Part 26
Il se borne, en conséquence, à recommander l’abstinence de viande et de boissons vineuses, et le séjour dans la chambre, hors du lit, autant que possible. Après la desquamation, et quand tous les autres symptômes ont cédé, il donne un léger purgatif et le malade guérit sans accident.
Sydenham affirme que cette maladie ne peut s’aggraver ou devenir mortelle que par la faute du médecin qui a ordonné aux patients de rester couchés, ou qui a cru devoir prescrire un traitement «trop savamment compliqué,» dont les cordiaux et autres échauffants ont fait la base, «... _nimis doctè (ut vulgo videtur) secundum artem_.»
Il est vrai que les choses ne se passent pas toujours aussi bien, puisqu’il n’est pas rare (Sydenham en convient) de voir survenir au début de l’éruption, chez les enfants et les adolescents, des _convulsions épileptiques_ ou même un _état comateux_. Alors il suffit d’appliquer un large vésicatoire à la nuque, et de faire prendre tous les soirs, jusqu’à la convalescence, un julep opiacé.
La confiance inébranlable de Sydenham dans l’issue heureuse de la scarlatine, est d’autant plus imprévue qu’il l’avait observée, sous forme épidémique, puisqu’il note qu’elle attaque des familles entières, avec une préférence marquée pour les enfants. Il faut donc que ces épidémies n’aient pas pris sous ses yeux l’extension et la gravité de celles que l’avenir tenait en réserve.
On pourrait, jusqu’à un certain point, se rendre raison de cette bénignité insolite. Dans le tableau tracé par Sydenham, on ne trouve pas la moindre indication de l’angine, si étroitement liée à la scarlatine, et qui devait, le siècle suivant, prendre des formes si meurtrières, à Londres même. Comme on ne peut pas plus douter de l’exactitude que de la sagacité du praticien, il en résulte que ce symptôme était alors moins fréquent que de nos jours, sous le ciel de l’Angleterre, et qu’il ne faisait pas encore, en quelque sorte, partie intégrante du cortége habituel de la fièvre éruptive.
Il n’en est pas moins vrai, que si l’illustre praticien avait agrandi, par ses lectures, le cercle trop restreint de son observation personnelle, il aurait dû rabattre beaucoup de son optimisme. Sennert n’avait-il pas antérieurement signalé les dangers et même la terminaison fatale de la maladie?
Darwin (1731-1802) a donné la clef de cette divergence du pronostic porté par des autorités également compétentes, lorsqu’il a dit que si la scarlatine se montre parfois aussi inoffensive que l’éruption produite par la piqûre des puces, elle peut, dans certains cas, rivaliser de férocité avec la peste.
Bretonneau n’avait pas vu en Touraine, pendant de longues années de pratique, un seul malade succomber à la scarlatine. Mais plus tard, ont régné, dans les mêmes localités, des épidémies si meurtrières qu’il ne craint pas de les assimiler à celles de la variole, du choléra asiatique et de la fièvre jaune[431].
Trousseau, de son côté, a vu la Touraine en proie, de 1823 à 1830, à des épidémies de scarlatine si cruelles, qu’une seule commune perdit, en une saison, le dixième de ses habitants. Cependant cette maladie s’était montrée depuis quarante ans, dans la même contrée, avec des allures si bénignes, que les plus vieux praticiens affirmaient n’avoir jamais vu mourir de scarlatineux que pendant la convalescence, et dans des cas extrêmement rares. Ce que Trousseau dit pour la Touraine, s’applique, d’après lui, aux départements du Loiret, de l’Indre et de Loir-et-Cher, où la scarlatine, sans gravité depuis 1784 et 1785, faisait de grands ravages en 1826, 1827 et 1828[432].
A une époque plus voisine de la nôtre, les successeurs de Sydenham n’ont eu que trop d’occasions de rembrunir le tableau qu’il nous a laissé. Des épidémies terribles ont sévi à Londres, à Édimbourg et dans d’autres villes d’Angleterre, soit dans le siècle dernier, soit vers les premières années du siècle actuel, et ont rendu à la scarlatine son rang légitime parmi les fléaux les plus redoutables.
