Part 33
»Et moy pour éuiter infamie, n’osay point m’absenter; mais auec continuelle peur, me préservay tant que je pûs, moyennant les susdits remèdes.
»Ce néanmoins vers la fin de la mortalité, je tombay en fièure continue avec un apostème à l’aisne, et maladiay près de six semaines; et fus en si grand danger que tous mes compagnons croyoient que je mourusse; mais l’apostème estant meury et traité comme j’ay dit, j’en eschappay au vouloir de Dieu[568].»
Cette description dont j’ai tenu à ne rien omettre conviendrait-elle à la peste inguinale proprement dite? L’étonnement manifesté par Guy de Chauliac dont l’observation n’était pas novice en fait de peste, a déjà sa valeur. Mais il est certain que la première période de l’évolution épidémique, où le crachement de sang, indice d’une altération irrémédiable de l’appareil pulmonaire, est le phénomène principal, n’appartient qu’à la maladie du XIVe siècle. Il ne faut pas oublier que cette forme se prolongea pendant deux mois. Guy de Chauliac en fait ressortir la gravité relative, et lui attribue même une contagiosité plus énergique.
Je ne viens pas nier contre l’évidence, l’éruption des bubons axillaires ou inguinaux. Guillaume de Machaut, qui n’est pas médecin, et ne voit dans l’épidémie dont il a tant peur, qu’un sujet pour sa muse, emploie le terme en usage parmi le peuple:
«Car la mortalité des boces (bosses) «Con appeloit épydimie «Estoit de tous poins estanchie[569].»
Mais ce n’est pas le trait du tableau symptomatique qui a le plus frappé les médecins. Guy de Chauliac signale expressément l’absence de ces tumeurs, dans la première période de l’épidémie. Lors de la terrible peste qui ravagea Milan, en 1629, et qui a inspiré à Manzoni, un des plus beaux épisodes de son roman historique _Les Fiancés_, le nom de peste noire ne fut prononcé ni par les hommes de l’art ni par le peuple[570]. J’en dirai autant de la peste de Marseille en 1720. Aucun de ses nombreux historiens n’a rapproché les deux pestes, ne fût-ce qu’au point de vue commun de leur effroyable léthalité.
J’exprime donc une conviction profonde en disant que la peste noire, considérée dans l’ensemble de ses caractères, dans son foyer originel, dans la succession de ses phases, dans sa course rapide, dans son œuvre de mort si promptement accomplie, se dresse au-dessus des épidémies pestilentielles contemporaines, et s’isole de toutes celles qui l’ont précédée ou suivie. Elle a droit à prendre rang dans la phalange des grandes maladies populaires nouvelles.
Quelques écrivains, qui n’ont pas pour excuse leur incompétence médicale, ont imaginé que le choléra asiatique avait déjà envahi le monde au XIVe siècle, sous le pseudonyme de peste noire. Cette assertion trahit une lecture bien superficielle de l’histoire, et tombe devant la comparaison un peu attentive des deux maladies; mais la confusion vient indirectement à l’appui de ma thèse. En identifiant l’épidémie cholérique avec la maladie noire, on sous-entend, par cela même, que celle-ci n’était pas la peste d’Orient; car personne, à ma connaissance, ne s’est avisé, par exemple, d’assimiler la peste de Marseille ou de Moscou, au choléra actuel.
Ce n’est pas tout. On considère l’Egypte comme le foyer générateur de la vraie peste, et c’est de là invariablement qu’elle se serait élancée sur l’Europe. La peste noire est née, au contraire, dans la partie centrale de l’Asie, à une distance considérable de l’Egypte, dans une contrée qui en diffère essentiellement par ses conditions topographiques et climatériques. Cette provenance insolite n’annonce-t-elle pas _à priori_ une maladie nouvelle et sans précédents? Je ne prétends pas exagérer la valeur de cette preuve, que quelques médecins pourraient bien regarder comme décisive; je maintiens, au moins, que cette divergence du point de départ n’est pas un fait indifférent.
