Part 29
«Gangrène est une disposition qui tend à mortification de la partie blessée qui n’est encores morte ne privée de tout sentiment; mais elle se meurt peu à peu, en sorte que si bientost on n’y donne ordre, elle se mortifiera du tout, voire jusques aux os, qui alors est appelée des Grecs, _sphacèle_ ou _nécrosis_, des Latins, _syderatio_ et _esthiomena_, selon les modernes, et des vulgaires le _feu Saint-Anthoine_ ou _Saint-Marcel_[495].»
Cette dernière dénomination perpétuée par la tradition populaire, s’adaptait donc à toutes les espèces de gangrènes. C’est pour ce motif, que quand on vit reparaître, au XVIIIe siècle, une affection qui ressemblait à la maladie du moyen âge, les gens de la campagne réveillèrent le souvenir du feu Saint-Antoine.
Je n’ai pas la prétention de reconstruire, avec les documents que j’ai recueillis, l’image complète et nosologiquement irréprochable de la maladie qu’ils dépeignent. Nous connaissons ses symptômes gangréneux et leurs effets consécutifs. Les divers noms qu’elle porte s’accordent à exprimer le sentiment d’ardeur qui l’accompagne. Mais les chroniqueurs ne sont pas médecins et écrivent sous l’obsession des préjugés superstitieux de leur temps. Pour suppléer à leur laconisme, nous sommes réduits à essayer par voie d’induction et d’analogie, des présomptions dont nous ne pouvons garantir que la vraisemblance.
Nous savons bien que l’art ne resta pas inactif, et qu’il dut varier ses procédés et ses méthodes, puisqu’on nous apprend que tous les traitements échouèrent. Il ne faut pas perdre de vue qu’à cette époque d’ignorance et de ferveur religieuse, les épidémies étaient regardées comme les instruments de la vengeance de Dieu. Ce n’est donc pas à la science humaine, mais à une source plus haute, qu’on devait recourir pour adoucir les rigueurs de ces expiations et abréger leur durée.
C’est la médiation puissante de saint Antoine qu’on invoqua surtout dans le XIe siècle; et quelques jours suffisaient, assure-t-on, pour la guérison des malades dont les prières avaient été exaucées. Le fléau qui avait envahi la France redoublait ses coups dans le Dauphiné. Cette circonstance décida le pape Urbain II à y placer le chef-lieu de l’ordre de Saint-Antoine qu’il venait de fonder (1093)[496].
Conformément aux prescriptions du fondateur, les maisons de cet ordre devaient être exclusivement ouvertes aux malheureux frappés par la maladie régnante. On en érigea un certain nombre sur divers points de la France.
La _Satyre Ménippée_ nous apprend qu’on peignait des flammes sur les portes et les murs extérieurs de ces asiles, pour indiquer, par cette enseigne parlante, leur charitable destination, et les signaler expressément au respect du peuple[497]. Malheur au passant irrévérencieux qui aurait pollué les abords de ces lieux consacrés! Il y allait du bûcher, s’il faut en croire l’historiette imaginée par Rabelais[498].
Le bruit de tant de miracles, répandu en Europe, attirait à Vienne, en Dauphiné, une énorme affluence de malades dont la plupart y laissaient quelques parties de leur corps. En 1702, on voyait encore, dit-on, dans l’abbaye de Saint-Antoine, des membres desséchés et noirs qui y étaient conservés depuis lors[499].
Faut-il admettre que les historiens du temps, dominés par une idée qui jouissait d’un grand crédit parmi les hommes, ont cru, sans examen, à tous les prodiges qu’ils racontent?
L’unanimité des témoignages, quelle que soit la part de l’hyperbole, ne me permet pas de douter qu’il n’y ait eu des guérisons inattendues, dans des circonstances exceptionnelles; mais je n’irai pas en chercher la source dans l’ordre surnaturel. Il suffit d’une influence physiologique dont tout médecin qui raisonne son scepticisme, ne peut contester le pouvoir. C’est une vérité vulgaire qu’on accroît la résistance des populations aux assauts des épidémies, en retrempant les courages et relevant la force morale. Connaît-on un moyen plus puissant de remplir l’indication, que cet appel suppliant à la Providence qui seule dispose du salut? Quand l’homme n’a plus rien à attendre de la terre, il lève, dans sa détresse, ses mains vers le ciel, et l’espoir qui se ranime en lui, est souvent le meilleur préservatif des maux qui le menacent, ou le soulagement le plus efficace aux souffrances qu’il endure.
