Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 28

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[421] Borsieri, ouv. cit., t. II, ch. IV, § LXX. (Trad.)

[422] E. Gintrac, ouv. cit., t. IV, p. 321.

[423] Ceci soit dit pour tenir compte de tous les faits. Je n’ai nulle envie de déposséder la scarlatine de son mode habituel de desquamation. Pendant l’épidémie qui régnait à Châlons-sur-Marne en 1750-1751, Navier, peu familier avec cette observation, aujourd’hui vulgaire, vit un enfant de treize à quatorze ans, dont tout l’épiderme se détacha. La dépouille des pieds et des mains ressemblait à des gants ou à des chaussettes, où manquaient les ongles qui étaient restés en place. (_Dissert. en forme de lettre_, p. 211.)

Joseph Frank a donné plusieurs échantillons de ce genre au Musée pathologique de Vilna. Leur dimension égale celle des exfoliations que Storck a vu se détacher, en pareil cas, et dont quelques-unes avaient sept pouces de long sur trois de large. Frank rappelle, à ce propos, un exemple très-remarquable. C’est celui d’un scarlatineux chez lequel il ne resta pas, après la desquamation, la moindre portion de l’épiderme. (_Path. int._, t. II, p. 111, _Encycl. des sc. méd._)

[424] Ballonius, _op. cit._, t. I, p. 42.

[425] Il m’est impossible d’admettre avec M. Gintrac (_Cours théor. et clin. de path._, t. IV, p. 466), que Baillou ait eu l’intention de décrire, sous le nom de _rubiole_, la combinaison, sur le même sujet, de la rougeole et de la scarlatine.

[426] Joannis Coyttari, _De febre purpurata epidemiali et contagiosa, libri duo_. _Parisiis_, 1578, p. 5.

[427] Bernardi Ramazzini, _Opera omnia... De constitutionibus trium sequentium annorum in Mutinensi civitate, etc., dissertatio_.

[428] Sennert, _loco cit._

[429] 1624-1689.

[430] Le chapitre où Sydenham parle de cette maladie, est intitulé: _Febris scarlatina_. J’ignore pour quel motif le docteur Jault, qui a donné une édition française des _Œuvres de médecine pratique de Sydenham_, a cru devoir traduire ces deux mots latins par ceux-ci: la _fièvre rouge_. Je ne comprends pas non plus que le professeur Baumes de Montpellier, qui a fait réimprimer, en 1826, la version de Jault, revue, dit-il, sur le texte latin, ait laissé subsister cette synonymie surannée. (T. I, p. 397.)

[431] Bretonneau, _Journ. des connaiss. médico-chirurg._, t. I, p. 214.

[432] Trousseau, _Journ. cit._, _ibid._--Voyez aussi Trousseau, _Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu_. 3e édition, Paris, 1868, t. I, p. 97.

[433] Morton, _Opera med._, t. I, _Historia III_. Lugduni, MDCCCXXXVII.

[434] Morton, _op. cit._, _Historia IV_.

[435] Je dois rendre cette justice à M. Lhéritier, qu’il se défend expressément de considérer la rougeole et la scarlatine «comme des inflammations de la peau essentielles, ou sympathiques d’une inflammation des muqueuses, et surtout de la membrane gastrique.» Il faut nécessairement, d’après lui, admettre «qu’il existe quelque chose de spécial dans la dermite morbilleuse.»

Voilà qui est très-bien dit. Pourquoi s’obstiner alors à conserver un nom qui préjuge une théorie qu’on repousse?

[436] Voy. Piorry et Lhéritier, _Traité des altérations du sang_, Paris, 1840. _Hémo-dermite morbilleuse_, p. 11.--Cet article porte la signature de M. Lhéritier.

[437] Fr. Home, _Principia medicinæ_, p. 196. _Amstelodami_, M.DCC.LXXV.

[438] _Rapport sur le mémoire de M. Miquel_, Acad. de méd. de Paris, séance du 7 octobre 1834.

[439] Friderici Hoffmanni _Opera omnia_, t. II, sect. I, cap. VIII, _De febre morbillosa_.--_Genevæ_, M.DCC.LXI.

[440] Burserii, _Institutiones medicinæ practicæ_. Lipsiæ, 1787.