Je crois donc que la peste noire, malgré les bubons qui l’accompagnent sous certaines formes, n’est pas nosologiquement une _peste inguinale_, comme on l’entend généralement. Le nom de _maladie noire_ est celui qui lui convient le mieux. C’est une peste _hémoptoïque_, si on tient à la caractériser par son symptôme principal et véritablement distinctif[571].
A l’époque où parut le fléau, les retours multipliés de la vraie peste avaient créé une sorte de constitution stationnaire qui a pu déteindre sur la grande épidémie intercurrente, et la compliquer incidemment de ses stigmates et de ses reliefs cutanés. Mais ces formes symptomatiques ne font pas partie intégrante de la maladie de 1348, puisqu’elle s’en passe dans sa période la plus meurtrière. Il me semble qu’on peut hasarder cette opinion sans s’égarer légèrement dans le vague des hypothèses; elle n’a rien d’incompatible avec l’orthodoxie des principes qui régissent l’épidémiologie comparée.
Je pourrais fortifier ma conclusion définitive, par des adhésions dont on ne récuserait pas l’autorité. Ce que j’en ai dit me paraît suffisant pour éveiller l’attention de cette classe de lecteurs, qui ne refusent pas de revenir sur d’anciennes préventions, quand on leur propose des motifs sérieux de révision.
Si j’obtenais cette concession provisoire, je recommanderais, pour la justifier, les considérations qui vont suivre.
Les grandes perturbations cosmiques et morales n’ont pas manqué, parmi les avant-coureurs de la maladie du XIVe siècle. Sous ce rapport, elle n’a rien à envier, qu’on me passe le mot, aux fléaux de tous les temps.
Depuis la Chine jusqu’à l’océan Atlantique, la terre était agitée par des ébranlements convulsifs; on eût dit que les éléments coalisés conspiraient contre les êtres doués de la vie.
L’Asie ne fut pas l’unique théâtre de ces profonds bouleversements, qui se reproduisirent dans diverses contrées de l’Europe. A aucune autre époque de l’histoire, les commotions du sol n’avaient été aussi fréquentes. Or, s’il faut en croire Noah Webster, qui a recueilli à l’appui un grand nombre de faits, ce phénomène météorique serait l’accident le plus étroitement lié à la génération des épidémies: ce qui n’exclut pas l’influence puissamment adjuvante des excès de froid et de chaleur, de sécheresse et de pluie, des tempêtes extraordinaires, des apparitions d’insectes, des disettes, des famines, etc., etc.
Au moment où la peste noire commença sa course, la terre s’entr’ouvrait de toutes parts, dit la chronique, «comme si l’enfer eût voulu engloutir le genre humain.» L’air était rempli d’exhalaisons méphitiques. La succession régulière des saisons semblait à jamais intervertie. Des pluies diluviennes provoquaient partout d’immenses débordements qui emportaient les récoltes. Les animaux ressentaient aussi le contre-coup de ces influences.
A tous ces phénomènes, Mézeray mêle encore l’apparition d’un de ces météores, qui seraient à peine remarqués aujourd’hui, mais que l’ignorance du temps revêtait de formes fantastiques, et redoutait comme un signe de fatal augure.
«On dit (c’est le conteur qui parle) qu’un globe de vapeur puante et enflammée tombant du haut du ciel, dans le royaume de Cathay, se répandit plus de cent lieues à l’entour, et après avoir dévoré le païs, elle laissa une telle infection dans l’air, qu’elle engendra cette malignité, qui fut cruelle en Asie et en Afrique, plus furieuse en Italie et en Hongrie, mais un peu moins mortelle en Allemagne et en France»[572].
M. Michon ne balance pas à rattacher ce grand désastre à la misérable condition des sociétés, en 1348. Un aperçu historique sur l’état du monde lui paraît renfermer la raison suffisante du fléau, ou tout au moins, de l’universalité et de l’intensité de ses ravages[573].
De son côté M. Carrière, resserrant à dessein le cercle de ses observations, dans l’étude spéciale de la peste de Florence, s’efforce de démontrer que l’insalubrité de la Toscane a joué un grand rôle dans la génération et la férocité de l’épidémie.