Les récits que j’ai rapportés, et qu’il m’aurait été facile de multiplier, sans intérêt pour mon lecteur et sans profit pour mon sujet, me permettent d’examiner quelques questions qui forment la partie essentielle de cette étude.
L’affection gangréneuse du moyen âge est-elle la même sous les noms divers qu’elle porte dans les chroniques? Le mal des ardents diffère-t-il, comme on l’a prétendu, du feu Saint-Antoine? A quelle cause peut-on l’attribuer? Les anciens l’ont-ils connu, ou bien faut-il croire que le Xe siècle a été témoin de sa première apparition?
Les commissaires de la Société royale, après de laborieuses recherches, n’hésitent pas à déduire du rapprochement des faits, la distinction radicale du _mal des ardents_ et du _feu Saint-Antoine_. Comme j’ai cru devoir adopter la conclusion inverse, et que j’applique ces deux dénominations à la même espèce morbide, je dois suivre un moment mes érudits confrères dans l’exposé de leurs preuves. Voici en substance ce qu’ils ont dit:
On a vu qu’en 945, avait éclaté une maladie appelée _feu sacré_, qui brûlait peu à peu les parties du corps qu’elle attaquait, et que les malades étaient soignés dans l’église de Notre-Dame, transformée en hôpital.
Si l’on compare cette maladie avec celle qui portait le même nom ou celui de feu Saint-Antoine, et qui se montra, d’après les indications historiques, en 1039, 1041, 1089, 1095 et 1109, on ne tarde pas à s’assurer qu’à toutes ces époques, il s’agit toujours de la même maladie, c’est-à-dire d’une affection très-douloureuse, se terminant par la mort du sujet ou la perte d’un de ses membres, détaché spontanément à la suite de la gangrène. Cette maladie était chronique, puisqu’elle laissait aux malades le temps de se rendre aux lieux où ils espéraient recevoir du secours[500].
Le nombre de ces malades était assez restreint, et malgré la gravité du pronostic, le chiffre de la mortalité n’était pas très-élevé.
D’autre part, les maladies qui furent observées en France, en 994, 996, 1130, 1140, 1234, 1373, etc., ont entre elles une conformité frappante, c’est-à-dire que la mortalité considérable et subite qui en fut la suite, dénonce une maladie aiguë, très-différente déjà de la précédente, par ce caractère important. Si l’on y joint l’absence de gangrène, prouvée par le silence des historiens, la dénomination nouvelle de _mal des ardents_ qui lui est donnée, enfin son siége fréquent _en l’aine_, selon la remarque de Mézeray, on aura bien des raisons pour séparer cette maladie du feu Saint-Antoine dont elle s’éloigne par des traits personnels irrécusables.
Le feu Saint-Antoine serait donc, dans l’opinion des commissaires de la Société royale, une maladie à marche lente, qui frappe de gangrène les membres qu’elle attaque. Le _mal des ardents_, affection très-aiguë, qui n’aurait jamais cette terminaison, ne serait autre que la _peste_ proprement dite, _lues inguinaria_ de Grégoire de Tours et autres chroniqueurs, celle qu’Ambroise Paré nomme indifféremment, _bubon_ ou _bosse_[501].
J’ai prévenu que je n’acceptais pas cette conclusion. Les auteurs l’ont déduite très-logiquement des observations qu’ils ont groupées d’après leur succession historique; mais je dois avouer que je retrouve dans l’agencement de leurs pièces justificatives la trace involontaire d’une opinion préconçue.
Mon dissentiment se fonde principalement sur l’ordre chronologique des dénominations, successivement imposées à la maladie épidémique, dans sa longue évolution.