On pouvait croire que l’arrêt nosologique prononcé par Sydenham, serait désormais sans appel. La scarlatine avait reçu de lui un nom qui consacrait sa qualité de fièvre éruptive. Malgré ses analogies avec la rougeole, elle en était déclarée essentiellement distincte, et constituait une espèce tranchée, d’une nature à part. Les progrès de l’observation n’avaient plus qu’à confirmer cette vérité, en multipliant, à l’aide du temps, les preuves qui la démontrent.
Cette prévision ne devait pas tarder à être démentie. Quelques années après, et sur le théâtre même des travaux de Sydenham, Richard Morton (1635-1698), son contemporain, plus jeune que lui, entreprend, à son tour, l’étude de la scarlatine; mais tout en conservant, pour la commodité du langage, l’heureux néologisme de son prédécesseur, il la rattache à la rougeole dont elle ne serait, à l’entendre, qu’une forme confluente. L’individualité pathologique affirmée par Sydenham, est donc remise en question, ou, pour mieux dire, catégoriquement niée par Morton, comme une illusion clinique.
«Cette maladie (la fièvre scarlatine), quoique les médecins s’accordent pour lui donner un nom spécial, me paraît être la même que la rougeole, et ne s’en distingue que par son mode d’éruption....., en sorte que je mériterais le reproche de me répéter si, après avoir parlé de la rougeole, je continuais à discourir sur la fièvre scarlatine, qui se confond avec elle au point de vue de ses causes, de ses symptômes, de ses variétés, de son pronostic, de ses indications curatives et de sa méthode de traitement. En conséquence, je propose formellement de rayer cette fièvre du cadre des maladies, à moins qu’on ne s’entendît, à l’avenir, pour la désigner sous le nom de _rougeole confluente_.»
Ce parti extrême serait sans objection, si la prémisse dont il est la conclusion pratique était irréprochable. Il est certain que deux maladies qui auraient même étiologie, même signalement, même pronostic, même traitement, auraient aussi même nature et seraient inséparables. En est-il ainsi de la rougeole et de la scarlatine comparées sans prévention? Est-il un praticien qui consentît à appuyer de son adhésion, l’intimité d’un pareil rapprochement? Je ne reproduirai pas un parallèle qui se trouve partout; mais je l’oppose avec assurance aux prétentions du contradicteur de Sydenham.
Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’il se réfute lui-même à son insu, en citant certains faits empruntés à sa pratique, et dont le sens diffère essentiellement de celui qu’il voudrait leur donner.
Je me contenterai de mettre en regard deux de ces _histoires_ qu’il avait rédigées avec d’autant plus d’intérêt qu’il s’agissait de ses filles.
Sarah Morton, âgée de huit ans, fut prise, en 1685, d’une fièvre avec _rougeur des conjonctives_ et _toux violente_. A ces symptômes, Morton reconnaît le début d’une rougeole (_febris morbillosa_). Comme le pouls était bon et qu’il n’y avait ni _coma_, ni _délire_, ni aucun autre symptôme grave, il se contente de prescrire un julep laudanisé, à prendre chaque nuit pour calmer la toux. Il ajoute que tout alla pour le mieux, et qu’il ne se rappelait pas avoir jamais rencontré une rougeole aussi bénigne. On ne voyait sur la peau que quelques taches éparses qui disparurent promptement. La malade était complétement rétablie, deux jours après le commencement de l’éruption[433].
En 1689, pendant le règne de la _fièvre dite scarlatine_ (_febris dicta scarlatina_), Marcia Morton, âgée de sept ans, ressentit de longs frissons, suivis d’une fièvre violente. Des _nausées_, des _vomissements_, du _coma_, se déclarent avec d’autres symptômes indiquant une maladie _maligne_. Un vésicatoire est appliqué à la nuque. Il n’y avait ni _diarrhée_, ni _toux_, ni _rougeur de la conjonctive oculaire_. Morton avoue qu’il était indécis sur la nature de l’affection qui s’annonçait ainsi, lorsque le quatrième jour, une éruption couvrit soudainement toute la surface du corps, et «révéla, à ne pas s’y méprendre, la fièvre dite scarlatine.» La peau, plus vivement _enflammée_ qu’il ne l’avait vue antérieurement, présentait une _tuméfaction_ et une _rénitence_ générales; et quand l’éruption fut terminée, la _desquamation_ s’opéra, non par simples écailles, mais par _larges plaques, semblables à du parchemin_ (_pergamenæ similis_). La fièvre prenant à ce moment la forme périodique, Morton fit tirer six onces de sang, et donna du quinquina; après quoi la malade entra en convalescence[434].
