Part 32
L’un parti du nord, traversant la Boukharie et la Tartarie, le porta par la mer Noire, à Constantinople, où nous aurons à l’étudier.
L’autre le dirigea de l’Inde, vers les villes situées sur la côte méridionale de la mer Caspienne et l’Asie-Mineure.
Enfin, par l’autre route, l’épidémie atteignit Bagdad, traversa l’Arabie et l’Egypte, et aborda aux rives septentrionales de l’Afrique.
Après avoir assouvi sa rage sur la métropole de la Turquie et les autres villes qui longent les rives du Bosphore, la peste noire se jeta sur l’île de Chypre, la Sicile, et quelques villes maritimes de l’Italie.
Les autres îles de la Méditerranée, la Sardaigne, la Corse et Majorque furent tour à tour attaquées. Les deux premières perdirent les deux tiers de leurs habitants. Majorque devint presque déserte. On y compta, en moins d’un mois, plus de 15,000 morts. Une autre version élève même ce chiffre à 30,000.
Les foyers pestilentiels couvraient donc en ce moment toute la côte méridionale de l’Europe. En Italie, la Lombardie fut entièrement dévastée, à l’exception de Milan et de Pavie dont on admira la préservation. Dans les premiers jours d’avril 1348, Florence fut envahie, et l’on sait avec quelle implacable férocité!
L’épidémie voyageuse n’avait pas encore abandonné l’Italie et l’Espagne, lorsqu’elle prit son vol dans une double direction.
D’un côté, elle traversa les Alpes, fondit sur la France, sillonna rapidement la Belgique et la Hollande, franchit le détroit pour entrer en Angleterre, remonta dans la Suède, le Danemark et la Norwége, et alla se perdre dans l’Islande et le Groënland.
Par l’autre voie, elle parcourut les nombreuses provinces d’Allemagne, s’introduisit en Pologne et vint aboutir à la Russie en 1351, plus de trois ans après l’invasion de Constantinople.
Il résulte de ce court aperçu, que le fléau a égalé ceux qui l’ont précédé, par l’universalité de sa domination; et la suite prouvera qu’il leur est supérieur par l’excès de ses ravages. A ce point de vue, il est impossible de lui refuser le titre de grande épidémie.
L’étude des antécédents de la maladie du XIVe siècle devrait précéder sa description nosographique. Je me permets une inversion qui ne retarde que de quelques instants, l’exposé des théories dont sa pathogénie a été le texte.
De nombreux contemporains ont retracé ses symptômes avec une remarquable précision. Par une étrange fantaisie de poëte, ce prologue funèbre ouvre le _Décaméron_ de Boccace. Si je n’ai pas reproduit cette belle page, c’est qu’on la retrouve dans tous les recueils des épidémistes, et qu’elle est bien connue des lecteurs, étrangers à la médecine et familiers avec les œuvres du conteur florentin.
C’est à l’empereur Jean Cantacuzène que j’emprunterai ce récit, où la véracité du témoin oculaire s’unit à la fidélité de l’observateur. Ce tableau de la première invasion bien connue de la peste noire, nous servira de terme de comparaison, quand nous l’étudierons dans ses stations ultérieures[557].
