Part 27
C’est alors que les documents, jusque-là indécis ou équivoques, prennent un caractère de précision qui ne laisse plus de doutes. L’épidémie se fait reconnaître sur divers points de l’Europe, et si l’on n’est pas d’accord sur le nom qu’on lui donne, on est bien près de s’entendre sur l’individualité morbide qu’elle représente. On remarque seulement (ce qui est conforme à la règle) que le tribut qu’elle inflige à la santé publique est très-inégalement réparti, suivant les conditions topographiques.
Du temps de Rosen (1706-1773) un des praticiens les mieux versés dans les maladies des enfants, la scarlatine était très-rare en Suède; et c’est ainsi qu’il expliquait le silence général des médecins de ce pays sur cette maladie. En trente-huit ans, il ne l’avait vue régner que deux fois: la première, à Upsal, en 1741; la seconde, à Stockholm, en 1763[446].
D’autres régions ont été plus maltraitées, et l’Angleterre a subi, sous ce rapport, un triste privilége. Les épidémies de scarlatine y ont pris une fréquence et une extension dont la raison ne saurait être que dans un concours indéterminé d’influences locales.
Cullen (1712-1790) en avait vu six ou sept invasions en Écosse, pendant quarante années de pratique. Elle était accompagnée, chez presque tous les malades, d’une angine gangréneuse[447]. A dater de cette époque, elle a commencé à prendre, dans toute l’étendue du royaume-uni, un développement et une gravité qui ne se sont pas amendés dans le siècle actuel. Des statistiques récentes de la mortalité générale, dressées annuellement par les médecins anglais, expriment, en chiffres effrayants, la part imputable à la scarlatine.
Ses explosions en Allemagne ont suivi la même progression qui ne s’est plus ralentie. Après l’avoir observée à Pavie, en 1793 et 1795, Joseph Frank l’a retrouvée à Vienne, en 1799, 1800, 1801; à Vilna, en 1806, 1807, 1814, 1817, 1819, 1822[448].
Quoiqu’elle n’eût pas oublié la France, elle semblait l’avoir relativement ménagée; mais elle ne tarda pas à prendre une cruelle revanche.
Dans le groupe des épidémies circonscrites qui s’y sont succédé avec une déplorable profusion, l’histoire a distingué celle qui régna à Amboise de 1824 à 1830, et qui s’y montra de nouveau en 1832[449]. On la vit à Paris en 1825, et elle fournit le texte de quelques travaux importants[450].
Depuis lors, il n’y a pas eu d’années où la scarlatine n’ait paru dans quelques départements, avec ces contrastes qui troublent le praticien, relevant et rabaissant tour à tour les pouvoirs de l’art qui ne s’explique pas plus ses succès que ses revers. Sous ce rapport en effet, comme le dit très bien Bretonneau, les différences les plus frappantes peuvent être remarquées, non-seulement dans les diverses épidémies, mais encore pendant le cours d’une même épidémie, dans le même temps, dans la même saison, la même localité, la même famille[451].
Au surplus, quelle que soit l’importance qu’ait prise la scarlatine dans le système général des maladies, et dans les préoccupations de la pratique, il paraîtrait résulter de quelques relevés numériques, qu’elle est encore, au moment présent, la moins répandue des fièvres éruptives.
MM. Guersant et Blache ont réuni un grand nombre de faits de variole ou varioloïde, de rougeole et de scarlatine, et cette dernière n’y est représentée que par un chiffre bien inférieur[452]. Serait-ce parce qu’elle n’impose pas à tous les hommes, comme les deux autres, une charge inévitable?
Vers le milieu du siècle dernier, surgit en Angleterre une maladie épidémique qui fut décrite sous le nom de _mal de gorge ulcéreux, ulcerous sore throat, angina maligna_, et dont la nature est encore discutée par les médecins.
Les uns n’y voient que ce qu’impliquent ces dénominations, c’est-à-dire l’_angine maligne_ sévissant sous des influences générales de divers ordres.
D’autres, et je suis de ce nombre, reconnaissent la _fièvre scarlatine_ dont l’angine concomitante est devenue, par sa gravité et ses suites, le symptôme dominant et la principale source d’indication.
L’examen rapide de cette question ne sera pas un hors-d’œuvre dans le plan général de ce livre.