[441] J. Bapt. Borsieri, _Instituts de méd. prat._, traduits par le docteur P. E. Chauffard, t. II, chap. IV, p. 62, M.DCCCLVI. Cette version est enrichie d’une _Étude comparée du génie antique et de l’idée moderne en médecine_, morceau de haute philosophie dont on ne saurait trop recommander la lecture.

[442] Schulze (1687-1745) a nommé la scarlatine _purpura maligna_, preuve qu’il ne l’avait observée que sous ses formes les plus graves.

[443] Sauvages, _Nosol. meth._ Trad. T. III, p. 287.

[444] Borsieri, _op. cit._, t. II, cap. IV, § LVIII.

[445] M. Andral prétend que la scarlatine règne toujours épidémiquement. (_Cours de pathol. int._, rédigé par Amédée Latour, t. III, p. 485. Paris, 1836.) Il n’est pas de praticien qui ne puisse opposer des faits démonstratifs à cette assertion trop absolue. J’en ai recueilli un certain nombre qui ne me laissent pas le moindre doute.

[446] Rosen, _Traité des mal. des enfants_, Trad., p. 276. Paris, M.DCC.LXXVIII.--A cette époque, la scarlatine était encore discutée, puisque Rosen reproche à certains médecins de la confondre avec la rougeole et les autres fièvres éruptives, et à Tissot, en particulier, de la prendre pour une esquinancie.

«Le cours de la maladie, ajoute-t-il, ses suites, les précautions nécessaires pour s’en garantir, font assez voir qu’elle mérite un nom particulier.»

[447] Cullen, _Élém. de méd. prat._ Trad., t. II, p. 42. Paris, 1819.

[448] Jos. Frank, _Path. int._, t. II, p. 98, _Encycl. des sc. méd._

[449] Miquel (d’Amboise), _Gaz. méd. de Paris_, t. II, p. 425.

[450] Dance, _Archives gén. de méd._, t. XXIII, p. 321-493.

[451] Bretonneau, _Aphorismes clin. sur la scarlatine_ (_Journ. des Connaiss. méd.-chir._ Mai 1834, p. 267).

[452] Si je ne cite pas les nombres, c’est que j’ai surpris quelques inexactitudes typographiques. (Monneret et Fleury, art. _Scarlatine_ du _Compendium_.)

[453] Fothergill, _Description du mal de gorge accompagné d’ulcères qui a paru ces dernières années à Londres_, etc. Trad. de l’anglais par M. de la Chapelle. Paris, M.DCC.XLIX.--_An account of the sore throat attended with ulcers._ London, 1748.

[454] Cullen, _Élém. de méd. prat._ Trad., t. II, p. 42.

[455] _Pædanchone loïmodes, seu de pestilente ac præfocante pueros, abscessu._ (Marci-Aurelii Severini Tharsensis, _De recondita abscessuum natura libri VIII_.)

[456] Joannis Huxham, _lib. de febribus et alia opuscula varia_, etc., IX. _Dissertatio de angina maligna_, p. 274. _Venetiis_, MDCCLXV.

Il est étrange qu’on ne trouve rien nulle part sur la vie de Huxham, l’un des meilleurs observateurs du siècle dernier, auteur de plusieurs écrits restés classiques. Son nom est même absent dans le _Dictionnaire historique de médecine_ d’Eloy, et dans la _Biographie des médecins_ de Bayle. M. Dezeimeris se contente de dire qu’il mourut à Plymouth, le 12 août 1768, fort avancé en âge, puisque les observations qu’il a publiées remontent à quarante années au delà.

[457] Huxham, _Op. cit._, p. 279.

[458] Huxham, _Op. cit._, p. 287. Je ferai remarquer, à ce propos, que tous les auteurs répètent que Huxham a comparé la couleur de la peau, en pareil cas, à celle du _suc de framboise_. Le texte indique expressément le _jus de groseille_ (_ribesiorum_). On comprend que je n’attache aucune valeur à une aussi insignifiante rectification. Mais j’en déduis que si les écrivains s’empruntent, en se copiant, des inexactitudes aussi faciles à vérifier, ils doivent perpétuer, par ce procédé, des erreurs bien autrement importantes.

[459] Huxham, _Op. cit._, p. 287-288.

[460] Fuster, _Monographie clinique de l’affection catarrhale_, ch. VI, p. 184. Montpellier, 1861. _De la Constitution catarrhale de Plymouth, d’après Huxham_ (_passim_).