Je fais la part du génie épidémique dans la gravité de cette scarlatine, comme aussi je reconnais que la rougeole ne perd que trop souvent le caractère de bénignité qu’elle a manifesté dans la première observation; mais est-il possible de croire qu’il ne s’agisse, au fond, que d’une seule et même maladie?
Morton lui-même les distingue, puisqu’il leur donne un nom différent. Il est vrai qu’il ne parle de fièvre scarlatine que pour se conformer à l’usage, et que toute la différence qu’il consente à admettre ne réside que dans l’abondance de l’éruption.
On serait donc amené à cette conséquence, que si l’art pouvait se substituer à la nature, et réduire ou multiplier à son gré le nombre des taches cutanées, il ferait, selon les cas, une rougeole ou une scarlatine, pourvues de leurs attributs respectifs.
Cette supposition, qui semble au premier abord purement spéculative, a été pourtant réalisée dans une certaine mesure, et l’épreuve a donné les résultats qu’il n’était pas difficile de pressentir.
Avant que Sydenham eût discrédité l’emploi exclusif des échauffants dans le traitement des fièvres éruptives, la vogue de cette méthode qui avait pour but de «pousser à la peau,» provoquait des rougeoles confluentes. Cependant Sydenham qui nous en a transmis des descriptions si complètes, ne nous dit pas qu’elles eussent des symptômes analogues à ceux qui sont généralement attribués à la scarlatine, et nous savons qu’il a séparé nettement les deux fièvres.
Voici, en résumé, le langage que tient l’observation quand elle n’est pas l’écho d’un système.
La rougeole la plus confluente garde sa physionomie familière aux praticiens, sans empiéter sur la symptomatologie caractéristique de la scarlatine.
De son côté, la scarlatine la plus discrète conserve son cachet expressif et original, sans rien emprunter à la pathognomonie de la rougeole.
Que la confluence implique l’intensité relative de l’affection qu’elle traduit, c’est ce qu’il est permis d’admettre, en thèse générale, pourvu qu’on ne donne pas à cette proposition un sens trop absolu. Mais quand deux maladies se distinguent par les éléments principaux de leur constitution intime, la rareté ou l’abondance de l’éruption n’est plus qu’un fait secondaire qui ne réagit pas sur leur nature. Ne sait-on pas d’ailleurs qu’en temps d’épidémie, la rougeole et la scarlatine se font parfaitement reconnaître dans les cas, plus communs qu’on ne pense, où leur exanthème manque seul au rendez-vous de leurs symptômes?
L’opinion de Morton est inconciliable avec l’existence cliniquement démontrée des virus morbilleux et scarlatineux, transmettant exclusivement la maladie dont ils dépendent, sans jamais échanger leurs produits.
Ce fait embarrassant est carrément nié par M. le docteur Lhéritier qui défend encore le sentiment du médecin anglais, et persiste à soutenir que la rougeole et la scarlatine ne sont qu’une seule et même affection, dont il rajeunit la synonymie en l’appelant: _hémo-dermite morbilleuse_[435]. Logiquement il n’admet qu’un seul germe reproducteur, et appuie sur cette remarque que «un individu atteint de la rougeole, ne communique pas toujours cette maladie à celui qui l’a fréquenté, mais fort souvent, une scarlatine; de même, un malade affecté de scarlatine, ne communique pas nécessairement la scarlatine, mais seulement une simple rougeole[436].»
Ce ne sont pas les praticiens qui feront une pareille concession à M. Lhéritier: ils ont recueilli trop de démentis au lit du malade, et une observation isolée ne saurait prévaloir contre les arrêts d’une expérience séculaire. Quand on a étudié et confronté les faits, en se tenant en garde contre les causes d’illusion qui sont d’avance nettement déterminées, on conclut invariablement à la dualité des virus, et à la distinction radicale des fièvres éruptives qui les élaborent et les transmettent.
