Part 34
A côté de ces vers, je dois placer le distique suivant qui a conservé, comme un proverbe local, le souvenir des ravages exceptionnels dont la Bourgogne fut victime:
«En mil trois cent quarante-huit, »A Nuits, de cent restèrent huit.»
Dans cet adage, comme dans les vers de Machaut, la rime, cette esclave qui commande souvent, en dépit de Boileau, explique la légère variante des chiffres, qui ne change rien au résultat.
On trouve, dans les diverses relations de la peste noire, les nécrologes de ses principales stations. Je me contenterai d’en reproduire quelques exemples parmi les plus saillants, sans m’astreindre strictement à l’ordre géographique.
A Bagdad, les hommes mouraient après deux ou trois heures de souffrance. Alep perdit 500 personnes par jour. Gaza vit succomber, en un mois, 22,000 victimes; les animaux ne furent pas épargnés.
Au Caire, il y eut 15,000 morts. Les corps étaient jetés dans de grandes fosses préparées d’avance. Les malades crachaient du sang, et mouraient en peu d’instants.
L’épidémie parvint à Constantinople par les côtes de la mer Noire. Cantacuzène dont nous avons lu la description, n’a pas évalué le chiffre des morts; mais il nous apprend que nombre de maisons restèrent vides. Nous savons que l’empereur fut cruellement frappé dans la personne de son jeune fils Andronic, qui lui fut ravi en quelques heures.
Après avoir assouvi sa fureur sur la métropole de la Turquie et les autres villes qui longent les rives du Bosphore, le fléau s’abattit sur l’île de Chypre qu’il laissa littéralement déserte. Des malheureux tombaient sur les chemins comme frappés par le feu du ciel: observation souvent renouvelée et qui atteste la puissance anti-vitale du principe épidémique.
L’Italie fut cruellement moissonnée. Gênes perdit 40,000 habitants. La ville de Parme et ses environs atteignirent en six mois le même chiffre. A Naples, il fut de 60,000. La Sicile et la Pouille réunies comptèrent 530,000 décès. A Rome, le nombre fut incalculable (_incalcolabile_).
Venise, dont la population s’élevait alors à 200,000 âmes, vit succomber environ 70,000 victimes. 90 familles patriciennes furent éteintes, et les membres du grand Conseil se trouvèrent réduits de 1,250 à 380[582].
Florence fut une des villes de l’Italie et du monde les plus maltraitées. S’il faut en croire Boccace, plus de 100,000 personnes y auraient péri, du mois de mars au mois de juillet. Cette hyperbole manifeste devient moins invraisemblable, si l’on ajoute à la population indigène, la multitude des campagnards qui étaient venus chercher un asile dans la ville, et dont le nombre dépassait de beaucoup celui des émigrants qui avaient fui cette enceinte maudite.
Toutes les villes de l’Espagne payèrent leur tribut. Pendant le mois de juin 1348, on porta en terre à Valence, 300 morts par jour. Plusieurs quartiers de Barcelone furent complétement dépeuplés.
L’Allemagne assista à de terribles hécatombes. A Vienne, 40,000 personnes furent emportées en peu de mois; les décès d’un seul jour s’élevèrent à 1,800. On y vit s’éteindre des familles composées de 70 personnes.
A Erfurt, on lisait à l’entrée du cimetière, une inscription indiquant que 12,000 corps y avaient été enterrés.
Aucun écrivain ne nous a donné le chiffre précis de la mortalité, pour la Pologne et la Russie; mais on sait que le nombre des victimes y fut immense.
Le fléau n’avait point encore abandonné l’Italie, lorsqu’il franchit les Alpes, et fondit sur la France, dont il devait infecter toutes les provinces.
Sa première étape fut Avignon où il enleva, dans les trois premiers jours, 1,800 personnes.
Le pape Clément VI, qui était alors à la sixième année de son pontificat, consacra un cimetière spécial qui regorgea bientôt de morts. Il fut réduit à bénir les eaux du Rhône dans lequel furent jetés les cadavres. Pendant les sept mois que dura la peste, 150,000 personnes moururent, tant à Avignon même que dans les environs. Avant que l’invasion fût connue dans la ville, 66 moines avaient péri subitement dans un couvent de Carmes.