Parmi les médecins anglais, c’est Jean Fothergill qui a le premier signalé cette maladie[453].
Il nous apprend qu’on avait commencé à l’observer en Angleterre, vers l’année 1739; elle avait reparu en 1742 et 1746; et quand il l’étudia à Londres, en 1747 et 1748, elle sévissait aussi en France et principalement à Paris.
La ville d’Édimbourg avait été frappée en 1733, d’un _mal de gorge avec fièvre rouge_, dont la désignation seule équivaut au diagnostic; et je suis porté à croire que l’angine décrite quinze ans après par Fothergill, n’en est qu’une nouvelle apparition.
L’auteur prétend au contraire qu’elle s’en distingue essentiellement; j’avoue pourtant que ces différences m’échappent.
Cullen, qui écrivait dans le même temps, a formellement séparé, malgré leurs affinités apparentes, l’esquinancie maligne de la scarlatine angineuse, qu’il avait eu bien des occasions de comparer[454]. Il s’en faut que la question ait été aussi nettement posée et résolue par Fothergill, ou, pour mieux dire, il ne paraît pas s’être préoccupé des rapports que son mal de gorge ulcéreux pouvait avoir avec la scarlatine.
Vers l’année 1610, avait paru, en Espagne, une épidémie d’angines graves, qui se propagea rapidement en Italie où ses ravages durèrent plus de vingt ans. Les Espagnols appelèrent cette maladie, _garotillo_, les Italiens, _morbus strangulatorius_. Marc-Aurèle Séverin la décrivit sous le nom de _Pædanchone loïmodes_[455]. Il est probable qu’elle s’éclipsa, au bout d’un certain temps, si l’on s’en rapporte au silence des médecins qui avaient recueilli leurs observations, aux lieux mêmes où elle avait déployé le plus de rigueur. Après une interruption dont le défaut de renseignements exacts ne permet pas de préciser la durée, elle se montra pour la première fois en Angleterre, où Fothergill assure l’avoir reconnue, d’après les souvenirs de ses lectures.
Cette affirmation tranche une question de diagnostic dont l’examen m’entraînerait trop loin. J’atteindrai, par un plus court chemin, le but que je me propose, en recherchant la nature de la maladie qu’une célèbre dissertation de Huxham a livrée aux disputes des pathologistes.
Sous le nom d’_Angina maligna_ (_ulcerous sore throat_), ce médecin a décrit une épidémie qui régna à Plymouth et dans les environs, depuis la fin de 1751 jusqu’au mois de mai 1753[456]. Dès les premières lignes, l’auteur avertit que c’est la maladie étudiée, en 1748, par Fothergill. Elle attaquait aussi spécialement les enfants et en emporta un grand nombre. Sa contagiosité était des plus actives, et quand elle pénétrait dans une famille, elle en frappait successivement tous les membres, en commençant par les plus jeunes.
Si on lit attentivement et sans idée préconçue cette œuvre remarquable, il n’est guère possible de méconnaître la scarlatine angineuse, exaspérée par l’influence maligne du génie épidémique. Le tableau tracé par Huxham et qui pouvait encore offrir de son temps, un certain air de nouveauté, représente les épidémies du même genre qui se sont depuis multipliées, parmi nous, de manière à ne pas laisser le moindre doute sur leur nature.
L’auteur commence par énumérer, à la manière d’Hippocrate, les antécédents et les caractères actuels de la constitution régnante.
L’atmosphère avait été longtemps humide et froide, entrecoupée de brusques et nombreuses variations. Des varioles confluentes et mortelles abondaient, surtout chez les enfants, et on observait conjointement des éruptions de toutes sortes. «_Febrium tunc grassantium omnes miram ostendebant proclivitatem ad alias vel alias eruptiones._[457]»
C’est dans ces conditions qu’éclata une fièvre que Huxham avait déjà appelée _angineuse_, dans son _Traité des maladies épidémiques_. Cette fièvre était accompagnée d’une éruption de taches écarlates ou de boutons excitant un violent prurit, et suivie d’une abondante exfoliation épidermique.
