Part 30
J’ai cru devoir reproduire ce long extrait, parce qu’il dépeint avec autant de vérité que d’énergie, cette rencontre inouïe de malheurs de tous genres. Quand on voit de pareils antécédents annoncer l’avénement d’une grave maladie populaire, on ne peut s’empêcher d’établir entre les deux faits un rapport intime. Il n’est pas possible que la santé publique ait échappé à de violentes perturbations. Quel est, en définitive, le mode d’agir de ces influences nosogéniques? Et, pour rester dans mon sujet, comment la maladie gangréneuse que j’étudie, se rattache-t-elle à leur impression complexe[513]?
Ces états putrides qui, selon le langage du chroniqueur, «corrompent la masse du sang,» sembleraient le produit naturel de ces crises alimentaires dont la description dépasse toute vraisemblance; et cependant la même influence pèse dans d’autres temps sur les populations, sans amener à sa suite les effets spéciaux qu’on en croirait inséparables.
Rien ne surpasse par exemple, les horreurs de la famine qui désola Paris en 1590, au temps de la Ligue. J’en emprunte le récit à Sauval:
«Cette famine n’a pas sa pareille, et fut si grande que les rats étoient les plus friands morceaux des riches; encore les achetoient-ils bien cher. Quantité ne vivoient que de ce qui est plus capable de faire mourir que de conserver la vie. A l’hôtel Palaiseau et celui de Saint-Denis, on surprit quelques lansquenets qui mangeoient des enfants. Enfin les Parisiens furent réduits à cette effroyable nécessité que de faire moudre les os de leurs pères, rangés sur les charniers de Saint-Innocent, pour en faire du pain[514].»
Voilà certes une terrible famine dont les effets meurtriers auraient dû être bien secondés par les circonstances politiques qui passionnaient si vivement les esprits à l’époque de la Ligue; et cependant on n’a observé aucune maladie populaire qui eût quelque rapport avec le feu Saint-Antoine.
On ne peut malheureusement s’éclairer auprès des écrivains du moyen âge, dont le thème est fait d’avance, et qui remplacent par le merveilleux, les explications rationnelles des phénomènes naturels. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour voir reprendre ce problème dans des conditions scientifiques sérieuses. C’est alors que quelques expérimentateurs ont cru avoir levé le voile qui recouvrait depuis si longtemps cette étiologie. Le mal des ardents et ses dérivés n’ont plus été, à les entendre, qu’une forme de l’_ergotisme_. Cette hypothèse commode a été accueillie avec empressement comme une sorte de révélation contre laquelle on est mal venu à réclamer.
«Il y a tout lieu de croire, dit Réad, que les différentes maladies qui ont affligé la France dans les Xe, XIe, XIIe, XIIIe et XVIe siècles, sous le nom de _feu sacré_, de _mal des ardents_, de _feu infernal_ et de _mal Saint-Antoine_ devaient leur origine à l’usage du seigle ergoté[515].»
M. le Dr Roche a adopté textuellement et de confiance, l’opinion des commissaires de la Société royale sur la séparation du mal des ardents et du feu Saint-Antoine. L’affection ainsi nommée n’était, dit-il, probablement autre chose que l’_ergotisme gangréneux_. Il regrette cependant que «le manque absolu de détails, dans les récits de ces fléaux, ne permette pas de rien affirmer à cet égard[516].»
Dans une lecture faite à l’Académie royale de médecine de Belgique, le 24 novembre 1849, M. le Dr de Mersseman cherchait à établir que la maladie du feu sacré, dont il est fait si souvent mention dans les chroniques du moyen âge, était la _lèpre_. Les raisons et les rapprochements qu’il invoquait à l’appui de cette thèse assez imprévue, ne parurent pas à M. le Dr Fallot pouvoir soutenir le contrôle d’une critique sévère, fondée sur l’interprétation éclairée des faits. Ce médecin aime mieux croire avec Ozanam que cette maladie n’est qu’un fait d’ergotisme[517], et il s’appuie principalement sur un savant travail du Dr C.-H. Fuchs de Berlin[518].
