Part 3
Une épidémie singulière[25] commence (1846) à paraître et à s’étendre dans toute la vallée de l’Isère, depuis le Dauphiné jusqu’à la Tarentaise. C’est une fièvre qui saisit instantanément les habitants et se manifeste par des douleurs de reins, des maux de tête et de cœur, accompagnés de vomissements. Cette maladie ne paraît pas jusqu’ici offrir de caractère pernicieux, et l’on ne cite encore aucun cas grave. Elle frappe la plus grande partie de la population ouvrière de nos campagnes. Dans la commune des Molettes, on cite un hameau où, sur quatre cents habitants, cent soixante sont atteints de cette fièvre. Aucun n’a succombé; mais ils restent longtemps dans un grand état de faiblesse.
Ces exemples de maladies nouvelles, ou tout au moins inconnues aux pays qu’elles surprennent, ont été rapprochés par le hasard de mes lectures. On en trouverait un grand nombre d’analogues, en parcourant attentivement les recueils de médecine. J’ai cru devoir en citer pour mémoire quelques-uns des plus saillants.
En 1578, une maladie sans précédents éclata à Brunn, dans la Moravie. Après quelques prodromes généraux, on voyait survenir une violente inflammation sur les parties où, conformément à la pratique en vogue, on avait appliqué des ventouses. Il s’y formait des abcès de mauvaise nature, dégénérant en ulcères sanieux environnés de pustules, dont l’ouverture donnait passage à une humeur claire, séreuse, purulente et corrosive. Alors toute la portion du derme, comprise dans la circonférence de la ventouse, tombait en lambeaux putrides et laissait à sa place un ulcère phagédénique. Chez quelques-uns, tout le corps se couvrait de pustules qui rendaient le visage difforme et horrible. Les progrès de la maladie amenaient des douleurs ostéocopes très-aiguës qui s’exaspéraient pendant la nuit. Le peuple crut à l’empoisonnement des bains et accusa les barbiers qui avaient appliqué les ventouses, d’avoir employé, à dessein, pour les scarifications, des instruments enduits de venin. Rien ne confirma, du reste, la conjecture qui, à défaut de tout autre explication plausible, rapporta cette maladie à la syphilis[26].
En 1729, régna à Tubingue et dans les environs, une maladie étrange, à laquelle Élie Camérarius, qui en fut témoin, avoue ne pouvoir trouver de place dans la nosologie.
Les malades éprouvaient d’abord une lassitude extraordinaire. Les yeux s’obscurcissaient et se couvraient comme d’un nuage. Il survenait de la stupeur et bientôt un tremblement universel, violent et opiniâtre, avec anxiété et oppression. Cet état durait sept ou huit semaines, sans insomnie ni perte d’appétit.
La maladie se jugeait souvent par une toux violente avec expectoration de matières fétides. Aucune fièvre manifeste ne l’accompagnait. Un coryza prolongé, une sueur copieuse ou une diarrhée abondante, étaient autant de crises salutaires. Aucune hypothèse ne put jeter le moindre jour sur son étiologie[27].
En 1752, les praticiens de Nérac virent, pour la première fois, une maladie épidémique, qui rappelait, par ses principaux symptômes, le Pian d’Amérique, d’où le nom de _Pian de Nérac_ qui lui est donné par les auteurs. Le corps entier se couvrait, peu à peu, de pustules, qui devenaient confluentes et ne formaient qu’une seule croûte. Elles dégénéraient en ulcères profonds qui dénudaient les os, et amenaient la mort. Ou ignore absolument l’origine et la nature de cette maladie[28].
Revenons à l’observation contemporaine et nous serons témoins, à notre tour, de faits du même ordre dont l’histoire de la médecine devra conserver le souvenir.
En 1828, éclate à Paris une maladie qui surprend les médecins par son aspect insolite.
