Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 35

Chapter 353,572 wordsPublic domain

La convalescence qui succédait à ce violent assaut, était lente et chanceuse. Il fallait donc surveiller avec soin le sujet pour prévenir une _rechute_, qui était le plus souvent mortelle. Quant à la _récidive_, on nous apprend qu’elle était rare, et avait presque toujours une heureuse issue.

L’indication générale se présentait d’elle-même. Il s’agissait d’employer largement les toniques dont l’action allait droit à la restauration des forces, qu’il était urgent de refaire, après la rude atteinte qu’elles avaient subie.

On voit par ce qui précède, que la médecine pouvait rendre quelques services; mais dans quelle étroite limite! Et combien elle était au-dessous de sa mission salutaire dans la lutte trop inégale qu’elle affrontait! Sommes-nous aujourd’hui plus sûrs de nous? Avons-nous le droit d’opposer la certitude et l’excellence de nos moyens d’action, à la faiblesse trop avérée de ceux que mettait en œuvre l’art du XIVe siècle?

Tributaire d’une chimie aussi sévère dans ses principes, que ferme dans leurs applications, la pharmacie a rompu avec ces opérations mystérieuses dont la magie noire semblait dicter les secrets. Elle se rend compte de tous ses actes, simplifie ses formules, évite les associations de substances incompatibles, et laisse dans la poudre de ses archives, ces mixtures fantastiques qui semblent le fruit d’un cerveau malade. Pourquoi ne puis-je ajouter, que les remèdes théoriquement irréprochables qu’elle met entre nos mains, sont devenus, à l’épreuve, des préservatifs plus assurés des grandes maladies populaires, des agents curatifs plus capables de les combattre?

Un mot encore, et j’ai fini.

Cette explosion de la grande épidémie a-t-elle été la dernière, et faut-il dater de cette époque, son extinction définitive? Telle a toujours été mon opinion, et je me félicite de la voir partagée par M. le docteur Phillippe, dont l’autorité s’augmente de la profondeur de ses études. «Impétueuse et sans frein, dit-il, la peste noire a parcouru le monde dans l’espace de trois années, et a disparu après cette unique invasion[596].»

D’autres auteurs pensent, qu’elle a reparu dix ans plus tard. D’après M. Henri Martin, dès le commencement de 1361, elle se serait déclarée simultanément à Paris, à Avignon, à Londres et dans la plus grande partie de la France et de l’Allemagne[597].

L’éminent historien que je cite, n’est pas médecin; mais il peut invoquer l’appui de Guy de Chauliac, dont les paroles semblent concluantes, au premier aspect.

«En après, l’an soixante et le huictiesme du pontificat du pape Innocent sixiesme, en rétrogradant d’Allemagne et des parties septentrionales, _la mortalité_ revint à nous, et commença vers la feste de saint Michel[598], avec bosses, fièvres, carboncles et anthrax, en s’augmentant petit à petit, et quelquefois se remettant jusques au milieu de l’an soixante et uniesme. Puis elle dura si furieuse jusques aux trois mois ensuivans, qu’elle ne laissa, en plusieurs lieux, que la moitié des gens[599].»

Était-ce bien un retour de la peste noire? Ne s’agissait-il pas plutôt, de la peste orientale, presque toujours en permanence à cette époque, et qui n’aurait cédé antérieurement le pas à la mort noire, que pour reparaître plus tard avec un redoublement de fureur? Guy de Chauliac se sert du mot vague _mortalité_, qui ne préjuge rien sur la nature de la maladie. L’analyse pathologique avait encore bien des progrès à faire, et il n’y aurait pas lieu d’être surpris que, sous le coup d’un désastre qui troublait les esprits les mieux trempés, l’illustre auteur n’eût pas songé à élucider cette question de diagnostic différentiel.

On a remarqué pourtant, qu’il ne dit plus rien de la première forme dont le symptôme principal et presque inévitablement mortel, était le crachement de sang, indice de l’altération initiale du poumon. Il se borne cette fois à signaler expressément les _bosses_, les _carboncles_, les _anthrax_, attributs pathognomoniques de la peste orientale qu’il avait eu occasion de connaître avant la peste noire.