[461] Frank, _Path. int._, t. II, p. 103, _Encycl. des sc. méd._

[462] Pinel, _Nosogr. philos._, t. II, p. 61. 1810.

[463] Bateman, _Abrégé pratique des maladies de la peau_. Trad., p. 116. 1820.

[464] Guersant et Blache, _Dict. de médecine_, art. _Scarlatine_.

[465] Gintrac. _Cours théor. et clin. de path._, t. IV.

[466] Stoll, _Aphorismi de cognoscendis et curandis febribus_, aphorismus 585. Vindobonæ, MDCCLXXXVI.

[467] Huxham, _Op. cit._, p. 275.

[468] Huxham, _Op. cit._, p. 291.

[469] Navier, _Dissertation en forme de lettre sur plusieurs maladies populaires_, etc., p. 207 et suiv. Paris, MDCCLIII.

[470] Navier, _Ouv. cit._, p. 223.

[471] Navier, _Ouv. cit._, p. 209.

[472] La relation de Navier a pour titre: _Sur la fièvre rouge ou pourprée_, FEBRIS SCARLATINA.

[473] Sauvages, _Nosol. méth._ Trad., t. III, p. 306.

[474] Malouin, _Hist. de l’Acad. des sciences pour l’année 1747_. Paris, 1752.

[475] J. Frank, _Pathol. int._, t. II, p. 98. (_Encycl. des sc. méd._)

CHAPITRE VI

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE GANGRÉNEUSE DU MOYEN AGE (MAL DES ARDENTS, FEU SAINT-ANTOINE).

Quatre cents ans environ s’étaient écoulés depuis l’avénement de la peste et de la variole, toujours liguées contre le genre humain, lorsque apparut, vers le milieu du Xe siècle, une horrible maladie dont les chroniques du temps nous ont conservé la hideuse image sous les noms expressifs de _feu sacré_, _mal des ardents_, _feu Saint-Antoine_, _feu Saint-Marcel_, _feu d’enfer_, _etc._

Cette maladie, qui venait renouer la chaîne brisée des grands fléaux insolites, parcourut et dépeupla l’Europe pendant une interminable période, qui comprend les Xe, XIe et XIIe siècles, au milieu d’un concours inouï de calamités de tous genres. Ses ravages furent tels, que dans plusieurs contrées, les princes et les seigneurs, frappés d’épouvante, firent entre eux une sorte de pacte, «afin de détourner la colère du Ciel, en observant la paix et la justice»[476].

Les récits qu’on nous a laissés sur cette maladie sont si incomplets et si peu conformes, que la Société royale de médecine, dont la création eut pour motif principal «l’étude des épidémies et des épizooties», crut devoir provoquer des recherches dans le but de rapprocher les documents puisés à leur source, et de réunir toutes les données capables de répandre quelque lumière sur un sujet aussi important. En 1776, elle confia cette mission difficile à quatre de ses membres les plus distingués, Jussieu, Paulet, Saillant et l’abbé Tessier. De cette savante collaboration, sortit un travail remarquable qui débrouilla en partie ce chaos pathologique, sans donner toutefois le mot d’une énigme qui n’a pas encore été devinée. La plupart des rares écrits qui ont traité, dans la suite, le même sujet, ne sont qu’un emprunt mal déguisé, à l’œuvre des mandataires de la Société royale[477].

On sait que les mots _feu sacré_ (_ignis sacer_) étaient employés par les médecins de l’antiquité, pour désigner métaphoriquement des maladies très-diverses, qui n’avaient d’autre trait commun qu’une sensation d’_ardeur brûlante_ accusée par les sujets. Cette confusion du langage cause de grands embarras, lorsqu’on veut déterminer la nature comparée des maladies anciennes qui portent cette dénomination. Pour éclairer cette question nosologique, si mal posée et par conséquent si diversement résolue, il faut fouiller dans les vieux recueils, compulser et confronter les textes, et si l’on n’obtient pas tous les renseignements que l’on désire, on se met au moins en garde contre des affirmations trop absolues.

Les mots: _feu sacré_, qui reparaissent dans les récits des chroniqueurs du moyen âge, conjointement avec d’autres synonymes analogues, ont été pris dans le vocabulaire ancien, et ne préjugent rien sur les rapports nosologiques qui seraient censés rallier les unes aux autres, les diverses espèces de _feu_ observées à des époques si distantes. Elles ne se rapprochent, en effet, que par la sensation de brûlure qui en est le phénomène subjectif le plus saillant. Ce symptôme ne peut avoir de valeur que par sa coexistence avec un ensemble d’indices congénères qui caractérisent la nature du mode morbide intime qu’il traduit.

