu de novembre. Les cinq premiers jours, 15,000 personnes furent atteintes, et 800 descendirent dans la tombe. En quatorze jours, dans le mois de novembre, on compta 600 morts, sur 3,000 malades.

Je ne suivrai pas le fléau dans sa marche à travers les autres cités allemandes. Les unes furent décimées; dans d’autres, les cas furent généralement bénins, et la mortalité très-réduite.

L’épidémie parcourut aussi la Batavie et la Gaule Belgique. Elle surprit Anvers à l’heure où un brouillard noir et épais interceptait la clarté du jour. Cette explosion soudaine emporta 500 personnes, en trois ou quatre jours. La maladie ne désempara pas jusqu’au 13 octobre, et ses attaques furent si nombreuses, qu’on comptait sept ou huit malades dans la même maison.

Amsterdam la vit entrer dans ses murs, le même jour qu’Anvers; mais il paraît que son règne épidémique ne dépassa pas trois ou quatre jours.

Après Anvers, ce fut le tour de Gand et de Bruges, auxquelles succédèrent Bruxelles, Harlem, Dordrecht, et enfin, toute la Hollande, où l’on compta, depuis le commencement, plusieurs milliers de décès par jour.

Ce fut pendant l’automne et à l’entrée de l’hiver, que la suette s’introduisit en Suisse, et gagna Bâle et Berne. Elle s’arrêta principalement dans les pays plats. Nous manquons de renseignements précis sur la marche qu’elle suivit. Cependant, on est assez d’accord pour admettre qu’elle donna les premiers signes de sa présence à Berne, le 13 décembre; car c’est ce jour même, que la Diète fit publier une instruction populaire, concernant l’épidémie.

Aucun témoignage authentique n’atteste que le fléau ait pénétré en France et notamment à Paris. Fernel, qui eût été si bien placé pour l’étudier dans cette étape, n’en parle qu’en passant, et comme d’une maladie sévissant dans quelques parties de l’Allemagne, dans la Gaule Belgique et l’Angleterre[614].

Il est plus que douteux aussi, qu’elle ait affligé l’Italie. Les rares assertions qui l’affirment sont loin de mériter confiance. Si le fait eût été vrai, il ne serait pas resté, à cet égard, la moindre incertitude.

Une cinquième et dernière épidémie fondit sur l’Angleterre en 1551. Elle éclata tout à coup, le 13 avril, à Shrewsbury, ville de la province de Shropshire, située sur la Saverne. En peu de jours, elle emporta 900 personnes, et se propagea à d’autres villes, avec une sorte de furie. C’est l’épidémie dont Jean Kaye fut témoin, et dont il nous a laissé une admirable description que nous retrouverons bientôt, et que je considère comme le document le plus précieux que nous possédions, sur l’histoire de la suette. Je me borne à rappeler, en attendant, que la terreur qu’elle répandit partout, poussa des masses d’émigrants en Écosse et en Irlande, qui continuèrent à jouir du privilége de l’immunité. La France fut aussi l’asile d’un grand nombre de fuyards; nouvelle preuve que l’épidémie n’y avait pas pénétré. La maladie entra à Londres, le 7 juillet, d’après Kaye; le 9, selon d’autres versions; et elle prit une telle intensité, qu’elle emporta près d’un millier d’hommes, dans la première semaine. Burnet précise même les chiffres, et affirme que dans la journée du 10 juillet, le nombre des morts fut de 100, et qu’il s’éleva à 120, le 12. A ce moment, le fléau sembla avoir atteint son apogée[615].

Ces renseignements passent pour exacts. Mais ce qui est bien avéré, c’est que la mortalité à Londres, n’excéda pas le nombre de 872, depuis le 8 juillet jusqu’au 19[616]. La maladie frappa surtout les sujets de 30 à 40 ans. Ceux qui, dès l’invasion, se plaignaient du froid, mouraient en 3 heures. Chez ceux qui devaient réchapper, la maladie ne durait pas plus de 9 ou 10 heures. Le roi Edouard VI quitta Londres, et se réfugia successivement en divers lieux. Strype mentionne le tribut que l’épidémie préleva sur les gens du grand monde. La famille régnante ne fut pas exempte. Le dénombrement des principales victimes de cette classe, montre qu’elles se suivirent de près dans la tombe[617].

Jean Fuller cite aussi les noms des personnages marquants de Cambridge, qui furent emportés en quelques heures. L’Université de cette ville perdit un grand nombre d’étudiants[618].