Parmi les victimes, je ne dois pas omettre d’inscrire le nom de la belle Laure de Noves, que l’amour de Pétrarque a immortalisée. L’inconsolable poëte a dépeint, dans une lettre à son frère, le drame lugubre qui se déroulait sous ses yeux. Je n’ai pu résister au désir d’orner mon livre de cette éloquente page, digne des écrivains les mieux inspirés du siècle d’Auguste[583].
Montpellier fut presque entièrement dépeuplé; sur 12 consuls, il en périt 10. Il n’y eut aucun survivant dans les nombreux monastères de cette ville. Le corps médical perdit presque tous ses membres.
Le chiffre des morts de Marseille s’éleva en un mois à 56,000. L’évêque et son chapitre entier furent emportés. 30,000 personnes moururent à Narbonne, et cette antique cité ne s’en est jamais relevée[584].
Du midi de la France, la maladie ne tarda pas à se porter sur Paris. On lit dans la chronique de Saint-Denis: «L’an de grâce mil trois cent quarante-huit, commença la devant dicte mortalité au royaume de France, et dura environ un an et demi, pou plus pou moins, en tele manière que à Paris mouroit bien jour par aultre, huit cens personnes..... En l’espace du dict an et demi, selon que aulcuns disoient, le nombre des trespassés, à Paris, monta à plus de 50 mille, et à la ville Saint-Denis, le nombre s’éleva à 16 mille.» Pendant bien des jours, on emporta quotidiennement 500 morts de l’Hôtel-Dieu de Paris au cimetière des Innocents[585].
La chronique des Pères Carmes de Reims élève à 80,000 le nombre des morts de la capitale en neuf mois, et Mézeray a adopté ce chiffre, probablement exagéré.
La Cour de France ne fut pas plus épargnée que le populaire, et perdit de grands personnages dont l’histoire a conservé les noms. Je me contente de citer la reine de Navarre, Jeanne de Bourgogne, et la reine de France, Jeanne, femme de Philippe de Valois.
A Strasbourg, qui n’appartenait pas encore à la France, il périt en 1348, dit la chronique locale, «près de 16,000 jeunes et vieux.» D’après Oséas Schadæus, cette maladie y sévit encore l’année suivante[586].
Par un privilége inexplicable, la Belgique fut presque entièrement préservée, et ne compta qu’un très-petit nombre de victimes: observation vulgaire dans l’histoire des grandes épidémies, et qui n’en est pas moins un sujet toujours nouveau de surprise.
Le fléau fut digne de ses précédents en Angleterre. A Londres, on jetait chaque jour pêle-mêle, dans la même fosse, plusieurs centaines de cadavres. Le chiffre total des morts se porta à 100,000. Indépendamment des inhumations pratiquées dans les cimetières, les églises et les monastères de la ville et des environs, plus de 50,000 corps furent déposés, en un an, dans une pièce de terre bénie par Ralph Stafford, alors évêque de la Métropole. Une inscription gravée sur une croix de pierre, qui avait été plantée sur ce terrain, perpétuait ce funèbre souvenir.
En Danemark, plusieurs bourgs restèrent vides d’habitants.
Après avoir presque entièrement détruit l’Islande, la maladie noire se porta jusqu’au Groënland qui fut, dit-on, sa dernière proie. _Stetit hic ubi defuit orbis._
Je me hâte de fermer ce navrant obituaire, dont je n’ai fait que copier au hasard quelques inscriptions. Si l’on jette un coup d’œil, en suivant les chroniques, sur ces myriades de tombes comblées de cadavres, on pourra fixer au tiers, la mortalité qui a frappé la population européenne.
Les recensements généralement reçus assignent aujourd’hui 270,000,000 d’habitants à l’Europe[587]. Il est permis d’après cela de porter à 120,000,000 sa population au XIVe siècle. On devrait donc évaluer à 40,000,000 les pertes subies par cette partie du globe. En additionnant les 13,000,000 de victimes en Chine, et les 24,000,000 des autres contrées de l’Asie et de l’Afrique, résultant des nécrologes les plus dignes de foi, on peut élever, pour le monde entier et au minimum, à 77,000,000, la somme des pertes imputables à la maladie noire, pendant son règne de quatre années[588].