J’ai renoncé, non sans regret, à reproduire _in extenso_ la description de Huxham, malgré le plaisir et le profit que promettait cette lecture. J’ai craint de trop ralentir la marche de cette étude. Je me borne donc à extraire l’exposé de l’appareil éruptif dont le caractère tranché suffit pour donner sa véritable signification à l’angine associée.
En général, _la surface entière de la peau_, surtout chez les enfants, _se couvrait d’une efflorescence qui survenait le troisième ou quatrième jour_, tantôt sur certaines parties, tantôt sur toute l’habitude du corps, plus rarement à la face. _Cet exanthème avait l’aspect d’un érysipèle_ ou bien, quelquefois, la forme de boutons. Ceux-ci étaient souvent proéminents, et d’un rouge foncé ou couleur de feu, principalement à la poitrine et aux bras. D’autres fois, ils étaient si petits qu’ils étaient plus sensibles au toucher qu’à la vue, et donnaient à la peau une âpreté remarquable. _La couleur de l’efflorescence_ était le plus souvent _cramoisie_. _On aurait dit que la peau avait été barbouillée, même jusqu’au bout des doigts, avec du jus de groseille_[458]. Elle paraissait, de plus, enflammée et tuméfiée, ce qui rendait souvent les bras, les mains et les doigts tendus, très-raides, et un peu douloureux. _Cette couleur cramoisie de la peau paraissait appartenir en propre à cette maladie._
_Ordinairement l’apparition de l’efflorescence calmait notablement l’anxiété, les nausées, les vomissements, la diarrhée et les autres symptômes._ Cependant Huxham avait vu des exemples d’éruption générale avec prurit, sans aucun amendement ou, qui pis est, avec grande aggravation des symptômes, et surtout de la fièvre, de l’oppression, de l’anxiété et du délire. Plusieurs sujets avaient même succombé dans la plus violente frénésie, quoiqu’ils fussent couverts de l’éruption la plus étendue qu’il fût possible de voir.
Du reste, _une éruption prompte et douce_ était, le plus souvent, du meilleur augure, et quand elle était suivie d’_une abondante desquamation épidermique_, c’était ce qu’on pouvait souhaiter de plus heureux. Si, au contraire, la couleur de l’éruption devenait brune ou livide, ou qu’elle disparût prématurément ou trop brusquement, tous les symptômes empiraient, et le danger était pressant, surtout quand on voyait surgir, çà et là, des taches pourprées ou noires; ce qui arrivait quelquefois. Alors les urines étaient limpides, des convulsions éclataient, ou bien il survenait une suffocation mortelle[459].
La description qu’on vient de lire ne renferme, si je ne m’abuse, aucun trait qui ne soit applicable à la scarlatine. Les détails que j’ai volontairement omis compléteraient, sans doute, l’unité du tableau symptomatique. Mais je crois qu’on peut, sans trop s’aventurer, déduire de ces simples données, la véritable nature de l’angine maligne qui a été la manifestation principale de la maladie de Plymouth.
M. le professeur Fuster ne voit dans ces localisations gutturo-pharyngiennes ou laryngées, que l’expression d’une affection catarrhale qui a dégénéré en état ataxo-putride et gangréneux. La variole, qui régnait simultanément, lui aurait aussi prêté son concours, en transmettant à l’angine une telle aptitude aux efflorescences, que la peau se couvrait de taches et de boutons. Quant à la prédilection si frappante de l’affection catarrhale pour la gorge, dans cette constitution, elle ne serait qu’un exemple de plus, des affinités, trop souvent impénétrables, des maladies populaires, pour des systèmes d’organes déterminés[460].
Il est inutile de dire que l’auteur a motivé son opinion avec tout le talent qu’on devait attendre de l’écrivain qui a signé le livre sur les _Maladies de la France_. J’avoue que cette lecture m’a donné à réfléchir, mais ne m’a pas ébranlé.
Qu’un élément catarrhal se soit adjoint à l’affection principale, c’est ce que je n’ai pas de peine à accorder. Le caractère des intempéries antécédentes, la nature de certains symptômes généralement constatés, l’efficacité critique des sueurs, le succès de la méthode de traitement, ne peuvent laisser, à cet égard, la moindre incertitude. Que la variole n’ait point été aussi étrangère aux complications incidentes, c’est ce qu’aurait pu faire prévoir l’affinité bien connue des fièvres éruptives l’une pour l’autre.