Les événements qui s’étaient succédé dans les années précédentes, la continuité des troubles atmosphériques, les invasions armées dont l’Italie avait tant souffert, la désolation des campagnes, la famine consécutive, préparant, à coup sûr, le retour de graves maladies, les émanations marécageuses, portées au loin par les vents: telles sont, en résumé, les influences de l’ordre physique et moral qui auraient été cruellement exploitées par la mort. La population livrée, par surcroît, aux dangers inévitables de l’encombrement, dans l’enceinte de la vieille cité, si changée de nos jours, avait perdu cette force de résistance qui peut seule affaiblir ou neutraliser l’action des causes morbides. M. Carrière incline même à penser qu’une série de graves épidémies, qui avaient sillonné en tous sens la Toscane, dans la première moitié du XIVe siècle, avaient contribué à l’ébranlement moral des habitants, en surexcitant la mobilité nerveuse qui caractérise le tempérament des Florentins, dans un pays où la pratique médicale constate la prédominance générale du mode spasmodique.
Je me garderai bien de rejeter, en principe, ces conjectures étiologiques; et je les accepterais sans conditions, si elles s’appliquaient à un fait pathologique vulgaire. Mais il me semble que mon honoré confrère, dans sa préoccupation du tableau dont il avait volontairement réduit le plan, a trop isolé la maladie de Florence, de la grande épidémie voyageuse qui marchait à la conquête du monde, et dont elle n’était qu’un embranchement.
Qu’il y ait une connexion réelle entre le concours de certains événements de l’ordre matériel et psychique, et l’apparition soudaine des épidémies, c’est ce que démontre la fréquence de ces associations. On me pardonnera d’en renouveler si souvent la remarque, avec l’obligation de rappeler à la science, la prudence qui lui est encore commandée, quand elle veut pénétrer le progrès caché des rapports qu’elle soupçonne. Le voile qu’elle soulève lui échappe et retombe, sans qu’elle puisse le retenir, et tout ce qu’il lui est permis de dire, c’est que l’univers, ainsi ébranlé, doit recéler un ferment impur et inconnu dont l’action provoque l’explosion des grandes maladies populaires; mais ce langage n’est pas rigoureux, et, à moins de se payer de mots, on ne peut s’en servir que pour représenter par une image un fait dont on ne trouve pas le secret.
Il est certain, toutefois, qu’à l’apparition d’une épidémie, la recherche de son origine probable est la première question qui s’impose. Nous savons aujourd’hui pourquoi les contemporains de la peste noire n’ont pas été plus heureux que leurs devanciers et leurs successeurs, dans les solutions qu’ils ont proposées.
Ce fut d’abord un arrêt de Dieu qui infligeait un châtiment mérité aux coupables humains. Cette explication, qui épargnait la peine d’en chercher d’autres, n’avait pour conclusion pratique que la résignation et la prière, faibles recours contre les souffrances et la mort.
L’astrologie exhuma son vieux grimoire. «La maladie, disait Boccace, dans son langage cabalistique, fut envoyée _en l’opération des corps supérieurs_.» Les Écoles de Paris et de Montpellier, dont les sympathies réciproques ont subi tant d’intermittences, s’entendirent cette fois pour enseigner, dans leurs amphithéâtres et leurs écrits, ce système toujours goûté du peuple. Les conjonctions des planètes furent chargées de cette grande responsabilité.
Par respect pour le passé, j’épargne au lecteur ce bavardage pédantesque, qui n’est qu’une insipide paraphrase de la forme de raisonnement appelée par Leibnitz: _Sophisme sganarellien_. Est-il aujourd’hui un médecin qui ne préfère, à toutes ces billevesées, l’aveu sincère de son ignorance, en face d’un problème qui dépasse la portée de la science humaine?
L’intervention de l’astrologie n’offensait que le bon sens; il n’en fut pas de même d’un autre préjugé qui eut de terribles suites.
On n’a pas oublié l’égarement populaire qui imputa la maladie d’Athènes à je ne sais quels empoisonnements publics des eaux potables.