«L’épidémie qui régnait alors (1347)... partie de la Scythie septentrionale, parcourut presque toutes les côtes maritimes où elle emporta beaucoup de monde. Car elle n’envahit pas seulement le Pont, la Thrace, la Macédoine, mais encore la Grèce, l’Italie, toutes les Iles, l’Egypte, la Libye, la Judée, la Syrie, et s’étendit à peu près dans tout l’univers. Cette maladie était incurable. Ni le mode de vivre, ni la vigueur corporelle n’en pouvaient préserver. Les gens robustes ou débiles étaient indifféremment frappés; et la mort n’épargnait pas plus les personnes soignées à grands frais, que les pauvres dénués de tout secours. Nulle autre affection ne se montra cette année; toutes prenaient la forme de la maladie régnante. La médecine reconnaissait son impuissance. La marche du mal n’était pas la même chez tous. Les uns expiraient subitement; d’autres, dans la journée; certains, dans la première heure. Chez ceux qui résistaient pendant deux ou trois jours, l’invasion s’annonçait par une fièvre très-aiguë. Bientôt le mal se portant à la tête, ils perdaient l’usage de la parole, paraissaient insensibles à tout ce qui se passait autour d’eux, et semblaient plongés dans un profond sommeil. Si par hasard, ils revenaient à eux, ils s’efforçaient de parler; mais leur langue restait immobile, ils ne proféraient que des mots inarticulés à cause de la paralysie des nerfs de la tête, et ils mouraient promptement. Chez d’autres malades, ce n’était pas la tête, mais les _poumons qui étaient attaqués dès le début, et ne tardaient pas à s’enflammer_. _De vives douleurs se faisaient sentir dans la poitrine; des crachats sanglants étaient rendus, et l’haleine était d’une horrible fétidité._ La gorge et la langue, brûlées par l’excessive chaleur, étaient noires et teintes de sang. Ceux qui buvaient beaucoup, n’éprouvaient pas plus de soulagement que ceux qui buvaient peu. L’insomnie était opiniâtre et l’agitation excessive. Sur les parties supérieures ou inférieures des bras, assez souvent sous les mâchoires, et parfois sur d’autres régions du corps, naissaient des abcès ou des ulcères, plus ou moins grands suivant les sujets, auxquels se joignaient de petites élevures noires. Chez plusieurs, la peau se couvrait de taches livides, plus rares et plus foncées chez les uns, plus nombreuses et de couleur terne chez d’autres; et aucun ne se sauvait. Tous ces symptômes n’étaient pas réunis chez tous, et leur nombre était très-variable sur chaque malade; mais une tumeur, une tache suffisait pour annoncer la mort. Le petit nombre de ceux qui réchappaient, n’étaient pas atteints une seconde fois, du moins mortellement: ce qui donnait la plus grande sécurité à ceux qui étaient repris. Souvent de vastes abcès se formaient sur les cuisses ou sur les bras. Leur ouverture donnait issue à une grande quantité de sanie fétide; et l’émission de cette humeur malfaisante était salutaire. Parmi ceux qui offraient tous les symptômes réunis, on en voyait quelques-uns guérir contre toute attente. Il est positif qu’on n’avait trouvé aucun remède efficace. Ce qui était utile à l’un, était un véritable poison pour l’autre. Les personnes qui soignaient les patients, prenaient leur maladie; et c’est pourquoi les décès se multiplièrent au point, que de nombreuses maisons restèrent désertes, après avoir perdu tous leurs habitants, et même les animaux domestiques qui s’y trouvaient[558]. Ce qui était le plus déplorable, c’était le profond découragement des malades. Aux premiers symptômes, ils perdaient tout espoir de salut et s’abandonnaient eux-mêmes. Cette prostration morale aggravait rapidement leur état et avançait l’heure de leur mort. Il est donc impossible de trouver des termes pour donner une idée de cette maladie. Tout ce qu’il est permis d’en dire, c’est qu’elle n’avait rien de commun avec les maux auxquels l’homme est naturellement sujet; et qu’elle était un châtiment envoyé par Dieu lui-même. Dans cette pensée, plusieurs personnes revinrent à de meilleurs sentiments, avec la résolution de se convertir. Je ne parle pas seulement des individus qui furent ensuite emportés par l’épidémie; mais encore de ceux qui survécurent à ses attaques. C’est alors qu’on les vit s’efforcer de corriger leurs penchants vicieux, et s’adonner aux pratiques de la vertu. Il y en eut aussi un grand nombre qui distribuèrent leurs biens aux pauvres, avant même d’être atteints. Quand ils se sentaient frappés à leur tour, il n’en était pas un seul assez insensible et assez endurci, pour ne pas éprouver un profond repentir de ses fautes, afin de comparaître devant le tribunal de Dieu, avec les meilleures chances de salut. Parmi les innombrables victimes de l’épidémie de Byzance, il faut compter Andronic, fils de l’empereur, qui mourut le troisième jour. Quand on annonça la fatale nouvelle à l’impératrice sa mère, une douleur poignante déchira son cœur; mais elle sut en contenir les transports, et renferma cette chère mémoire dans le fond de son âme. Ce jeune homme n’était pas seulement remarquable par ses formes extérieures; mais il était doué au plus haut degré, des grandes qualités qui font l’ornement de cet âge; et tout, en lui, attestait qu’il suivrait noblement les traces de ses ancêtres.»