Quand le fléau envahit Paris et ses environs, au milieu du Xe siècle, ce qui frappa le plus ses témoins, ce fut la chaleur brûlante qui dévorait les malades et leur arrachait des cris. On prit, pour l’exprimer, le premier mot qu’on avait sous la main, celui de _feu sacré_, employé de tout temps pour caractériser les affections morbides dont la douleur, la rougeur et la chaleur forment les symptômes dominants. Frodoard, dans le premier document que nous possédons, l’appelle _ignis plaga_, _plaie du feu_, et nous trouvons disséminés, dans d’autres chroniques, les noms de _ignis occultus_, _ignis invisibilis_, _ignis pestilentiæ_, _mortifer ardor_, etc.[502].
Bientôt le peuple, qui aime les néologismes, remplaça le premier nom par celui de _mal des ardents_, dont l’étrangeté même indiquait la forme originale de la maladie nouvelle.
On n’a pas oublié que Mézeray, mentionnant l’atteinte de 994, dit que c’était un feu inconnu que l’on nommait _mal des ardents_[503]. Faudrait-il dater de cette époque l’introduction de ce mot dans la langue usuelle?
Nous trouvons aussi dans le même endroit une allusion à l’intercession bienfaisante des saints. On y voit poindre, si je puis ainsi dire, la désignation de _feu Saint-Antoine_ ou _Saint-Marcel_, qui sera plus tard adoptée par la reconnaissance publique. Mézeray n’établit donc aucune différence entre les deux maladies. Et quoiqu’on ne puisse s’autoriser de sa compétence médicale, il n’en est pas moins l’écho de la tradition populaire dont on ne saurait nier la valeur en pareil cas.
Ce n’est qu’en 1090 qu’on surprend, pour la première fois, le nom de _feu Saint-Antoine_ dans un passage du même historien, qui a été rapporté plus haut[504]. On y remarque que Mézeray emploie, deux lignes après, les mots _peste ardente_, qui ne peuvent être que l’équivalent de _mal des ardents_.
Cette dénomination a beaucoup préoccupé les commissaires de la Société royale, qui ont cru y découvrir la _peste inguinale_, et ont ainsi prêté à l’historien un rapprochement qui, selon moi, était bien loin de sa pensée.
N’est-il pas de toute évidence que l’auteur a tenu simplement à éviter la répétition d’un mot, et qu’en parlant de _peste_, il n’a voulu indiquer, selon l’usage du temps, qu’une maladie épidémique, dont l’épithète, _ardente_, précisait le véritable caractère. La peste inguinale n’a jamais été qualifiée de cette manière, ni avant ni après le règne de la maladie du moyen âge.
Les commissaires de la Société royale, conséquents avec leur manière de voir, ont encore traduit par _feu de la peste_, les mots _pestilentiæ ignis_ que nous avons lus dans la chronique d’Adémar. Je leur ferai la même réplique. Il est clair que l’auteur a représenté par ce _feu de pestilence_, un _feu épidémique_ qui n’a aucun rapport de nature avec la peste inguinale.
Le feu sacré s’appelait donc depuis longtemps, mal des ardents, et cette synonymie était la plus répandue dans le langage du peuple, lorsque l’impuissance éprouvée de tout secours humain inspira l’idée de s’abandonner à la miséricorde divine. Selon les mœurs du temps, la maladie fut placée sous l’invocation des saints. Bientôt la gratitude autant que la vénération, remplacèrent insensiblement les anciens noms, par ceux de feu _Saint-Antoine_ ou _feu Saint-Marcel_.
Quelques chroniques se servent aussi des mots _feu d’enfer_ (_ignis inferni_), qui dérivent du même ordre d’idées. Ces mots ne font pas seulement allusion à des tortures qui semblaient l’avant-goût de celles des réprouvés; ils sous-entendent aussi que la dévorante maladie était l’œuvre du démon. C’était donc aux saints, qu’appartenait naturellement le pouvoir de l’exorciser, en intercédant pour ses victimes[505].