Il prétend, comme lui, que les chroniques antérieures au Xe siècle, désignent cette affection sous le nom générique de _peste_; mais qu’à partir de cette époque, on la trouve décrite sous ceux d’_ignis sacer_, _arsura_, _mal des ardents_, _clades_ ou _pestis inguinaria_. Après le XIIe siècle, on la nomme: _ignis sancti Antonii_, _sancti Martialis_, _Beatæ Virginis_, _ignis invisibilis vel infernalis_.
A dater du XIVe siècle, les auteurs changent la destination de ce nom, _feu sacré_, et ne le donnent plus qu’à la gangrène, au sphacèle, aux mortifications en général, ou bien aux dermatoses les plus variées (_dartres_, _zona_, _charbon_, etc.).
Je laisse à M. Fallot, ou pour mieux dire au docteur Fuchs dont il suit les indications, la responsabilité d’une synonymie historique à laquelle j’aurais à faire bien des reproches. Je me borne à exposer brièvement les raisons principales qui démontreraient, au dire de l’auteur allemand, la vérité de l’étiologie céréale ou ergotique.
1º Explosion de la maladie aux années dont l’hiver a été rigoureux, l’été humide et pluvieux, après de mauvaises récoltes, et pendant la disette, ou même en pleine famine.
2º Circonscription restreinte de la maladie en France, dans la Lorraine, les Flandres, l’Aquitaine, le Dauphiné, l’Ile de France; immunité de l’Italie dotée d’une culture mieux entendue.
3º Durée également limitée de l’épidémie, dépassant rarement une année, et dans ce cas, consécutivement à deux années antérieures de disette. Cessation au retour du printemps.
4º Enfin, identité des symptômes dans des lieux et des temps différents[519].
L’ensemble de ces motifs forme sans doute une argumentation spécieuse. Mais outre qu’ils ne prouvent pas l’intervention originelle de l’ergot, et qu’ils donnent matière à discussion, on s’aperçoit bien vite, quand on veut les vérifier, qu’ils ont été arbitrairement allégués, dans l’intérêt d’un système.
Ainsi, par exemple, le rayon de la sphère d’activité du fléau n’est pas aussi limité qu’on veut bien le dire, puisque, après avoir ravagé d’immenses provinces françaises, il s’est aussi étendu à une partie de l’Europe, et que l’Italie même n’en a pas été défendue, comme on le prétend, par la supériorité de son mode de culture. Petrus Parisus, auteur du XVe siècle, a vu régner à Trépano et à Palerme, en Sicile, une épidémie qui a les plus grands rapports avec celle de la France et des pays du nord.
Cet écrivain nous représente le plus grand nombre de malades, comme ayant sous l’articulation des deux genoux, de grandes taches livides et obscures qui s’étendaient jusqu’au mollet. Un spasme permanent tenait la jambe rétractée. Les parties affectées étaient si dures et si sèches, qu’elles paraissaient avoir été exposées au feu ou aux ardeurs du soleil. Elles étaient engourdies, privées de sentiment, et dans cet état de mortification qui caractérise la gangrène confirmée[520].
M. Fallot a aussi réduit gratuitement la durée totale de la maladie du moyen âge. Il est bien avéré qu’elle s’est prolongée plusieurs siècles avec les alternatives accoutumées des maladies populaires du même ordre.
On sait que ces maladies, après leur première explosion, affectent pendant un certain temps, la forme sporadique, pour reprendre par intermittence et sans cause appréciable leur vigueur et leur expansion premières. On dirait qu’elles veulent s’acclimater dans les lieux qu’elles ont envahis et s’y perpétuer à l’état d’endémie. C’est ainsi qu’on a pu craindre que le feu Saint-Antoine ne se fixât pour toujours sur le théâtre de ses ravages; sous ce rapport la lèpre, sa contemporaine, peut lui être comparée.