Ne sait-on pas aussi (et il est opportun de le rappeler), que la science a pris acte, dans ses archives, de certains essais qui ajouteraient aux affirmations de la clinique l’autorité d’une preuve matérielle.
J’ai mentionné ailleurs, les tentatives de Home d’Édimbourg, qui assure avoir inoculé la rougeole, par un procédé imité plus tard, dit-on, avec le même succès[437].
Quelques auteurs prétendent aussi que la scarlatine est artificiellement inoculable.
Pendant une grave épidémie qui régnait à Amboise, M. le Dr Miquel, après avoir piqué, avec une lancette, les plaques scarlatineuses les plus apparentes, a inoculé au bras d’un grand nombre d’enfants bien portants, le fluide retiré de ces plaques. Au bout de deux ou trois jours, il a constamment vu se développer autour des piqûres un cercle rouge, disparaissant au cinquième jour. Miquel croit à l’effet préservatif de cette opération. Après une nouvelle inoculation pratiquée sur les mêmes sujets, il n’a vu survenir rien de semblable aux premiers phénomènes, et ces enfants vivant au milieu d’un grand nombre de scarlatineux n’ont pas contracté la maladie[438].
On opposera que l’authenticité de ces expériences est restée douteuse; qu’elles ont été démenties par des épreuves contradictoires; qu’elles ne sont pas démonstratives et peuvent suggérer une interprétation différente.
A cela, je n’ai qu’une réponse à faire, sans souscrire toutefois à la forme absolue de l’objection: c’est que si l’inoculabilité de la rougeole et de la scarlatine n’est pas décidément avérée, elle est au moins très-vraisemblable; que leur contagiosité naturelle a l’évidence d’un axiome; et qu’après tout, la clinique peut se passer de ce surcroît de preuves et se suffire à elle-même, pour affirmer l’individualité spécifique de ces deux fièvres, et la démarcation radicale qui les sépare. Je suis convaincu que si Morton était témoin aujourd’hui de l’état de la question, il rendrait pleine justice à Sydenham, et se rallierait à l’opinion commune.
Toujours est-il qu’à la fin du XVIIe siècle, la scarlatine restait encore, pour la nosologie, un problème irrésolu. La diffusion de la science subissait des lenteurs et des entraves qui comprimaient son élan. Les écrivains médicaux les plus haut placés dans la hiérarchie contemporaine, s’isolaient dans le cercle borné de leur propre observation, et ce défaut de contrôle réciproque ajournait leur entente définitive.
Si nous consultons, par exemple, Frédéric Hoffmann, qui appartient, par ses travaux, à la première moitié du siècle dernier (1660-1742), nous ne le trouvons guère plus avancé sur cette question, que ne l’était Ingrassias, deux cents ans auparavant.
Il cherche bien à établir le diagnostic différentiel de la _fièvre morbilleuse_, et d’autres fièvres exanthématiques qui lui ressemblent, parmi lesquelles je reconnais la _roséole_ (_rubeolæ_) et la _scarlatine_, désignée sous son vieux nom de _rossalia_.
Ainsi les taches _rubéoleuses_, ou, comme nous dirions, _roséoleuses_, sont de moindre dimension que celles de la _rougeole_, tandis que celles de la _rossalie_ sont plus étendues et donnent à la peau un aspect érysipélateux[439].
Mais la preuve que le médecin de Halle n’avait pas une idée bien arrêtée sur la nature de la scarlatine, c’est qu’il ne la mettait pas explicitement sur la même ligne que la variole et la rougeole. Après avoir consacré deux longs chapitres à la monographie de ces deux fièvres éruptives, il se borne à mentionner, en passant, la _rossalie_, sans lui réserver un article spécial. A la suite des huit observations qu’il rapporte et qui ont trait à des rougeoles plus ou moins graves et diversement compliquées, on ne lit le récit d’aucun cas de scarlatine. Il faut donc ou que cette maladie ait été encore peu répandue; ou que Hoffmann n’ait eu que de rares occasions de l’observer dans sa pratique; ou enfin qu’il l’ait souvent prise pour une autre. Cette supposition ne met pas en cause la sûreté de son coup d’œil médical; mais bien l’obscurité dont cette détermination nosographique avait tant de peine à se dégager. _Tantæ molis erat!..._
J’abrége ces recherches historiques dont la monotonie pourrait lasser la bienveillance de mon lecteur, et j’arrive, sans nouvelle halte, aux dernières années du XVIIIe siècle, où la pathologie réhabilitera, sans opposition, les prévisions de Sydenham.