Qu’on me permette de citer un exemple à l’appui de cette remarque.

Virgile a consacré un des plus beaux chants de ses _Géorgiques_ à la description d’une épizootie, dans laquelle figurait une forme spéciale de maladie qu’il appelle _ignis sacer_. M. le professeur Bouisson a pensé, non sans de bonnes raisons, qu’il s’agissait de la _maladie charbonneuse_[478].

Après avoir dit que la toison des troupeaux était imprégnée d’un principe vénéneux dont rien ne pouvait la débarrasser, le poëte ajoute le détail suivant:

«Verum etiam invisos si quis tentarat amictus, »Ardentes papulæ atque immundus olentia sudor »Membra sequebatur, nec longo deinde moranti »Tempore contactos artus sacer ignis edebat[479].»

Ces élevures ardentes, ce feu qui dévore les membres des imprudents qui se sont revêtus de ces dépouilles infectées, rappellent à la fois, et les désordres provoqués dans les tissus, par la _pustule maligne_, et la contagion qui en est, chez l’homme, l’origine exclusive. L’ensemble des caractères, assignés par Virgile à la maladie épizootique, confirmé par l’énumération des influences qui ont participé, d’après lui, à sa formation, représente l’_affection charbonneuse des herbivores_, et précise, dans ce cas particulier, la nature de cette espèce d’_ignis sacer_. L’érysipèle gangréneux, que quelques médecins ont cru reconnaître, n’a ni les reliefs cutanés de la pustule maligne, ni sa transmissibilité[480].

Mais il ne faut jamais oublier, en lisant les anciens, que les mots _feu sacré_ ont plusieurs sens, et qu’ils s’appliquent indifféremment à l’_érysipèle_, à l’_herpès zoster_ et à quelques autres localisations dermatosiques qui s’accompagnent d’une chaleur plus ou moins vive.

Le plus vieux document que nous possédions, sur la maladie gangréneuse du moyen âge, est inscrit dans la chronique de Frodoard pour l’année 945. C’est là que l’antiquaire Sauval a pris tout ce qu’il en a dit lui-même. Voici la traduction littérale du texte de Frodoard:

«L’an 945, dans la ville de Paris et dans de nombreux villages des environs, la _plaie du feu_ (_ignis plaga_) attaquait les membres et les consumait entièrement petit à petit, jusqu’à ce que la mort finît ce supplice. Quelques-uns survécurent, grâce à l’intercession des saints. Mais un grand nombre furent guéris dans l’église de Notre-Dame de Paris. Tous ceux qui purent s’y rendre furent sauvés. Le duc Hugues les nourrit à ses frais. Quelques-uns se croyant délivrés, tentèrent de revenir chez eux; mais ce feu se ralluma et ne s’éteignit de nouveau que par leur retour à l’église[481].»

Sauval, qui donne un extrait de ce récit, ajoute que les habitants de Paris espérant se préserver ou guérir, quittaient la ville pour prendre l’air des champs; et les campagnards, au contraire, se réfugiaient dans Paris. D’après lui, rien ne pouvait résister à ce mal, et l’église de Notre-Dame, qui servait d’hôpital, contenait parfois plus de six cents malades[482].

On trouve encore dans le même écrit, le texte d’une ancienne charte de l’église de Notre-Dame de Paris qui prescrivait d’allumer six lampes toutes les nuits, devant l’autel de la Vierge, au lieu même où s’étaient rendus les malades atteints du feu sacré[483].

Rodolphe Glaber, dont la chronique va de 900 à 1046, nous apprend «qu’en 993 régnait parmi les hommes, une maladie meurtrière. C’était une sorte de _feu caché_ (_ignis occultus_) qui attaquait les membres et les détachait du tronc après les avoir consumés. Chez un grand nombre, _l’effet dévorant de ce feu s’opéra dans l’espace d’une nuit_[484].»