Malgré les incertitudes et les obscurités qui restent encore sur ce point, M. Fallot conclut à l’identité probable du feu sacré et de l’ergotisme gangréneux. La seule différence serait dans la substitution d’un nom spécifiant la cause à un nom qui indique un des principaux symptômes.
Dans cette hypothèse, on expliquerait facilement le retour de ces épidémies, à une époque où la culture des céréales était complétement négligée, ou compromise par la succession incessante des troubles météorologiques. M. Fuchs en a compté vingt-huit, espacées dans une période de cinq cents ans, depuis 857, qu’il croit être la date de la première invasion, jusqu’à 1347. Ozanam n’en mentionne que seize, probablement parce que son calcul ne remonte pas aussi haut.
Quelques-uns de ces récits signalent expressément l’altération des grains. En 1096, le pain parut d’un rouge de sang, que Mézeray attribue à une sorte de faux blé[521].
On peut opposer à M. Fallot, que sous le règne du feu sacré, le seigle n’entrait dans l’alimentation que pour une proportion très-faible.
Cet honorable confrère atténue l’objection, en disant que l’ergotisme n’est pas l’effet exclusif du seigle (_secale cornutum_); mais encore, du mélange avec certaines graminées.
L’ergot proprement dit (_sclerotium clavus_) attaque aussi d’autres céréales, l’orge en particulier. Or, avant l’introduction du seigle dans l’alimentation journalière du peuple, l’orge figurait dans la confection du pain et des soupes.
M. Fallot aurait pu ajouter que le blé est sujet aussi à l’invasion du parasite. M. Mialhe a fait des recherches qui lui ont démontré l’identité chimique du blé et du seigle ergotés. Comme ce dernier, le blé renferme une matière grasse abondante, une matière grasse particulière, des matières albumineuses et gommeuses, des sels cristallisables, et enfin une matière extractive _sui generis_, _ergotine_[522].
D’après cette similitude de composition, M. Mialhe a présumé qu’il devait en être de même des propriétés physiologiques et thérapeutiques. L’expérience clinique paraît avoir vérifié ses prévisions[523].
Quoi qu’il en soit, il est certain que le mal des ardents trahit l’action préalable d’une influence puissante et générale qui s’est exercée sur des populations fatalement prédisposées. Tel est le fait que nous donne l’observation. L’hypothèse commence, quand on prétend que cette cause est unique, et que la maladie n’est qu’un empoisonnement par l’ergot de seigle. D’où il résulte logiquement qu’il aurait suffi d’exclure cette céréale de la consommation publique, pour supprimer en même temps ses redoutables effets, et mettre fin à l’épidémie. _Sublatâ causâ..._
M. Fallot ne hasarde-t-il pas cette conjecture, quand il demande si les guérisons qui avaient lieu, après un séjour plus ou moins prolongé dans les églises ou les couvents, ne tiendraient pas à la salubrité de l’alimentation fournie par ces établissements religieux, qui emmagasinaient dans les années d’abondance, pour parer aux disettes éventuelles?
A quoi on pourrait répondre que la plupart des malades ne faisaient, pour ainsi dire, que passer dans ces asiles, s’il est vrai, comme on l’assure, que ceux qui ne mouraient pas, se rétablissaient en sept ou neuf jours, ce qui peut être accepté, au point de vue pathologique, sans aucune intervention miraculeuse.