Dans l’état de terreur et d’exaspération, suscité par l’implacable acharnement de la peste noire, le peuple des villes envahies crut aussi au poison, et accusa de ce prétendu maléfice les Juifs, qui étaient alors au ban de la société. La persécution sanglante dont ils furent victimes, sous cet odieux prétexte, déshonore l’humanité, et c’est avec peine qu’on se décide à faire la part des idées et des mœurs du temps, quand on reproduit ces lamentables récits.
Guy de Chauliac, aussi recommandable par son esprit religieux que par l’élévation de son âme, mentionne ces exécutions barbares, avec une froide indifférence:
«En quelques parts, dit-il, on creust que les Juifs avoient empoisonné le monde; et ainsi on les tuoit[574].»
Les malheureux n’échappaient aux étreintes mortelles d’une multitude ivre de fureur, que pour tomber entre les mains de la justice sommaire de l’époque, qui les condamnait impitoyablement au bûcher. L’exil, qui était le supplice le moins cruel, ne les préservait pas toujours des voies de fait qui attentaient à leur vie.
On voudrait croire au mensonge des chroniqueurs, lorsqu’on lit que 2,000 Juifs furent brûlés vifs à Strasbourg, dans l’enceinte de leur cimetière, sur lequel un vaste échafaud avait été dressé. A Mayence, 12,000 de ces infortunés furent mis à mort![575]
Je voile à dessein une partie de cet horrible tableau; mais je n’en ai pas encore fini avec ces tristes souvenirs.
Par un de ces contrastes dont les grandes agglomérations ne sont pas plus exemptes que l’homme individuel, cette soif du sang allait de pair avec un mysticisme sans frein, et la religion subissait la complicité apparente des plus incroyables égarements.
En regard du massacre des Juifs, l’épisode des _Flagellants_ marque la maladie du XIVe siècle d’un stigmate honteux qu’elle ne partage avec aucune autre.
Laissons ici parler Mézeray, qui est en mesure de nous donner des renseignements authentiques:
«De cette contagion qui n’attaquoit que les corps, il en naquit une qui se répandit sur les âmes. Certains hommes poussés au commencement, comme je le croy, d’un véritable esprit de pénitence, firent des confréries, dans lesquelles ils alloient par les rues, nus-pieds, tenant chacun une croix de la main gauche et des disciplines de la droite, dont ils se déchiroient les épaules, criant _Miséricorde Seigneur!_ pour fléchir la colère de Dieu, et pour exciter le peuple à pénitence. Leur nombre s’estant accrû d’une infinité de personnes ramassées, leur zèle se changea en impiété. Ils disoient que cette pénitence estoit plus méritoire que toutes les bonnes œuvres. Ils méprisoient les sacrements; ils comparoient le sang qu’ils versoient à celuy de Jésus-Christ, et assuroient que qui se flagelloit ainsi trente jours durant, estoit purgé de tout crime. Cette manie commença en Hongrie, se répandit dans toute l’Allemagne, ramassa toutes sortes de canaille, et tous ces ridicules hérétiques qu’on nommoit _Lollards_, _Turlupins_ et _Bégards_, furent ensuite appelés _Flagellants_[576].»
C’est en effet dans la nébuleuse Allemagne, que l’ascétisme superstitieux des masses prit cette forme extravagante. Des populations entières, poussées par ce délire fanatique qui perd la conscience de ses actes, partirent, sans but déterminé, s’arrêtant sur les places des cités qu’elles traversaient. Là, des hommes demi-nus, marqués d’une croix rouge en signe de ralliement, se frappaient avec des fouets hérissés de pointes de fer, vociférant des cantiques inconnus, et après s’être publiquement flagellés pendant un certain nombre de jours, ces misérables se flattaient d’avoir recouvré, par la vertu de ces purifications, l’innocence primitive de leur baptême[577].
