Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 31

Chapter 313,545 wordsPublic domain

Il rappelle que Perrault et Dodart furent les premiers en France qui éveillèrent l’attention de l’Académie des sciences, sur les gangrènes de la Sologne et du Blésois. Salerne apporta bientôt de nouveaux renseignements, et l’on remonta aux calamités antérieures des Xe, XIe et XIIe siècles, qu’on entreprit d’éclairer par celles dont on était témoin. Pariset rend justice au mérite des savants chargés par la Société royale, d’élucider ce problème de pathologie historique. Mais il reconnaît que si à travers les ombres laissées sur ces fléaux par des descriptions imparfaites, on a cru démêler certaines similitudes avec la peste, pour le mal des ardents; avec le feu persique de Dehaën ou l’endémie de Sologne, pour le feu Saint-Antoine; il est impossible d’établir une conviction sérieuse sur des données où l’hypothèse a une trop grande part. D’après lui, les ténèbres qui couvrent les temps malheureux du moyen âge, autorisent à supposer que le feu Saint-Antoine, le feu sacré, le feu infernal, le mal de mort, qui désolèrent les populations, étaient des _maladies spéciales_, nées de la misère universelle, _qui n’ont plus d’analogues parmi nous_, et qui, de même que la maladie ardente du Talmud, la lèpre de Moïse et la suette d’Angleterre, _ont disparu du monde_[536].

Je crois fermement, avec Pariset, que le mal des ardents était une maladie spéciale dont la nouveauté s’explique, par l’ensemble des conditions matérielles et morales qui caractérisent cette étrange période historique, connue sous le nom de moyen âge. Je pense comme lui, que la constitution des sociétés modernes les défend désormais contre le retour de pareils fléaux. Je dois cependant faire part à mon lecteur de quelques doutes qui me restent.

Les premières années du XVIIIe siècle ont été témoins d’une épidémie gangréneuse qui attend encore son dernier mot. Il ne me répugne point d’y retrouver la copie un peu effacée du feu sacré d’autrefois. Si son règne a été de courte durée, si ses ravages ont été infiniment plus restreints, c’est que le terrain sur lequel elle tombait, était moins propre à en féconder les germes. La différence des temps expliquerait la différence des maladies.

L’épidémie à laquelle je fais allusion, a régné en 1709, dans la Sologne, le Blésois et le Dauphiné; en 1747, dans la Sologne seulement; en 1749, auprès de Lille en Flandre et de Béthune en Artois; en 1764, aux environs d’Arras et de Douai; et depuis, dans le Limousin et l’Auvergne[537].

En 1710, l’Académie des sciences de Paris apprit par plusieurs relations qui lui furent adressées, qu’une maladie gangréneuse, d’un caractère insolite, devenait très-commune dans l’Orléanais et le Blésois. On remarqua, parmi ces communications, celle du docteur Noël, chirurgien de l’Hôtel-Dieu d’Orléans.

Il mandait que, depuis près d’un an, il était venu à son hôpital plus de cinquante personnes, hommes et enfants, affligés de gangrènes sèches, noires, livides, qui commençaient toujours par les orteils, s’étendaient plus ou moins, et quelquefois gagnaient le haut de la cuisse. Il n’avait vu qu’un malade atteint à la main. Chez quelques-uns, le membre gangréné se séparait spontanément, sans que l’art fût intervenu. Chez les autres, la guérison réclamait des scarifications et des applications topiques. Quatre ou cinq avaient succombé, après l’amputation de la partie mortifiée, parce que le mal s’était propagé jusqu’au tronc. Enfin, cette maladie n’attaquait pas les femmes; tout au plus quelques petites filles[538].

Un paysan, des environs de Blois, avait perdu par la gangrène, d’abord tous les doigts d’un pied, puis ceux de l’autre, après cela, les deux pieds; enfin les chairs des deux jambes, dont la chute avait été suivie de celle des deux cuisses. Au moment où l’Académie des sciences recevait cette communication, la cavité de l’os des hanches commençait à se remplir de bourgeons charnus d’un bon aspect[539].

Ne retrouve-t-on pas dans ce fait, l’image des désordres que nous avons vu produire au mal des ardents, à l’époque de sa plus grande fureur? J’ajoute, comme nouveau trait de similitude, que le peuple rendit ses anciens droits à saint Antoine, qui passa pour le meilleur médecin de cette maladie.