Comme indice de la gravité de l’épidémie, on peut rappeler que, le 15 juillet, l’autorité ecclésiastique prescrivit des prières publiques.

Les détails nous manquent sur l’itinéraire ultérieur de la maladie. Nous savons seulement qu’en s’éloignant de la capitale, elle se dirigea vers la partie occidentale et septentrionale de l’Angleterre. Elle parut être sur son déclin, à la fin d’août, et disparut entièrement, vers les derniers jours de septembre.

Ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que cette épidémie ne sortit pas, cette fois, de l’Angleterre; car on ne doit donner aucune importance à quelques cas épars, qui se montrèrent à Calais, à Anvers et dans quelques localités du Brabant. Kaye prétend qu’on les observa _exclusivement_ sur ses compatriotes, qui se trouvaient alors dans ces villes, ou sur quelques rares individus, qui suivaient en tout la manière de vivre des Anglais, et partageaient en conséquence leur appropriation spéciale. Nous apprécierons bientôt cette observation singulière, à laquelle Kaye paraît tenir beaucoup, moins peut-être, parce qu’elle serait pour lui un fait avéré, que parce qu’elle confirmerait quelques anticipations théoriques.

L’énumération des épidémies de suette anglaise, inscrites dans l’histoire, et la revue rapide de ses principales stations, m’ont semblé préparer utilement à la connaissance plus intime de cette maladie. Il est temps de décrire ses symptômes, et de préciser les caractères individuels qui la personnifient.

Parmi les nombreux auteurs auprès desquels je pouvais me renseigner, je me suis adressé à Bacon et à Jean Kaye, sans préjudice pour les emprunts supplémentaires que j’ai faits à d’autres travaux. La relation de Kaye a été écrite pendant l’épidémie, avec ce sang-froid qui laisse à l’esprit toute sa liberté, au milieu de la stupeur universelle. J’aurais pu m’en contenter; mais j’ai cru devoir reproduire d’abord l’extrait, fort concis d’ailleurs, de Bacon, parce qu’il a rapport à la première invasion connue de la suette, et qu’il inaugure, en quelque sorte, avec toute l’autorité d’un tel historien, l’entrée de ce nouvel hôte, dans le domaine de la pathologie de l’homme.

«Vers cette époque, dit Bacon (1485, première année du règne d’Henri VII), pendant l’automne et sur la fin de septembre, commença à sévir, tant dans la ville même de Londres, que dans d’autres parties du royaume, une maladie épidémique alors nouvelle, qu’on nomma _fièvre sudorifique_ (_febris sudorifica_), en raison de sa nature et de ses symptômes. Cette maladie eut un cours rapide, soit dans son évolution, chez les individus jusqu’à sa crise, soit dans sa durée totale, comme épidémie. En effet, ceux qui étaient frappés, succombaient dans les vingt-quatre heures, ou bien ils étaient sûrs de guérir et n’avaient plus rien à craindre. Quant à la période de temps pendant laquelle elle exerça ses ravages, elle commença vers le 21 septembre, et cessa à la fin du mois d’octobre suivant..... Cette maladie fut une espèce particulière de fièvre pestilentielle; non pas toutefois, à ce qu’il paraît, qu’elle eût son siége dans les veines ou les humeurs; car _on ne voyait survenir ni charbons, ni pustules, ni taches pourprées ou livides_. (La masse du corps restait intacte.) C’était seulement une sorte de vapeur ou d’émanation maligne, qui se rendait au cœur et enchaînait les esprits vitaux; ce qui provoquait un effort de la nature, pour l’expulser ou l’éliminer par les sueurs. L’expérience montra bien, que cette affection était _plutôt une surprise de la nature, qu’elle accablait à l’improviste_, qu’un mal rebelle aux remèdes, quand on les employait en temps opportun. En effet, si le malade était modérément couvert et chauffé, sans dépasser une limite moyenne, prenant des boissons tièdes et faisant usage de cordiaux tempérés, de manière que le travail de la nature ne fût ni surexcité par la chaleur, ni comprimé par le froid, la guérison était le plus souvent assurée. Il n’y eut pas moins un grand nombre de morts, dans les premiers temps, avant qu’on eût découvert le mode de traitement et le régime à prescrire. On croyait généralement que cette maladie n’était pas de celles qui sont, à la fois, épidémiques et contagieuses, et qui passent d’un individu à un autre; mais qu’elle provenait d’une certaine malignité de l’air, qui s’en était imprégné sous l’influence des saisons antérieures, accompagnées de fréquentes et malsaines intempéries; ce que semblait témoigner la courte durée de la maladie[619].»