MM. Trousseau et Pidoux, dont le témoignage est d’un si grand poids, ne peuvent consentir à mettre sur le compte du seigle ergoté, les épidémies terribles décrites sous le nom d’_ergotisme_, d’_ergot_, de _convulsion céréale épidémique_, etc. Lorsque l’acrodynie régna à Paris, la première idée qui s’offrit, fut de la rapporter à une intoxication céréale; mais il devint bientôt de toute évidence, qu’il fallait renoncer à cette explication, puisque les habitants de Paris n’emploient jamais le seigle comme aliment. D’un autre côté, si l’on jette un coup d’œil critique sur ces prétendues épidémies d’ergotisme, on reconnaît, avec les éminents collaborateurs dont je reproduis l’opinion, que celles qui se développent en France ne se montrent pas dans les divers lieux, les mêmes années. Ainsi, pendant que l’Artois en est infecté, la Sologne n’éprouve rien, et réciproquement. Or, les années très-humides en Sologne, le sont également dans l’Artois, et par conséquent la production de l’ergot doit y être la même. Il serait bien singulier alors que l’influence de la même cause ne déterminât pas les mêmes accidents épidémiques. Quand une cause commune existe dans deux localités et qu’une maladie se développe dans l’une, sans se montrer dans l’autre, il faut, de toute nécessité, recourir à une autre explication étiologique.
Pendant les années 1816 et 1817, les plus humides qu’il y ait eu, peut-être, depuis plus d’un siècle, bien que les seigles aient été infectés d’ergot, on n’a pas entendu dire que, dans la Sologne et sur beaucoup d’autres points de la France, où l’on se nourrit de farine de seigle, il soit survenu une épidémie d’ergotisme.
C’est aussi un fait irréfragable, que des populations entières se nourrissent de cette céréale altérée; dans six ou sept départements, les paysans n’ont pas d’autre aliment. Pendant les étés froids et humides, les épis de seigle contiennent une énorme quantité d’ergot. Lorsque le grain a été battu, les paysans, avant de le faire moudre, n’enlèvent que les ergots les plus gros, et le reste va au moulin avec le bon grain. Le pain, pendant toute l’année, est fait alors avec du seigle ergoté, et c’est l’aliment qui entre pour la plus grande proportion, dans la nourriture des habitants de la campagne. Aux époques où l’altération de la céréale a dépassé de beaucoup son degré habituel, ceux qui en font usage ressentent une sorte d’ébriation qui n’a rien de pénible; mais quand il n’y a que peu d’ergot, on n’observe aucun accident notable, lors même que cette substance fait tous les jours, pendant de longues années, la base de la nourriture[524].
Il me semble qu’il est difficile de répondre à ces arguments, si l’on persiste à défendre, sans concession, l’étiologie céréale de la maladie du moyen âge.
M. le docteur Marchal (de Calvi), touchant à cette question, s’étonne, à bon droit, qu’un fait pathologique, si commun autrefois, ait cessé de se produire. Il a lu comme moi, le passage que je viens d’extraire du livre de MM. Trousseau et Pidoux, et il convient qu’il y aurait là quelque chose d’incompréhensible, si, dit-il, on n’était autorisé à penser que les paysans de nos jours font peut-être mieux que d’enlever seulement les plus gros ergots; tandis que probablement, et cela est important à noter, leurs devanciers laissaient les gros comme les petits dans le grain à moudre[525].
La conjecture du savant médecin de Paris est rendue assez improbable par l’incurie bien connue des gens de la campagne; mais lors même qu’il en serait ainsi, les faits cités par MM. Trousseau et Pidoux ne seraient pas moins inexplicables pour ceux qui soutiennent, d’une manière absolue, l’intervention toxique de l’ergot. Dans l’espèce, je crois plutôt que nos paysans, à qui M. Marchal prête tant de prudence, seraient d’autant moins portés à élaguer tous les mauvais grains, que l’enivrement qui suit l’usage du pain de seigle, fortement ergoté, n’est pas sans agrément pour eux. Ils connaissent parfaitement l’origine de cette impression, et bien loin d’éprouver de la répugnance, ils s’en font une habitude, à l’exemple des fumeurs et des mangeurs d’opium.
Les effets spéciaux du seigle ergoté sont formellement niés, au nom de l’expérience, par quelques auteurs allemands. On sait qu’il croît en grande quantité dans le canton de Bâle. On le moud avec les grains de bonne qualité, et on en fait du pain qu’on mange sans le moindre inconvénient[526].
On n’est plus surpris, après cela, des faits qui démontrent que le blé fortement altéré, a pu être employé sans porter le moindre trouble dans la santé publique.