On m’objecte que ces localisations cutanées figurent aussi dans le cortége symptomatique de la maladie de 1348. Mais elles n’y sont qu’en sous-ordre, et nous avons vu la forme hémoptoïque emporter les malades, pendant une longue phase de l’épidémie, sans laisser aux bubons et autres dégénérescences gangréneuses, le temps de se produire.

Guy de Chauliac se contente de noter un trait distinctif que je rappelle à mon tour pour être exact. «Elle différoit, dit-il, de la précédente, de ce qu’en la première, moururent plus de la populace, et en ceste-cy, plus des riches et nobles, et infinis enfans et peu de femmes.»

Cette préférence pour les riches et ceux qu’on appelle les heureux du siècle, se retrouve dans l’histoire des grands fléaux. On peut expliquer, dans une certaine mesure, cette dérogation apparente à leurs habitudes, par le tempérament de la population, les mœurs comparées des diverses classes de la société, les conditions accidentelles au milieu desquelles la maladie a éclaté, etc. Quant à l’épidémie de 1360, quel qu’en soit le secret nosologique, il semble bien que la mort, qui avait presque entièrement détruit, douze ans auparavant, les classes inférieures, devait tomber sur les classes riches qui avaient été épargnées.

M. Carrière ne met pas en doute que la peste noire n’ait attaqué de nouveau la France et l’Italie en 1361. A dater de ce moment, elle aurait préludé à sa disparition définitive dans les deux pays, par quelques cas épars, semblables aux dernières lueurs d’un incendie qui s’éteint.

Astruc va plus loin. D’après lui, la peste noire persistait, en France, pendant l’année 1373, et n’avait pas encore quitté l’Europe, en 1386[600].

Quand j’écrivais l’histoire du mal des ardents, j’ai dit que la peste régnait, en effet, en France en 1373. Les historiens sont unanimes sur ce fait; mais ils ne disent rien qui s’adapte à la peste noire, avec les caractères que nous lui connaissons. Je crois qu’Astruc s’est laissé prendre comme bien d’autres, à ce nom générique de peste, qui a donné lieu à tant de confusions nosologiques, dont les traces ne sont pas encore effacées.

En résumé, la maladie de 1361 fut-elle un retour de la peste noire ou une reprise de la peste d’Orient? La première a-t-elle eu deux invasions, distantes de dix à douze ans, avant de rejoindre dans leur retraite les maladies éteintes?

D’après la confrontation attentive de mes lectures, je maintiens, jusqu’à nouvel éclaircissement, que la foudroyante invasion de 1348, dont je viens d’esquisser l’histoire, est la seule qu’on doive enregistrer avec certitude, dans les fastes des grandes maladies populaires.

NOTES:

[547] Loccenii _Rerum suecicarum Historia_, lib. III, p. 104.

[548] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 110, 4e édit.

[549] Joseph Michon, _Documents inédits sur la grande peste de 1348_, p. 10 (_Thèses de Paris_, nº 127. 1860).--L’auteur était docteur ès-lettres, et ce travail, sur lequel j’aurai à revenir, se ressent heureusement de ses prédilections littéraires.

[550] Loccenius, _Rerum suecicarum Hist._, ibid.

[551] G. Villani, _Histoire de Florence_.

[552] Phillippe, _Hist. de la peste noire d’après des documents inédits_, p. 12. 1853.

[553] Carrière, _La peste de Florence_ (_Union médicale_, 1850.) Ce travail, écrit par un homme familier avec les grands principes de l’épidémiologie et également recommandable comme penseur et comme écrivain, donne au lecteur autant de plaisir que de profit.

[554] Michon, _Ouv. cit._, p. 11.

[555] «_Vulgo et ab effectu atram mortem vocitabant._» (Pontanus, _Rerum danicarum Historia_.).

[556] Phillippe, _Ouv. cit._, p. 13.

[557] Joannis Cantacuzeni, ex imperatoris, libri IV, cap. VIII, p. 729. _Parisiis, typographia regia_. MDCXLV.

[558] Pendant la peste de Moscou, dont il nous a laissé l’histoire, Mertens n’a pas remarqué que les oiseaux se soient éloignés de la ville. Ceux qui étaient renfermés dans des cages ne lui ont pas paru se ressentir de l’influence régnante. (_De febribus putridis_, etc., p. 124. 1778.)