Quelle que soit la valeur des écrits qui ont immortalisé Bacon, il était complétement étranger à la médecine pratique, et l’historien d’Henri VII n’a mentionné l’épidémie de suette qu’en passant, et comme un des faits mémorables de ce règne. Nous allons nous dédommager de son laconisme, en lisant la relation de Kaye, aussi savant médecin qu’écrivain habile, et que nous allons voir à l’œuvre, dans une phase exceptionnelle de sa vie de praticien[620].

«Le 17e jour des calendes de mai 1551 (13 avril), au sein d’une paix profonde, et sans aucune cause de trouble appréciable, une maladie inconnue éclata, tout à coup, à Shrewsbury, grande place forte située sur la Saverne. A première vue, on ne put ni lui donner un nom, ni en déterminer la nature. Mais les médecins ramenés, par ce qu’ils observaient, au souvenir d’une épidémie antérieure, ne tardèrent pas à comprendre qu’ils avaient affaire à la maladie dénommée _sueur anglaise_ (_sudorem britannicum_). Cette épidémie fut si terrible, qu’elle frappa presque tous les habitants de la ville et des environs. Les uns étaient saisis en cheminant; les autres tombaient morts en fermant leur porte ou leur fenêtre. Un grand nombre, par un terrible contraste, rendirent l’âme au milieu des jeux et des fêtes. Les personnes à jeun, étaient prises comme celles qui avaient l’estomac plein. Il y en eut qui furent foudroyées en dormant; d’autres, pendant leur insomnie. Parmi les membres d’une même famille, un bien petit nombre seulement échappèrent aux atteintes de la maladie; et encore la plupart d’entre eux ressentirent l’influence morbide. La mort était souvent instantanée, ou survenait une, deux, trois, quatre heures ou plus, après le commencement de la sueur. Généralement, ceux qui dînaient en bonne santé, étaient sans vie à l’heure du souper. Parmi ceux qui avaient résisté au premier assaut de la maladie, nul ne pouvait se flatter d’en être quitte avant vingt-quatre heures.

»Impossible de se faire une idée de l’épouvante, que répandit dans toute l’Angleterre, l’apparition d’un fléau dont les débuts étaient si formidables, et qui semblait redoubler de fureur, dans sa marche envahissante. Sans compter que le spectacle de tant de misères, et la cruelle image de la mort empreinte de tous côtés, enlevaient à tout le monde cet espoir du salut, si cher au cœur de l’homme. Car la maladie ne faisait grâce à personne, et aucun refuge n’en mettait à l’abri. Présente partout, il n’était pas de lieu privilégié où elle ne fît sa moisson fatale. Les citoyens qui s’étaient séquestrés du commerce de leurs semblables, étaient bientôt rapportés morts. La contagion (_contagio_) découvrait et terrassait ceux qui restaient blottis dans quelque cachette ignorée. Les femmes, les serviteurs, la classe inférieure ou moyenne de la population, ne furent pas l’unique proie de l’épidémie. Elle n’épargna pas les personnes du grand monde, et dévasta indistinctement, quoique dans une mesure inégale, comme nous le dirons plus tard, les somptueuses habitations des nobles et l’humble demeure des pauvres.....