Quand le fléau eut frappé ses derniers coups, et que la société fut entrée, en quelque sorte, dans la période d’une convalescence franche et progressive, on observa, dit-on, un fait dont les partisans des causes finales ne manqueront pas de tirer parti.
Les mariages se multiplièrent sans relâche, et furent d’une prodigieuse fécondité, comme si la nature avait voulu réparer, par les moyens dont elle dispose, les pertes immenses que lui avait infligées un implacable arrêt. Le continuateur de Guillaume de Nangis assure qu’on ne voyait en tous lieux que femmes enceintes, dont beaucoup donnèrent le jour simultanément à deux ou trois enfants. On assista donc, pour ainsi dire, au renouvellement du monde.
Jusque-là, sauf peut-être la fréquence des accouchements gémellaires ou triples, rien ne vient démentir la vraisemblance de ce récit. Mais on tombe en pleine légende, quand on lit que les enfants nés dans cette période n’avaient que vingt-deux dents. L’amour du merveilleux ne perd jamais ses droits.
Que pouvait l’art humain contre une maladie dont la malignité tarissait soudainement les sources de la vie? Les médecins ne restèrent pas spectateurs impassibles et inactifs de tant de maux. Ils firent appel à toutes les ressources qu’ils avaient entre leurs mains, et on trouve dans leurs écrits, quelques bons préceptes dont l’exécution semblait promettre des chances favorables, malgré l’épreuve qui les ramenait invariablement à la conviction désespérante de leur impuissance.
«Pour cette peste, dit tristement Matthieu Villani, qui en faisait la cruelle expérience, les médecins des différentes parties du monde n’ont trouvé ni dans la philosophie naturelle, ni dans l’astrologie, aucun argument pour l’expliquer, aucun traitement pour la guérir.»
On devine que le charlatanisme, _quærens quem devoret_, exploita, aux dépens de l’art honnête, la faveur populaire qui ne lui fait jamais défaut, et promit hautement, selon l’usage, tout ce qu’il ne pouvait tenir.
On comprit cependant, après les premières déceptions, qu’il fallait viser surtout à prévenir une maladie, dont l’atteinte était un arrêt de mort.
Symon de Covino a combiné un système de préservation, qu’il compare poétiquement à une armure dont certains groupes d’ingrédients pharmaceutiques représentent les pièces. Je ne cite, et pour cause, que la composition du bouclier:
«Terra sigillata, bolus, allia, lac et acetum, »Et theriaca simul clypeum componere debent.»
On retrouve, dans ce mélange incohérent, non-seulement la sempiternelle thériaque, mais le _bol d’Arménie_, tant prôné par Galien contre la peste Antonine, et que Guy de Chauliac, en fidèle disciple, employait naïvement «pour consoler les humeurs.»
Il est à remarquer qu’après avoir entassé, dans sa longue formule, les drogues les plus étonnées de se voir côte à côte, Symon de Covino ne paraît pas très-sûr de la solidité de sa cuirasse, et il termine très-sagement, en prescrivant de garder la chambre, d’en tenir les fenêtres closes, et d’éviter les miasmes des eaux stagnantes et corrompues. Une fois en veine de bons conseils, il ne s’arrête pas là:
Fuyez, dit-il, de la ville, avant que la maladie éclate. Hâtez-vous d’en sortir quand elle y a pénétré. C’est le préservatif le plus certain qu’on puisse recommander!
«..... Tutus poterit vitare procellam »Qui fugit ante diem venturæ cladis ab urbe. »Nam loca sæpe nocent: fugito loca conscia cladis; »Nulla potest medicina dari securior ista!»
Ces moyens préventifs ont-ils échoué, le poëte motive très-pertinemment sa confiance dans le traitement curatif.