C’est en juin qu’apparaissent les premiers cas, peu nombreux d’abord, mais bientôt multipliés avec toutes les allures du progrès épidémique. Le 3 septembre, dans la caserne de Lourcine, sur 700 hommes, 560 sont atteints. La maladie s’amende pendant l’hiver, et reprend son développement primitif au mois de mars de l’année suivante. Dans la caserne de la Courtille, récemment restaurée et assainie, 200 hommes sur 500 sont attaqués en quatre jours. Enfin, après avoir suivi une décroissance graduelle, l’épidémie paraît complétement éteinte dans le rude hiver de 1829 à 1830. Pendant deux ans on a encore occasion d’observer quelques cas retardataires; depuis lors, il n’en reste plus de traces.
Le tableau symptomatique était mobile et varié. Le premier phénomène, ou du moins celui sur lequel les malades appelaient tout d’abord l’attention, consistait en une sensation d’_engourdissement_ et de _fourmillement_ des mains et des pieds, prenant même quelquefois le caractère d’_élancement_. Ces douleurs, bornées aux pieds et aux poignets, s’irradiaient rarement le long des jambes et des bras. Elles s’accompagnaient d’un sentiment de froid, suivi d’une chaleur brûlante, ou bien d’un état d’hyperesthésie si prononcé que les malades ne pouvaient supporter le moindre attouchement. Cet état allait, dans certains cas, jusqu’à la contracture et la paralysie des membres qui n’en continuaient pas moins à être le siége de fusées douloureuses et de tressaillements.
Les fonctions digestives manifestaient les troubles les plus divers, depuis la simple inappétence, jusqu’aux vomissements, aux coliques, et au dévoiement. Dans les cas graves, les matières des déjections étaient sanglantes. Ces symptômes étaient à peine marqués chez un certain nombre de malades.
Dès le début, la peau était le siége d’un œdème qui constituait parfois une véritable anasarque, mais qui se bornait, le plus souvent, à certaines parties limitées, telles que la face, les lèvres, les joues, les pieds, les mains.
Dans le cours de la maladie, l’enveloppe tégumentaire des mains et des pieds se colorait d’une rougeur érythémateuse, qui passait assez souvent au brun ou au noirâtre sur certains points. A cela se joignaient des éruptions de divers genres, papules, boutons rouges, pustules, phlyctènes, taches cuivrées, furoncles. On les observait surtout autour des pieds et des mains. Ces parties, baignées d’une sueur locale, éprouvaient une desquamation épidermique qui avivait leur rougeur et accroissait leur sensibilité.
Ces symptômes dont les divers groupes étaient plus ou moins accentués, suivant les conditions individuelles, se succédaient sans fièvre, ou avec un mouvement fébrile très-modéré, jusqu’au moment où les troubles digestifs atteignaient leur plus haut degré. L’insomnie provoquée par les douleurs était souvent très-rebelle.
La marche de la maladie variait comme sa durée. Chez les uns, elle se terminait en quelques semaines; chez d’autres, elle se prolongeait pendant plusieurs mois. Mais elle était rarement mortelle, et ne fut guère fatale qu’à quelques vieillards ou aux sujets dont la santé était délabrée.
Les rares occasions que les médecins ont eues de compléter l’étude de cette curieuse affection par les recherches cadavériques, n’ont révélé aucun désordre qui pût expliquer les symptômes observés pendant la vie.
A l’apparition de cette épidémie, les premières préoccupations se portèrent sur son étiologie. Ni l’alimentation qu’on soupçonna d’abord et qui semblait _à priori_ devoir en donner l’explication, ni l’altération de l’air attribuée à l’encombrement des lieux où les cas s’étaient multipliés, ne parurent s’adapter convenablement aux exigences de la question. Les faits interprétés d’après ces données se montraient trop contradictoires pour qu’on pût en tirer les éléments d’une pathogénie décisive.