[559] Voy. Astruc, _Hist. de la faculté de méd. de Montp._, p. 197. Il n’est pas probable que cette observation de Chalin soit l’effet d’une illusion. Le symptôme dont il est le seul à parler, était une de ces complications des grandes épidémies, qu’on ne saurait rapporter qu’à certaines influences locales. On peut s’étonner seulement que Guy de Chauliac n’en ait rien dit.

[560] Michon, _Ouv. cit._, p. 12.

[561] Ozanam, _Hist. des mal. épid._, première édition.

[562] Ozanam, _Hist. des mal. épid._, t. IV, p. 76, 2e édit.

[563] Dans le chapitre relatif à la peste orientale, Ozanam énumère ses principales invasions, à dater de la peste d’Athènes, qu’il confond mal à propos avec elle, jusqu’à la peste de Provence, en 1720, et autres attaques disséminées en Europe, dans les premières années de notre siècle. En lisant cette énumération qui comprend une trentaine d’épidémies pestilentielles, plus ou moins espacées, on cherche en vain le nom de la peste noire, à son rang chronologique.

[564] Littré, _Revue des Deux-Mondes_, t. V. 1836.

[565] Ce sont ces symptômes qu’Ozanam attribuait à une péripneumonie maligne, avant qu’il eût eu l’idée de les rattacher à l’affection dont ils étaient la manifestation la plus grave.

[566] «_Che comminciavano a sputare sangue, morivano chi di subito._»

[567] Je me sers de la traduction justement estimée de Laurent Joubert, professeur de la Faculté de Montpellier, au XVIe siècle.

[568] _La grande Chirurgie_ de M. Guy de Chauliac, restituée par M. Laurent Joubert. Lyon, MDCLIX, p. 178-181.

[569] Guillaume de Machaut a composé, sur la grande épidémie, un poëme qui était resté inédit, et dont M. Michon a publié, dans sa thèse, un long fragment d’environ cinq cents vers de huit pieds. (Mss. 25, fonds Lavallière.) Cette pièce, intéressante surtout par sa date, n’ajoute rien aux nombreux récits qui nous ont été laissés par les historiens, les poëtes et les médecins du temps.

Un autre poëte contemporain, Symon de Covino, a donné un portrait fidèle et généralement ignoré de la peste noire. M. le docteur Phillippe a reproduit les principaux fragments de cette description élégiaque, en hexamètres latins, et je crois comme lui, que le mérite de ce poëme ne disparaît pas entièrement sous les fautes nombreuses que le versificateur a commises contre la prosodie et le bon goût. (_Ouv. cit._, p. 114-121.)

Ce poëme, composé à Montpellier, a été publié par M. Littré dans la _Bibliothèque de l’École des chartes_, t. II.

[570] Manzoni, _Promessi sposi_, cap. XXXI et seq.

[571] Il n’est rien de si inattendu qu’on ne puisse découvrir en faisant des recherches. Georges Niebuhr, écrivain danois du dernier siècle et des premières années du siècle actuel, dit, en propres termes, que _la peste noire d’où procède la peste orientale d’aujourd’hui_, naquit en Chine, en 1347, après d’affreux tremblements de terre, sur le sol même qu’ils avaient entr’ouvert et bouleversé. (_Hist. rom._ trad. par Golbéry, t. III, p. 333.)

On ne peut pas se mettre en contradiction plus flagrante avec l’histoire qui affirme, sans contestation possible, que la grande invasion de la peste orientale a précédé de huit siècles la peste noire.

[572] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 418.

[573] Michon, _Thèse cit._, p. 20.

[574] Guy de Chauliac, _Ouv. cit._, p. 179.

[575] Voy. Phillippe, _Ouv. cit._, p. 87.

[576] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 418.

[577] M. le docteur Phillippe a textuellement reproduit, d’après Hecker, avec sa traduction française, le texte allemand du _Vieux cantique des Flagellants_. (_Ouv. cit._, p. 72.)

[578] «_Cum igitur medicus vel sacerdos, vel amicus aliquem infirmum visitare voluerit, moneat et introducat ægrum suos oculos claudere et linteamine operire._» (Michon, _Thèse citée_, p. 50.)

[579] Ovide, _De remedio amoris_, v. 615.

[580] Michon, _Thèse cit._, p. 20.