J’ai dit pourquoi j’avais donné la priorité à cette description qui énumère d’ailleurs avec exactitude, les principaux symptômes de la maladie, et en particulier ceux qui traduisent les altérations pathognomoniques de l’appareil respiratoire. Mais la concision de l’écrivain impérial a laissé dans l’ombre, certains détails nosographiques qui ne doivent point être séparés de l’ensemble. Consultons les auteurs qui ont vu et traité la maladie dans sa mémorable halte de Florence. Le résumé des nombreux documents qu’ils nous ont transmis, formera le tableau suivant, qu’on peut offrir aux médecins, avec la certitude de n’avoir rien omis d’essentiel.
L’invasion ne s’annonçait par aucun signe bien alarmant. On éprouvait, sans cause connue, un sentiment de lassitude ou de défaillance profonde, qui n’allait pas jusqu’à la souffrance. La physionomie portait l’empreinte de la terreur qu’inspirait une atteinte dont on ne se dissimulait pas les dangers. Le pouls, cet indice si précieux, donnait dès le début la signification de cet état. Il échappait au doigt explorateur. S’il se relevait momentanément, ce qui indiquait un effort de réaction trop souvent impuissant, il ne tardait pas à retomber et s’affaiblissait progressivement jusqu’à la mort. La plénitude de l’artère et la netteté croissante de ses pulsations, annonçaient une heureuse terminaison.
Quand l’impression de la cause morbide avait été violente, il y avait de grandes évacuations sanguines par les voies pulmonaires, plus rarement par les fosses nasales, l’estomac, l’urèthre ou le tube intestinal. En pareil cas, tout espoir était perdu. Le malade succombait dans la journée, ou au plus tard le lendemain.
Les auteurs de l’époque considèrent généralement ces extravasations sanguines, comme le résultat d’un effort critique, tenté par la nature pour chasser le principe délétère dont la présence menaçait l’organisme d’une dissolution prochaine. N’a-t-on pas appliqué la même théorie aux évacuations rizacées du choléra épidémique de nos jours? Je crois plutôt que ces débordements de liquides étaient passifs, et sous la dépendance de l’asthénie générale, trahie par l’état du pouls et l’attitude du sujet.
Lorsque la marche de la maladie était moins rapide, les vomissements sanguinolents et les autres hémorrhagies manquaient ou étaient beaucoup plus modérés. Sous cette forme moins maligne, les malades accusaient, dans la région abdominale, un sentiment profond de plénitude et de tension. Cet état du ventre s’accompagnait d’une toux violente, sèche et convulsive, qui n’était probablement qu’un effet sympathique. Alors se montraient d’abondantes déjections alvines, tantôt noires ou d’une teinte jaune foncée, due à l’hypersécrétion biliaire, tantôt d’une couleur vaguement qualifiée de _cendrée_. Les urines étaient noires ou rouges, abondantes ou nulles. Ces évacuations diverses, la transpiration cutanée, et surtout l’air exhalé de la poitrine du malade, répandaient autour de lui une odeur intolérable.
Bientôt les actes morbides se portaient à la périphérie, et formaient une éruption de taches noires, rouges ou bleuâtres, plus ou moins larges, et couvrant toute l’étendue de la peau. En même temps, des tumeurs phlegmoneuses ou d’aspect charbonneux s’élevaient sur les aines, sous les aisselles, ou dans la région sous-maxillaire. Ces bubons suivaient leur marche naturelle, quand elle n’était pas tronquée par la mort. Lorsqu’ils avaient atteint leur maturité, ils s’ouvraient à la manière des abcès, et laissaient échapper une grande quantité de sanie fétide. L’art devait seconder cette élimination par tous les moyens possibles; son interruption spontanée, ou imprudemment provoquée, avait les conséquences les plus graves. Rien de plus rassurant, au contraire, que l’abondance et la longue durée de la suppuration, qui semblait ainsi assainir l’organisme profondément vicié.