On observait conjointement un autre état morbide gangréneux, dont la forme différait sensiblement de celle que je viens de mentionner.

Les malades avaient des enflures et des tumeurs aux pieds, aux jambes, aux mains et aux bras. Ces tumeurs étaient accompagnées de rougeur, de chaleur, de fièvre et de délire. Les parties attaquées par la gangrène se séparaient sans le secours de la chirurgie.

Ne pourrait-on pas, par voie d’analogie, éclairer d’un jour nouveau, la maladie du moyen âge, en la rapprochant de celle dont je parle. Il n’est pas douteux que le feu Saint-Antoine d’autrefois n’ait présenté aussi les deux formes accusées par la maladie plus moderne.

Quoique les chroniqueurs du moyen âge aient laissé bien des lacunes, et qu’on soit réduit à interpréter leur silence, il n’est pas difficile, avec un peu d’attention, de démêler dans leurs récits, la forme spéciale de feu sacré, observée par les médecins du siècle dernier. Nous savons qu’il surgissait souvent des phlyctènes et des tumeurs qui dégénéraient, au dire de Félibien, en «ulcères incurables[540].» Au lieu de prendre la couleur noire du charbon et de passer au sphacèle, les parties atteintes «tombaient en pourriture,» et les chairs se détachaient des os.

On a dit que le feu Saint-Antoine avait donné lieu à la distinction, longtemps admise, de la gangrène, en _sèche_ et _humide_; mais on aurait dû voir que la même cause détermine l’une ou l’autre forme, suivant les conditions du sujet, la rapidité de la marche du mal et autres influences moins définies. La différence des symptômes n’implique pas celle du mode affectif qu’ils traduisent.

Comme dernier argument, je reproduirai un détail qui m’est fourni par un médecin de l’abbaye Saint-Antoine, en Dauphiné, témoin de la maladie du XVIIIe siècle.

«Cette affection, dit-il, qui parut à la suite de la guerre, du dérangement des saisons et de la disette des fruits et des grains, ne s’attachait qu’aux manouvriers, aux paysans et aux mendiants.»

Jusque-là, rien de plus conforme à l’observation commune, qui semble vouer aux fureurs des épidémies, les classes énervées par le travail et la misère. Mais voici la circonstance que je tenais à mettre en saillie:

L’auteur remarque que pour éviter de mourir de faim, ces malheureux avaient été obligés de se nourrir «de _pain fait de farine de glands_, _de pepins de raisin_, _de racines de fougère_ et autres de cette espèce, _de toutes sortes d’herbes, crues ou cuites, sans sel et sans autre assaisonnement_[541].»

Dans cette énumération, je cherche en vain le seigle ergoté. On n’eût pas manqué de le signaler, au moins comme la cause principale de la maladie qu’on observait, au moment où cette explication prenait faveur sous le patronage des corps savants.

On objectera que les expériences de Dodart, de Langius, de Salerne, d’Arnaud de Nobleville, de Duhamel, de Réad, de Tessier et de quelques autres, dont je passe à dessein les noms, ne laissent pas de doutes sur les effets toxiques de l’ergot de seigle. Je réponds qu’on ne peut faire bon marché des expériences contradictoires rapportées par les médecins de Breslau[542], par Camerarius[543], par Moeller[544], et, vers la fin du siècle dernier, par Model et Parmentier[545].

Camerarius est très-explicite, et assure que la gangrène des extrémités, accompagnée du cortége habituel de ses symptômes, aurait été observée sur des sujets qui n’avaient positivement fait aucun usage du seigle ergoté.

Dans cet état de la question, la sagesse commande de suspendre son jugement, et d’attendre un supplément d’informations. Mais, en ce qui concerne la maladie du moyen âge, je maintiens qu’après un examen bien réfléchi des pièces de conviction introduites au débat, il m’est impossible d’expliquer ce grand fait pathologique, analysé dans toutes ses phases, par une action toxique, nettement isolée du concours des influences nosogéniques qui ont présidé à son explosion et prolongé son règne. Je ne saurais, du reste, mieux finir ce chapitre, qu’en disant avec un de mes écrivains favoris: «Ce sont questions doubteuses à desbattre aux Escholes..... ce que j’en opine, c’est pour déclarer la mesure de ma veue, non la mesure des choses[546].»

NOTES:

[476] Henri Martin, _Hist. de France_, t. III, p. 31, 4e édit.