Le mal des ardents et le feu Saint-Antoine ne sont, je le répète, qu’une seule et même maladie diversement dénommée, à des phases différentes de son règne épidémique.
Les commissaires de la Société royale ont opposé la chronicité de l’une à la marche aiguë de l’autre. Je reconnais la valeur de ce caractère, mais je lui refuse, dans la réalité des faits, la constance qu’on lui assigne des deux parts.
Ainsi en 993, c’est-à-dire à l’époque où la maladie gangréneuse, observée, pour la première fois, quarante-huit ans auparavant, avait pris un grand développement, Rodolphe Glaber affirmait expressément, comme nous l’avons vu, que le fléau, qui détachait quelque membre, après l’avoir brûlé, produisait souvent tous ses effets _dans l’espace d’une nuit_[506].
Peut-on méconnaître ici le _feu sacré_ ou _mal des ardents_ qui sera plus tard le _feu Saint-Antoine_? Le sphacèle des membres et leur séparation ont-ils jamais compté parmi les effets habituels de la peste?
Je ne nie pas que la gangrène pathognomonique du feu Saint-Antoine n’ait affecté souvent une lenteur remarquable dans sa marche; mais ce fait n’exclut pas les cas tout aussi nombreux dans lesquels elle a eu la rapidité des maladies les plus aiguës. En comparant attentivement les descriptions des contemporains, on voit que les malades succombaient promptement dans d’affreuses douleurs ou bien qu’ils dépérissaient lentement; et certes dans les deux cas, c’était la même maladie. L’observation n’a-t-elle pas vérifié les mêmes contrastes dans l’histoire des gangrènes sporadiques qu’on appelle, faute de mieux, _spontanées_, et qui peuvent se former en quelques heures ou se prolonger des semaines ou des mois entiers. Schenck parle d’une gangrène qui commença par un orteil, et s’étendit _en trois jours_ jusqu’au ventre. On peut mettre en regard le fait suivant rapporté par Camerarius. Il s’agit aussi d’une gangrène qui s’empara du gros orteil, qu’elle dessécha; de là elle s’étendit au-dessus des malléoles. Après l’amputation des chairs, des tendons et des os du pied, la mortification gagna la jambe et monta enfin jusqu’au genou. Ce travail morbide dura _un an_. Quelque temps après, l’autre jambe se gangréna aussi et le malade succomba. Des observations semblables fourmillent dans les recueils de la science[507].
Rien de mieux avéré en pratique, que ces modifications dans la marche et la durée des maladies. L’acuité ou la chronicité ne représente pas un élément absolu de diagnostic. La tuberculose pulmonaire essentiellement chronique ne déroge-t-elle pas trop souvent à ses habitudes, sous la forme si bien nommée de phthisie _galopante_.
L’acrodynie, que je cite parce qu’on voulut un moment la rapprocher de la maladie du moyen âge, avait aussi une durée très-variable. Ordinairement elle ne dépassait pas deux ou trois semaines; mais on la vit souvent se prolonger pendant plusieurs mois consécutifs.
Les collaborateurs dont j’apprécie l’opinion, insistent en disant que le _mal des ardents_ était trop rapide dans son évolution, pour laisser aux malades le temps de se réunir sur le parvis des églises, ou de se faire transporter dans les hospices réservés aux sujets frappés du _feu Saint-Antoine_.
Mais on lit dans le Martyrologe qu’en 1130, la maladie _appelée feu sacré par les médecins_, sévissait cruellement; que plusieurs malades se rendirent à Notre-Dame où avait été apportée la châsse de sainte Geneviève; et qu’il y en eut un grand nombre de guéris. Pour conserver la mémoire de cet événement miraculeux, on édifia une église sous l’invocation de _sainte Geneviève-des-ardents_[508].
Ce nom seul ne démontre-t-il pas qu’à cette époque, l’identité du feu sacré et du mal des ardents était un fait généralement admis, et que par conséquent, quoi qu’en disent les commissaires de la Société royale, la marche du mal des ardents était assez lente, pour permettre à ceux qu’il affectait, de se rendre dans les asiles où ils espéraient recevoir du soulagement.
J’accorde volontiers que les déplorables conditions où se trouvait le monde à cette sombre époque, exerçaient sur la peste une sorte d’attraction, qui en multipliait les retours. Il n’est pas douteux qu’elle ne soit venue par intervalles, compliquer la maladie gangréneuse régnante et altérer sa symptomatologie. Au XIVe siècle, la coexistence de la peste et du mal des ardents, est constatée en France et dans plusieurs parties de l’Europe, par tous les historiens. En 1373, on construisit à Paris, le _petit Saint-Antoine_, un des hôpitaux de cet Ordre, destiné à secourir les malades atteints du feu sacré. Les commissaires de la Société royale, persuadés qu’on avait confondu arbitrairement cette maladie avec le mal des ardents, qui, pour eux n’est autre que la peste, prétendent qu’on a dû recueillir dans ce nouvel asile, deux sortes de malades et principalement des pestiférés. Cette conjecture n’a rien d’invraisemblable; mais on en peut induire tout au plus, que l’urgence imposa une infraction aux règlements ordinaires et changea momentanément la destination de cet établissement hospitalier. La peste inguinale était malheureusement trop connue à cette époque, pour être identifiée au mal des ardents, dont le signalement est si différent, même pour les yeux les moins exercés.
Les auteurs que je réfute n’ont pas été mieux inspirés, lorsqu’ils ont donné au _siége_ des localisations gangréneuses une valeur décisive dans la caractéristique comparée des deux maladies. Je ne puis consentir à lui accorder, pour ma part, qu’un rang bien secondaire dans la hiérarchie symptomatique.
Mézeray constate que dans l’invasion de la basse Lorraine en 1090, «la _peste ardente_ dévoroit les _pieds_, les _bras_ et _une partie du visage_.»
Le Martyrologe nous apprend qu’en 1140, sous Louis VII, la maladie que les médecins appelaient le feu sacré «attaquait les personnes aux _parties honteuses_.»
Enfin, toujours d’après Mézeray, en 1274 et 1373, le même mal (feu sacré) «_prenoit le plus souvent en l’aine_.»
En appliquant résolûment ce dernier trait à la vraie peste, on a oublié que dans le fait dont il s’agit, le sphacèle des membres, qui appartient en propre à la maladie du moyen âge, comptait aussi parmi les symptômes.
Le professeur Victor Broussonnet a vu des bubons inguinaux, se montrer sous l’influence d’une constitution gangréneuse à laquelle la peste était parfaitement étrangère.
La maladie qui régnait à Montpellier, vers la fin de l’hiver de 1790, était une _fièvre rémittente putride_ qui prenait facilement le caractère malin. Certains sujets affaiblis furent atteints de _bubons gangréneux parotidiens, axillaires et principalement inguinaux_. Trois malades eurent la _peau du scrotum mortifiée_. La gangrène attaquait de préférence le bas du corps, comme les cuisses et les jambes, quand on y avait appliqué des vésicatoires. Broussonnet vit deux fois la _peau de la verge et du scrotum entièrement détruite_[509].
Des faits que je viens de réunir, on ne peut, ce me semble tirer qu’une conclusion: c’est que l’affection gangréneuse du moyen âge pouvait indifféremment diriger les raptus fluxionnaires, sur le visage, sur les organes génitaux et sur la région inguinale. Quand elle portait spécialement sur les aines, elle s’appropriait accidentellement un symptôme de la peste bubonique, sans pour cela changer de nature. On sait bien qu’en principe, le génie épidémique laisse à l’affection qu’il gouverne, son cachet pathognomonique, sans l’astreindre à l’uniformité constante de ses déterminations locales. La peste d’Athènes ne mortifiait-elle pas les parties génitales, les extrémités, les globes oculaires? En exagérant outre mesure, l’importance du siége des localisations morbides, pour établir la nature intime des maladies, on serait amené à cette conséquence, moins forcée que cela ne paraît, qu’une affection qui gangrène les bras, diffère au fond de celle qui gangrène les cuisses. Je ne serais pas embarrassé pour citer des observations, dans lesquelles, en dernière analyse, la conclusion du diagnostic comparé a été réduite à ces termes.