La maladie frappait souvent comme la foudre, et les individus tombaient inanimés. Quand l’invasion se manifestait par de violentes hémorrhagies pulmonaires, la mort survenait en quelques heures ou le premier jour. Lorsque l’épuisement des forces suivait une progression rapide, indiquée par la décroissance graduelle du pouls et le refroidissement de la peau, il était rare que la maladie se prolongeât jusqu’au troisième jour. Si elle atteignait le quatrième, marqué par l’apparition des bubons, les auteurs contemporains avaient remarqué des jours critiques de bon ou de mauvais augure. Je ne m’inscris pas contre cette observation hippocratique; mais je soupçonne que, sous le feu de l’épidémie, les praticiens n’ont pas été aussi précis dans leurs supputations, qu’ils le sont dans leurs écrits. Ce qui est certain, c’est qu’on ne pouvait espérer la guérison que lorsque la maladie avait dépassé le premier septénaire. Avant cette période, les indices les plus rassurants en apparence, n’étaient pas la promesse d’une terminaison heureuse. La mort pouvait même survenir à la fin de la seconde semaine. A cette époque, le pronostic se guidait sur l’état des bubons.
Tel est, en raccourci, le tableau de la peste noire de Florence, qui s’est reproduit dans toutes ses stations, avec les variantes inévitables.
Raymond Chalin de Vinario, contemporain de Guy de Chauliac, pratiquant comme lui, à Avignon, pendant la peste, mentionne un symptôme qui n’a été signalé nulle part. Il l’appelle _zona_, _cinctus_ (bande, ceinture). «C’était, dit-il, _une espèce de nerf_ dur et solide, de deux ou quatre doigts de large, rouge ou brun, verdâtre ou diversement coloré, étendu en différents sens sur le corps, et terminé, à une de ses extrémités, par un charbon, et à l’autre par un tubercule pestilentiel.» Chalin considère ce symptôme comme très-grave. Le mot _zona_ dont il se sert, n’a pas ici sa signification ordinaire. Il s’agit probablement d’une lymphangite ou d’une angéioleucite, analogue aux cordes farcineuses qui se dessinent sous la peau des animaux morveux[559].
Si je n’ai pas complété le signalement symptomatique de la maladie noire, par l’énumération des désordres cadavériques qui l’accompagnaient, c’est que l’anatomie pathologique luttait toujours contre les préjugés religieux et le respect invincible de la dépouille mortelle de l’homme. Son temps n’était pas encore venu, et elle attendait l’heureuse réforme qui devait enfin la mettre en possession de ses droits.
On ne peut contester l’analogie qui rapproche la peste noire et la peste bubonique proprement dite. M. Carrière, comparant la maladie de Florence, aux autres épidémies qui avaient ravagé antérieurement l’Italie, n’a pas hésité à voir, dans celle qu’il a spécialement étudiée, une peste comme toutes les autres. Il n’y aurait, selon lui, d’autre différence que celle de l’intensité et de la mortalité consécutive. Je tâcherai de montrer tout à l’heure que cette confusion n’est justifiée ni par l’histoire ni par l’analyse pathologique. Les descriptions de la peste noire provenant des sources les plus diverses, s’accordent pour lui attribuer quelques traits distinctifs qui n’avaient pas fait partie auparavant du signalement de la peste orientale.
M. Michon affirme aussi, que la symptomatologie de l’épidémie de 1348, ne peut appartenir _qu’à une véritable peste à bubons_[560].
Jusque-là, je n’ai rien à objecter, puisqu’il est avéré que le bubon était une de ses manifestations fréquentes; mais il m’est impossible de laisser passer, sans réclamation, les inexactitudes que je surprends dans le passage suivant du même auteur:
«Les travaux d’Hecker, d’Hæser, d’Ozanam, de M. Littré, ont établi, dit-il, _d’une façon certaine_, que ce fut la peste d’Orient, telle qu’elle revint depuis encore, visiter l’Europe, telle qu’elle ravagea Marseille en 1720, telle qu’on l’observe encore aujourd’hui en Egypte, en Palestine et en Syrie.»