Devant ce nouvel hôte, qui venait pour la première fois réclamer son entrée dans la nosologie, on dut s’enquérir des maladies connues qui s’en rapprochaient par des similitudes suffisantes. On ne manqua pas de signaler quelques analogies symptomatiques avec les maladies céréales qui ont, à diverses reprises, envahi certaines contrées. Mais ces conjectures, qu’on essayait moins peut-être par conviction que pour ne pas rester muet, ont été réduites à leur véritable valeur par l’observation attentive et sincère du fait morbide général. Il a été impossible de retrouver, dans l’épidémie de 1828, les maladies analogues qui avaient pris les devants dans l’histoire des maladies populaires. Il a bien fallu reconnaître que cette épidémie était toute nouvelle et que les annales de l’art n’en présentent pas d’autre exemple. Telle fut la conclusion à laquelle fut amené M. le docteur Genest, un des premiers historiens de cette épidémie, après de consciencieuses recherches d’érudition. C’est l’opinion qui a prévalu dans le monde médical et à laquelle Requin s’empressa de souscrire[29].
Cette maladie nouvelle réclamait un nom. Celui d’_acrodynie_, qui a été adopté, rappelle les douleurs des extrémités qui en étaient le symptôme le plus saillant et le plus commun. Il a cet avantage qu’il ne préjuge aucune théorie sur sa nature et qu’il survivra, sans inconvénient, au progrès de l’observation.
Depuis cette explosion, l’acrodynie a disparu, laissant la cause de sa retraite aussi mystérieuse que celle de son invasion, sans préjudice, bien entendu, pour ses retours possibles.
Il est une maladie qui, après s’être longtemps confinée dans certaines régions, a sourdement franchi ses limites et menace de ne plus rien respecter dans sa marche envahissante. Cette maladie, fatale surtout aux populations agricoles, est venue récemment imposer à la pathologie de nouvelles études, et à l’hygiène publique un de ses plus graves problèmes. Je veux parler de la _pellagre_.
L’intérêt de la question qu’elle soulève, le vide qu’elle avait laissé dans notre littérature médicale, son invasion progressive au milieu de nous, sa préférence pour une certaine classe, toutes ces circonstances, en un mot, ont provoqué de sérieuses recherches, qui ont produit des révélations inattendues. Dans la nombreuse succession des travaux remarquables qui ont obéi à l’appel de la science, il est juste de distinguer ceux de M. le docteur Théophile Roussel qui portent la double empreinte du savant et de l’écrivain[30].
Découverte en Espagne, au commencement du siècle dernier; en Italie, vers le milieu de ce même siècle; dans les Landes, en 1818; dans le Lauraguais, vers 1833, et depuis 1842, sur quelques points du centre de la France, la pellagre a pu exister longtemps, sans être clairement reconnue. Cette lenteur de l’observation est un trait de l’histoire des maladies nouvelles, et j’aurai occasion d’en multiplier les preuves; mais il paraît qu’on ne peut guère faire remonter la pellagre au delà du XVIIIe siècle.
La plupart des auteurs, malgré leurs dissentiments sur sa pathogénie, proclament sa nouveauté et reconnaissent qu’elle est sans analogue dans les nosographies.
Strambio assure que c’était l’opinion des médecins lombards. Gherardini, après l’avoir décrite, déclarait que «quiconque est au courant de l’histoire des maladies, doit conclure qu’elle n’a été connue d’aucun auteur.» Il avait attentivement compulsé les vieilles archives et n’y avait rien vu qui se rapprochât de la pellagre. D’après lui, les anciens n’auraient pas manqué de décrire une pareille maladie, s’ils avaient eu occasion de l’observer.
Strambio, Titius, Widemar, etc., qui répugnaient à la considérer comme nouvelle, ne dissimulaient pas leurs regrets de ne pouvoir appuyer leur sentiment sur quelques preuves écrites. Ils n’en persistaient pas moins à affirmer son antiquité, à l’aide de quelques suppositions accommodantes. Ses caractères, autrefois faiblement accentués et indécis, avaient pris récemment un relief plus saillant. La maladie avait en même temps, et probablement par les mêmes causes, redoublé de fréquence et de gravité. Ces diverses circonstances, disait-on, ont bien pu faire illusion aux médecins qui se sont crus en droit de reconnaître sa date moderne.