»L’éloignement et l’émigration, ces préservatifs éprouvés, en temps d’épidémie, ne furent plus que d’impuissantes ressources. Nulle retraite, nul gîte n’offrait de sécurité à nos compatriotes, contre un mal qui, dans sa course vagabonde, menaçait de tout envahir. Malgré cela, de nombreux citadins se sauvèrent à la campagne; d’autres, sans plus de motifs, quittèrent la campagne, pour s’abriter dans l’enceinte des villes. Quelques-uns, après un premier essai, recherchaient de nouveau des réduits solitaires où ils se croyaient inaccessibles. D’autres, jugeaient plus prudent de rester renfermés dans leur maison. Comme aucun de ces expédients ne servait à rien, on se crut mieux inspiré, en se réfugiant dans les pays étrangers, et de préférence, dans ceux qui se trouvaient séparés par la mer, du théâtre de l’épidémie régnante. C’est ainsi que la masse des fuyards gagna, en toute hâte, la Belgique, la France, l’Irlande ou l’Écosse. Mais il fut bientôt avéré, que tous ces prétendus moyens de salut, donnaient plus d’embarras que de véritable profit, et que le mieux était encore d’implorer, sans bouger de chez soi, l’assistance de Dieu en attendant son arrêt. C’est pourquoi bien des malheureux, découragés par la violence de la maladie, et renonçant à tout espoir de salut, se mirent au lit; et on trouva souvent, misérablement réunis dans la même couche, un vivant et un mort..... De quelque côté qu’on portât ses regards, on ne voyait que convois funèbres. Le tintement des cloches, sonnant le glas mortuaire, remplissait l’air sans relâche, sur tous les points de la ville..... Où trouver des termes capables de dépeindre une telle désolation? On n’entendait, de toutes parts, que lugubres lamentations, sanglots déchirants, gémissements douloureux!... Et cet effroyable fléau, sans cesse escorté par la mort, devait perpétuer ses ravages, quoique à des degrés différents, pendant plus de cinq mois consécutifs. Car, après sa première explosion, qui eut lieu, comme je l’ai dit, à Shrewsbury, vers la mi-avril, il parcourut toute l’Angleterre, et ne prit fin qu’aux derniers jours de septembre, sur la côte septentrionale.

»On ne peut guère apprécier qu’approximativement, la mortalité générale du royaume, pendant le cours de cette période. Ce qu’on peut affirmer (et je le rappelle avec amertume), c’est que dans la ville, plus de 960 malades descendirent dans la tombe en très-peu de jours... J’étais témoin de ces scènes tragiques, et mon âme en était navrée. Outre que l’homme compatit naturellement aux souffrances de ses semblables, les malheurs qu’on a sous les yeux redoublent cette commisération si légitime. C’est dans ces dispositions que je résolus de tout observer avec attention, et de recueillir minutieusement tous les faits, espérant, qu’en suivant l’exemple de nos prédécesseurs, je serais assez heureux pour accommoder mes conseils pratiques aux exigences de ce nouveau désastre, et rendre mon dévouement utile, pendant ce temps de calamité publique[621]...

»Voici maintenant les symptômes caractéristiques de la maladie[622].

»L’invasion s’annonçait par des douleurs siégeant, chez les uns, au cou ou aux épaules, chez les autres, aux jambes ou aux bras. Un certain nombre éprouvaient la sensation d’un souffle ou d’une vapeur brûlante, circulant dans les membres. En même temps, et sans cause appréciable, une sueur profuse inondait soudainement la peau. Les malades commençaient par éprouver une chaleur intérieure, qui devenait bientôt ardente, en gagnant la périphérie. Dévorés par la soif, ils étaient en proie à une incessante agitation. Le cœur, le foie et l’estomac étaient principalement affectés. A tous ces symptômes, succédait une violente céphalalgie, accompagnée d’un délire vague et loquace, bientôt suivi d’un affaissement général et d’une envie presque irrésistible de dormir[623]; car cette maladie porte en elle une sorte d’_acrimonie maligne_, provenant d’une viciation de l’air, dont l’impression sur le cerveau a le double effet de provoquer un transport furieux et un assoupissement léthargique. Ainsi s’explique la violence de ce mal[624].

»Quelquefois la sueur s’arrêtait, et un léger refroidissement s’emparait des membres; mais elle revenait bientôt exhalant une odeur forte; sa couleur variait suivant les sujets; elle était plus ou moins abondante par intervalles, et sensiblement épaisse.

»Certains malades avaient des nausées; d’autres, de véritables vomissements; ceux-ci étaient pourtant rares, et ne survenaient guère que chez les sujets dont l’estomac était chargé d’aliments.

»Tous avaient la respiration gênée et fréquente, et ils ne cessaient de pousser des gémissements.

»L’urine était légèrement foncée, et plus épaisse que d’ordinaire. Rien n’indiquait qu’elle apportât quelque soulagement; car la nature, opprimée par la force du poison, ne suivait plus aucune règle. Enfin cette excrétion se montrait, en certains cas, tout à fait normale[625]. En explorant le pouls, on le trouvait vif et fréquent.

»Tels étaient les symptômes qui traduisaient cette maladie.»