«Si, dit-il, la terrible maladie vous surprend à l’improviste, ne dédaignez pas, pour cela, le secours des médecins. Peut-être vos forces, accrues par les remèdes, seront-elles en état de dompter les effets pestilentiels du fléau.»
Parlerait-on mieux aujourd’hui, et pourrait-on donner d’autres assurances, après l’épreuve décisive de l’épidémie cholérique?
Au XIVe siècle, on cherchait à corriger, par des émanations balsamiques, l’air imprégné de miasmes délétères. On avait foi dans l’action désinfectante des fumigations aromatiques, des vinaigres odoriférants, des pommes de senteur, des herbes parfumées, etc. Ces moyens étaient si vantés, que le peuple n’attendait pas, pour s’en servir, les prescriptions des médecins.
On n’est pas mieux renseigné de nos jours sur leur véritable mode d’agir. On en use empiriquement pour obéir à la tradition, et par un secret instinct de leur valeur probable. Les sachets odorants, les liqueurs aromatiques, dont le camphre est l’ingrédient privilégié, ont obtenu, pour la préservation du choléra, un crédit qu’on serait bien en peine de justifier par l’expérience.
Cette pratique, qui se perpétue de siècle en siècle, peut-elle se prévaloir de son ancienneté, en faveur des services réels qu’elle est appelée à rendre?
M. le docteur Roche est d’avis que ces agents, exaltés et condamnés sans réflexion, réclament un complément d’études, et que la prophylaxie, qui s’en sert aujourd’hui par habitude et par imitation, pourra un jour rendre raison de leur emploi, en interprétant rigoureusement leur mode d’efficacité[589].
Je n’opposerai rien à ces espérances. Je sais pourtant que le chlore, dont la chimie avait pressenti et vérifié l’action anti-miasmatique, n’a pu conquérir des droits sérieux contre les épidémies, en dehors d’une action adjuvante qui ne dépasse pas une sphère très-restreinte.
En plein règne de la peste noire, Philippe de Valois demanda à la Faculté de Paris, une consultation sur les moyens de la combattre. Liés par la lettre de leur programme, les rédacteurs n’ont pas décrit les symptômes de la maladie, ce qui est une regrettable omission. En revanche, ils ont longuement exposé leurs conceptions sur ses causes probables. Ils proclament hautement la contagiosité, et recommandent expressément de fuir tout rapport avec les malades. Cet écrit porte naturellement le cachet de sa date; mais à côté de prescriptions puériles, on y trouve des préceptes que ne désavouerait pas l’hygiène moderne. Je dois dire, à la louange des collaborateurs, qu’après avoir essayé bien des explications, ils s’inclinent devant un secret impénétrable que la science ne peut chercher à découvrir, sans s’égarer hors de ses sentiers légitimes[590].
Avec ce document, M. Michon a publié aussi une autre consultation inédite d’un praticien de Montpellier, dans laquelle manque également la description symptomatique de la maladie régnante. L’auteur a mieux aimé développer, avec complaisance, ses idées théoriques dans le goût de l’époque[591].
M. Michon, en rapprochant ces deux pièces, a voulu, dit-il, fournir un terme nouveau pour la comparaison des deux Écoles de Paris et de Montpellier, à leur naissance même. Inutile d’ajouter que le plateau de la balance tenue par un élève de Paris, ne penche pas du côté de la Faculté méridionale.
Je me permettrai de faire remarquer que l’impartialité de la critique, défendait d’établir un parallèle entre deux travaux qui ne sont pas évidemment des unités de même nature.
L’un est le produit collectif des membres de la Faculté parisienne, qui se sont mutuellement éclairés pour répondre au vœu du roi, officiellement exprimé dans une circonstance des plus solennelles.
L’autre est l’œuvre individuelle d’un praticien inconnu et anonyme, qui n’a aucun droit à représenter la grande École auprès de laquelle il a pris la plume.
Ceci soit dit en passant, pour dégager de toute responsabilité, dans ce concours imaginaire, la Faculté de Montpellier à laquelle je suis attaché moi aussi, par mes affections et mes souvenirs personnels. Ma réflexion paraîtra d’autant plus opportune, que M. Michon craint lui-même d’être accusé de partialité[592].