Ramazzini raconte qu’en 1691, la rouille envahit abondamment cette céréale en Italie, sans aucune suite fâcheuse.
Il est certain que beaucoup de médecins, qui ne sont point intéressés au succès d’un système, ne croient guère à l’ergotisme.
Requin, qui fait cette remarque, a consulté, pour s’éclairer, M. le docteur Arnal[527], qui s’est livré à une étude spéciale des effets thérapeutiques et toxiques de l’ergot. La réponse de ce confrère fut catégorique: il avait essayé toutes les manières de déterminer sur les animaux, l’ergotisme gangréneux ou convulsif, et il n’avait jamais pu y parvenir[528].
J’ai lu avec attention le récit des expériences faites par Tessier, sur quelques espèces animales pour éclaircir l’action pathologique de l’ergot[529]. L’auteur n’a négligé aucune précaution pour éviter toute cause d’erreur; mais je suis obligé d’ajouter que sa conclusion, très-affirmative, ne me paraît pas complétement applicable à l’homme. Il suppose que les expérimentateurs qui ont obtenu des résultats contraires, n’ont employé qu’une proportion insuffisante d’ergot. J’ai peine à croire que des hommes aussi exercés que Model et Parmentier n’aient pas prévenu un pareil reproche.
Je pense donc, comme Requin, qu’on a souvent jeté sur le compte de l’ergot, bien des épidémies dont ce poison était tout à fait innocent, et que cette étiologie a été invoquée le plus gratuitement du monde. Ce qui ne m’empêche pas d’accepter les faits qui reposent sur les témoignages positifs de Salerne, de Réad et de quelques autres. Il importe seulement de ne jamais oublier, que la causalité médicale répugne aux interprétations exclusives qui ne tiennent pas compte des contingences de l’observation.
De tout ce qui précède, je tire, jusqu’à preuve contraire, la conclusion suivante:
La faible proportion du seigle ergoté dans le régime des populations frappées du feu Saint-Antoine; l’extension de cette épidémie dans des localités où cette céréale n’était pas cultivée; sa durée plusieurs fois séculaire, avec des intermissions que la continuité d’action de sa prétendue cause rendrait incompréhensibles, à moins d’entasser les suppositions arbitraires; la diminution graduelle et la disparition définitive du fléau, qui ne peuvent être attribuées à la suppression de l’influence suspecte; l’étrangeté symptomatique de la maladie qui exclut son origine vulgaire; le sens contradictoire des observations d’ergotisme, après leur révision attentive: toutes ces considérations, en un mot, ruinent l’hypothèse qui a rallié l’opinion des médecins sur la base commune de l’intoxication céréale. Le feu Saint-Antoine reste donc, pour moi, l’épidémie gangréneuse du moyen âge, affection distincte de toutes les autres, et à laquelle il m’est impossible de refuser les caractères de la spécificité la mieux tranchée.
On a essayé d’établir entre elle et le charbon, un rapport intime; mais le rapprochement ne tient pas devant le parallèle nosographique. La tumeur circonscrite qui caractérise l’anthrax, et la gangrène qui s’irradie rapidement de son centre aux parties adjacentes, diffèrent radicalement du sphacèle, qui attaque tout un membre et le dévore sourdement, comme par l’action lente d’un feu interne.
Les praticiens ne peuvent non plus, assimiler le feu Saint-Antoine, tel que nous le dépeignent les chroniques, à ces fièvres malignes gangréneuses, dont la marche est des plus aiguës, et qui s’accompagnent d’un grand trouble de la circulation et d’un profond abattement, signe de la résolution des forces.
La question ainsi posée en amène une autre:
Le feu Saint-Antoine a-t-il été connu des anciens, ou faut-il dater son avénement des premiers indices qui le dénoncent au Xe siècle?