Cette fièvre mentale s’étendit jusqu’en France. Le nombre des affiliés atteignit bientôt le chiffre de 800,000. Les écrivains du temps font ressortir les conséquences morales, religieuses et politiques de ces aberrations. Il me suffit d’avoir signalé cette mise en scène, qui a laissé une empreinte ineffaçable sur la grande tragédie du XIVe siècle.
La contagion morale qui prit une si grande part à la propagation de cette folie populaire, me ramène, par une transition naturelle, à la contagion physiologique qui donna une si grande impulsion aux progrès de l’épidémie.
Cantacuzène note le premier, dans sa relation, que les malades transmettaient leur maladie à ceux qui leur donnaient des soins. Guy de Chauliac est plus précis, et veut que la maladie se soit communiquée, non-seulement par le séjour près des patients, mais encore _par le regard_. Boccace, qui ne tenait pas à vérifier personnellement le fait, l’a répété par ouï-dire. «Le fléau se communiquait, dit-il, comme le feu aux matières combustibles. On était atteint en touchant les malades; il n’était pas même nécessaire de les toucher. Le danger était le même _quand on se trouvait à portée de leur parole_, ou encore _quand on jetait les yeux sur eux_.»
Un praticien de Montpellier, contemporain aussi de la peste noire, et qui a écrit une consultation latine dont j’aurai plus tard un mot à dire, recommande sagement d’éviter les émanations qui se dégagent des aisselles des malades, quand ils sortent leurs bras hors du lit. Mais, à l’entendre, c’est surtout _par les yeux_ que la maladie se serait transmise. Aussi les visiteurs prudents devaient-ils avertir les malades de fermer les yeux à leur approche, et de les couvrir de leur drap[578]. Nous avons vu antérieurement que Cédrénus attribuait aussi au regard, le pouvoir de transmettre la maladie épidémique du IIIe siècle. Ce préjugé est resté en vogue tant que la doctrine de la contagion a attendu son législateur.
A l’égard de ces divers modes de transmission, j’ai une distinction à faire, suggérée par une analyse attentive du phénomène.
Un individu sain qui est, comme dit Boccace, _à la portée des paroles d’un malade_, inspire les corpuscules virulents qui nagent dans l’atmosphère ambiante. Ce fait est de notion élémentaire dans l’histoire des maladies contagieuses qui élaborent un virus volatil. C’est le mode d’imprégnation qui est vraisemblablement le plus commun, et Guillaume de Machaut l’indique très-nettement:
«Po osoit a l’air aler »Ne de pres ensemble parler; »Car leurs corrumpues alaines »Corrumpoient les autres saines.»
Mais on ne peut admettre, à la lettre, que le regard soit une voie de communication morbide. Que le spectacle d’un malheureux qui se débat contre la mort, fasse naître chez celui qui le contemple, et qui tremble pour sa propre vie, un sentiment de terreur ou de pitié; que cet état de l’âme prédispose à l’imprégnation virulente ou à l’impression effective de l’agent épidémique: rien n’est sans doute plus rationnel. Tout ce qu’on ajoute à cette simple interprétation, est purement imaginaire.
On sait que les anciens attribuaient au regard, la communication de l’ophthalmie:
«Dum spectant oculi læsos læduntur et ipsi,»
disait Ovide[579].
Le fait serait possible, si l’œil malade sécrétait un virus miscible à l’air, qui irait se mettre en contact avec l’œil sain peu distant. Telle est souvent l’origine de l’ophthalmie vénérienne, lorsque le pus d’un bubon, imprudemment ouvert, a jailli sur l’œil de l’opérateur. Mais, encore une fois, l’action de regarder n’est pour rien dans le résultat.
Les exagérations que je viens de rectifier, prouvent au moins la croyance universelle à l’irrésistible activité de la contagion, par toutes les voies, et il n’est pas douteux qu’elle n’ait été le satellite fidèle de la maladie noire, dans son rayonnement rapide et lointain. La plupart des auteurs, et je n’en excepte pas les plus compétents, se sont même laissé prendre aux apparences, et subordonnent exclusivement la progression envahissante du fléau, à sa transmission contagieuse. En déroulant son itinéraire, ils le font marcher, par voie de terre, à la suite des caravanes; par mer, avec les navires du commerce. Le génie épidémique est ainsi dépossédé de cette indépendance, sans laquelle il est impossible de comprendre son ubiquité presque soudaine. Certes, la grippe a rivalisé d’extension avec toutes les épidémies cosmopolites. Cependant les médecins, qui nient, à tort selon moi, sa contagiosité éventuelle, sont bien obligés de renoncer à cette prétendue filiation, qui rattacherait les anneaux de cette immense chaîne.