[477] Jussieu, Paulet, Saillant et Tessier, _Recherches sur le feu Saint-Antoine_ (_Mémoires de la Société royale de médecine._ Année MDCCLXXVI, p. 260).

Comme j’aurai à parler plus d’une fois de ce travail, je désignerai les quatre collaborateurs sous le nom de _Commissaires de la Société royale_.

[478] Bouisson, _la Médecine et les Poëtes latins_. 1843, p. 23.

[479] Virgile, _Géorg._, lib. III, vers 563.

Delille a traduit ainsi ce passage:

«Et malheur au mortel qui bravant leurs souillures, »Eût osé revêtir ces dépouilles impures! »Soudain son corps baigné par d’immondes sueurs »Se couvrait tout entier de brûlantes tumeurs. »Son corps se desséchait et ses chairs enflammées »Par d’invisibles feux périssaient consumées.»

[480] Je ne parle que du fait général. Je n’ignore pas que la contagiosité de l’érysipèle paraît aujourd’hui avérée dans certaines conditions spéciales: ce qui m’étonne d’autant moins, que j’avais exprimé, sur ce point, en 1853, des soupçons très-sérieux fondés sur quelques observations justificatives. (Voy. mon _Traité de la contagion_, t. I, p. 150.)

[481] Frodoardi presbyteri ecclesiæ Remensis _Chronicon, anno DCCCCXLV_. (_Recueil des Hist. des Gaules_, par dom Bouquet, t. VIII, p. 199.)

[482] Sauval, _Antiquités de Paris_, liv. X.

[483] _Répert. des Chartes de l’Eglise de Paris renouvelé en 1536. 2e vol._ (_Extrait par_ Sauval, t. III, p. 74, _des preuves_.)

[484] Glabri Radulphi _Historiarum sui temporis libri quinque_. _Cap. IV libri secundi._--_De incendiis et mortibus nobilium.--Recueil des Hist. des Gaules_, par les Bénédictins, T. X, p. 19.

[485] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 5. 1685.

[486] Adémar, _Chronicon_, _anno_ 994.

[487] Glabri _Chron. cit._, _anno_ 1039.

[488] Mézeray, _Ouv. cit._, p. 46.

[489] _Mss. de l’abbaye Saint-Antoine._

[490] Sans prendre ces mots à la lettre, on peut au moins en déduire l’immense développement qu’avait acquis la maladie, pendant son règne si prolongé.

[491] _Vita Hugon episcop. Lincoln_, _cap._ XIII, _lib._ V.

[492] Félibien, _Hist. de la ville de Paris_, t. I, p. 156.

[493] Sauval, _Hist. des antiq. de la ville de Paris_, t. I, p. 383.

[494] Sauval, _Ouv. cit._ t. I, p. 41.

[495] A. Paré, _Œuvr. comp._, édit. Malgaigne, t. II, liv. X, chap. XI, p. 210.

[496] Vingt-cinq ans auparavant, le corps du saint de ce nom avait été transporté de Constantinople en Dauphiné.

[497] _Satyre Ménippée_, art. VIII, _de la vertu du Catholicon_, et _note_.

[498] Rabelais, _Pantagruel_, liv. II, chap. XXX.

[499] _Histoire des ordres monastiques_, t. I, p. 337.

[500] La chronique d’Hugues de Fleury, une des plus estimées sur les événements du XIe siècle, qualifie cette maladie de _morbus tabificus_, _maladie de langueur_.

[501] _Rech. sur le feu Saint-Antoine_, p. 271-273.

[502] Il est bon de noter ici que Sauval, traduisant, dans sa Chronique, le récit de Frodoard, sans s’astreindre littéralement au texte, rend les mots _ignis plaga_ par ceux de _feu sacré_ ou _des ardents_: preuve qu’à l’époque où il écrivait (XVIIe siècle) la tradition acceptait ces mots comme synonymes et représentant la même maladie.

[503] Mézeray, _Hist. de France_, t. II, p. 5.

[504] Voy. la ¿p. 357.

[505] «_Eodem tempore, illa ignea pestilentia divino judicio nimis ipsam provinciam oppresserat, quâ plurimorum pedes invisibili igne qui_ IGNIS INFERNI _vocabatur publicè comburi videantur_.» (Ducange, _Glossarium_, au mot: _Ignis inferni_.)

[506] Voy. la ¿p. 355.