L’époque précise de l’apparition des maladies qui viennent prendre rang dans le cadre nosologique, est toujours obscure et vague, à moins qu’elles ne déploient l’appareil des maladies populaires. Appliquée à la pellagre, cette question chronologique change de conclusion, suivant la pathogénie qu’on en donne.
Si l’on adopte d’une manière absolue et exclusive l’étiologie céréale qui la rapporte à l’usage alimentaire du _maïs verdéramé_, hypothèse défendue avec tant de talent par M. Roussel, la pellagre ne peut évidemment avoir paru en Europe que postérieurement à l’introduction et à la culture de la plante exotique. Elle serait donc pour nous une forme nouvelle de maladie, appartenant à la classe des toxicohémies dont l’origine et le mode de développement dépendent des rapports de l’homme avec les modificateurs réprouvés par l’hygiène.
A la rigueur, il pourrait n’y avoir qu’une coïncidence fortuite entre la première importation du maïs dans notre hémisphère, et la révélation incontestée des premiers cas de pellagre. Chacun de ces faits serait nouveau, et il n’y aurait entre eux aucun rapport appréciable. La pellagre pourrait donc être, dans ce sens, une maladie récente, sans qu’on se crût autorisé pour cela, à la considérer comme l’effet direct de l’emploi du maïs.
Mais la pellagre est-elle décidément une maladie céréale? Il y a encore place pour bien des doutes, même après le séduisant plaidoyer de M. Roussel.
Que la plante américaine altérée soit douée d’une appropriation plus spéciale au résultat qu’on lui attribue, c’est ce qu’un grand nombre de faits rendent assez vraisemblable; mais son action préalable n’est point nécessaire à la génération de la pellagre, et dans les termes absolus qui l’expriment, cette étiologie soulève bien des difficultés qui attendent une réponse satisfaisante.
Je n’ignore pas que M. Roussel, qui est familier avec les principes fondamentaux de la causalité médicale, subordonne l’efficacité de l’intoxication maïdienne au concours de la misère et de toutes les souffrances de l’esprit et du corps que ce mot sous-entend. Je sais aussi que l’hérédité de la pellagre, qui paraît avérée, servirait de réplique à bien des objections. Sa contagiosité, qui n’est peut-être pas aussi gratuite qu’on a voulu le dire, serait encore un argument de quelque valeur. Le virus pellagreux remplacerait, à l’occasion, le microphyte sur les individus prédisposés.
J’avoue que, par analogie et après mûre réflexion, je crois pouvoir justifier le parti que je prends, en ouvrant à la pellagre le cadre des maladies nouvelles, qui, sans cause connue et à la suite d’une incubation plus ou moins longue, viennent grossir la liste de nos maux. Aucun texte précis ne dément cette conjecture, et bien des raisons sérieuses lui servent d’appui.
M. le docteur Billod adopte l’opinion contraire, au prix d’une pétition de principe que je crois opportun de rectifier.
«Bien, dit-il, que les premières observations de pellagre ne datent que de Cazal, il ne saurait être douteux que cette affection ait existé antérieurement, et même qu’elle remonte à l’origine du monde.
»Du moment, en effet, qu’elle est considérée comme un effet de l’insolation s’exerçant sur le corps affaibli par la misère ou par d’autres causes, il est impossible d’assigner à cet effet constant de causes constantes, d’autre date que celle du jour où l’influence solaire a commencé à s’exercer, et où la misère et autres causes débilitantes sont venus disposer le corps de l’homme à la subir. Ce qui revient à dire que l’insolation et la misère ayant été de tous les temps, il en est ainsi de la pellagre[31].»
Ce raisonnement suppose démontré ce qui est en question, et sa conclusion est nosologiquement inacceptable.
La pellagre, que Sauvages plaçait parmi les cachexies, est, sans contredit, une affection générale, _totius substantiæ_, comme disait Fernel. L’érythème concomitant n’en est qu’une manifestation locale. En dépit de quelques discordances descriptives, imputables à la diversité des points de vue où les auteurs se sont placés pour l’étudier, cette maladie se compose de trois groupes principaux de symptômes qui se montrent du côté de la peau, des centres nerveux et des organes digestifs. Le cachet qu’elle porte est inamovible pour tout médecin familier avec l’observation clinique: sa spécificité ne saurait être un moment douteuse.