Cependant, malgré ces réserves amplement autorisées par l’analyse clinique, je persiste à considérer les angines associées aux phénomènes cutanés dépeints par Huxham, comme des manifestations locales de la fièvre scarlatine, à laquelle la constitution épidémique a imprimé une exaspération insolite, en rapport avec le mode spécial de son influence. En d’autres termes, le praticien de Plymouth n’a pas décrit et traité des _angines malignes_, accompagnées d’éruptions rouges, mais des _scarlatines_, dont les phénomènes gutturaux ordinaires, ont acquis une prédominance et une gravité exceptionnelles.
Je pourrais recueillir bien des adhésions à l’interprétation que je propose. Joseph Frank qui a si profondément étudié la scarlatine[461], Pinel[462], Bateman[463], MM. Guersant et Blache[464], M. Gintrac[465], ne donnent pas un autre sens à la relation de Huxham. Bien plus, à la manière dont il s’exprime dans maints passages de son écrit, on s’aperçoit que Huxham soupçonnait aussi la fièvre scarlatine, et qu’il n’eût pas été difficile de s’entendre avec lui sur ce terrain. S’il n’a pas été aussi explicite qu’on le voudrait, il faut s’en prendre à l’indécision de la science. Ne savons-nous pas qu’à la fin même du XVIIIe siècle, Stoll regrettait encore que la scarlatine ne fût pas assez connue (_nondum sat cognita_)[466].
Ainsi, dès les premières lignes de sa dissertation, Huxham semble aller au-devant des objections: «Bien certainement, dit-il, les maladies que j’ai observées dans cette constitution, _ne diffèrent pas sensiblement des fièvres scarlatines, décrites par Morton. Quædam profecto scarlatinarum febrium, quas Mortonus descripsit, parum his videntur absimiles_[467].»
A la rigueur, cet aveu, qui précède son entrée en matière, pourrait suffire; mais il le renforce, chemin faisant, par d’autres remarques dont on ne peut contester la portée. Cet exanthème rouge qui avait l’aspect érysipélateux; ce badigeon de jus de groseille étendu sur la peau; cette couleur rouge vif, luisante et éclatante de l’arrière-gorge; cette teinte cramoisie qui «semblait propre à cette maladie;» l’heureux augure tiré de la rapidité et de la douceur de l’éruption, suivie d’une large desquamation épidermique: tous ces traits, je le demande, n’appartiennent-ils pas à la scarlatine, et n’est-ce pas leur réunion qui a rappelé à Huxham les observations de Morton?
Ce n’est pas tout. L’esquinancie maligne, qui est l’objet principal de sa description, ne régnait pas seule. On voyait aussi d’autres angines qui lui ressemblaient par les symptômes du début.
Huxham apprend à les distinguer, en assignant à l’angine maligne un ensemble de caractères particuliers qui se montraient dès les premiers jours, et ne permettaient pas, dit-il, de la confondre avec les autres espèces.
Parmi les indices qui dénoncent la gravité de la maladie, et que j’omets pour abréger, il signale la couleur _luisante et cramoisie de la gorge_, entremêlée de taches ou de pustules blanches ou cendrées; l’_efflorescence écarlate ou pourprée_, tantôt _érysipélateuse_, tantôt boutonneuse. (_Scarlatinam vel purpuream efflorescentiam_)[468].
Huxham faisait donc deux parts des angines contemporaines.Les unes n’étaient, si l’on veut, que des localisations de l’affection catarrhale régnante, portant le cachet de leur origine; les autres n’étaient que l’expression de la _fièvre scarlatine_ dont la gorge et la peau avaient revêtu la livrée rouge.
Mon opinion sur la nature de l’_angine maligne_ décrite par Huxham, soulèvera-t-elle de sérieuses contradictions? J’espère, au moins, que les pièces de conviction que j’ai mises sous les yeux de mon lecteur, suffiront pour qu’il puisse prendre parti, sans attendre un plus ample informé.
Pendant que Huxham recueillait à Plymouth les matériaux de la relation qu’il se proposait d’écrire, nos médecins observaient la même maladie, sur plusieurs points de la France.