[581] Michon, _Thèse cit._, p. 54.

[582] Galibert, _Histoire de la République de Venise_, p. 85. 1847.

[583] «_Mi frater, mi frater, mi frater!... Heu mihi, frater amantissime, quid dicam? Unde ordiar? Quonam vertar? Undique dolor, terror undique!... In me uno videas quod de tantâ urbe apud Virgilium legisti_:

«_... Namque crudelis ubique »Luctus, ubique pavor et plurima mortis imago._»

_Utinam, frater, aut nunquam natus, aut prius extinctus forem! Hic annus non solum nos amicis, sed mundum omnem gentibus spoliavit. Cui, si quid defuit, sequens ecce annus illius reliquias demetit, et, quidquid illi procellæ superfuerat, mortiferâ falce prosequitur. Quando hoc posteritas credet, fuisse tempus, sine cœli aut telluris incendio, sine bellis aut aliâ clade visibili, quo non hæc pars aut illa terrarum, sed universus ferè orbis sine habitatore remanserit? Quando unquam tale aliquid visum, aut fando auditum? Quibus hoc unquam annalibus lectum est, vacuas domos, derelictas urbes, squalida rura, arva cadaveribus angusta, horrendam vastamque toto orbe solitudinem? Consule historicos: silent. Interroga physicos: obstupescunt. Quære à philosophis: humeros contrahunt, frontem rugant, et, digitulo labris impresso, silentium jubent. Credes ista, posteritas? Cum ipsi, qui vidimus, vix credamus, somnia credituri, nisi experrecti, apertis hæc oculis cerneremus, et lustratâ urbe, funeribus suis plena, domum reversi, exoptatis pignoribus vacuam illam reperientes, sciremus utique vera esse, quæ gemimus. O felicem populum pronepotum, qui has miserias non agnovit, et fortassis testimonium nostrum inter fabulas numerabit!_» (_Epistol. de reb. familiarib._, _lib._ VIII.)

[584] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 109, 4e édit.

[585] Henri Martin, _Histoire de France_, t. V, p. 111.

[586] Bœrsch, _Thèse cit._, p. 88.

[587] Bouillet, _Dict. univ._, au mot _Europe_.

[588] M. Phillippe assigne un chiffre fautif à la population actuelle de l’Europe, et son calcul diffère du mien (_Ouv. cit._, p. 139). Un rapport sur la mortalité générale, présenté au pape Clément VI, donne pour total 42,846,486, sans compter la Suède, la Norvége, le Danemark et le Groënland. (Voy. Ozanam, _Hist. des Épid._, t. IV, p. 86.) Malgré leur précision apparente, ces nombres, comme ceux que j’indique, ne peuvent être qu’approximatifs.

[589] Roche, _Lettre sur le choléra_ (_Union médicale._ 1852).

[590] Ce travail inséré par M. Michon, dans sa thèse, est une copie manuscrite du XVIIe siècle, trouvée à la Bibliothèque impériale. (Mss. 7,026, ancien fonds latin.) Voici le titre de cette pièce, qui tient treize pages in-4º, petit texte. _Incipit compendium de epidemia per collegium Facultatis medicorum Parisiis ordinatum._ 1348. Manque le deuxième livre tout entier de la seconde partie.

Outre l’intérêt qui s’attache à cette consultation, à cause du grand événement auquel elle se rapporte, elle est, paraît-il, l’acte le plus ancien qui nous soit parvenu de la Faculté de Paris.

[591] Voici le titre de ce travail: _Incipit quidam tractatus de epidemiâ compositus à quodam practico de Montepessulano, anno 1349_. (_Cod. manuscriptus_ V, cl. _Renati Morelli med._, _Paris, et ibid. professoris Regii anno 1642, florentissimi et celeberrimi_.)

[592] Michon, _Thèse cit._, p. 31.

[593] On trouvera des détails très-curieux sur ces prescriptions pharmaceutiques, dans l’ouvrage de Rondinelli sur les épidémies pestilentielles. (_Relazione del contagio stato in Firenze, l’anno 1630 e 1643, coll’aggi del catalogo di tutte le pestilenze piu celebri. Firenze._ 1714.)

[594] J’ai retrouvé la formule de l’électuaire que signale Chalin, dans Guy de Chauliac, _La Grande Chirurgie_, p. 182.