Que l’insolation influence l’éruption de l’érythème, c’est ce que je n’ai pas l’intention de nier. Mais cette provocation ne peut être efficace que sur les sujets actuellement en proie au mode morbide pellagreux. A défaut, cette action ne produira qu’un érythème réactif, semblable à tous ceux qui ont même provenance; et l’on comprend que certaines conditions individuelles puissent lui donner quelques apparences du véritable érythème de la pellagre, quoiqu’il en diffère essentiellement par son origine externe.
Aujourd’hui, il est bien avéré et il était permis de le prédire, que les rayons solaires ne sont pas la condition _sine qua non_ de l’éruption spécifique, puisqu’on l’a vue se former à l’abri de cette influence. Mais, dans tous les cas, quelle que soit l’énergie provocatrice qu’on prétende attribuer à l’insolation, il est bien certain que cette cause n’engendre pas l’affection pellagreuse interne qui, d’après Strambio, ne cesse pas de suivre son évolution naturelle, même chez les sujets qui évitent avec soin les ardeurs du soleil.
Je ne veux, quant à moi, affirmer qu’une chose, c’est que l’action solaire a provoqué, chez certains individus spécialement prédisposés, des dermatoses _pellagroïdes_, bien longtemps avant que la vraie pellagre se soit montrée avec ses localisations caractéristiques.
Je ne dirais rien d’une autre opinion émise sur la nature de la pellagre, si elle n’avait, en sa faveur, quelques autorités recommandables.
On a prétendu, en effet, que cette maladie n’était qu’un diminutif de la lèpre, et, à ce compte, son origine remonterait à l’antiquité la plus reculée. Cette hypothèse tombe devant le simple parallèle des symptômes actuels de la pellagre avec les symptômes anciens de la lèpre. Un diminutif pourrait se reconnaître à l’atténuation de ses manifestations extérieures, mais il ne présenterait pas une individualité originale aussi distincte.
La lèpre est d’un grand secours dans certains moments d’embarras. Quand la syphilis apparut pour la première fois, il ne manqua pas de médecins pour prétendre qu’elle était une dégénérescence ou une émanation de la lèpre dont on constatait l’effacement sous ses formes primitives. Aujourd’hui c’est à la pellagre que reviendrait cette survivance héréditaire. Ces deux opinions se détruisent mutuellement; ni l’une ni l’autre n’ont obtenu la sanction de l’observation clinique.
J’attends donc encore des éclaircissements, malgré la multiplicité et le mérite des travaux inspirés par la pellagre. Jusque-là je persisterai à la considérer comme une maladie nouvelle, ignorée des anciens, et qui, après avoir respecté longtemps les limites de son endémie primitive, s’est enfin propagée au loin, sans qu’on puisse prévoir les bornes de son extension future.
J’arrête ici la revue un peu confuse des faits que je viens de réunir. Ils suffiront, je pense, pour prouver qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura toujours des maladies indépendantes de l’étiologie vulgaire, et dont l’apparition montre à l’œuvre une faculté primordiale de la vie.
Mais la question générale, décidée en principe par l’affirmative, prend de vastes proportions quand on veut la suivre dans les détails. Un travail qui aurait la prétention d’épuiser le sujet, dépasserait la mesure de mon temps et de mes forces. Mes visées sont moins ambitieuses.
J’aurai rempli, j’espère, les promesses de mon titre en donnant à la doctrine des maladies éteintes et nouvelles l’énorme grossissement du génie épidémique à son plus haut degré d’expansion et d’énergie. C’est dans ces limites que se renferme mon programme.