M. Hecker ne méconnaît pas sans doute les rapports qui relient la maladie du XIVe siècle à celle du VIe, si souvent observée par la suite dans ses retours intermittents. Mais il ajoute au signalement personnel de la peste noire, un appareil de symptômes très-accentués, qui lui appartiendraient en propre; ce qui revient à lui attribuer les caractères d’un état morbide original et nouveau. M. Hecker n’est donc pas aussi disposé qu’on veut bien le dire, à fondre les deux pestes dans la même espèce nosologique.
Il est très-vrai que M. Hæser retrouve la peste à bubons dans la maladie du XIVe siècle. Cependant il y adjoint, pour rendre raison de ses incalculables ravages, un nombreux cortége d’autres maladies épidémiques, qui lui seraient en quelque sorte venues en aide. Ne semble-t-il pas dès lors, que M. Hæser a découvert dans la peste noire, comparée à la vraie peste, quelque chose d’inexplicable, dont il s’efforce de rendre compte? Comment s’est-il assuré que ce secret ne tenait pas à sa nature individuelle? On m’accordera bien au moins, qu’il y a matière à discussion, dans le commentaire pathogénique qu’il propose.
Quant à Ozanam, si tant est qu’il ait une opinion sur ce point, il faut bien convenir qu’elle n’a pas la précision qu’on lui prête; ce qui frappe son lecteur, ce sont ses tergiversations et ses incertitudes.
Cet auteur avait étudié isolément une _péripneumonie maligne_ qui, disait-il, ravagea l’Europe vers le milieu du XIVe siècle[561]. Il s’aperçoit plus tard, réflexion faite, que cette localisation était le symptôme précurseur de la peste noire, qu’il s’était borné à mentionner en passant. Il s’empresse de remplir la lacune dans sa seconde édition, et reprend l’histoire de cette peste, en la complétant par d’importantes additions, fruit de nouvelles recherches[562]. On remarquera qu’il n’a pas fondu cette histoire avec celle de la peste orientale et de ses principales irruptions, comme il a coutume de le faire pour les épidémies de même espèce, qu’il englobe dans un seul chapitre, malgré la diversité de leurs dates. Il a pris le parti de consacrer à la peste noire, un article spécial où il la décrit comme une affection originale, sans songer même à indiquer les rapports de ses symptômes, avec ceux de la peste proprement dite[563].
M. Littré enfin, n’a garde de réunir les deux pestes, si j’en juge du moins par ce qu’il en dit, dans le travail que j’ai déjà eu occasion de citer[564].
Après avoir reproduit le tableau général de la maladie noire, où il reconnaît certains accidents de la peste ordinaire, il signale les symptômes nouveaux qui sont venus s’y mêler, et ces symptômes ont un caractère assez tranché, pour que M. Littré les interprète dans le sens de l’individualité distincte de la maladie du XIVe siècle.
Les savants, que M. Michon prétendait mettre de son côté, ne sont donc pas, si je ne me trompe, aussi contraires qu’il paraît le croire, à l’opinion que j’ai moi-même adoptée.
Quels sont les symptômes particuliers dont l’appareil donnait à la peste noire, un cachet personnel qui la sépare de la vraie peste?
On peut les réduire à quatre:
1º Inflammation gangréneuse des organes de la respiration.
2º Violente douleur fixée dans la poitrine.
3º Vomissement ou crachement de sang.
4º Haleine empestée dont l’horrible odeur se répandait au loin[565].
Cette localisation et les formes qui la dessinent, constituent, à mon avis, une caractéristique irrécusable. Nous les retrouverons dans toutes les stations de l’épidémie, qui n’en a pas moins affecté de préférence, telle ou telle expression spéciale.
Matthieu Villani, un des historiens les plus exacts de la peste de Florence, dit que les malades _qui avaient commencé à cracher du sang, mouraient subitement_[566].
En Angleterre, le vomissement ou le crachement de sang fut aussi un des signes de l’invasion, les plus alarmants. Les malades qui en étaient pris, succombaient immédiatement ou au plus dans les douze heures. Rarement la mort se faisait attendre plus de deux jours.