Voici comment Mézeray rend compte du même fait:

«En cette année (994) et les précédentes, un feu inconnu, que l’on nommoit _mal des ardents_, et qui avoit fait de grands ravages, se ralluma et tourmenta cruellement la France. Il prenoit tout d’un coup et brusloit les entrailles ou quelque partie du corps, et bien heureux qui en estoit quitte pour un bras ou pour une jambe! Le fléau fut cause qu’on fit de grandes libéralités aux églises des Saints, de qui l’on croyoit avoir ressenty du secours dans ces horribles douleurs. On dit que ce mal, en l’année 994, emporta, dans l’Aquitaine, l’Angoumois, le Périgord et le Limousin, plus de quarante mille personnes, en peu de jours[485].»

Adémar, moine chroniqueur, témoin de l’épidémie racontée par Mézeray, en parle comme il suit:

«Dans ce temps-là, un _feu de pestilence_ (_pestilentiæ ignis_) embrasa les populations du Limousin. Un nombre infini de personnes des deux sexes étaient consumées par un feu invisible. Tous les évêques de l’Aquitaine, assemblés à Limoges, montrèrent au peuple, le corps de saint Martial, et bientôt la maladie cessa[486].»

Je découvre dans la chronique déjà citée de Glaber, l’indication d’une invasion postérieure de la même maladie.

«En 1039, la vengeance divine s’appesantit de nouveau sur les humains. Une ardeur mortelle (_mortifer ardor_) fit périr beaucoup de monde, tant dans les classes élevées que dans les classes moyennes et infimes de la population. Chez plusieurs, certains membres se détachèrent, et ils restèrent ainsi mutilés pour servir d’exemple à ceux qui viendraient après eux.» Glaber ajoute que «_la disette se fit sentir sur presque toute la terre par le manque de vin et de blé_[487].»

Le bénédictin Sigebert décrit aussi une attaque de feu sacré, observée dans la basse Lorraine, en 1089.

«Beaucoup de gens furent frappés du feu sacré qui consumait les viscères. Les membres noirs comme du charbon se détachaient du corps et les sujets mouraient misérablement, ou bien ils traînaient une vie plus malheureuse encore, privés des pieds et des mains.»

Mézeray trace un tableau saisissant de la même invasion.

«L’an 1090, le feu sacré qu’ils nommoient le _feu Saint-Antoine_, se rallumant plus furieusement que jamais, causa d’horribles désolations dans la haute et basse Lorraine. On y voyoit partout dans les chemins, dans les fossez et aux portes des églises, des personnes ou mourantes, ou à qui la douleur insupportable du mal faisoit jeter de hauts cris. D’autres à qui cette _peste ardente_ avoit dévoré les pieds et les bras ou une partie du visage[488].»

Je ferai bientôt ressortir l’importance de ce passage de Mézeray, où l’on voit paraître pour la première fois le nom de _feu Saint-Antoine_ à côté des mots: _peste ardente_.

Nous devons quelques détails plus circonstanciés à l’auteur de la vie de Hugues, évêque de Lincoln[489].

Il raconte qu’il vit de son temps au mont Saint-Antoine, en Dauphiné, «plusieurs individus de l’un et de l’autre sexe, jeunes ou vieux, guéris du feu sacré par l’intercession des saints. Leurs chairs avaient été en partie brûlées, leurs os consumés et certains membres détachés; et malgré ces mutilations, ils paraissaient jouir de la meilleure santé. De toutes les parties du monde[490], ceux qui étaient frappés de ce mal, qui n’a pas son pareil, accouraient en cet endroit où reposaient les restes du bienheureux légendaire, enveloppés dans la tunique de saint Paul premier ermite, et presque tous étaient guéris dans l’espace de sept jours; si, au bout de ce temps, ils ne l’étaient pas, ils mouraient... Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans ce miracle même, c’est qu’après l’extinction de ce feu, la peau, la chair et les membres qu’il avait dévorés, ne se restauraient jamais. Mais, chose étonnante! les parties qui avaient été épargnées, restaient parfaitement saines, protégées par des cicatrices si solides, qu’on voyait des gens de tout âge et des deux sexes, privés de l’avant-bras jusqu’au coude, d’autres, de tout le bras jusqu’à l’épaule, enfin d’autres encore qui avaient perdu leur jambe jusqu’au genou, ou la cuisse jusqu’à l’aine ou aux lombes, montrant la gaîté de ceux qui se portent le mieux. De façon qu’on eût dit que par les mérites de saint Antoine, les sujets qui avaient subi ces mutilations, étaient dédommagés de la perte de leurs organes par la fermeté et la résistance des tissus nouveaux qui défendaient contre le froid ou toute autre injure extérieure, les viscères délicats qui avaient été dépouillés de leurs enveloppes osseuses ou cutanées[491].»