En résumé, si l’on suit attentivement, d’après les indications historiques, le cours accidenté de l’épidémie gangréneuse qui a surpris et désolé l’Europe, à partir du Xe siècle; si l’on fixe surtout la date approximative de ses baptêmes successifs, il reste évident pour moi que le mal des ardents et le feu Saint-Antoine représentent la même maladie, à deux périodes distinctes de son évolution totale. L’expression _feu Saint-Antoine_ indique le moment où la médecine s’avoue vaincue et cède la place aux miracles.
Il est temps d’aborder la question étiologique, et ici je me trouverai bientôt en présence de certaines opinions très-arrêtées qui supportent mal la contradiction.
Disons d’abord que les partisans de l’étiologie cosmique et morale des grandes épidémies ne trouveront jamais pour leur système une confirmation plus probante en apparence. A aucune époque peut-être, les peuples n’avaient enduré autant de souffrances du corps et de l’âme, au milieu d’un tel bouleversement des éléments conjurés.
Ecoutons un historien familier avec la lecture des chroniques, et qui a tracé, d’une main tremblante d’émotion, le navrant tableau des Xe et XIe siècles:
«La société est empreinte d’un profond sentiment de tristesse. Il y a comme un crêpe de douleur répandu sur la génération. Le monde est livré à tous les fléaux; les invasions des Barbares, les maladies pestilentielles, l’horrible famine déciment le peuple; des vents violents brisent les arbres séculaires; un ciel grisâtre se mêle aux brouillards des forêts profondes, comme une nuit qui enveloppe le genre humain... On craint la fin du monde... C’est un cri lamentable poussé par tout un siècle[510].»
Le temps s’écoule sans amener aucun allégement à tant de misères, et l’historien assombrit encore ses récits:
«Il y avait de poignantes afflictions dans la société; la famine rongeait les os du peuple; les guerres privées désolaient tout. Les sillons étaient remplis de sang; il n’y avait plus de bœufs dans les verts herbages; les brebis et les moutons étaient enlevés par les seigneurs qui descendaient de leurs manoirs, comme le loup dévorant et l’aigle qui de son aire, sur les Alpes, fond dans les plaines du Milanais. Nul ne pouvait jouir des produits de la terre; nul ne pouvait se promettre une bonne récolte. La famine brisa la première moitié du XIe siècle. La chronique nous décrit à quelles privations étaient exposés les malheureux habitants des cités et de la campagne: les populations étaient amaigries d’une manière effrayante... Il fallait voir alors des villages entiers disparaître dans d’affreuses épidémies. Au commencement du XIe siècle, il y eut un dérangement atmosphérique qui se prolongea pendant trente ans; des pluies immenses débordèrent dans les sillons; il y eut des vents étranges, des tempêtes, des coups de foudre en plein hiver. Ces changements brusques de température, ce froid et cette chaleur subite, les étangs et les marais non desséchés, ces forêts humides près des manoirs, les accidents de l’air, causèrent de fatals ravages dans les populations. La maladie des _ardents_ dura plus d’un demi-siècle[511]... La mort vous enlevait par masses de famille, depuis le pauvre petit enfant au berceau, jusqu’à l’homme robuste aux membres forts, à la poitrine velue. Et que diriez-vous de la lèpre hideuse?... Alors commence le temps des maladreries et des léproseries pour soigner les pauvres infirmes... Le genre humain semblait menacé d’une destruction prochaine. La terre, inondée de pluies continuelles pendant trois ans, ne put être ensemencée. Au temps de la récolte, les herbes parasites et l’ivraie couvraient toute la campagne... La faim fut portée au point que les hommes s’entre-dévoraient... Le sombre témoignage du contemporain Glaber, indique le fatal état de la société dévorée par tant de fléaux. On croyait que l’ordre des saisons et les lois des éléments, qui jusqu’alors avaient gouverné le monde, étaient retombés dans un éternel chaos, et l’on craignait la fin du genre humain[512].»