Ecoutons d’abord un homme à qui ce sujet a dicté d’éloquentes paroles:
«Il est des races d’animaux et de végétaux qui n’existent plus dans leur forme primitive; et chaque jour, l’art, l’éducation, la civilisation transforment les végétaux et les animaux qui vivent autour de nous. Pourquoi n’en serait-il pas de même des maladies? Pourquoi n’y aurait-il pas des maladies historiques, comme il y a des animaux et des végétaux fossiles? Pourquoi ne pourrait-il pas naître, sous l’influence de circonstances passagères, des maladies nouvelles et passagères, comme il naît des variétés nouvelles d’animaux et de plantes? C’est peut-être là l’histoire d’un grand nombre d’épidémies et de contagions[32].»
L’observation confirme pleinement ces pressentiments de l’analogie.
«Il semble, dit M. Littré, que les peuples, dans le mouvement et le progrès de leur vie, soulèvent, sans s’en douter, des agents hostiles qui leur apportent la mort et la désolation. Ils sont, dans leur sourd et aveugle travail..... comme les mineurs qui poursuivent le sillon qu’ils sont chargés d’exploiter, tantôt déchaînant les eaux souterraines qui les noient, tantôt ouvrant un passage aux gaz méphitiques qui les asphyxient ou les brûlent, et tantôt, enfin, provoquant des éboulements de terrain qui les ensevelissent dans leurs décombres[33].»
Le tableau que représente ce langage figuré est frappant de vérité. L’histoire déroule, en effet, à nos regards la succession séculaire de grands phénomènes pathologiques, véritables trombes de l’ordre médical, dont l’explosion soudaine et terrible marque d’une funèbre empreinte certaines périodes prédestinées de l’évolution des peuples. La science qui serait indifférente au spectacle de ces événements extraordinaires, se condamnerait gratuitement à rester incomplète. Ce n’est pas par le simple attrait de la curiosité que leur étude se recommande, mais aussi par les matériaux précieux qu’elle prépare aux découvertes de l’avenir. Les épidémies sont de grands foyers lumineux qui éclairent les problèmes les plus obscurs de la pathologie, et il n’est pas permis de mesurer d’avance l’étendue des services qu’on peut attendre de leur histoire. Parmi ces faits, il en est que la marche du temps ne ramènera peut-être plus; on serait sans excuse, si on les laissait dormir dans la poussière du passé.
Telle était, il y a près de vingt siècles, la conviction de Plutarque lorsqu’il soumettait la même question à un débat sérieux. Il demande, en effet, _s’il est possible qu’il s’engendre de nouvelles maladies_, et sa réponse est nettement affirmative[34].
L’illustre écrivain met en scène un médecin qui défend l’opinion contraire, en présence d’un cercle nombreux, et il prend à son tour la parole pour la réfuter, alléguant, comme preuve, que la _ladrerie_ et la _rage_ n’étaient connues que depuis Asclépiades.
Les assistants se récrient, ne pouvant se persuader «que la nature, en telles choses, fust, dedans le corps humain, comme dedans une ville, amatrice et inventrice de nouvelletés.»
Plutarque rétorque un à un les arguments très-sérieux qu’il met dans la bouche de son interlocuteur. Un de ses principaux motifs figure parmi ceux que je ferai valoir moi-même: c’est que Thucydide a regardé la peste d’Athènes comme une maladie nouvelle, vu que les animaux ne touchaient pas aux cadavres.
Je n’ai pas besoin de dire que, dans la forme comme dans le fond, l’argumentation de Plutarque se ressent de la science de son temps. Mais sa conclusion très-explicite pourrait être acceptée aujourd’hui dans les termes qui l’expriment: «Sans aller plus loin que nous-même, dit-il, le changement de la façon de vivre est suffisante cause pour pouvoir engendrer des maladies[35].»
Cette observation révélée à la sagacité de Plutarque par quelques rapprochements historiques, a grandi sous la plume de quelques écrivains médicaux qui en ont compris la portée et approfondi l’étude.
Frappé de la récente apparition de certaines fièvres éruptives, Ingrassias n’hésite pas à poser comme une loi générale l’extinction et la nouveauté des maladies à travers les siècles:
«_Multos enim novos et veteribus prorsum ignotos morbos nostra ætas experitur; quemadmodum contra, priscis quidem plurimi accidere consueverunt, hodierno tempore penitus incogniti_[36].»