Il est évident, d’après cela, que l’impression de la cause morbide poussait sur les poumons, de violents raptus fluxionnaires qui dégénéraient promptement en phlegmasie maligne ou gangréneuse, révélée par l’expuition sanguine, la douleur intra-pectorale et la puanteur insupportable de l’air expiré.
Là, s’arrête l’analyse clinique, privée des moyens d’exploration physique qui auraient pu seuls fixer avec certitude le diagnostic local. Il est à regretter aussi que l’examen cadavérique de la poitrine n’ait pas permis de vérifier les suggestions recueillies pendant la vie. La science y eût sans doute beaucoup gagné; mais l’art n’en eût pas moins été aux prises avec une maladie, dont l’irrésistible rapidité ne lui laissait pas le temps de se mesurer avec elle.
L’individualité incomparable de la peste noire ne se montre nulle part aussi frappante, que dans la relation d’un médecin qui l’observa à Avignon, pendant qu’elle sévissait à Florence. Je veux parler de Guy de Chauliac, une des gloires de notre École, une des grandes figures médicales de son siècle. Attaché au pape Clément VI, qui occupait alors le trône pontifical, il eut lui-même une atteinte de la maladie régnante qui, par une heureuse exception, épargna sa vie. Esclave de ses nobles devoirs, il resta inébranlable à son poste, au milieu de la panique universelle, pendant que ses confrères cherchaient lâchement leur salut dans la fuite.
Voici textuellement le récit que nous a laissé Guy de Chauliac[567]:
«La maladie étoit telle qu’on n’a ouy parler de semblable mortalité, laquelle apparut en Avignon, l’an de Nostre Seigneur 1348, en la sixième année du Pontificat de Clément VI, au service duquel j’estois pour lors, de sa grace moy indigne.
»Et ne vous déplaise si je la racompte pour sa merueille, et pour y pourvoir, si elle aduenoit derechef.
»La dite mortalité commença à nous au mois de Januier, et dura l’espace de sept mois.
»Elle fust de deux sortes: la première dura deux mois, avec fièure continue et crachement de sang; et on en mouroit dans trois jours.
»La seconde fust, tout le reste du temps, aussi auec fièure continue, et apostèmes et carboncles ès parties externes, et principalement aux aisselles et aisnes; et on en mouroit dans cinq jours. Et fust de si grande contagion (spécialement celle qui était auec crachement de sang) que non-seulement en séjournant, ains aussi en regardant, l’un la prenoit de l’autre; en tant que les gens mouroient sans seruiteurs, et estoient ensevelis sans prestres.
»Le père ne visitoit pas son fils, ne le fils son père. La charité estoit morte et l’espérance abattue.
»Je la nomme _grande_, parce qu’elle occupa tout le monde, ou peu s’en fallut.
»Car elle commença en Orient, et ainsi jettant ses flesches contre le monde, passa par nostre région vers l’Occident.
»Et fust si grande, qu’à peine elle laissa la quatriesme partie des gens...
»Par quoy elle fust inutile et honteuse pour les médecins; d’autant qu’ils n’osoient visiter les malades de peur d’être infects; et quand ils les visitoient, n’y faisoient guières et ne gaignoient rien, car tous les malades mouroient, excepté quelque peu, sur la fin, qui en eschappèrent auec les bubons meurs.....
»Pour la préseruation, il n’y auoit rien de meilleur que de fuir la région avant que d’estre infect, et se purger auec pilules aloëtiques; et diminuer le sang par phlébotomie, amender l’air par le feu, et conforter le cœur de thériaque et pommes, et choses de bonne odeur; consoler les humeurs de bol arménien, et résister à la pourriture par choses aigres. Pour la curatiue, on faisoit des seignées et éuacuations, des électuaires et syrops cordials. Et les apostèmes extérieurs estoient meuris avec des figues et oignons cuits; pilez et meslez avec du leuain et du beurre; puis estoient ouverts et traitez de la cure des ulcères.
»Les carboncles estoient ventousez, scarifiez et cautérisez.