[595] Lemery, _Dict. univ. des drogues_, p. 601. Paris, 1759.

[596] Philippe. _Ouv. cit._, p. IX.

[597] Henri Martin, _Hist. de France_, t. V, p. 233.

[598] Cette date correspond à la fin de septembre.

[599] Guy de Chauliac, _Ouv. cit._, p. 181.

[600] _Dissertation historique des mal. épid. et principalement sur l’origine de la peste....._ p. 45, Montpellier, 1721 (_sans nom d’auteur_).

CHAPITRE VIII

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XVe SIÈCLE (SUETTE ANGLAISE)

Le XVe siècle était aussi prédestiné à de rudes épreuves. Quelques années à peine avant l’apparition de la syphilis, éclata une épidémie terrible, qui rappelait les grandes maladies historiques par l’étendue de son rayonnement, sa physionomie originale, sa nature inconcevable, son indomptable léthalité.

Cette maladie est restée célèbre sous le nom de _suette anglaise_, qui comprend, à la fois, son symptôme prédominant et son lieu de naissance.

J’ai eu bien souvent à déplorer, dans le cours du livre que j’écris, la pénurie ou l’insuffisance des documents que j’avais à ma disposition.

La maladie dont j’entreprends l’étude, fait sous ce rapport, une heureuse exception qu’explique l’état des sciences médicales à l’époque où elle parut. De nombreux travaux ont éclairé son histoire, et leur valeur est d’autant plus grande, qu’ils sont signés par des contemporains des diverses épidémies, ou par des écrivains, assez rapprochés de leurs invasions, pour en avoir reçu la tradition de la main à la main, c’est-à-dire, avec toutes les conditions désirables d’authenticité.

Par surcroît de bonne fortune, un de ces recueils dont les Allemands seuls conçoivent et réalisent l’exécution, a réuni l’ensemble des écrits, pièces et documents relatifs à la suette anglaise, et ce rapprochement, qui abrége et dirige si utilement les recherches, place, sous les yeux du lecteur, tous les éléments d’une histoire certaine et complète de cette maladie.

L’idée première de cette compilation appartient à Gruner, dont on ne saurait trop louer la patiente et sagace érudition. On y trouve, outre les monographies, un nombre considérable de fragments historiques, empruntés aux auteurs anglais, belges, allemands, suisses, danois, suédois, français, italiens. Gruner avait mis onze ans à composer cette collection, que sa mort l’empêcha de rendre publique. Son manuscrit, dont on connaissait l’existence, échappa, pendant près de trente ans, à toutes les recherches; et, au moment où on le croyait perdu, il fut heureusement découvert par M. le docteur Hæser, qui s’occupe avec tant d’ardeur et de talent de l’histoire de la médecine, et qui est bien digne, à tous égards, d’inscrire son nom à côté de celui de Gruner. Ce savant confrère a donné, en 1847, une édition du recueil posthume de son compatriote; et après quelques corrections ou retranchements jugés convenables, il l’a enrichi de nouvelles pièces, imprimées ou inédites, et de commentaires personnels (_additamenta_), qui n’en sont pas la partie la moins curieuse[601].

Il va sans dire que j’ai mis largement à profit les indications réunies de Gruner et de Hæser, non sans éprouver un sentiment de reconnaissance, pour ces hommes utiles dont le labeur opiniâtre et désintéressé, ouvre une voie plus facile à ceux qui veulent les suivre dans la carrière[602].

Parmi les monographies, il en est deux qui occupent le premier rang par la notoriété de leurs auteurs et le mérite intrinsèque de l’œuvre. Ce sont celle de Joachim Schiller de Bâle, publiée en 1531[603], et celle de Jean Kaye, plus connu sous le nom de _Caïus Britannicus_. Celui-ci écrivit d’abord sa relation en anglais, dans l’intérêt, comme il le dit, de ses compatriotes: et trois ans plus tard, il la publia en latin, pour en vulgariser la lecture[604].