Hippocrate nous a laissé la relation d’une épidémie d’érysipèles, accompagnés de gangrènes fort étendues. Les causes les plus légères les faisaient naître. Les chairs, les ligaments, les os et même des membres entiers étaient détruits. L’auteur du récit fait remarquer, que ces accidents étaient plus effrayants que dangereux, car la plupart de ceux chez lesquels ils survenaient, échappaient à la mort. Ceux, au contraire, dont la maladie ne prenait pas cette direction, étaient emportés[530].
M. Littré retrouve, dans cette description, de nombreux traits de ressemblance avec les formidables épidémies qui, sous le nom de _feu Saint-Antoine_, de _mal des ardents_, etc., furent la terreur des populations du moyen âge. Mais il y voit cette différence essentielle que la gangrène, salutaire dans l’épidémie ancienne, était excessivement funeste dans celle du Xe siècle[531].
Je dois appuyer sur un autre caractère distinctif; c’est que l’action d’une cause occasionnelle quelconque, provoquait l’éruption de l’érysipèle sur les lésions les plus simples, sur de toutes petites plaies, n’importe leur siége. Cette observation se renouvelle dans la plupart des constitutions érysipélateuses bien dessinées. Les chirurgiens d’hôpitaux doivent, en pareil cas, renoncer à l’emploi de l’instrument tranchant, fût-ce la lancette, sous peine de voir surgir un érysipèle dont la gravité, trop souvent mortelle, ne peut être mesurée d’avance. Nous ne voyons rien de semblable dans l’histoire du mal des ardents. L’épidémie de l’antiquité n’est pas autre chose qu’une épidémie d’érysipèles, aggravée par l’influence indéfinissable d’une constitution gangréneuse et putride.
Les médecins qui se sont épargné des longueurs, en identifiant le mal des ardents à l’érysipèle, relèveront l’importance du rapprochement que je viens de faire. Peut-être même se prévaudront-ils de l’assentiment apparent de Foës qui a traduit ἐρυσίπελατα par _ignes sacri_? Je me permettrai de leur rappeler que cette version, autorisée par le vocabulaire ancien, ne préjuge rien sur les prétendus rapports de l’érysipèle ainsi désigné, avec le _feu sacré_ ou _Saint-Antoine_[532].
Galien nous a conservé le souvenir d’une maladie épidémique qui survint à la suite d’une crise alimentaire.
Nous y lisons que de longues famines désolaient, de son temps, l’empire romain. Le transport de toutes les céréales dans les villes, réduisit les gens de la campagne à user d’aliments qui n’entraient jamais dans leur régime, tels que racines sauvages, jeunes pousses des arbres, herbages des prés; et cette nourriture malsaine à laquelle ils furent condamnés, pendant l’hiver et le printemps, engendra de graves affections, au début de l’été. Sur le corps des malades, se développaient des ulcères très-nombreux, de nature variable: chez les uns, _érysipélateux_; _phlegmoneux_ chez les autres; _herpétiques_ chez ceux-ci; ailleurs, _lichénoïdes_, _psoriques_ et _lépreux_... Souvent ces éruptions devenaient _charbonneuses_ et _phagédéniques_, allumaient la fièvre et emportaient beaucoup de malades, après de longues souffrances. C’est à peine si l’on en sauvait quelques-uns, quand la maladie prenait ce caractère[533].
On me dispensera d’insister pour prouver que l’affection décrite par Galien, sous les formes multiples dont j’ai abrégé l’énumération, n’était pas celle du moyen âge, malgré les rapports de leur étiologie externe appréciable.
Je ne pousserai pas plus loin le rapide aperçu de mes recherches historiques. Il me suffira de déclarer qu’elles ne m’ont révélé, dans les auteurs de l’antiquité, aucune trace distincte du feu Saint-Antoine.
Cette opinion ne m’est pas exclusivement personnelle; elle est formellement exprimée par les commissaires de la Société royale[534]. Gruner ne pensait pas autrement. «_Id unum scio_, disait-il, _hunc morbum fuisse veteribus incognitum_[535].»
Tel était aussi le sentiment de Pariset, qui avait mis ses connaissances spéciales au service de cette question.