Parmi les écrivains de cette époque, auxquels on peut demander, avec confiance, les renseignements les plus exacts sur l’état de la science, au moment où ils ont tenu la plume, il en est un que recommande sa double autorité d’érudit et de praticien. Je veux parler de Borsieri de Kanilfeld (1725-1785) dont les _Instituts de médecine pratique_ portent la touche d’un maître[440]. Le second volume de ce chef-d’œuvre est consacré tout entier à l’histoire des _Maladies exanthématiques fébriles_, qu’on est tenu de méditer quand on veut traiter le même sujet. L’article relatif à la scarlatine est un modèle du genre. L’auteur ne s’est pas arrêté, comme tant d’autres, aux traits extérieurs de la maladie dont il connaît les allures protéiques. Il la suit dans toutes les phases de son évolution, épie ses mœurs et ses tendances, établit nettement les caractères qui la distinguent de la rougeole, éclaire sa nature et ses complications imprévues, par le rapprochement de quelques relations d’épidémies remarquables, énumère en détail les accidents qui succèdent à sa résolution ou aggravent sa convalescence. En présence de ce tableau, on s’assure que la fièvre éruptive qu’il représente, est entrée dans une voie nouvelle et va prendre enfin possession de tous ses droits.
En relisant ces belles pages dans l’élégante et fidèle traduction de M. le Dr Paul-Émile Chauffard, j’ai surpris une légère inexactitude dont la rectification me paraît avoir un sens médical étroitement lié à la question qui m’occupe.
_De la scarlatine pourprée_: tel est le titre du chapitre IV du tome second[441].
J’avoue que cette qualification donnée à une maladie dont le nom seul signifie _écarlate_, m’a paru tout d’abord un pléonasme, et je me suis hâté de recourir au texte latin.
Borsieri, comme je l’avais prévu, n’a point écrit: _purpurata_, mais bien, _purpura scarlatina_, ce qui veut dire: _pourpre de nature scarlatineuse, pourpre scarlatin_.
Que toute scarlatine soit _pourprée_ ou _rouge_, cela va de soi; mais tous les _pourpres_ ne sont pas de même nature que la scarlatine. En choisissant ce nom, Borsieri a entendu séparer nettement le pourpre scarlatin des autres _fièvres rouges_ que les auteurs de son temps qualifiaient simplement de _purpura_, et qui ont seulement ce caractère commun, «qu’elles revêtent la pourpre,» selon la pittoresque expression de Ramazzini. Ainsi compris, _purpura_ représenterait le genre, et _scarlatina_ l’espèce.
Les _pourpres_ sont nombreux dans le vocabulaire latin de l’ancienne nosologie. Je n’indique que les principaux.
_Purpura_, _purpura simplex_, _purpura benigna_ (pourpre proprement dit, pourpre bénin).--_Purpura maligna_ (pourpre malin, fièvre pétéchiale des Allemands[442]).--_Purpura alba_, _rubra_, _miliaris_ (miliaire ou millot des Français).--_Purpura hæmorrhagica_ (_morbus maculosus_ de Werlhof).--Purpura _urticata_ de Juncker (fièvre ortiée), etc.
A ces pourpres, réputés essentiels, viennent s’en adjoindre d’autres qui ne sont que des symptômes ou des épiphénomènes de maladies très-diverses.
_Purpura symptomatica_ survenant aux _fièvres pétéchisantes_ de Juncker, à la variole, à la rougeole, à la miliaire malignes.--_Purpura puerperarum_ (pourpre ou millet des femmes en couches).--_Purpura verminosa_, observé dans certaines épidémies, après une abondante expulsion d’entozoaires, etc.[443].