Navier était témoin à Châlons-sur-Marne (1751) d’une épidémie de _fièvre rouge_, dont l’histoire semble calquée sur celle du médecin anglais, tant les analogies sont frappantes des deux côtés[469].
Cette maladie très-contagieuse, attaquait aussi des familles entières. Il y avait fièvre violente, gangrène de la gorge, gagnant l’œsophage et la trachée-artère chez les malades qui n’étaient pas secourus à temps, éruption de larges plaques d’un rouge vif écarlate; plus tard, si la guérison avait lieu, desquamation de grands lambeaux épidermiques. Comme à Plymouth, la variole se mettait de la partie. Navier l’avait vue chez un grand nombre d’enfants, précéder ou suivre de près la fièvre rouge[470]. Pour tous les autres symptômes dont l’énumération serait longue, je pourrais renvoyer au récit de Huxham, et cette rencontre des deux écrivains est digne de remarque. Navier ne pouvait avoir connaissance du travail de son confrère dont la date est postérieure à ses propres observations. C’est que le médecin de Châlons a aussi peint d’après nature, et l’identité des modèles explique la ressemblance des copies.
Navier reconnaît tout d’abord la _fièvre rouge_, nommée par Sydenham _febris scarlatina_. Cependant, comme il appartient à cette génération médicale qui a conservé le respect traditionnel pour la parole du Maître, il s’étonne des divergences de l’appareil symptomatique. Les taches cutanées sont larges «_au lieu_, dit-il, _d’être petites, comme Sydenham nous apprend qu’elles doivent être_[471],» et leur desquamation consécutive dépasse de beaucoup la dimension furfuracée. Une redoutable angine, dont le praticien de Londres n’a pas dit un mot, domine la scène morbide, et devient, par sa gravité et la rapidité de sa marche, la première source d’indication, etc.
Navier, qui manie habilement l’analyse clinique, n’est pas dérouté par ces contrastes; et il n’hésite pas à retrouver la fièvre éruptive, sous cette forme encore peu familière à l’observation. L’esquinancie maligne n’en est qu’un symptôme, devenu dans l’espèce une complication menaçante. Elle ne peut donc servir à dénommer la maladie; et Navier, pour ne pas laisser d’équivoque, adopte la synonymie de Sydenham: _febris scarlatina_[472].
Quelques années après (1765), la _scarlatine angineuse_, (_scarlatina anginosa_) régnait à Montpellier, sur les enfants. Sauvages qui l’observait, a réuni, dans sa trop brève description, les traits principaux de la maladie de Huxham et de Navier. «Les symptômes, dit-il, sont une rougeur intense répandue sur tout le tronc, l’enrouement de la voix, accompagné d’une angine ulcéreuse et quelquefois gangréneuse[473].»
Ce qui donne de l’intérêt à cette citation, c’est que, deux ans auparavant, Sauvages avait vu un grand nombre d’enfants emportés par une _angine pareille_ (c’est ainsi qu’il s’exprime), _sans aucune éruption rouge de la peau_. C’est bien à cette maladie, quelle que fût d’ailleurs son étiologie initiale, que doit revenir le nom d’_angine maligne_, et il est à regretter que l’illustre nosologiste n’ait pas suivi l’exemple de Cullen, en établissant le diagnostic différentiel des deux espèces d’angine. Celle qui n’avait pas d’exanthème était, selon toute apparence, le _mal de gorge pestilentiel des enfants_, observé à Paris par Malouin, en 1747[474].
J’ai hâte de finir, et je n’ajoute qu’une remarque qui a sa valeur dans l’histoire comparée des maladies nouvelles.
La scarlatine n’est pas entrée dans le monde pathologique avec le formidable appareil qui a marqué l’avénement de la variole et de la rougeole. Ni explosion soudaine, ni gravité redoutable, ni marche envahissante; rien, en un mot, des grandes maladies populaires.
Longtemps confinée dans le cercle intime de la pratique ordinaire, perdue, pour ainsi dire, dans le pêle-mêle des maladies rouges, elle frappe de temps à autre l’attention des médecins, qui ne la reconnaissent qu’après bien des hésitations; et rien ne fait pressentir encore que l’art devra un jour compter sérieusement avec elle.