[507] Quesnay, _Traité de la gangrène_, p. 344. MDCCLXXI.

[508] J’ai déjà raconté ce fait d’après Félibien. (Voy. la ¿page 358.)

[509] Broussonnet, _Journ. de la Soc. de méd. pratique de Montpellier_, t. V, p. 38. 1842.

[510] Capefigue, _Hugues Capet et la troisième race_, t. I, p. _ij_. 1845.

[511] L’auteur n’est pas médecin, et n’a pas à suivre les épidémies dont il fait mention, dans toutes les alternatives de leur durée totale.

[512] Capefigue, _Ouv. cit._, t. I, p. 286 et _passim._

[513] Je n’ai rien dit de certains météores, que l’ignorance des temps revêtait d’une forme fantastique, et qu’elle considérait comme le signe précurseur des grandes catastrophes. Les historiens disent qu’en 1088, le _feu sacré fut lancé sur la terre par un dragon de feu_. «_Anno 1088, tertio kalendas septembris visus est igneus draco volare per medium cœli et ex ore suo flammas evomere; statimque subsecutus est pestilens ille morbus qui ignis sacer vocatur, quem tum arsuram appellabant quidam._» (Jacob Meyer, _Annales fland._, lib. III.)

[514] Sauval, _Antiquités de Paris_, t. II, liv. X, p. 557.

[515] Réad, _Traité du seigle ergoté_, p. 33, Metz, MDCCLXXIV.

[516] Roche, _Dictionnaire de méd. et de chirurgie prat._, article _ergotisme_, Paris. 1833, t. I.

[517] Ozanam, _Hist. médic. des maladies épidémiques_, t. II, p. 316.

[518] Fuchs, _Das heilige Feuer des Mittelalters_. (_Du feu sacré au moyen âge_) (Annales générales de la médecine allemande, janv. 1834, t. XXVIII).

[519] Fallot, _Union médicale_, t. IV, p. 441. 1850.

[520] _Rech. cit. sur le feu Saint-Antoine_, p. 274.

[521] Il est une espèce de _melampyrum_ appelé _rougeole_ dans les campagnes, qui pousse dans les blés, et donne au pain une couleur violacée rougeâtre, mais sans aucun effet nuisible. (Littré et Robin, _Dict. de médecine_, 12e édition, Paris, 1865, au mot _Mélampyre_.)

[522] Mialhe, _Note sur le blé ergoté_ (_Union médicale._ 1850).

[523] Carbonneau-Leperdriel, _De l’ergot de froment et de ses propriétés médicales_. (Thèse présentée à l’École de Pharmacie de Montpellier, 1862.)

[524] Trousseau et Pidoux, _Traité de thérapeutique_, t. I, p. 528. 1836.

[525] Marchal (de Calvi), _Des épidémies_, p. 88. 1852 (Thèse de concours).

[526] D’Amador, _Quels avantages la médecine pratique a-t-elle retirés de l’étude des épidémies?_ p. 74. 1829.

[527] Arnal, _De l’action du seigle ergoté_ (_Mémoires de l’Académie de médecine_. Paris, 1849, t. XIV, p. 408).

[528] Requin, _Pathol. méd._, t. III, p. 112.

[529] Tessier, _Mém. de la Société royale de médecine_, 1778, p. 587.

[530] Hippocrate, _Epid._, liv. III, sect. 3, 4e _Constit._

[531] Hippocrate, _Trad._, t. II, p. 535.

[532] Sauvages considère le feu Saint-Antoine, le feu sacré, le mal des ardents, comme un _érysipèle pestilentiel_. (_Nosol. mét._, t. III, p. 297. 1772.)

En parcourant la table générale de la _Nosographie_ de Pinel, je m’aperçois qu’il renvoie son lecteur à l’article _Erysipèle_, à propos du feu Saint-Antoine, et du feu sacré; mais il se borne à demander si «l’érysipèle, en général, aurait des affinités avec la fièvre pestilentielle?» (T. II, p. 71. 1810.)

Il est regrettable que cet auteur, dont personne, plus que moi, n’apprécie le mérite, traite souvent, avec ce laisser-aller, les questions nosologiques les plus sérieuses.

[533] Galien, t. VI, p. 748, _De probis pravisque alimentorum succis_, cap. I.

[534] _Rech. cit._, p. 294.

[535] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 107.