Dans quelle proportion le principe épidémique et le mode contagieux ont-ils participé à la mortalité générale? C’est ce qu’il est impossible de déterminer avec assurance. Je suis porté à croire qu’on n’est pas éloigné de la vérité, en attribuant approximativement une part égale aux deux causes nosogéniques; quoique je sois convaincu que ce rapport doit avoir changé avec la période de l’épidémie, et ne peut convenir qu’à son apogée.
M. Michon avance que la peste noire fut plus meurtrière que celles qui l’avaient précédée, _non par son essence_, mais par l’effet des conditions physiques et morales, au milieu desquelles elle surprit les peuples[580].
A cette assertion, je ne puis opposer une dénégation absolue; j’ai seulement une observation à faire.
Les conditions sociales du XIXe siècle, si supérieures à celles du XIVe, ne l’ont pas protégé contre une épidémie terrible, qui a suivi, pour son développement dans l’espace, l’exemple de sa devancière. La léthalité est, de part et d’autre, également irrésistible, dans les cas individuels. Si l’on attribue les dévastations de la peste noire, pendant la courte durée de son règne, au déplorable état de la société contemporaine, on devra bien convenir que notre civilisation, malgré toutes ses promesses, n’a pas eu le pouvoir de conjurer les retours multipliés du choléra, depuis 1831, date première de son invasion européenne. S’il a été plus lent dans sa moisson totale, ne serait-ce pas qu’il n’a point à son service une contagiosité aussi active?
Rien ne s’oppose donc dans ma pensée, à ce qu’on rapporte à la nature même de la peste noire, l’activité meurtrière dont on voudrait imposer toute la charge à des conditions qui lui sont étrangères.
Cela posé, faut-il prendre au pied de la lettre les chiffres nécrologiques inscrits par les historiens? Leur concordance atteste-t-elle l’authenticité de leurs indications, ou faut-il en conclure simplement qu’ils se sont mutuellement copiés?
On a évalué généralement aux _quatre cinquièmes_ l’impôt prélevé par la mort noire en Europe. Il est permis, je crois, de suspecter l’exactitude d’un calcul dont les éléments ont été recueillis au milieu du désordre des esprits, et sans le secours des méthodes et des moyens familiers à la statistique moderne.
On peut être sûr, au moins, que les historiens n’ont pas volontairement atténué, après coup, le nombre total des morts. Si cette réduction entre dans les vues de la prophylaxie publique, comme moyen de soutenir et de relever le moral des populations; s’il y a avantage à dissimuler momentanément le chiffre des décès quotidiens, cette indication ne survit pas à l’épidémie. Il est à craindre dès lors, que les amplifications de la peur, conservées par la tradition, n’aient décidément pris la place de la vérité, et il faut se contenter de la vraisemblance.
Si l’Europe avait perdu les _quatre cinquièmes_ de ses habitants, comment aurait-elle pu combler ce vide immense, et prendre, de siècle en siècle, le rapide accroissement que lui assignent les recensements officiels, en dépit des sinistres prédictions accréditées par Montesquieu?
Toujours est-il que la mortalité des invasions partielles s’éleva à des proportions inouïes. Du côté de la maladie, la contagion; du côté de la société, l’ignorance de l’hygiène, et le despotisme des vieilles routines, exercèrent une influence aggravante incontestable.
Guillaume de Machaut a consigné dans un quatrain, plus éloquent par le fond que par la forme, la proportion générale des morts:
«Car plusieurs lors certainement »Oy dire et communément »Que MCCCXLIX »De cent ne demouroient que neuf[581].»