A un moment donné, le génie épidémique brise les liens de la sporadicité qui enchaînaient son essor, et le tableau tracé par ses premiers peintres, prend les plus sombres couleurs. Si le contraste n’était pas éclairé par l’analyse clinique, on pourrait croire à une métamorphose.
L’évolution historique de la scarlatine présente donc deux phases distinctes.
Un long siècle s’était écoulé depuis qu’Ingrassias l’avait signalée, et Sydenham, ce grand connaisseur en fait de fièvres éruptives, ne voyait encore dans cette espèce nouvelle, qu’une simple effervescence sanguine dont il confiait toujours le traitement à la nature.
On sait le reste, et il me suffira de rappeler que les praticiens de notre temps ont donné leur complet assentiment à Joseph Frank lorsqu’il a écrit les lignes suivantes:
«Ceux qui ont vu comme moi la scarlatine exerçant ses ravages pendant trente-sept ans, sur toutes les classes de la société et dans divers pays, soit à l’état sporadique, soit épidémiquement, ne nieront pas qu’elle constitue le plus terrible fléau qui existe actuellement en Europe[475].»
NOTES:
[401] Voyez Bateman, _Abrégé prat. des malad. de la peau_, Trad. 1820, p. 102.
[402] Hufeland, _Manuel de Méd. prat._, p. 463. 1838.
[403] Requin, _Élém. de Pathol. méd._, t. III, p. 337.
[404] Alibert, _Monogr. des dermatoses_, t. I, p. 380, 1832.
[405] Joseph Frank, _Path. méd._, Édition de l’_Encycl. des sc. méd._, t. II, p. 111.--_Note._
[406] Alibert, _Monogr. des dermat._, t. I, p. 396.
[407] Thierry, _Médecine expérimentale_, etc., p. 125. Paris, M.DCC.LV.
[408] Augustin Vogel, _Acad. prælectiones de cognoscendis et curandis præcipuis corporis humani affectibus_ (_pars prima_, § 151, p. 111). 1724 1774.
Joseph Frank a dressé une longue synonymie latine, allemande, anglaise, italienne, française, espagnole. La bibliographie qui l’accompagne est vraiment précieuse pour diriger les recherches (voy. t. II de la _Path. méd._, dans l’_Encycl. des sc. méd._, p. 99. 1837).
[409] Joannis Philippi Ingrassiæ, _De tumoribus præter naturam_, cap. I, p. 195. Neapoli, MDLIII.
[410] Ingrassias, _ibid._, p. 209.
[411] Ingrassias, _ibid._, p. 194.
[412] Ingrassias, _ibid._, p. 195.
[413] Alibert, _Monogr. des dermat._, t. I, p. 371.
[414] Gulielmi Ballonii, _Opera omnia_, Genevæ, 1762, 4 vol. in-4º. _Epidemiarum et Ephemeridum libri duo_.
[415] Baillou, _op. cit._, t. I, p. 37.
[416] Baillou, t. I, p. 41.
[417] Ces taches rouges (_maculæ rubræ_) sont, dit Baillou, appelées _puncticulæ_, à cause de leur ressemblance avec des _morsures de puces_. Représentent-elles les _taches rosées lenticulaires_ de la pathologie moderne? Sont-elles les _pétéchies_, compagnes assidues des fièvres graves? Faut-il n’y voir que les efflorescences plus bénignes de la _roséole_?
[418] Baillou, _Épid. et Éphém._, traduites du latin, avec une introduction et des notes, Paris, 1858.
[419] On sait que M. Yvaren a traduit en beaux vers le poëme de Fracastor sur la syphilis (Paris, 1847). Une étude sur Fracastor, et des notes très-instructives rehaussent le mérite de ce travail.
[420] «Ce Baillou, dit Bordeu, veut trop imiter Hippocrate. Ses petites histoires sur les bourgeois de Paris m’ennuient: elles sont la plupart trop étranglées pour être utiles.» (_Œuvres compl._, édit. Richerand, t. II, p. 692. 1818.)
Si Baillou nous a laissé en effet des observations dont on regrette le laconisme, il a su leur donner plus de développement, quand l’importance de la maladie ou quelque particularité curieuse l’exigeait. Son répertoire clinique proteste, presque à chaque page, contre la médisance de Bordeu, qui n’a pas résisté à l’envie de faire de l’esprit.