[536] Pariset, _Hist. des membres de l’Acad. roy. de méd._, t. II, p. 293. 1850. _Éloge de Tessier._

[537] _Hist. de la Société royale de méd._, M.DCC.LXXX, p. 587 des Mém.

[538] _Rech. cit., sur le feu Saint-Antoine_, p. 280. Comment les partisans exclusifs de l’intoxication ergotique comprendront-ils l’immunité des femmes et les rares atteintes des petites filles?

[539] Salerne avait vu plus tard un enfant de dix ans, dont les deux cuisses se détachèrent de l’articulation, sans hémorrhagie; son frère, âgé de quatorze ans, perdit la jambe et la cuisse d’un côté, de l’autre, la jambe seulement.

[540] Voy. la ¿page 359.

[541] _Rech. cit. sur le feu Saint-Antoine_, p. 286.

[542] _Historia morborum Vratislaviensium._

[543] Camerarius, _Acad. natur. curios._, cent. 6, obs. 82.

[544] Moeller, _Comm. de reb. in scientiâ nat. et med. gestis_, ann. 1752.

[545] Model, _Récréations physiques_, etc., t. II.

[546] Montaigne, _Essais_, liv. I, chap. LVI, liv. II, chap. X.

CHAPITRE VII

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XIVe SIÈCLE (PESTE NOIRE)

Parmi les fléaux qui ont désolé le monde depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, nul n’a laissé dans les traditions populaires un aussi long souvenir que la peste noire. Cinq cents ans nous séparent de ce grand événement, et l’on ne peut parler du XIVe siècle sans évoquer le fantôme livide qui l’a couvert de deuil et de larmes. Au récit de ses ravages, la pensée recule d’horreur, et on se demande par quel prodige inespéré la race humaine a pu échapper à son extermination complète!

Les historiens, qui n’affichent aucune prétention médicale, sont d’accord pour ne voir, dans ce sinistre épisode, qu’un nouveau débordement de la peste qui avait dévasté la terre sous le règne de Justinien. Bornée depuis cette explosion, à de nombreuses invasions partielles, elle aurait tout à coup repris son expansion primitive, et recommencé sa course vagabonde et sans frein sur toute la surface du globe.

Cette opinion est partagée par le plus grand nombre des médecins qui se la sont transmise sans examen. J’ai été frappé des objections qu’elle soulève, et je viens les soumettre au jugement impartial du lecteur.

Le nom de _peste noire_ sous lequel la maladie dont j’entreprends l’étude, est restée célèbre, n’est pas le seul qu’elle ait reçu des médecins ou du peuple.

On l’appelle _mortalega grande_, _pestis atrocissima_, _anguinalgia_, la _grande peste_, la _mort noire_, la _mort dense_, la MORT! Les gens du monde la connaissent surtout sous la dénomination de _peste de Florence_.

Les Italiens la nommèrent _mortalega grande_, la _mortalité grande_, pour représenter les ravages inouïs qu’elle exerça partout où elle se montra.

Le synonyme _mort dense_, _mors densa_, fait évidemment allusion à l’entassement des cadavres, ou aux incessantes funérailles qui marquaient son passage: _Quod densaret funera_[547]!

D’après M. Henri Martin, la maladie de 1348 a gardé dans l’histoire, le nom de _peste de Florence_, sans doute à cause des illustres victimes qu’elle fit dans cette ville, qui était alors le plus brillant foyer de la civilisation et des arts en Europe[548].

M. le docteur Joseph Michon croit plutôt que ce nom lui vient de ce qu’elle commença son lugubre pèlerinage en Europe, par Florence et l’Italie[549].

C’est surtout sur le sens de la qualification de _noire_, que les auteurs sont partagés.

Loccénius, historien suédois, considère ce nom comme l’expression métaphorique du _deuil_ qui couvrait les populations[550].

Certains écrivains ont émis l’étrange idée que la maladie doit cette épithète, à la prodigieuse quantité d’anthracites ou _pierres noires_ qui couvraient la contrée de la Chine où elle prit naissance.

Un autre veut qu’elle ait frappé ses premiers coups sur les Sarrasins _noirs_ qui habitaient le continent de l’Asie, au milieu des tribus sauvages.

Giovanni Villani[551] adopte l’opinion de Zaële, grand astrologue de son temps, d’après lequel l’invasion aurait été précédée de l’apparition d’une _comète noire_, qui eut lieu au mois d’août 1346.