De toutes les prescriptions recommandées à cette époque, une seule devait faire ses preuves dans la prophylaxie individuelle, c’est l’isolement et l’éloignement des foyers virulents. Les contemporains ont parfaitement saisi l’indication. Guy de Chauliac commença par interner le Souverain pontife dans son palais; et plus tard, à l’apogée de l’épidémie, il lui conseilla de se retirer à Beaucaire qui avait été jusque-là respecté par le fléau.
Il résulte du rapprochement des principales monographies de la maladie noire, que les hommes qui occupaient le premier rang dans la pratique médicale, partaient tous de l’idée, qu’un poison violent avait envahi le sang et les organes. Il fallait donc se hâter d’en provoquer l’élimination; ou, à défaut, s’efforcer d’affaiblir, et s’il était possible, de neutraliser son activité. Le plan très-rationnel que cette théorie leur avait dicté, peut être résumé dans les prescriptions suivantes:
1º Purifier et désinfecter l’air imprégné du principe morbide.
2º Chasser hors du corps le venin pestilentiel, à l’aide des saignées et des purgations.
3º Observer la sobriété et la continence, sans jamais se départir d’un régime de vie sévère.
4º Conserver, autant que possible, le calme du corps et de l’esprit.
5º Faire usage de substances réputées capables de neutraliser l’agent délétère.
6º Abandonner le foyer de l’épidémie.
Que pourrait-on reprendre à cette formule, si tous les moyens destinés à remplir les indications, avaient tenu leurs promesses théoriques? Quand on accepte l’interprétation pathogénique, la méthode curative qui en découle est, de tous points, irréprochable.
Lorsque la maladie se déclarait, les médecins intervenaient sans retard; mais leur ignorance de la nature du mal ne leur laissait que le pis-aller du traitement symptomatique, trop souvent même interdit par la rapidité de la mort.
Comme les forces paraissaient radicalement anéanties, le plus pressé était de les restaurer par divers moyens, dont les effets ne répondaient guère à l’attente du praticien.
Si l’organisme manifestait, par le caractère du mouvement fébrile, un certain degré de résistance, ce qui était extrêmement rare, et ne s’observait que chez quelques sujets pléthoriques et vigoureux, on essayait une légère saignée. Mais l’expérience avait appris de bonne heure, qu’une profonde adynamie prenait bientôt la place de cet effort passager de réaction: ce qu’on reconnaissait à la pâleur de la face, à l’abaissement du pouls qui devenait imperceptible, et enfin à des syncopes que leur durée rendait mortelles.
D’après une vieille croyance, accréditée par les médecins et très-répandue dans le peuple, les _acides_ jouissaient d’une propriété anti-septique générale, et devaient par conséquent combattre le venin spécial de la peste. Dans cette vue, on prescrivait des potions acidulées par le citron, le limon, le vinaigre, etc. Pour remédier à l’action dépressive de ces agents, on ordonnait, comme correctif, l’emploi des eaux cordiales ou roborantes.
Il va sans dire que les formules se ressentaient de la polypharmacie indigeste et imaginaire de l’époque. On y voit figurer des _perles_, des _pierres précieuses_ et autres substances du même genre, qu’une association d’idées bizarre revêtait de brillantes propriétés. L’_or potable_ avait tous les droits à ne pas être oublié[593].
Chalin de Vinario vante beaucoup la _topaze_, qui a, selon lui, la vertu d’attirer le venin au dehors, lorsqu’on l’applique sur les charbons. Il prétend s’en être assuré avec la bague du Pape dans laquelle une topaze était enchâssée; mais je crois fort que, dans sa pensée, la propriété de la pierre précieuse devait être bien rehaussée par l’influence morale de l’anneau pontifical.
Il paraît cependant, qu’à Florence, les médecins n’employaient les diverses substances dont je viens de parler, qu’à titre d’auxiliaires. Leur confiance reposait principalement sur deux remèdes, dont l’un n’est autre que la thériaque, ce vieux alexipharmaque qui vit encore sur son ancienne renommée. L’autre, qui est resté un mystère, passait pour très-puissant, malgré les incessants démentis de la Mort. Je n’ai pas été plus heureux que M. Carrière, en recherchant, dans les recueils de formules anciennes, quelques indications qui pussent éclairer la nature et la composition de cette panacée. On l’appelait emphatiquement l’_huile du Grand-Duc contre le venin_! Ce nom faisait-il allusion à la cure éclatante de quelque grand personnage? Ou bien n’était-ce qu’une estampille bien choisie, pour frapper l’imagination et relever le prestige du nouvel antidote? Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il continua à être en grande faveur pendant tout le cours de l’épidémie. On comprend cette vogue, lorsqu’on voit qu’à l’aide de dix ou douze cuillerées de ce liquide édulcoré avec du sirop, on s’engageait à guérir presque tous les malades. Pendant ce temps, la Mort «se bouchait les oreilles» et ne ralentissait pas sa moisson fatale. Mais l’espérance, ranimée par la crédulité populaire, soutenait la force morale; et c’est ainsi que l’huile du Grand-Duc a pu produire indirectement quelques bons effets.
Que faut-il croire des propriétés réelles de ce merveilleux agent? Ne serait-il pas venu jusqu’à nous, s’il s’était montré, dans la suite, digne de son renom? Il me paraît probable, qu’après le premier engouement, l’expérience plus rassise, a dissipé cette nouvelle illusion thérapeutique, et la fameuse drogue est allée rejoindre dans l’oubli, tant de puissances du même ordre, dont le règne n’a pas survécu aux circonstances qui l’avaient inauguré. La thériaque a conservé un reste d’estime qui lui assure encore une place dans la pratique, et on ne s’explique pas que l’histoire ait gardé le silence sur sa rivale.
Les remèdes dont je viens de faire mention, avaient pour but de combattre la cause morbide, qui était censée dominer tous les symptômes. Ils étaient la base du traitement général, et correspondaient à ce que nous appelons aujourd’hui la méthode empirique spécifique. J’ai épargné au lecteur la revue monotone d’une foule de compositions qui eurent leur moment de vogue, et se remplacèrent successivement. Chalin vante avec enthousiasme un _électuaire alexitère et cordial_, dont il attribue l’idée à Arnauld de Villeneuve, et qui fut, dit-il, très en honneur parmi les médecins de Paris et de Montpellier. La formule de cet électuaire ne porte pas moins de quarante-cinq substances, parmi lesquelles, l’inévitable bol d’Arménie, les perles, les saphirs, les émeraudes, etc. C’est par son emploi, que Guy de Chauliac croit avoir échappé à une atteinte de la peste de 1361. «J’en prenois, dit-il, comme de la thériaque; et je fus préservé, Dieu aidant[594].»
Le traitement local avait aussi ses indications. Il devait favoriser la maturation et la cicatrisation des bubons, dans les cas où ils se montraient.
Quand ils présentaient un mauvais aspect, on y appliquait des ventouses pour en extraire le poison, qu’on y supposait cantonné; ou bien l’on cherchait à le détruire sur place, en y pratiquant des scarifications et en les cautérisant.
Les bubons, convenablement mûris, s’ouvraient-ils pour donner issue à la matière puriforme qu’ils contenaient, on pansait cette plaie suppurante avec l’onguent égyptiac et la thériaque; mais il fallait surveiller l’emploi d’un topique aussi actif, qui pouvait provoquer, dans le lieu d’application, des douleurs dont le retentissement n’était pas sans danger, dans l’état d’affaiblissement où étaient les malades.
Quand l’aspect et la marche du bubon n’offraient rien d’inquiétant, on le pansait après sa maturation, jusqu’à l’achèvement de la cicatrice, avec un emplâtre dont Rondinelli nous a conservé la formule. Il se composait de suc de plantain, de farine de lentilles et de mie de pain noir. Comme maturatif, ce topique en valait bien un autre, et remplissait parfaitement l’indication. On l’appelait vulgairement _emplâtre d’arnoglosse_, à cause du plantain nommé _arnoglossum_, d’après une vague ressemblance de sa feuille avec la langue de l’agneau[595].