Un double motif m’a engagé à exhumer cette nomenclature bien vieillie: j’ai voulu d’abord justifier l’interprétation que je crois convenir aux mots _purpura scarlatina_ écrits par Borsieri. J’ai tenu, en second lieu, à montrer que, malgré sa connaissance précise de cette maladie, l’auteur italien ne lui donnait pas encore, dans sa classification, la place que tout le monde s’accorde à lui assigner aujourd’hui.
Quelle que soit l’idée qu’on se fasse, en théorie, de la scarlatine, tour à tour _inflammation de la peau_, _dermatose exanthémateuse_, ou _fièvre éruptive_, on ne la détache plus de la variole et de la rougeole, auxquelles la relient tant d’affinités naturelles. Qu’on ouvre un traité quelconque de pathologie interne, récemment publié, et l’on verra se suivre invariablement les trois fièvres, dans la section où il aura plu à l’auteur de les réunir.
Borsieri considérait le _pourpre scarlatin_ comme se rapprochant intimement de l’érysipèle par la nature et l’aspect. «_Multo proximius ad erysipelatis naturam et speciem accedit purpura scarlatina[444]._» Il a donc placé la scarlatine entre l’_érysipèle_ et le _zona_, d’une part, l’_urticaire_ et le _pemphigus_, de l’autre. Mais cette fièvre éruptive, au point où était parvenue la science, ne pouvait tarder à rejoindre par une sorte d’attraction nosologique, la _fièvre varioleuse_ et la _fièvre morbilleuse_ dont elle ne devait plus être séparée.
Du reste (et cette réflexion s’étend à tous les problèmes médicaux du même ordre), on n’a pu avoir qu’une idée bien incomplète de la scarlatine, tant qu’on ne l’a observée que dans les faits isolés de la pratique. Quand elle se montrait sous ses traits familiers, on la confondait avec les autres éruptions rouges. Si au contraire, elle se dissimulait sous des formes imprévues, on suspectait les maladies les plus disparates. Faute de base, le diagnostic flottait au gré des opinions individuelles[445].
C’est seulement en l’étudiant dans ses évolutions épidémiques, qu’on pouvait se flatter d’en pénétrer la nature et de reconnaître, au milieu de tant d’éléments de confusion, l’empreinte spécifique et invariable dont la cause essentielle marque tous les produits qui relèvent de son action. C’est avec un grand sens que Haller a appelé les épidémies _la vie des maladies, epidemias morborum nempe vitas_.
Mais il a fallu du temps pour donner aux épidémies de scarlatine leur véritable signification. Je ne mets pas en doute que la rougeole n’en ait souvent, dans l’origine, endossé la responsabilité.
Dans les constitutions éruptives décrites par Baillou, la scarlatine a figuré pour sa part, sans avoir eu cette prédominance exclusive qu’octroie le génie épidémique.
Sennert la distinguait encore trop imparfaitement de la rougeole, pour qu’on puisse se fier, sans réserve, à son diagnostic des éruptions régnantes.
Le hasard n’avait mis sous les yeux de Sydenham que des épidémies probablement fort restreintes et exceptionnellement bénignes; et il avait prématurément engagé l’avenir en généralisant ce fait.
Morton retourna le tableau. Les scarlatines plus graves qu’il rencontra furent dépossédées de leur titre, et la question revint à son point de départ.
En somme, depuis que la scarlatine avait franchi le seuil de la pathologie, on avait eu plus d’une occasion de l’observer sous forme épidémique; mais l’expérience encore hésitante des médecins n’avait pas su mettre à leur place les précieux matériaux qu’elle recueillait.
A dater du XVIIIe siècle, ces grands foyers d’observation se multiplient dans une proportion croissante. La maladie, après quelques tâtonnements, déploie enfin ouvertement sa force d’expansion et l’irrésistible malignité de ses instincts. L’humanité voit avec terreur grossir la phalange des grands fléaux qui la déciment; l’art de guérir déplore la faiblesse de ses ressources et ne dissimule plus l’aveu de son impuissance.