Pour le dire en passant, l’existence d’une comète à cette date, est un fait reconnu par les astronomes; mais on ignore pourquoi on la qualifia de _noire_. M. le docteur Phillippe, chirurgien de l’Hôtel-Dieu de Reims, qui a écrit une excellente monographie de la peste noire, à laquelle je ferai plus d’un emprunt, s’est renseigné auprès des membres de l’Institut les plus compétents, et les réponses qu’il a reçues, n’ont pas résolu la difficulté. On se bornait à soupçonner que les comètes, ainsi désignées, pourraient bien être celles qui étaient plus ternes ou moins éclatantes que les autres[552].

M. le docteur Edouard Carrière croit que la désignation de peste noire sous-entend l’état des esprits, la désolation indicible dont elle avait frappé les cités et les campagnes[553].

M. Michon exprime une opinion semblable. Le mot _peste noire_ n’est, suivant lui, qu’une traduction littérale du latin _pestis atra_, c’est-à-dire _peste terrible_. Il ne peut consentir à l’interpréter dans le sens d’un caractère physique de la maladie. «On trouverait, dit-il, difficilement à accorder la grande épidémie du XIVe siècle, avec aucune de celles qui ont précédé ou suivi, parce que le nom seul, pour ceux qui n’étudieraient que superficiellement, ferait rapprocher du choléra, un fléau qui n’a de commun avec lui que ses funestes effets.[554]»

Je réponds par anticipation, que l’épithète donnée à la peste noire, à l’exclusion des autres pestes, est un des motifs qui concourent à l’en distinguer. L’objection de M. Michon est d’ailleurs facile à écarter, puisque, au point de vue de sa coloration cutanée, le fléau de notre siècle porte le nom de choléra _bleu_ ou _cyanique_.

S’il faut dire mon opinion, je crois que l’idée la plus juste est celle qui attribue la dénomination en litige, soit à la teinte noire que le corps des malades prenait immédiatement après la mort, soit à la présence sur la peau, de disques livides, de taches gangréneuses, associées à la carbonisation de la langue et de la gorge.

Cette version est adoptée par Pontanus qui a raconté l’invasion de l’épidémie dans le Danemark: «C’est, dit-il, d’après ses effets extérieurs, qu’on donnait à ce fléau le nom de _mort noire_[555].»

M. Carrière a vu dans les galeries du célèbre cabinet d’histoire naturelle de Florence, des cires qui représentent fidèlement les taches livides ou violettes qui couvraient la peau, et dont quelques nuances lui ont rappelé, dit-il, la coloration cyanotique des cholériques.

Je m’en tiens donc à cette explication. Dans les maladies, ce qui frappe le plus l’observateur, c’est la coloration des téguments, et ce caractère sert souvent à les nommer. N’avons-nous pas la fièvre _jaune_, la fièvre _pourprée_, la fièvre _blanche_ (_febris alba virginum_), les _pâles couleurs_, la _chlorose_, la _jaunisse_, l’_ictère noir_, la _rougeole_, la _roséole_, la _scarlatine_, le _choléra bleu_, la _maladie bronzée_, etc.?

Je ne suivrai pas la peste noire dans ses interminables migrations. Son explosion soudaine, la rapidité de sa marche, son rayonnement presque instantané dans les contrées les plus distantes du globe, imposent une œuvre difficile à celui qui veut reconstruire son itinéraire, depuis son point de départ jusqu’à la fin de sa course. Je me contenterai de quelques indications générales.

Il est avéré qu’en moins de quatre ans, c’est-à-dire de 1346 à 1350, toute la terre connue avait été dévastée. La contagion fut sans doute un redoutable auxiliaire. Mais on sait que les grandes maladies populaires ne suivent pas dans leurs pérégrinations, l’enchaînement régulier des transmissions virulentes, et qu’elles obéissent, avant tout, à la direction souveraine de la force inconnue qui les domine.

Dans l’Asie centrale, et au nord de la Chine, existe une contrée qui a porté le nom de Cathay jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Cette région était divisée en Cathay blanc ou libre, et Cathay tributaire ou _noir_, ainsi nommé en raison de la grande profusion d’anthracites qu’on y rencontrait.

C’est de là, que la peste noire s’élança sur le reste du monde, après avoir emporté, en Chine, dans les années 1346 et 1347, environ 13 millions d’hommes[556].

En franchissant ces barrières, le fléau suivit trois courants.