Ce qui ajoute au prix de ces ouvrages, c’est que leurs auteurs, médecins très-distingués, avaient vu et traité eux-mêmes l’épidémie qu’ils ont racontée. Peu importe qu’ils n’aient pas été témoins de la première invasion. Nous savons bien, qu’une grande maladie populaire conserve toujours ce cachet individuel qui en affirme l’identité inaliénable. Des états morbides aussi profondément spécifiques, peuvent tout au plus subir quelques modifications superficielles; mais leur symptomatologie vraiment pathognomonique s’astreint fidèlement aux lignes du plan primordial tracé par la nature. On peut dire, en ce sens, que celui qui a vu une grande épidémie, a vu aussi toutes celles de même nom.

J’entre en matière par une esquisse rapide de l’itinéraire de la suette dans ses diverses invasions, et des particularités qu’elle a présentées dans ses principales étapes[605].

La suette épidémique envahit pour la première fois l’Angleterre en l’an 1485-1486, peu avant la bataille de Bosworth qui eut lieu vers le 7 août, et dans laquelle le roi Richard fut vaincu par Henri, comte de Richemond[606]. Vers le 22 du même mois, la maladie se propagea rapidement dans toute l’étendue de l’île Britannique, suivant la direction de l’ouest, à l’est et au nord. C’est vers la mi-septembre qu’elle pénétra à Londres, d’où elle disparut subitement à la fin d’octobre. Elle fit partout de grands ravages. Inconnue des médecins, elle emporta, s’il faut en croire certaines statistiques, 99 malades sur 100: terrifiante mortalité qu’on ne retrouve pas même dans les épidémies les plus féroces! «Elle fut si aiguë et si terrible, dit Holinshed, que de mémoire d’homme, on n’avait rien vu de pareil[607].» Les récidives étaient assez fréquentes. Les symptômes qu’elle offrait alors, lui donnaient cette physionomie originale et indélébile que le génie épidémique imprime sur les maladies qui relèvent de son influence. On s’assura, après de longues hésitations, que le mode de traitement le plus efficace, consistait à entretenir autour du malade, une température moyenne, favorable au maintien du flux sudoral.

En 1507, nouvelle épidémie qui commença par Londres, et sur laquelle manquent les renseignements. On sait seulement qu’elle fut beaucoup moins meurtrière que la précédente.

Une troisième épidémie, plus terrible peut-être que la première, éclata en 1518, dans les premiers jours de juillet. Un grand nombre de malades furent emportés en deux heures. Dans certaines localités, la mort enleva le tiers et même la moitié de la population[608]. L’épidémie sévit cruellement à Londres, pendant les mois d’août et de septembre, et se propagea avec la même violence, dans le reste du royaume, jusqu’à la fin de l’année. Le peuple fut principalement frappé; mais les classes supérieures ne furent pas épargnées. «Il mourut, dit Herbert, beaucoup de chevaliers, de gentilshommes et officiers de la cour du roi, notamment lord Clinton, lord Grey of Wilton, et autres personnes de qualité[609].» Henri VIII qui vit succomber le savant Ammonius son secrétaire intime, se mit à fuir de ville en ville devant le fléau. Cette fois encore l’Écosse et l’Irlande furent préservées; mais la maladie s’introduisit à Calais sur la côte occidentale de la France. Jean Kaye a noté comme circonstance bien digne de remarque, que ses atteintes portèrent _exclusivement_ sur les Anglais qui habitaient cette ville.

La suette reparut pour la quatrième fois, en 1529. Voici ce qu’en dit Mézeray:

«Une certaine maladie prit cette année, son commencement en Angleterre... C’estoit une espèce de contagion qui passa de là en France (_sic_) et aux Païs-Bas, et se répandit bientost dans toutes les parties de l’Europe. Ceux qui estoient atteints suèrent abondamment. C’est pourquoy on l’appela _Sueur angloise_. Puis ils avaient un rude frisson, et après, une fièvre très ardente, laquelle les emportoit dans 24 heures, si l’on n’y rémédioit promptement[610].»

Outre que cette attaque s’accompagna des symptômes les plus formidables, elle eut cela de particulier, comme on vient de le voir, qu’elle s’étendit à une grande partie de l’Europe.

La maladie s’abattit sur Londres vers les derniers jours de mai, et porta la terreur à son comble. Les tribunaux chômèrent, et le roi fut encore réduit à changer plusieurs fois de résidence. Le reste du royaume fut frappé presque en même temps, toujours à l’exclusion de l’Écosse et de l’Irlande.