La description que je viens d’emprunter à Kaye, forme sans doute un tableau saisissant de la suette anglaise; et on peut s’en rapporter à un pareil peintre pour la ressemblance avec le modèle. Quelle que soit pourtant l’uniformité de l’empreinte qui marque les grandes affections populaires, et l’immutabilité de leur nature spécifique, il va sans dire, que leurs caractères extérieurs ne sont pas, si on peut s’exprimer ainsi, coulés dans le même moule; et que leur mobilité peut changer la physionomie habituelle de la maladie. Kaye nous raconte ce qu’il a vu; mais son observation, malgré la confiance que méritent sa sagacité et son tact pratique, n’a pas franchi un cercle restreint, et s’est forcément renfermée dans le règne d’une seule épidémie.

Pour compléter cette image, j’ai recueilli et rapproché les traits épars notés par les observateurs les plus autorisés, à toutes les époques et sur les principaux théâtres des évolutions de la suette. C’est le même objet envisagé sous divers points de vue; et, en matière d’épidémiographie, quelques dissentiments partiels, qui réfléchissent les contingences prévues des phénomènes secondaires, ne font que mieux ressortir le relief persistant du type morbide originel. Qu’on me permette donc d’appeler au débat, un supplément de témoignages, qui contribuera à confirmer ma conclusion finale.

Tous les auteurs sont d’accord sur la soudaineté de l’invasion et la rapidité de la marche. Ils sont bien moins unanimes sur les caractères des phénomènes avant-coureurs. «_Habet_, dit Schiller, _inconstantes notas morbus hic_[626].»

Quelques malades ont paru pénétrés de _tristesse_ ou de _terreur_. D’autres ont accusé une impression subite de _chaleur_. Chez la plupart, s’est montrée une _horripilation_ plus ou moins marquée, semblable à celle qui précède les maladies fébriles aiguës. Dans bien des cas, c’est un véritable _froid_ qui a ouvert la scène, avec des différences de degré ou de mode qu’il me suffit d’indiquer.

Un grand nombre ont ressenti d’abord des _douleurs_ à la _tête_, aux _épaules_, aux _bras_ et aux _jambes_. D’autres éprouvaient la sensation d’une _vapeur chaude_, circulant dans les membres. Quelquefois cette impression était remplacée par un _fourmillement_ des mains et des pieds. Enfin quelques auteurs mentionnent, parmi les signes précurseurs, les _vertiges_ ou même la _syncope_.

Le phénomène le plus fréquent du début a été le _trouble du cœur_, sur lequel Kaye ne me paraît pas avoir suffisamment insisté. Ce viscère était agité de _tremblements_ et de _palpitations_, qu’accompagnaient de violentes _anxiétés précordiales_. On a même parlé de _douleurs pongitives dans la région cardiaque_. A cela se joignait, chez plusieurs, une _anhélation_ très-pénible[627].

Les _troubles digestifs_, nausées, vomituritions, vomissements, que Kaye s’est contenté d’indiquer, en les rapportant exclusivement à ceux qui avaient bien mangé au moment de l’invasion, paraissent avoir été plus communs et plus sérieux qu’il ne l’a dit.

Les symptômes qui surgissaient pendant la période de froid, avaient souvent un tel degré de gravité, qu’ils enlevaient le patient, en deux ou trois heures. Cette observation concerne principalement l’Angleterre. Dans les incursions de l’épidémie en Allemagne, le froid fut à peine sensible, et fit même complétement défaut, en bien des cas.

Ce froid, qui durait une demi-heure au plus, était suivi de la période de chaleur ou de sueur, très-variable aussi par ses caractères. La chaleur a été constante; la sueur a manqué quelquefois, au dire de certains auteurs.

Divers épiphénomènes apparaissaient pendant la durée de la chaleur, chez quelques sujets. De ce nombre, la _tuméfaction_ et la _rougeur_, ou même la _lividité de la face_, l’_enflure_, et la _tension des mains_ qui empêchait de les fermer, et qui gagnait aussi les _pieds_. L’intumescence de l’arcade sourcilière ou des lèvres a été observée. Chez les femmes, elle portait sur la région inguinale. Un anonyme de Hambourg prétend même, que la peau prenait, dans toute son étendue, la _couleur noire du charbon_; assertion isolée, probablement apocryphe et tout au moins exagérée[628].

La sueur qui coulait par torrents dans une foule de cas, était quelquefois, au dire de Castricus, d’une horrible fétidité (_fœtoris horribilis_), et infectait la chambre du malade.

L’urine, s’il faut en croire Wier, aurait aussi exhalé une odeur repoussante. Cette remarque n’est confirmée par aucun des contemporains[629].