En parcourant la chronique de Félibien, j’y découvre le passage suivant que je signale spécialement au lecteur:

«En la même année (1129) Paris, comme tout le reste de la France, fut affligé de la maladie qu’on nommoit _des ardents_. Ce mal, quoique déjà connu par la mortalité qu’il avoit causée dans les années 945 et 1041, étoit devenu d’autant plus terrible qu’il paraissoit sans remède. La masse du sang toute corrompue par une chaleur interne qui dévoroit les corps entiers, poussoit, au dehors, des tumeurs qui dégénéroient en ulcères incurables et faisoient périr des milliers d’hommes. Un auteur qui escrivoit au commencement du règne de Henri III, nous représente cette affreuse maladie, comme un fruit de déréglements honteux qui furent cause que _Dieu pour chastier les coupables, espandit son ire sur eux, les affligeant d’une ardeur extravagante et feu nuisible (qu’on appelle feu sacré) qui leur rongeoit misérablement les membres avec lesquels ils avoient failli..._ Estienne, évesque de Paris, voyant que tout l’art des médecins estoit épuisé, jugea qu’il falloit avoir recours à d’autres remèdes plus efficaces. Il ordonna des prières publiques, précédées de jeûnes, pour apaiser la colère de Dieu. Comme la maladie continuoit, il crut devoir réclamer l’assistance de sainte Geneviève, par une procession solennelle à son église, où il alla accompagné de son clergé et suivi de tout le peuple. On leva la châsse de la sainte, et elle fut apportée à Notre-Dame. Les malades en foule s’empressoient de la toucher, et l’on assure qu’au moment même, tous furent guéris, à l’exception de trois dont l’incrédulité ne servit qu’à rehausser davantage la gloire de sainte Geneviève. Depuis ce jour, la maladie contagieuse cessa (1130), non-seulement à Paris, mais encore par tout le royaume. Le pape Innocent II qui vint en France, l’année suivante, pour éviter la persécution de l’anti-pape, Pierre de Léon ou Anaclet, ayant esté informé du fait et de toutes ces circonstances, en consacra la mémoire par une feste qui se fait tous les ans, à Paris, le 26 novembre, en actions de grâces, sous le nom du _miracle des ardents_. L’on bastit ensuite proche de Notre-Dame, une église du titre de _Sainte-Geneviève-la-Petite_ ou _des Ardents_, en mémoire de cet événement merveilleux[492].»

Sauval parlant de l’érection de la même église, à propos de la maladie qui en avait été l’occasion, note aussi que l’art des médecins était tout à fait impuissant, et qu’il mourut plus de quatorze mille personnes[493].

Il semble, d’après un passage du même chroniqueur, que le feu Saint-Antoine continuait à se faire sentir au XIVe siècle.

A cette époque, les exigences des fortifications de Paris nécessitèrent la démolition du monastère de Saint-Antoine-des-Champs.

«Si, dit Sauval, certaine inscription qui se lit au-dessus de la principale porte de Saint-Antoine-des-Champs est vraie, ce saint anachorète ne put souffrir qu’on ruinât impunément un lieu qui lui avait été consacré. Si bien que les maçons, se mettant après pour jeter tout par terre, furent attaqués en même temps du feu Saint-Antoine et brûlés[494].»

L’indécision du récit de Sauval empêche de démêler la vérité sous la légende. Le feu Saint-Antoine régnait-il encore en ce moment? Ou bien veut-on faire entendre que l’acte sacrilége des démolisseurs avait été miraculeusement châtié par une attaque isolée de cette maladie? La dédicace de l’église à saint Antoine, spécialement en cause dans tout ce qui avait trait à cette épidémie, viendrait à l’appui de cette dernière conjecture. Il ne s’agirait alors que d’une de ces anecdotes dans le goût de l’époque, toujours tournée vers le même ordre d’idées.

Il n’est pas douteux cependant qu’il n’y eût encore des traces du feu Saint-Antoine au XIVe siècle. On les retrouve dans les écrits de Guy de Chauliac; mais il est difficile d’établir l’identité de la maladie quand on sait qu’on désignait ainsi la gangrène, sans distinction d’origine et de nature. Voici comment en parle Ambroise Paré au XVIe siècle: